CHAPITRE CCXVI.
Dernier degré du malheur.--Tentative de suicide.--Deux nouvelles rencontres.--Tableau du Mont-de-Piété.--Les deux Soeurs.
Je repris le cours de mon travail jusqu'à ce que l'excès des douleurs qui vinrent m'assaillir me l'eurent rendu impossible.
J'avais revu l'excellent, le généreux Béclard; c'était quelques mois avant sa mort trop précoce. Il me conseilla de nouveau l'opération, et préalablement m'engagea à me placer dans une maison de santé. Je le promis, mais ma caisse entièrement vide ne m'en laissait plus aucuns moyens. Je fus plus d'une fois prête à me décourager. En bien peu de temps j'avais dissipé des ressources qui eussent pu suffire deux ans à une vie obscure; rien ne pouvait me corriger de mes prodigalités, et je ne frémissais qu'à l'idée d'un hospice. Quand je me portais passablement, il ne fallait souvent qu'un rayon du soleil, une tasse de café prise à ma fantaisie, pour me rendre tout l'élan d'une imagination qui m'a perdue. Jetée en dehors de ma position naturelle dans le monde, en hostilité avec tous les usages, avec toutes les salutaires convenances qu'il impose, je n'avais, abandonnée de la terre entière, à espérer que les consolations que le hasard, devenu fort avare, pouvait m'envoyer.
On a dit depuis long-temps que plus on a moins on vaut.--Je pouvais donc, à l'époque dont je parle, me vanter de valoir beaucoup, car je ne possédais plus rien. Me demander comment, avec 50 fr. par mois, et à peu près 20 fr. que me valaient mes leçons, je pouvais me trouver réduite à cet état de dénuement, je répondrai ici avec sincérité que je n'y ai jamais rien compris moi-même, et je suis obligée de souscrire à ce jugement d'un homme qui me connaît bien: pour cette excellente Saint-Elme, une somme de vingt francs reçus représente toujours 40 francs de dépenses, et 60 francs de dettes. Hélas, oui, je faisais des dettes, mais sans avoir jamais provoqué la confiance de personne par des mensonges et de belles promesses. Les personnes qui m'offraient des facilités pour mes modiques besoins de toilette voulaient se faire une haute opinion de mes moyens; parlant plusieurs langues, écrivant avec facilité, on croyait sans peine que je paierais un jour si je voulais travailler, et j'ai eu le bonheur d'y répondre. Ma bonne foi n'a point manqué à ces témoignages de confiant intérêt. Mais avant, quelle agonie de privations n'ai-je pas eue chaque jour à subir!
L'époque de la mort de Louis XVIII est celle de mon plus affreux dénuement. J'étais au fond de l'abîme creusé par vingt années de folies, dont l'âge et l'expérience du besoin ne m'avaient point éloignée. Il ne me restait plus que l'alternative de solliciter la pitié par circulaire ou de m'y soustraire par une minute de courage. J'avais depuis plusieurs mois perdu jusqu'au charme de ma liaison avec Léopold, le seul être dont la présence et l'attachement auraient pu redonner de l'énergie à mon âme et me faire vivre de cette vie de liberté, de mystère et d'illusion, dont aucune femme n'eut jamais besoin comme moi. Il était loin; ses lettres devenaient plus rares; je n'y répondais presque plus, parce que (et ceci me paraît une confession bien sincère et bien complète) il m'obéissait trop dans cette dernière correspondance: il ne me donnait bien exclusivement que ce nom de mère que j'avais placé entre lui et ma faiblesse, comme la seule condition de nos rapports, que j'avais seul voulu, malgré ses prières, malgré ses désirs alors si passionnés; ce nom dont je me sentais toutes les nobles qualités pour lui, dans ses lettres me parut une sorte d'outrage, une sorte d'abdication de ses anciens sentimens. Je me disais, en froissant sa dernière lettre avec amertume entre mes doigts: Il m'aime comme sa mère maintenant; un jour il me demandera mon consentement pour posséder celle qu'il aura choisie par amour. Jamais! jamais!... Et dès ce moment la vie perdit tout ce qui m'y attachait encore. Si je pouvais aimer comme beaucoup d'autres femmes, bien plus que moi dignes d'être aimées, il me serait resté du bonheur pour une paisible intimité. Mais sans passion que peuvent être des attachemens sur la terre?
J'ai eu l'ambition de l'amour comme Napoléon avait celle du pouvoir: des peines déchirantes, des résolutions terribles, point d'obstacles aux sacrifices qui le prouvent à l'objet aimé; mais aussi point de doutes, point de raisonnement, une réciprocité passionnée, ou... rien... J'avais trop senti ces blessures du regret, de la jalousie, du devoir, pour me flatter d'être moins femme qu'une autre femme, et de donner bien sûrement le change à tout ce qui restait de mon sexe; il me fallait encore des épreuves pour arriver à ce calme du coeur qui ne cherche plus qu'à réparer par une fin honorable une vie d'agitation et de délices. Je n'y suis parvenue que par une série d'inconcevables scènes, il est vrai; mais lorsque je pense au noble appui que me prêta la plus noble amitié, oui, j'en atteste le ciel, quand je me rappelle tout ce que firent pour moi Alexandre Duval, et Talma, son associé de bienfaits; quand je me rappelle cette constance à obliger, cette patience pour l'ennui de mes irrésolutions, il y a des momens où je suis prête à dire que j'ai été heureuse d'être malheureuse comme cela. Mais, avant d'en venir à ce dernier épisode, à ce terme de mes innombrables vicissitudes, je veux consigner un trait de bonté, de générosité rare d'un homme dont rien n'a pu me faire pénétrer le rigoureux incognito.
Mon habitude était, je l'ai dit, de sortir le matin, et de ne rentrer qu'à l'heure du dîner. J'appelais cela une vie de garçon; mais ma vie de garçon n'allait pas jusqu'à sortir le soir, tant que je pus payer ma pension; mais, depuis un mois en arrière de mon loyer, j'aurais rougi de me prévaloir de la confiante amitié de mon hôtesse pour prendre à table une place qu'un hôte plus lucratif pouvait occuper, et je lui avais dit que je donnais leçon dans des quartiers trop éloignés pour pouvoir rentrer de bonne heure. Femme excellente, elle me dit tout ce qui pouvait rassurer mon amour-propre, et bien plus que d'ordinaire on ne peut attendre des personnes dont on est le débiteur, pour m'engager à ne pas me gêner. Mais mon parti était pris, et il y avait bien quinze jours que, sortant vers deux heures alors, je ne rentrais que vers huit, courant, l'oeuvre de mon déjeuner une fois accomplie, du Père Lachaise au Luxembourg, et souvent encore passant devant les divers logemens que j'avais occupés aux diverses époques de ma vie. Je ne ferai jamais comprendre à mes lecteurs tout ce que mon imagination et mon âme me créèrent encore de nouvelles douleurs dans ces courses qui me détournèrent de tout travail, et me poussèrent enfin, par regret et lassitude de la vie, à la presque résolution de me l'ôter. Le jour que je veux rappeler, j'avais erré dans les environs du Champ-de-Mars: assise sur le beau pont d'Iéna, il se fit un tel bruit dans mon coeur que, sans penser à ce qui m'entourait, je sais que je pris ma tête à deux mains et que, dans l'abîme de mes pensées, je m'écriai: «Quelle existence d'effroi et de désespoir peut renfermer une minute!»
Je me retirai par le côté droit du quai, près la pompe à feu; mon regard se tourna sur Chaillot. Toi aussi, pensai-je, tu n'es plus; et même la gloire, même cette brillante chimère s'éloignera de ta tombe... Eux du moins sont tombés dans les rangs français, où... pour y avoir toujours combattu... Moi aussi je vais mourir, et ne veux penser qu'au bonheur de quitter une existence vouée à de si déchirans souvenirs, à de si mortels regrets... J'étais arrivée au milieu du Cours-la-Reine, lorsque je remarquai quelqu'un qui paraissait m'observer et me suivre; je retournai sur mes pas, et continuai à marcher jusqu'à ce que la personne se fût tout-à-fait éloignée. Nous étions en septembre, et le jour était baissé. Je suis peu facile à intimider le jour; mais, n'ayant jamais eu l'habitude de sortir le soir sans être accompagnée, je fis tout à coup une première et triste réflexion sur mon isolement, et j'avançai de nouveau vers la barrière, très résolue à ne plus rentrer dans Paris... Dois-je le dire?... oui, je pensai une heure froidement et avec calme aux moyens de me donner la mort. Mes papiers étaient depuis un mois arrangés et déposés de façon à ce que cette terrible résolution apparût dans toute sa vérité. Je vais dire avec naïveté, au risque même d'un ridicule, la pensée qui me sauva la vie. J'étais arrivée tout près de l'établissement des eaux minérales de Passy, à l'endroit où le quai mal réparé offrait une facile descente sur la grève, qui en ce moment était à sec à une grande dimension; je m'assis derrière le parapet. Le bruit de la route diminuait insensiblement; la nuit était devenue obscure. J'avais, le matin, ôté le sachet contenant le sanglant souvenir de la Maternité, mis sous enveloppe, et adressé, comme tous mes papiers, à Alexandre Duval. Je m'étais assurée de l'exactitude avec laquelle la remise de ce précieux dépôt serait faite en cas d'événement. Je ne croyais pas que, pour ma tranquillité, j'eusse droit de causer du trouble à mes amis; mais ils m'eussent pleurée, regrettée; car bons, si bons, ils savent que Saint-Elme est une bonne femme, et c'est quelque chose, puisque cela donne de tels amis quand le malheur est là escorté de vieillesse et de souffrance.
Je regardais depuis quelques instans l'eau qui coulait doucement devant moi; je commençais à sentir le froid de la soirée, et je me disais: Ce sera pire, mais cela n'est pas long; je me glisserai la tête en avant.--Ah! quelle différence de ce moment à celui où j'eus le bonheur de trouver madame de T*** et de la sauver. Cette pensée me fut douce, elle fit qu'un moment je me crus une victime du sort, et je m'attendrissais sur moi-même, tandis que je n'aurais dû que maudire mes extravagances qui seules m'avaient conduite au bord de l'abîme dont je mesurais depuis long-temps la profondeur. Les larmes sont un bienfait; pleurer, c'est presque échapper au désespoir; l'attendrissement ne fait point commettre d'attentat: aussi déjà je me retirais avec horreur et effroi du lieu où j'avais formé de si sinistres projets. En remontant lentement vers le parapet, une autre terreur vint me saisir. La solitude de la route prouvait que l'heure était avancée, et à la brune même elle serait indue en pareil lieu pour une femme seule. Je ne saurais rendre toutes les peurs qui me saisirent à la fois. Seule sur une grande route, au milieu de la nuit, et voyageant, j'aurais marché sans crainte.
Je restai comme clouée au parapet. Un homme vint à moi; c'était la personne que j'avais évitée; je m'élançai au-devant, et saisissant son bras: «Ne me fuyez pas avant de m'entendre, lui dis-je d'une voix entrecoupée de pleurs, protégez-moi, ne me laissez pas seule ici.» Son cabriolet était à la pompe à feu, il me le disait tout en m'entraînant pour y arriver, criant du plus loin à son domestique: «Pierre, venez par ici, du côté de l'eau.» À ce mot si simple je frémis involontairement; l'inconnu me comprit, car son bras répondit au mouvement du mien. Il y eut dans ce mouvement sympathique une sensation si consolante qu'elle me ranima presqu'entièrement, et prenant une haute opinion du coeur de mon guide, je résolus de ne lui rien déguiser de ma résolution, et même peut-être de lui confier ma position tout entière. Au réverbère, je levai mes yeux sur lui, et je vis une belle et noble figure où les passions avaient laissé leurs empreintes; il était d'une taille fort élevée. À peine étions-nous montés, qu'il me demanda si je voulais permettre qu'il me reconduisît chez moi, ou si je voulais descendre sur la place.
--«Oh! descendez-moi à ma porte, je sens que je ne supporterais pas ce soir de me voir encore seule dans la rue.
--«Pauvre malheureuse femme! confiez-vous à mon honneur; vous êtes donc bien à plaindre?
--«Ah! plus que toutes les expressions ne pourraient le peindre, et... par ma seule faute.
--«Cet aveu seul les diminue grandement à mes yeux, et si je puis les réparer, comptez dès ce moment sur un véritable ami. Me suis-je trompé, vous n'êtes pas Française?
--Non de naissance, mais de coeur, d'adoption passionnée.
Nous passions, au moment où je disais ces mots, près du Pont Louis XV; tout à coup un cri de déchirant souvenir m'échappa, et tendant machinalement mes bras vers ce lieu, il y a bien près de neuf ans que j'ai éprouvé là plus que la mort. Ah, monsieur, pourquoi survit-on à de pareils jours? Et mes larmes coulèrent par torrens.
--Pauvre malheureuse femme, répétait l'étranger, je crois vous comprendre... et je vous plains bien plus encore; mais calmez-vous, et surtout ne me faites aucune confidence au sujet du 7 décembre. Si les bornes d'un cabriolet n'eussent arrêté mon élan, je me serais jetée au côté opposé de la place, tant ces mots me parurent renfermer de tristes désappointemens de mes nouvelles espérances. C'est un ennemi, fut l'idée qui me tomba sur le coeur comme un poids terrible; et sans autrement réfléchir je fais un mouvement pour saisir les guides.
--Que faites-vous?
--Je veux, je dois descendre ici; vous m'épouvantez, vous me faites horreur.
--Moi?
Et il avait à ce mot saisi mes mains, les tenait si fortement que le cheval s'arrêta du mouvement; l'accent de ce moi? était au-dessus de toute idée; je voyais qu'il allait parler, ajouter une rassurante explication à cette syllabe unique, et mon âme était dans mes regards. Tout à coup la physionomie si expressive de l'inconnu devient froide, compassée. Vous avez raison, me dit-il, et poussant vers un fiacre de la rue Royale il m'y descendit, ordonna au cocher de me conduire, me pressa la main, et me dit à voix basse en italien: Mon adresse est dans votre sac, écrivez-moi. J'étais encore sur le marchepied du fiacre qu'il avait déjà tourné la rue Saint-Honoré.
Je n'avais pas de quoi payer une course, et aller à pied à plus de onze heures jusqu'à la rue Bergère... le portier payera; j'ai encore quelques pièces; avec cette pensée je donnai mon adresse, et le fiacre, par son monotone balancement, rendit mes idées mille fois plus lugubres encore. Je ne sais quelle épouvante profonde m'avait saisie au coeur, mais je ne savais proférer que les mots: ah, mon Dieu! Dieu de miséricorde! aurai-je dû la vie à un ennemi? L'inconnu m'avait dit d'une voix tout émue: pas un mot du 7 décembre. Le remords, le regret peut-être... est-ce un parent du maréchal? Mais non, ceux-là ne doivent pas repousser les regrets que sa perte a causés. Arrivée à l'hôtel, je fis payer et montai rapidement à ma chambre. Le matin, la maîtresse de l'hôtel me fit prier de ne pas sortir sans la voir. C'est mon congé, disais-je, qu'on est contraint de signifier à qui ne paye pas; cela est naturel; et tout en achevant de m'habiller je réglai ce qui revenait à mon hôtesse par deux bons sur mes 50 francs par mois, et me disposai à chercher quelque autre obscur réduit. Je descendis dans d'assez maussades dispositions. Ce n'était pas ce que je croyais, ou plutôt c'était cela avec quelque ménagement. On me proposa une autre petite chambre plus haut: je refusai la jolie chambre plus haut; car il faut avouer ici une faiblesse dont le dénûment de toute ressource n'a pu me corriger, c'est la manie d'être logée avec quelque agrément. Puisque la vie est un voyage, pourquoi ne vivrait-on pas en voyageur?
Je reviens à mon changement de domicile. Ce que j'avais de ressources passa à l'acquit du logement que je quittais, et il ne me restait rien pour mes autres besoins. Sans argent, éprouvant toutes les douleurs d'une cruelle maladie, humiliée jusque dans ma toilette, je me mis à chercher un asile. Ce fut encore la journée aux rencontres et aux aventures. Vers la rue d'Enghien, j'aperçus un élégant cabriolet, et reconnus un M. d'Or..., dont ma vertueuse mère avait sauvé la famille. La sainteté de ce souvenir m'enhardit à aller droit à lui. Il me reconnut, je ne pus m'y tromper; mais inspectant encore plus vite ma toilette que mes traits, ses yeux prirent cet air insolemment compatissant qui ne promettent qu'une sèche et stérile pitié. «Quoi! c'est vous, vous ici?
--«Oui, monsieur le chevalier, c'est moi, la fille de la baronne Van-N***, la bienfaitrice de vos parens aussi malheureux alors que moi maintenant.» Ici je regardai ma robe en pensant au dénûment encore plus triste de sa famille, auquel ma bonne mère avait si promptement et si généreusement pourvu.
--Je suis bien pressé, dit le chevalier; je ne vous offre pas de monter dans mon cabriolet, mais je vous verrai, je vous aiderai.
--«Vous le devez, car c'est le remboursement d'une dette d'honneur et de reconnaissance; et... cependant je n'y compte pas.»
--«Mon Dieu, n'allez-vous pas vous fâcher! Vous avez une singulière tête, au moins, madame Van-N***.»
--«Je vous défends de m'appeler de ce nom; puisque vous ne pouvez oublier qu'il fut le mien, c'est en me rendant ce que vous devez à ma famille, que vous pourrez seulement acquérir le droit de le prononcer.--«Madame, madame, voilà de grands et terribles mots. Mais convenez qu'avec votre brillante fortune il a fallu bien des folies pour en être réduite où je vous vois; cependant veuillez m'indiquer votre domicile.»
«--Ne vous en occupez pas, monsieur, je saurai bien vous donner de mes nouvelles.» Mon regard dit le reste, et je le quittai. J'avais besoin, un besoin étouffant d'être avec moi-même, mais la fatigue me gagna, et je me décidai à rester encore une nuit à mon ancien hôtel, fût-ce même dans l'élégante mansarde dont on m'avait offert la perspective. Cette journée devait être celle des plus cruelles impressions. En revenant par le faubourg Montmartre, je me trouvai en présence de deux personnes qui m'avaient connue chez le général Moreau et qui avaient souvent dîné à ma maison de Passy. La seule délicatesse m'interdit de mentionner leur accueil, et de répéter les paroles et les propositions humiliantes qui l'accompagnèrent, et auxquelles je répondis avec tout ce qui me restait de courage et de fierté. De tant de bijoux, débris d'un luxe qui dépasse toute croyance, il me restait, et par oubli, des boucles d'oreilles plus jolies que précieuses. Dans le désespoir d'une détresse qui venait de m'humilier, je songeai à les livrer au Mont-de-Piété, et j'eus la force de me présenter moi-même dans ces tristes lieux où tout rappelle ce qu'il y a de plus hideux dans la vie, la cupidité et la misère. Témoin de ce spectacle pour la première fois, je vis là une scène de douleur qu'avec bien peu de chose je changeai en joyeuse reconnaissance, et qui me fit vraiment sentir qu'on est toujours assez riche quand on éprouve le besoin de consoler et de secourir. Je venais d'obtenir de l'usure par privilége 80 francs. Je pouvais donner encore; et à la vue d'une misère que le cinquième de ma somme pouvait alléger, je fis de bon coeur un sacrifice que j'appellerai une bonne action, car elle me rendit heureuse et fière. Les mourantes lèvres de l'objet de ma compassion me donnèrent des avis qui m'encouragèrent à réclamer l'appui de mes amis véritables, et de chercher dans une occupation constante les moyens d'une existence tranquille et honorable.
Voici les détails de cette félicité singulière dans mon infortune. J'attendais mon tour dans le bureau, observant les dix ou douze personnes qui s'y pressaient avec impatience. Quel mélange de tous les rangs et de tous les états! Des femmes élégantes déposaient des bijoux et des pierreries, et d'autres des draps grossiers; un militaire jetait sa montre avec colère, et de pauvres ouvriers se débarrassaient avec gaieté de leur habit jusqu'au dimanche. Je ne répéterai pas tout ce que j'entendis; mais mes regards se fixèrent sur une femme à l'air timide, aux vêtemens de cette propreté pauvre qui m'a toujours fait tant pitié, qui, repoussée, coudoyée, se trouva contre moi. Apparemment que le malheur n'avait pas effacé de mes traits cette expression qui n'a jamais été méconnue par les infortunés, parce qu'elle n'a jamais été trompeuse pour l'infortune; car une voix bien douce et presque suppliante me dit: «Madame, vous paraissez bien bonne; laissez-moi passer avant vous; ma soeur est seule à la maison, et en couche de cette nuit, et...--Passez, et attendez-moi sur l'escalier; ne vous en allez pas sans m'avoir parlé.--Oh! ma chère dame, que je vous remercie!» La pauvre petite femme présenta au bureau deux chemises de grosse toile, mais si blanches qu'elles en étaient belles, et un drap...
«Combien?
«--Le plus que vous pourrez.
«--Il faut fixer.
«--Eh bien, huit francs.
«--Cinq, voulez-vous?
«--Mon Dieu, il le faut bien.»
Je pris la petite par la main, crainte qu'elle ne s'en allât, et lui remis dix francs dans la main, me trouvant riche et heureuse de pouvoir les lui offrir. «Ce n'est pas tout, pauvre petite; je veux vous accompagner, je vous suivrai de loin.--Ah! madame, que vous êtes bonne! Pauvre soeur, elle nourrira son enfant.» La jeune fille pleurait tout en marchant, et nous arrivâmes en haut de la rue Cadet, à une assez belle maison. «Je vais voir si ma soeur dort; voulez-vous, madame, attendre un moment.» Elle revint presque aussitôt, et m'introduisit dans une chambre lambrissée qui m'offrit l'exact spectacle de la touchante lithographie de la pauvre femme en couche, avec la seule différence que les arts ont placé près de ce triste lit où repose une jeune mère donnant son sein pour berceau à son premier né, le père, l'époux de l'accouchée, tenant une de ses mains et la regardant avec une expression de mélancolique tendresse. Il n'y avait là qu'une mère et son enfant; elle était posée plutôt que couchée sur un seul et dur matelas, tenant son enfant bien étroitement serré contre son coeur.
J'étais debout, suffoquée, contre le pied du lit; la jeune soeur de l'accouchée m'avança une des chaises, et le nouveau-né jeta un faible cri. «Ah! Lise, soulève-moi un peu, dit celle-ci d'une voix affaiblie.» Aussitôt je m'empressai de le faire. «Vous êtes bien bonne, madame. Voyez mon joli enfant, cela console de tout.
«--Ne vous agitez pas. Je puis bien peu; mais nous allons causer en amies, et tout s'arrangera.
«--Mais mon Dieu, madame, vous ne nous connaissez pas; comment avons-nous pu vous intéresser?... Lise me l'a dit, c'est la peine où vous l'avez vue. Ah! il faut que vous ayez bien bon coeur; car l'ordinaire est de fuir les malheureux. Que je regrette que mon pauvre François ne soit pas ici!
«--Que fait-il votre mari?
«--Ce n'est pas mon mari, madame, c'est notre frère, l'ami de nous tous. Mon mari, le père de cette pauvre petite, voilà bien le sixième mois qu'il est entre la vie et la mort.»
La soeur continua en ces termes: «C'était, madame, dix francs qui manquaient au loyer; votre bonté y a pourvu, et nous arriverons à la fin de la semaine. Ma soeur Agathe n'est pas exigeante: un bon repas, une soupe samedi, répareront trois jours de privations.»
L'accouchée était, forte, et cette bien petite aisance que je venais de lui procurer l'avait absolument ranimée; elle voulut me conter son histoire. Je me plaçai au pied du lit; et je ne pus m'empêcher, en comparant la différence, de me dire que, toute fière et heureuse que j'étais lorsqu'à Florence je m'asseyais sur le pied du lit impérial, où mon rôle était assez digne d'envie, près de la soeur de Napoléon, j'éprouvai beaucoup plus de véritable satisfaction, plus de contentement réel sur la dure couche, dans ce réduit de l'indigence dont j'adoucissais les rigueurs. La jeune accouchée était fille d'une riche lingère de province; elle reçut une assez bonne éducation, mais aucun bon exemple. Sa mère, veuve fort jeune, recevait les officiers de la garnison. Ernestine s'effrayait du ton leste de cette société, et attachée depuis son enfance à un cousin de son âge, elle s'était accoutumée à le regarder comme son mari et son protecteur. Mais à quatorze ans, le désir de se débarrasser d'une rivale décida sa mère à lui proposer un mariage, dont la seule idée la remplit d'épouvante; le refus fut puni par un exil à la campagne. Le cousin avait été aussi inhumainement renvoyé; il prit du service, fit les désastreuses campagnes de Russie et de France, et se retira blessé, pauvre et sans état. La mère d'Ernestine s'était remariée en la privant de tout ce qu'elle avait pu lui ôter. Bientôt ruinée, cette mère ne reçut de l'enfant qu'elle avait repoussé que des bienfaits. Ernestine avait instruit le cousin de tout. On s'écrivait; on s'était revu, et on fit enfin l'imprudence de s'en rapporter à l'amour pour pourvoir à la fortune; mais la fortune fut sans pitié. Le cousin, vieilli par la guerre, n'était propre à aucun travail, et avait en outre rapporté des habitudes contraires. Toute au bonheur du ménage, Ernestine fut bien à plaindre. Elle avait un frère qui avait également servi, et dont le caractère plus solide n'avait conservé de sa carrière militaire que le sentiment de tous les nobles devoirs; il devint autant qu'il le put l'appui de sa soeur, dont un accident venait de mettre le mari, depuis plusieurs mois, hors d'état de travailler. La belle-soeur d'Ernestine (celle que j'avais rencontrée) s'était dévouée au ménage de son frère, dont elle supporta seule les peines pendant la pénible grossesse et les couches d'Ernestine, qui, depuis la maladie de son mari, avait tout sacrifié peu à peu pour ajouter un peu de superflu au bien strict nécessaire que donnent les hospices. Enfin accouchée sans autre aide que la nature, Ernestine n'avait manqué de résignation qu'à la crainte de ne pouvoir conserver le triste asile où elle venait de donner le jour à l'être dont «le premier cri m'a, disait-elle, fait croire que ma chambre est plus belle que la riche chambre que j'avais chez ma mère.»
J'ai déjà trop répété les louanges que la reconnaissance arracha à ces excellens coeurs. Je les quittai heureuse plus qu'eux encore, et ayant, je puis l'assurer, entièrement oublié que je cherchais un logement, et que mon fond de caisse consistait en 20 ou 25 fr. En route, j'eus lieu de me rappeler qu'un bienfait n'est jamais perdu. En rentrant au logement que j'allais quitter, je cherchai quelque note dans mon sac, et quel fut mon étonnement en fouillant d'y trouver un papier ployé qui renfermait un billet de 1,000 fr., et ces mots: Écrivez-moi, avec l'adresse, que j'ai dû croire celle de la personne qui hier m'a suivie. Jamais je n'aurais cru que l'argent pût causer tant d'émotion; la pensée de ceux que je venais de consoler n'y était pas étrangère. Je meublais déjà en idée une jolie chambre pour Ernestine, j'arrangeais une layette pour son enfant; je me disais: Léopold, cher Léopold, tu ne te priveras plus de tout pour moi. Tout cela fut une seule sensation, qui disparut comme elle était née, elle fut remplacée par une seule réflexion: «Ne me parlez jamais du 7 décembre,» Non, Ida, tu ne dois jamais rien devoir qu'à ceux qui regarderont ce jour comme une terrible et affreuse catastrophe.
Je ployai le billet, je n'y mis que ces mots: «Saint-Elme ne devra jamais rien à ceux pour qui le 7 décembre fut un calcul, une joie, une vengeance ou un remords.» Je l'adressai sous double enveloppe, et reçus le surlendemain cette réponse: «Vous avez bien et mal deviné; j'espère vous servir un jour malgré vous-même.»
Toutes ces agitations animèrent tellement mon sang, que force me fut de me résigner à l'opération. Je sortis pour m'entendre avec une femme qui prenait des pensionnaires, sur les moyens de me faire soigner; la dépense m'épouvanta, et j'en revins désolée et plus malheureuse que jamais, lorsqu'une pensée sur ce qu'Ernestine m'avait dit de la consolation d'avoir trouvé un ami sûr dans son beau-frère, me reporta au souvenir des nobles qualités de mes anciens amis. Duval, Talma, me disais-je, je vous dirai tout, vous sauverez la pauvre Saint-Elme de l'horreur d'entrer, de mourir peut-être dans un hospice... Je les vis, ils me sauvèrent; ils firent bien plus, comme on va le voir au chapitre suivant.