HEURES DE TUNIS
Pendant deux mois de l’été 1899, j’ai poursuivi mon rêve de vieil Orient resplendissant et morne, dans les antiques quartiers blancs de Tunis, pleins d’ombre et de silence.
J’habitais, seule, avec Khadidja, ma vieille servante mauresque, et mon chien noir, une très vaste et très ancienne maison turque, dans l’un des coins les plus retirés de Bab-Menara, presque au sommet de la colline.
C’était un labyrinthe que cette maison, mystérieusement agencée, compliquée de couloirs et de pièces situées à différents niveaux, ornées des faïences multicolores de jadis, de délicates sculptures de plâtre fouillé en dentelle et courant sous les coniques plafonds de bois peint et doré.
Là, dans la pénombre fraîche, dans le silence que seul le chant mélancolique des mueddines venait troubler, les jours s’écoulaient, délicieusement alanguis et d’une monotonie douce, sans ennui.
Pendant les heures étouffantes de la sieste, dans ma vaste chambre aux faïences vertes et roses, Khadidja, accroupie dans un coin, faisait glisser, un à un, les grains noirs de son chapelet, avec un remuement rapide de ses lèvres décolorées. Étendu à terre dans une pose léonine, son museau effilé posé sur ses pattes puissantes, Dédale suivait attentivement le vol lent des rares mouches. Et moi, étendue sur mon lit bas, je me laissais aller à la volupté de rêver, indéfiniment.
Ce fut une période de repos, comme une halte bienfaisante entre deux périodes aventureuses et presque angoissées. Aussi les impressions que me laissa ma vie de là-bas sont-elles douces, mélancoliques et un peu vagues.
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Derrière ma demeure, séparée de la rue par des maisons arabes habitées et farouchement closes, il y avait un vieux petit quartier caduc, sans issue, tout en ruines. Pans de murs, voûtes, petites cours, chambres sombres, terrasses encore debout, le tout envahi de vignes vierges, de lierres et d’un peuple pariétaire de fleurs et d’herbes dévorantes : une cité étrange, inhabitée depuis des années. Personne ne semblait s’inquiéter de ces maisons, dont les habitants devaient tous être morts ou partis sans retour…
Cependant, dans le silence mystique des nuits de lune, la plus voisine d’entre ces demeures ruinées s’animait d’une manière étrange.
De l’une de mes fenêtres à grillage ouvragé, je pouvais plonger mes regards dans la petite cour intérieure. Les murailles et deux pièces de cette maison sans étage étaient restées debout. Au milieu, une fontaine à vasque de pierre toute ébréchée, mais toujours pleine d’une eau claire venant je ne sais d’où, disparaissait presque sous la végétation exubérante qui avait poussé là.
C’étaient des buissons énormes de jasmins tout étoilés de fleurs blanches, entremêlés des ramures flexibles des vignes. Des rosiers semaient le dallage blanc de pétales pourpres. Dans la tiédeur des nuits, une odeur chaude montait de ce coin d’ombre et d’oubli.
Et tous les mois, quand la lune venait éclairer le sommeil des ruines, je pouvais assister, à demi cachée derrière un rideau léger, à un spectacle qui bientôt me devint familier, que j’attendis dans la langueur des journées, mais qui, pourtant, m’est demeuré une énigme. — Peut-être d’ailleurs tout le charme de ce souvenir réside-t-il pour moi en ce côté de mystère. — Sans que j’aie jamais su d’où il venait et par où il entrait dans la petite cour, un jeune Maure, vêtu de soieries aux délicates couleurs éteintes, drapé d’un léger burnous neigeux qui lui donnait des airs d’apparition, venait s’asseoir là, sur une pierre.
Il était parfaitement beau, avec le teint mat et blanc des citadins arabes, avec aussi leur distinction un peu nonchalante ; mais son visage était empreint d’une tristesse profonde.
Il s’asseyait là, toujours à la même place, et, le regard perdu dans l’infini bleu de la nuit, il chantait, sur des airs d’autrefois éclos sous le ciel d’Andalousie, des cantilènes suaves. Lentement, doucement, sa voix montait dans le silence, comme une plainte ou une incantation…
Il semblait surtout préférer ce chant, le plus doux et le plus triste de tous :
« Le chagrin vivace étreint mon âme, comme la nuit étreint mon cœur, et le remplit d’angoisse, comme le tombeau étreint les corps et les anéantit. A ma tristesse, il n’est pas de remède, sauf la mort sans retour… Mais si, plus tard, mon âme se réveille pour une autre vie, fût-ce celle d’Éden, ma tristesse renaîtra en elle. »
Quelle était donc cette tristesse incurable, dont l’inconnu chantait la puissance ? — Le chanteur singulier ne le dit jamais.
Mais sa voix était pure et modulée, et jamais aucune autre ne m’avait livré aussi pleinement le charme secret et indéfinissable de cette musique arabe de jadis, qui enchanta, avant la mienne, bien d’autres âmes tristes.
Parfois, le jeune Maure apportait là la petite flûte murmurante des bergers et des chameliers bédouins, le roseau léger qui semble garder en ses mélodies quelque chose du murmure cristallin des ruisseaux où il germa.
Longtemps, au silence des heures tardives, où tout dort de la Tunis musulmane, dans la griserie des parfums, l’inconnu distillait ainsi des mélancolies et des soupirs. Puis il s’en allait comme il était venu, sans bruit, avec toujours ses allures de fantôme, rentrant dans l’ombre des deux petites pièces qui devaient communiquer avec les autres ruines…
Khadidja, ancienne esclave, avait vécu, quarante années durant, dans les plus illustres familles de Tunis et avait bercé sur ses genoux plusieurs générations de jeunes hommes. Un soir je l’appelai et lui montrai le musicien nocturne. La vieille superstitieuse hocha la tête :
— Je ne le connais pas… Et pourtant, ceux des grandes familles de la ville, je les connais tous.
Puis, plus bas, tremblante, elle ajouta :
— Dieu sait, d’ailleurs, si c’est bien un vivant. Peut-être n’est-ce que l’ombre d’un des habitants de jadis, et cette musique, un rêve, un sortilège ?
Connaissant le caractère de cette race, pour qui toute interrogation sur sa vie privée, sur ses allées et venues est une insulte, je n’osai jamais interpeller l’inconnu, de peur de le faire fuir à jamais son refuge.
Pourtant, un soir, je l’attendis longtemps en vain. Il ne revint jamais. Mais le son de sa voix et le susurrement doux de sa flûte me reprennent encore souvent, aux heures lunaires. Et j’éprouve parfois une sorte d’angoisse indéfinissable à penser que jamais je ne saurai qui il était et pourquoi il venait là.
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Tout en haut, près de la Casbah banalisée et des casernes, il est un endroit charmant, empreint d’une tristesse particulière et très orientale. C’est Bab-el-Gorjani.
D’abord, sur un terrain un peu élevé au-dessus de la rue, dont il n’est séparé que par une vieille muraille grise, un cimetière antique, où l’on n’enterre plus et où les tombes disparaissent sous le fouillis des herbes sèches, des rosiers, dans l’ombre centenaire des figuiers et des cyprès noirs.
En Tunisie, l’accès des mosquées et des cimetières coraniques n’est licite qu’aux musulmans.
Comme les sépultures y sont très anciennes et qu’il n’y passe point de curieux, personne ne vient troubler les morts oubliés de Bab-el-Gorjani, où seuls l’appel des mueddines et celui des clairons des zouaves parviennent de tous les bruits de Tunis, qui s’étale en pente douce jusqu’au miroir immobile de son lac.
J’ai toujours aimé à errer, sous le costume égalitaire des bédouins, dans les cimetières musulmans, où tout est paisible et résigné, où rien de ce qui rend ceux d’Europe lugubres ne vient déparer la mort. Et tous les soirs, je m’en allais seule et à pied vers Bab-el-Gorjani.
A l’heure élue du magh’reb, quand le soleil va disparaître à l’horizon, les tombes grises revêtent les plus splendides couleurs, et les rayons obliques du jour finissant glissent, en traînées roses, sur ce coin d’indifférence auguste et d’oubli définitif.
Plus loin, on passe sous la porte qui donne son nom à ce quartier, et on se trouve sur une route pulvérulente, qui, vers l’ouest, descend dans l’étroite vallée du Bardo et, vers l’est, va aboutir au grand cimetière maraboutique de Sidi Bel-Hassène, d’où la vue s’étend sur le lac El Bahira.
Cette route monte au sommet de la colline basse de Tunis, abrupte et déserte sur ce versant. Je l’ai suivie bien des fois.
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Le soleil est très bas. Le Djebel Zaghouan s’irise de teintes pâles et semble se fondre dans l’incendie illimité du ciel.
Le disque énorme et sans rayons descend lentement, entouré de légères vapeurs d’un violet pourpre.
Tout en bas, dans la vaste plaine, le chott Seldjoumi s’étend, desséché par l’été, et sa surface unie, d’un ton lilacé, où seules quelques efflorescences salines jettent des taches blanches, prend, dans cet éclairage merveilleux, des aspects trompeurs de mer vivante, d’une profondeur d’abîme.
Au pied de la colline, sur les bords du chott, on a planté des eucalyptus odorants, pour combattre les miasmes des eaux stagnantes et salpêtrées. Et cette multiple rangée d’arbres, au très pâle feuillage bleuâtre, est une couronne d’argent sertissant la plaine maudite, où rien ne pousse, où rien ne vit.
Je retrouvai là certaines impressions anciennes, éprouvées dans la région des grands chotts sahariens, pays de visions.
Les dernières lueurs du jour jettent de longues traînées sanglantes sur le chott désert, sur les eucalyptus tout à fait bleus maintenant, sur les rochers rougeâtres et sur la muraille grise. Puis, brusquement, tout s’éteint, comme si les portes de l’horizon s’étaient refermées, et tout s’abîme dans une brume bleuâtre qui remonte en rampant vers la muraille et vers la ville.
On l’a dit et redit, toute la beauté si changeante de cette terre d’Afrique réside uniquement dans les jeux prodigieux de la lumière sur des sites monotones et des horizons vides.
Ce furent sans doute ces jeux, ces levers de soleil irisés, délicieux, et ces soirs de pourpre et d’or qui inspirèrent aux conteurs et aux poètes arabes de jadis leurs histoires et leurs chants.
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Sous la porte de Bab-el-Gorjani, tous les jours, un vieillard aveugle vient s’asseoir, vêtu de loques grises. Dans la nuit éternelle de sa cécité il répète indéfiniment sa litanie de misère, implorant les rares croyants qui passent par là, au nom de Sidi Bel-Hassène-Chadli, le grand marabout tunisien.
Souvent, en face des vieux mendiants de l’Islam, aveugles et caducs, je me suis arrêtée, me demandant s’il y avait encore des âmes et des pensées derrière ces masques émaciés, derrière le miroir terne de ces yeux éteints… Étrange existence d’indifférence et de morne silence, si loin des hommes qui, pourtant, vivent et se meuvent alentour !
Là errent aussi parfois, à la tombée de la nuit, des créatures en loques, sordides et innommables, juives du Hara ou siciliennes de la « Sicilia serira » (petite Sicile), quartiers dangereux et mal famés avoisinant le port.
Ce qui les attire là, ce sont les casernes. Mendiantes et à l’occasion prostituées, elles s’avancent, à l’heure de la soupe, le long des murs, et, dans les encoignures noires, elles attendent la sortie des soldats…
Bab-el-Gorjani reste pourtant l’un des coins les plus déserts et les plus délicieusement paisibles de Tunis.
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Une nuit de tristesse plus intense, d’angoisse vague et sans cause appréciable, après avoir erré dans le silence des rues arabes où la vie finit après le Magh’reb, j’étais venue échouer dans un vieux petit quartier tout en ruines, resté debout de par la grande insouciance islamique, au milieu des rues et des marchés, à la porte du Souk-el-Hadjemine où, tous les jours, une foule s’agite et vit.
Là, dominant un monceau de ruines, il est un petit minaret carré, trapu : c’est la mosquée d’El-Morkad.
Il n’y avait personne dans les ruelles et sous les toits en planches légères des souks. Lasse d’errer ainsi sans but, je m’assis sur une pierre, pour y attendre le jour.
En Afrique, de toutes les heures, la plus délicieuse, la plus charmante est celle de l’aube matinale. Il y a dans l’air, encore frais et limpide, quelque chose d’infiniment léger qui pénètre l’âme et le corps, et qui grise les sens, heure joyeuse de jeunesse retrouvée et d’espérance renaissante.
Il pouvait être trois heures à peine, et il faisait encore nuit dans la ville. Mais là-bas, vers l’est, les terrasses des maisons commençaient à se détacher en noir sur un fond d’un vert glauque, encore à peine distinct.
Sèchement, au-dessus de ma tête, un volet de bois claqua, et un jet de lumière jaune glissa dans la nuit : le mueddine se levait.
Comme en rêve encore, il commença son appel, par l’attestation séculaire de l’omnipotence divine : — Dieu est le plus grand ! « Allahou akbar ! »
Doucement, lentement, sa voix semblait planer au-dessus de la ville endormie… Elle avait un accent de foi absolue, de sincérité, de recueillement solennel, cette voix venant d’en haut, qui semblait descendre du ciel, ferme et consolante.
De loin, d’autres voix lui répondirent, semblables. Dans un jardin voisin des oiseaux se réveillaient. Et ce fut un grand concert de voix vibrantes, harmoniques, le cantique chanté chaque jour, de par tous les pays d’Islam, au Seigneur des Univers, Souverain au Jour de la Rétribution, Maître des Orients et des Occidents, Roi du jour qui se lève…
— La prière vaut mieux que le sommeil !
La voix de rêve, raffermie peu à peu, lança cette phrase dernière, très haut, impérieusement, et, avec le même claquement sec de tout à l’heure, les quatre petites fenêtres ogivales se refermèrent. Tout rentra dans l’ombre et le silence, pour les courts instants d’avant le jour…
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Doucement, sans hâte, le canot effilé glisse dans l’eau plus pure et plus salée du canal, entre les berges basses et rougeâtres qui le séparent du lac. Nous allons vers la haute mer, qui ferme là-bas l’horizon d’une ligne sombre.
Nous allons toujours dans le rayonnement rose du soir et dans l’eau tranquille, dans l’eau molle du lac qui dort : le canot n’oscille pas.
A droite, sur sa colline ocreuse et rouge, semée de tombes très blanches et de jardins d’un vert profond, s’élève la claire demeure maraboutique de Sidi Bel-Hassène et, plus loin, noyé de vapeurs, le vieux fort crénelé si lourd.
Le grand mont Bou-Karnine dresse ses deux pics jumeaux, d’un bleu sombre, embrumés déjà par le soir qui naît.
Au loin, les blanches maisonnettes de Rhadès se reflètent dans l’eau vivante de la vraie mer libre.
Et voici, à gauche, se profilant sur l’embrasement du ciel, la colline auguste où fut Carthage.
Je regarde, songeuse, ce cap, cet éperon qui s’avance vers le large, ce coin de terre pour lequel tant de sang fut versé.
Les monastères blancs qui essayent d’évoquer les souvenirs de la Carthage byzantine, de la Carthage bâtarde des siècles de décadence, disparaissent dans le rayonnement occidental, et la colline punique semble déserte et nue.
Et voilà que toutes les images splendides du passé surgissent de ce flamboiement rouge et raniment la colline triste, les palais des suffètes, les temples des divinités sombres, le faste et les pompes des Barbares, toute cette civilisation phénicienne égoïste et féroce, venue d’Asie pour se développer et se magnifier encore sur la terre âpre et ardente de l’Afrique…
Presque brusquement le soleil a disparu à l’horizon, j’écoute les voix solennelles des mueddines qui m’arrivent des mosquées lointaines. Et toute la Carthage de mon rêve, tissée d’idéal et de reflets, s’éteint, avec les lueurs d’apothéose du soir mourant.
BLED-EL-ATTAR
(LA CITÉ DES PARFUMS)
Il est, dans un des plus vieux quartiers de Tunis, tout près de la sainte mosquée de l’Olive — djemâa Zitouna — où tout respire l’antiquité sereine et l’inébranlable foi, une petite cité d’ombre et de volupté où s’étoffent, en une trame de sensations, les couleurs les plus délicieuses et les parfums les plus suaves : c’est le Souk-el-Attarine.
Sous les hautes voûtes à colonnades torses, rouges et vertes, des voies ombreuses se croisent, pleines de mystère et d’évocation.
A droite et à gauche s’ouvrent, comme de petites armoires, les échoppes des parfumeurs où sont assis des Maures au visage de cire, aux regards adoucis par le clair obscur, aux sens alanguis par les senteurs.
Parmi les jeunes marchands il en était un, pensif et plein de distinction naturelle, Si Chedli ben Essahéli, fils d’un pieux et docte jurisconsulte de la djemâa Zitouna.
Si Chedli aimait à se vêtir avec l’élégance discrète de certains Tunisiens qui savent, de tradition lointaine, porter des soieries aux couleurs éteintes, d’une délicatesse de nuances empruntée au passé.
Accoudé avec nonchalance sur un précieux coffret de nacre, Si Chedli lisait ordinairement de vieux livres arabes, romans ou poésie. Devant lui, sur une tablette, on voyait dès l’entrée une tasse de café à l’eau de rose, une pipe de « chira » et, dans un vase translucide en fine porcelaine bleue de Stamboul, une grande fleur candide de magnolia, qui, tout de suite, vous enveloppait le cœur entre ses quatre feuilles épaisses de chair odorante.
— A quoi penses-tu, Si Chedli ? lui disaient souvent ses amis du Souk, parmi lesquels il tendait à s’isoler, sans pourtant les dédaigner.
— Je pense que toute joie humaine est fumée et que rien ne saurait me distraire assez…
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Un jour, une voiture s’arrêta à l’entrée du Souk, et des femmes voilées en descendirent. Elles entrèrent dans l’ombre des voûtes marchandes d’un pas balancé, et, s’avançant au hasard, elles arrivèrent à la boutique de Si Chedli, qui retint leur attention parce qu’elle était semblable à un grand coffre de bois ouvragé.
Le jeune homme remarqua à leur entrée qu’elles étaient étrangères, car elles portaient, sous la « ferrochia », le bonnet pointu des Constantinoises impertinemment posé de côté.
La plus jeune s’assit sur la banquette et commença à parler avec un pépiement gazouillant d’oiseau.
Après avoir, de ses doigts longs et menus, teints au henné, joué avec les flacons à facettes, les boîtes d’ivoire et les pastilles aromatiques, après avoir discuté les prix, elle se leva, rassembla en un petit tas les choses qu’elle avait choisies et dit, indifférente :
— Tu m’enverras cela à la maison de Lella Haneni, dans le quartier d’Halfaouïne… Non, ne m’envoie pas le porteur, car ce sont des essences précieuses… et tu les porteras toi-même.
Le regard insistant de la Mauresque aux grands yeux noirs se posa, au départ, sur les yeux de Chedli. Il en ressentit un délicieux malaise et, sans pouvoir détourner à temps la tête, il répondit par un sourire qui l’angoissait un peu :
— Quand ?
— Ce soir, après le mogh’reb.
Cependant Si Chedli, l’heure venue de la prière, ne manqua pas d’entrer à la mosquée suivant son habitude. Il en sortit, mécontent de lui-même : il avait prié en hâte, l’âme troublée par d’autres préoccupations.
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Le reflet rouge de l’occident éclairait encore le haut de la ville, du côté de Bab-el-Gorjani, un grand calme alangui enveloppait Tunis dans une dernière vapeur de couleur.
Plus vif qu’à l’ordinaire dans la foule lente et traînante qui s’attardait aux échoppes, Si Chedli descendit à Halfaouïne.
Il entra dans une impasse voûtée et s’arrêta devant une petite porte invraisemblablement basse. Le lourd marteau de fer résonna étrangement dans la vieille maison caduque, envahie déjà par les herbes folles.
— Achkoun ? (Qui est là ?) cria une voix chevrotante de vieille.
— Hall ! (Ouvre !)
Jamais l’Arabe, même devant sa propre maison, ne proférera son nom dans la rue.
La porte s’entr’ouvrit, et une vieille, vêtue de la « fouta » bleue des Tunisiennes pauvres, parut.
— Tu viens du Souk-el-Attarine ?
— Oui.
Elle le conduisit dans une grande cour plantée de trois orangers. Sur la galerie du premier étage, l’arcade d’une porte se voilait d’une soie éclatante comme la fleur de la grenade.
— C’est là, monte !
Par l’ombre fraîche d’un escalier pavé de faïence bleue, Si Chedli monta, la poitrine gonflée par le souffle du désir, et souleva le rideau souple, tordu sur sa main comme une belle flamme. Là, sur un épais tapis du Djerid, parmi des coussins brodés d’un or éteint, une femme s’alanguissait, vêtue d’une chemise de gaze blanche à larges manches lamées, d’un caftan de velours vert et or et de plusieurs gandoura de soie. Elle portait encore, dans sa pose couchée, la chéchïya pointue, ornée d’un foulard à franges et jugulée de deux chaînettes d’or qui venaient se rejoindre sous son menton, en dessinant son visage mat et en l’éclairant.
— Sois le bienvenu… Assieds-toi.
Elle était belle, d’une de ces beautés imprécises qui ont quelque chose de personnel et de rayonnant, une chaleur secrète, à peine trahie.
Il s’assit à côté d’elle, et une vieille Mauresque apporta le café obligé, sur un petit plateau de cuivre ciselé.
— Sont-elles aussi belles que Mannoubia, les femmes de ta Tunis ? demanda la vieille avec le rire de sa bouche édentée.
— Mannoubia ?… c’est la rose cachée dans le feuillage.
— Toi aussi, tu es très beau.
Mannoubia jouait distraitement avec un éventail, en faisant sonner à peine ses bracelets à chaque mouvement, et les anneaux précieux de ses chevilles marquaient aussi d’un tintement léger l’étirement de son corps félin sur les laines douces. Elle n’avait pas la hardiesse des courtisanes de Tunis. Si Chedli, malgré lui, ne trouvait pas devant elle le ton qu’il eût pris avec une autre ; il y avait entre eux presque de la crainte : celle de se joindre et de lutter plus que pour le plaisir.
— Écoute, dit-elle, j’allais acheter des parfums, pour me distraire… mais, quand je t’ai vu, mon cœur t’a souhaité comme l’essence la plus précieuse… Pourquoi ne me dis-tu rien ? pourquoi veux-tu que j’aie honte de toi ?
— Mais qui es-tu, et d’où es-tu venue pour troubler mon repos triste ?
— Bône était notre ville, mais j’ai grandi à Constantine, chez celle-ci qui est ma tante, sœur de ma mère. Je suis venue parce que je m’ennuyais.
Chedli s’appuya d’un contact encore discret sur les genoux de Mannoubia, et, lui prêtant toute l’attirance de ses yeux, il murmura :
— Non, tu es venue comme la colombe vers le ramier…
Les chaînettes d’or tremblèrent sur les joues de la Mauresque.
La vieille avait disparu, et ils restaient là, dans le silence et l’ivresse de la nuit qui tombait, prolongeant indéfiniment l’agonie délicieuse de leur désir.
Maintenant, la tête lasse de la jeune femme et son beau cou tendu et toute la richesse de sa gorge émue cherchaient une force contre la poitrine oppressée de Chedli. Et il l’étreignit, peu à peu, jusqu’au rythme final du baiser promis dans les jardins éternels…
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* *
Depuis ce jour, Si Chedli déserta souvent sa boutique et oublia d’ouvrir ses vieux livres. Il vivait en plein rêve.
Si Chedli avait vingt-cinq ans, et il avait usé de toutes les choses plaisantes, jusqu’à la satiété. Jamais il n’avait soupçonné que l’amour pût avoir assez de force pour changer tous les aspects de l’Univers.
La nature lui donnait une fête quand il prenait le chemin de Halfaouïne, à la nuit tombante. Le matin, pénétré d’une lassitude délicieuse, il lui semblait, en allant au bain, qu’un voile léger se déchirait et secouait sur la terre des pétales de jasmin… Même avant la prière, il respirait dans l’air l’odeur de son amour.
Chedli n’avait dit son secret à personne, pour en être mieux suffoqué — et, de le voir si pâle, quelques-uns pensaient qu’il devenait phtisique.
Mais le vieux et rigide Si Mustapha Essahéli s’était aperçu du changement prodigieux qui s’opérait en son fils et l’avait fait espionner adroitement. Bientôt le secret de la retraite de Mannoubia fut connu du vieillard…
Un soir, quand Si Chedli vint frapper à la porte, la vieille Tunisienne lui dit, tout éplorée :
— Ils l’ont prise, ta colombe !
— Que dis-tu ?
— Oui, Sidi ; aujourd’hui des hommes du Bey sont venus… ils l’ont prise, elle et la vieille Téboura, malgré ses appels vers toi et ses plaintes… ils l’ont conduite à la gare pour la faire partir en Algérie.
Chedli demeurait fixe et grave ; il ne demandait rien, il doutait encore et ne comprenait pas.
Il entra dans la cour blanche et déserte, il monta l’escalier de faïence bleue, déchira le rideau et vit la chambre vide. Alors ses yeux se creusèrent affreusement.
— La retrouver, oui, je le jure sur le Dieu unique et sur son Prophète ! je le jure sur le bienheureux cheikh Sidi Mustapha-ben-Azzouz, mon maître en ce monde et dans l’autre… je la retrouverai.
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* *
Longtemps, patiemment, il chercha une trace, un indice. Enfin, par des amis, il apprit que Mannoubia était retournée à Bône, où elle vivait, disait-on, de la vie des courtisanes.
Le cœur de Chedli bondit à cette nouvelle plus encore d’espérance que de colère. Il irait vers son amie, il la prendrait, il effacerait les baisers payés avec ses larmes sincères. De toute cette douleur et de toute cette honte, ils feraient encore de l’amour. Mais, son père vivant, Si Chedli ne possédait rien à lui. Il implora vainement l’autorisation de partir.
Alors, abandonnant sa boutique, il hanta les cimetières et les ruines de la banlieue.
Un jour, il ne revint plus. En vain son père le chercha partout ; Si Chedli était parti, poussé par la force de son cœur.
… Et le vieillard commença à pleurer.
*
* *
Longtemps, dans les vieilles ruelles, dans les cafés maures de la blanche Annèba, Si Chedli chercha à savoir ce qu’était devenue Mannoubia. Il chercha parmi ceux qui ne parlent pas des femmes, et il fit sa compagnie de ceux-là aussi qui vivent dans la maison des prostituées.
Une année bientôt s’était écoulée depuis la disparition de la Mauresque. Égaré par des renseignements contradictoires, Si Chedli était venu s’échouer à Alger.
Un soir, dans un café de Bab-el-Oued, grouillant de races et qui sentait l’anis, Chedli rencontra un de ses anciens amis de Tunis, devenu sergent aux tirailleurs. Ils échangèrent des souvenirs.
— Mannoubia bent El Kharrouby ?… Je l’ai connue.
— Qu’est-elle devenue ?
— Dieu lui accorde la paix !
Chedli resta accablé, anéanti. En cet instant, il avait senti se refermer sur lui la porte d’un cachot qu’il ne devait plus quitter.
Ainsi, abandonnant patrie, famille, richesse, il était devenu un vagabond, il avait cherché son amie pendant une année, toujours déçu et toujours espérant… Et il venait là pour apprendre qu’elle était morte !
— Mais quand est-elle morte ? Où est-elle morte ?
— A Bône, où elle revenait, il y a environ un mois, après avoir passé quelque temps à Alger. Elle avait eu des chagrins profonds, elle riait de tout, elle buvait… Et enfin elle est morte de la poitrine.
— Aly, ne connais-tu pas sa tombe là-bas ?
— Non. Mais l’autre nièce de Téboura, Haounia te la montrera. Téboura aussi est morte.
*
* *
Derrière les dentelures bleues du grand Idou morose, le noble soleil descend en embrasant les hauteurs environnantes et la colline sacrée, plantée de hauts cyprès noirs et de grands figuiers aux branches tordues.
Là, sous des pierres sculptées multicolores et gracieuses, les croyants de l’Islam viennent dormir le sommeil inexprimable du tombeau.
Rien de lugubre et rien de triste dans ce cimetière plein de fleurs, de vignes et d’arbustes, où les tombes de faïence et de marbre blanc ne sont plus, parmi la terre vivante, que des taches de pureté. Tout y respire le grand calme auguste, la résignation, l’inébranlable assurance consolatrice.
Devant ce jardin de la paix définitive, en bordure de rêve, s’étend le golfe immense, immobile, d’un rose opalin strié d’azur et d’or, beau de tout le grand ciel inondé de clartés.
Sous les ailes de leurs voiles latines, les balancelles maltaises en fuite semblent suspendues dans l’éther entre deux miroirs d’infini.
Là, sur la colline sainte, à l’ombre d’un jeune figuier, il est une tombe de faïence bleue et blanche, la longueur couchée d’un corps de femme entre deux dalles dressées. On y peut lire, en caractères arabes, cette simple épitaphe :
MANNOUBIA BENT AHMED
LA CONSTANTINOISE
A DIEU RETOURNENT LES CHOSES
IL N’EST PAS D’AUTRE DIVINITÉ QUE DIEU
ET MOHAMMED EST L’ENVOYÉ DE DIEU
A l’heure prestigieuse du mogh’reb, quand s’effeuille la rose immense du soir, un homme vêtu de gros drap, au visage régulier et sévère, monte parfois vers la nécropole silencieuse, pour y attendre la nuit en se souvenant.
Il porte l’uniforme bleu des tirailleurs sous la chéchïya rouge son visage a bruni et maigri, et personne ne saurait plus reconnaître en ce rude soldat le Maure de Tunis délicat et pâle.
*
* *
Dans l’ombre parfumée, dans le silence lourd du Souk-el-Attarine, sur lequel la Djemâa Zitouna toute proche jette la grande ombre triste de l’Islam, dans la petite alvéole d’une boutique auréolée de cierges multicolores et pleine d’aromates, un vieillard est assis, appuyé d’un bras faible sur le coffret de nacre qui semble plein de ses souvenirs. Des heures et des jours durant il reste là, plongé dans son rêve immobile, et il attend, les traits émaciés et flétris par la douleur, les yeux usés et décolorés par les larmes.
Il reste là et il attend, témoin du temps, comme une statue dérisoire de lui-même. Il écoute en son cœur vide s’éteindre les derniers battements ; il songe à son fils qui ne reviendra pas et à ce peu de force, en lui, qui va mourir.
NOTES SUR
LA VIE ET LES ŒUVRES
D’Isabelle EBERHARDT
Quand M. Loubet, président de la République, vint en Algérie, Isabelle Eberhardt assistait au banquet de la presse qui fut donné à Alger. Elle y portait, suivant sa coutume, le costume arabe masculin tout de laine blanche, sans aucun ornement de soie, sans aucune autre tache de couleur que les cordelettes brunes en poil de chameau, nouant en tours nombreux, sur son front puissamment sculpté, la mousseline blanche de son haut turban du Sud.
La présence de ce jeune taleb aux belles mains allongées, à la voix douce un peu voilée et traînante, ne fut pas sans intriguer les reporters qui suivaient le voyage présidentiel. Quelques-uns, mal renseignés, envoyèrent à leurs journaux des informations inexactes sur la vie et la personnalité de notre amie, qui se trouvait comparée à une sorte de Velléda arabe, parcourant les tribus comme autrefois la belliqueuse Berbère Kabéna, reine de l’Aurès, pour y prêcher la haine de l’envahisseur. Ces choses répondaient d’ailleurs à des calomnies locales propagées par quelques folliculaires arabophones.
Isabelle Eberhardt tenait à relever ces dires :
Ma véritable histoire, écrit-elle dans la Petite Gironde du 23 avril 1903, est peut-être moins romanesque, assurément plus modeste, que la légende en question, mais je crois de mon devoir de la conter.
Fille de père sujet russe musulman et de mère russe chrétienne, je suis née musulmane et n’ai jamais changé de religion. Mon père étant mort peu après ma naissance, à Genève, où il habitait, ma mère demeura dans cette ville avec mon vieux grand-oncle, qui m’éleva absolument en garçon, ce qui explique comment, depuis de longues années, je porte le costume masculin.
Je commençai, d’abord, des études médicales, que j’abandonnai bientôt, irrésistiblement entraînée vers la carrière d’écrivain.
A ma vingtième année, en 1897, je suivis ma mère à Bône, en Algérie, où elle mourut sous peu, après avoir embrassé la foi musulmane. Je retournai alors à Genève, pour y accomplir mon devoir filial auprès de mon grand-oncle, qui mourut bientôt, lui aussi, me laissant une petite fortune. Alors, seule, avide d’inconnu et de vie errante, je retournai en Afrique, où je parcourus à cheval et seule la Tunisie et l’Est algérien, ainsi que le Sahara constantinois. Pour plus de commodité et par goût esthétique, je m’accoutumai à porter le costume arabe, parlant assez bien la langue du pays, que j’avais apprise à Bône.
En 1900 je me trouvais à Eloued, dans l’extrême Sud-Constantinois. J’y rencontrai M. Sliman Ehnni, alors maréchal des logis de spahis. Nous nous mariâmes selon le rite musulman.
En général, dans les territoires militaires, les journalistes sont mal vus, en leur qualité d’empêcheurs de danser en rond… Tel fut mon cas : dès le début, l’autorité militaire, qui est là-bas, en même temps, administrative (bureaux arabes), me témoigna beaucoup d’hostilité ; aussi, quand nous manifestâmes, mon mari et moi, l’intention de consacrer notre mariage religieux par une union civile, l’autorisation nous en fut refusée.
Notre séjour à Eloued dura jusqu’en janvier 1901, époque à laquelle je fus, dans les circonstances les plus mystérieuses, victime d’une tentative d’assassinat de la part d’une sorte de fou indigène. Malgré mes efforts, la lumière ne fut pas faite sur cette histoire, lors du procès qui eut lieu, en juin 1901, devant le Conseil de guerre de Constantine.
Au sortir du Conseil de guerre, où j’avais naturellement dû comparaître comme principal témoin, je fus brusquement expulsée du territoire algérien (et non de France), sans qu’on daignât même m’exposer les motifs de cette mesure. Je fus donc brutalement séparée de mon mari. — Étant naturalisé français, son mariage musulman n’était pas valable.
Je me réfugiai auprès de mon frère de mère, à Marseille, où mon mari vint bientôt me rejoindre, permutant au 9e hussards. Là, l’autorisation de nous marier nous fut accordée après enquête et sans aucune difficulté… Il est vrai que c’était en France, bien loin des proconsulats militaires du Sud-Constantinois. Nous nous mariâmes à la mairie de Marseille, le 17 octobre 1901.
En février 1902, le rengagement de mon mari expirant, il quitta l’armée et nous rentrâmes en Algérie. Mon mari fut bientôt nommé khodja (secrétaire-interprète) à la commune mixte de Ténès, dans le nord du district d’Alger, où il est encore.
Telle est ma vraie vie, celle d’une âme aventureuse, affranchie de mille petites tyrannies, de ce qu’on appelle les usages, le « reçu », et avide de vie au grand soleil, changeante et libre.
Je n’ai jamais joué aucun rôle politique, me bornant à celui de journaliste, étudiant de près cette vie indigène que j’aime et qui est si mal connue et si défigurée par ceux qui, l’ignorant, prétendent la peindre.
Je n’ai jamais fait aucune propagande parmi les indigènes, et il est réellement ridicule de dire que je pose en pythonisse !
Partout, toutes les fois que j’en ai trouvé l’occasion, je me suis attachée à donner à mes amis indigènes des idées justes et raisonnables et à leur expliquer que, pour eux, la domination française est bien préférable à celle des Turcs et à toute autre.
Il est donc bien injuste de m’accuser de menées anti-françaises.
Quant à la teinte d’antisémitisme que m’attribue votre envoyé spécial, elle m’est d’autant plus étrangère que, collaboratrice à la Revue blanche, à la Grande France, au Petit Journal illustré et à la Dépêche Algérienne, où je suis rédactrice attitrée, j’ai collaboré aux Nouvelles d’Alger, qui, sous la rédaction en chef de M. Barrucand, ont si largement contribué à détruire ici la tyrannie antisémite. J’ai passé à l’Akhbar en même temps que M. Barrucand, qui reprenait à nouveau ce vieux journal pour y poursuivre une œuvre essentiellement française et républicaine, et pour y défendre les principes de justice et de vérité qui doivent s’appliquer ici à tous, sans distinction de religion et de race.
J’espère, Monsieur le Rédacteur en chef, que vous voudrez bien insérer ma rectification et faire ainsi droit ma défense, que je crois très légitime.
Agréez, etc.
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La mère d’Isabelle Eberhardt, en 1873, était restée veuve du général de Moërder, dont elle eut plusieurs enfants, qui occupent aujourd’hui de hautes situations administratives en Russie. Isabelle Eberhardt fut une fille de l’exil. Son grand-oncle et tuteur, dont elle parle dans son autobiographie épistolaire, s’appelait Alexandre Trophimowsky. C’était un homme très bon, très cultivé, d’esprit libéral, un peu solitaire. Dans un esprit de protestation politique, il avait quitté la Russie et s’était établi en Suisse. Ce fut près de lui que Mme de Moërder vint habiter après son veuvage et ce fut dans sa maison de la banlieue de Genève, dite « Villa Neuve » à Meyrin, qu’Isabelle Eberhardt naquit en 1877.
Elle y fut élevée suivant les idées de son tuteur sur l’éducation des filles, évoluées depuis Fénelon.
Dans la bibliothèque du misanthrope bienfaisant, Isabelle Eberhardt apprit au hasard beaucoup de choses, et elle les savait avec goût.
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A dix-huit ans, étudiant appliqué, dont l’horizon ne dépassait pas les vitres, elle écrivait le français, le russe, l’allemand, l’arabe et se tenait au courant des mouvements d’idées. Elle entretenait aussi quelques correspondances littéraires sous des pseudonymes variés : Mahmoud Saâdi, Nicolas Podolinsky, etc., pour confronter son esprit à celui des autres, sans donner prise sur elle-même.
Après la mort de sa mère et de son tuteur, commença, pour elle, une tout autre vie, qu’un peu de fortune facilita d’abord.
Pour la songeuse et la studieuse, pour la captive impatiente des livres, le moment vint où elle se trouva livrée à elle-même, libre de choisir sa voie.
Après les grands deuils, qui devaient revenir en ombres apaisantes, Isabelle Eberhardt hésite un peu sur le seuil de la triste villa genevoise qu’elle revoyait, en 1899, après de longs mois d’Afrique et qu’elle allait quitter pour toujours. Mais la caresse d’un beau crépuscule passe sur ses yeux : elle cède, elle retourne aux bords qui l’ont conquise et, tout de suite, elle veut posséder les grands horizons lumineux, l’espace pur, le désert.
D’autres femmes, et la plus célèbre, lady Stanhope, petite-fille de lord Chatam et nièce de William Pitt, le grand homme d’État anglais, avaient déjà réalisé l’ambition des belles chevauchées au désert sous le costume arabe ; mais il n’est personne qui ait vécu le quotidien de la vie du Sud comme devait le faire Isabelle Eberhardt, personne qui, de cette vie profonde et monotone, ait rapporté autant de souvenirs.
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Elle ne fut pas seulement le cavalier d’une fantasia, la passante sur un fond saharien, mais encore la nomade des sables et l’errante des villes.
N’eût-elle rien écrit, Isabelle Eberhardt mériterait encore, par sa vie, de retenir l’attention dans notre époque de curiosité, qui semble chercher des héroïnes, mais qui ne les accepte le plus souvent qu’au théâtre.
Celle-ci fut simple et forte, et, d’ailleurs, une fin tragique couronna son destin.
Elle mourut à vingt-sept ans, dans la catastrophe d’Aïn-Sefra, le 21 octobre 1904, entraînée, par la chute de sa maison, dans le débordement des eaux[9].
[9] A l’extrémité des Hauts-Plateaux du Sud-Oranais, Aïn-Sefra est située dans un vaste cirque de montagnes par 1.200 mètres d’altitude. Les premières pluies d’automne y sont presque toujours d’une grande violence, et toutes les saisons y éclatent avec brusquerie.
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On retrouva son corps, sous les décombres, deux jours après l’inondation. Le général Lyautey, qui s’intéressait à ses études sahariennes si colorées et si exactes, la fit inhumer au cimetière musulman d’Aïn-Sefra.
C’était là qu’elle allait, c’est là qu’elle repose, au pays des lumières de diamant, dans le cimetière le plus idéaliste du monde, sans aucune laideur voisine, au pied de la haute dune de sable qui fut l’écran de ses rêves et qui descendra un jour sur les humbles tombes nues pour les recouvrir de son manteau d’or.
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Son mari, M. Sliman Ehnni, qui se trouvait près d’elle, a donné sur sa mort quelques détails bien dignes de son caractère[10].
[10] Voir le récit de M. Ehnni dans la Dépêche Algérienne du 30 octobre 1904.
L’oued Sefra, rompant ses rives et déplaçant son cours, venait de couper à travers le village et le ravageait. Ils virent venir le flot de boue. Isabelle Eberhardt conserva toute sa présence d’esprit, et son cœur admirable se révéla encore dans ce moment. Elle disait à son mari :
« Je sais nager, n’aie pas peur, je te soutiendrai… » Et déjà elle arrachait des planches pour lui en faire un radeau.
Le soin qu’elle apportait à sauver son époux fut la cause de sa mort. Au moment où elle s’engageait à son tour dans l’escalier, la maison s’écroula sur elle.
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M. Ali Abdul-Wahab, fonctionnaire et lettré tunisien d’une grande distinction, eut l’occasion de voir Isabelle Eberhardt aux premiers temps de son arrivée en Afrique.
« C’était, dit-il, à Paris vers la fin de 1896. Me trouvant un jour chez mon vénérable ami le cheikh Abou-Naddara, je remarquai sur son bureau le portrait d’un marin russe.
« Intrigué par cette photographie de jeune éphèbe au milieu de tant de respectables têtes de vieillards, pour la plupart des ministres, des pachas, des princes ou hauts dignitaires de la cour ottomane, je hasardai une indiscrétion, bien pardonnable, auprès de mon affable et sympathique hôte Abou-Naddara.
— « C’est, m’apprit-il, un jeune écrivain slave, qui, ayant embrassé la foi musulmane, vient de s’établir en Algérie pour étudier la langue arabe.
« Un mois après, je recevais une fort gentille lettre où notre Slave, signant « Mahmoud », me priait de lui élucider quelques questions musulmanes qu’il n’avait pu comprendre. Je lui donnai satisfaction malgré le peu de loisir que j’avais alors. Une correspondance des plus régulières s’établit bientôt entre nous, et, quelques mois plus tard, invité par mon nouvel ami, je débarquais à Bône, où je demeurai trois jours avant de regagner Tunis.
« Je ne chercherai pas à décrire l’étonnement qui me saisit au débarcadère, lorsqu’au lieu de serrer la main d’un Mahmoud, je me trouvai en présence d’une jeune fille, très élégamment vêtue, que je saluai avec le plus grand respect.
« Elle me toisa un moment, hocha la tête, sourit et me dit d’un ton bien franc, sur une pointe de moquerie :
— « A croire ce qu’on m’avait dit de vous, je ne vous aurais jamais cru capable d’un aussi grand respect pour les préjugés.
« Malgré tout, je fus longtemps avant de m’habituer à l’idée de cette jeune et jolie fille délaissant, de parti pris, les douces prérogatives de son sexe pour courir des aventures devant lesquelles le plus hardi des hommes eût peut-être reculé ; et cette histoire me parut si étrange qu’en rentrant à l’Hôtel d’Orient où j’étais descendu, je me surpris à répéter toute une gamme exclamative.
« En quittant Bône je remportai un inoubliable souvenir de l’accueil charmant que m’avait réservé la famille d’Isabelle Eberhardt.
« Mon court séjour dans cette ville ne m’avait pas permis de pénétrer, comme je le désirais et comme plus tard je le pus, le mystère qui planait sur la vie d’Isabelle ; néanmoins il me semblait comprendre qu’elle avait beaucoup d’ennuis et qu’elle souffrait.
« Cette supposition fut confirmée par une série de longues épîtres qu’elle m’adressa à Tunis. »
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Dans ces lettres, que nous communiqua M. Abdul-Wahab, Isabelle Eberhardt explique la nature de sa pensée à Bône, près de sa mère déjà très malade :
« Ici je ne bouge pas, je ne cause pas, j’étudie et j’écris… »
Elle ajoute :
« Peut-être avez-vous deviné que, chez moi, l’ambition de me « faire un nom et une position » par ma plume (chose à laquelle je n’ai guère confiance d’ailleurs, et que je n’espère pas même atteindre), que cette ambition est au second plan.
« J’écris parce que j’aime le « processus » de création littéraire ; j’écris, comme j’aime, parce que telle est ma destinée, probablement. Et c’est ma seule vraie consolation. »
A ce moment Isabelle Eberhardt avait déjà commencé le roman qu’elle devait publier, plus tard, sous le titre : Trimardeur. Cette œuvre s’intitulait alors A la Dérive.
Dans la correspondance d’Isabelle Eberhardt avec un de ses frères, engagé à la Légion étrangère, celui-ci s’intéresse à ce livre et promet des notes. Il donne aussi ses impressions de légionnaire. Elles sont fort intéressantes.
Dans une de ses lettres de délicate camaraderie intellectuelle, Isabelle Eberhardt explique à M. Abdul-Wahab son « bon garçonisme ».
« En face du monde nous portons, par défiance autant que par crainte des banales consolations que l’on ne manquerait pas de nous prodiguer, un masque impénétrable pour ceux qui, comme la grande, l’immense majorité des hommes, ne nous ressemblent point. Chez vous, c’est le masque de l’impassibilité et presque de l’indifférence. Chez moi, c’est celui d’un bon garçonisme qui explique mes continuelles blagues et agaceries. L’un et l’autre, nous sommes peut-être malades. Nous souffrons parfois cruellement, mais nous ne voulons point de la compassion de nos pseudo-semblables si dissemblables… »
— Remarquons encore un trait de franchise bien remarquable chez une jeune femme qui s’étudie, qui veut vivre, écrire, être enfin ce qu’elle doit être :
« Il y a en moi, dit-elle, des choses que je ne comprends pas encore ou que je ne fais que commencer à comprendre. Et ces mystères-là sont fort nombreux. Cependant je m’étudie de toutes mes forces, je dépense mon énergie pour mettre en pratique l’aphorisme stoïcien : « Connais-toi toi-même. » C’est une tâche difficile, attrayante et douloureuse. Ce qui me fait le plus de mal, c’est la prodigieuse mobilité de ma nature et l’instabilité vraiment désolante de mes états d’esprit, qui se succèdent les uns aux autres avec une rapidité inouïe. Cela me fait souffrir et je n’y connais d’autre remède que la contemplation muette de la nature, loin des hommes, face à face avec le grand Inconcevable, seul unique refuge des âmes en détresse. »
— Elle parle plus loin, dans la même correspondance, de « ce grand sphinx qui nous attire là-bas… »
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Après la mort de sa mère et celle de son tuteur, entre deux voyages à Tunis, Isabelle Eberhardt eut la curiosité de voir le Sahara en été. Son carnet de route, bref comme un itinéraire, va nous montrer ce que fut ce « raid » dans le désert.
Elle avait quitté Genève le 4 juin 1899, après la mort de son tuteur. Le 14, elle est à Tunis. Le 8 juillet, elle se met en route pour le Sud-Constantinois. Nous la trouvons à Timgad le 12 juillet, « déjeuner et sieste sous l’arc de Trajan », et deux jours après à Biskra. Elle veut aller plus loin, pousser jusqu’au grand désert. On lui conseille de s’adresser au bureau arabe.
Suivons ici son carnet de route, complété par sa correspondance.
« Comme je dînais à l’hôtel de l’Oasis, le capitaine de Susbielle, rencontré dans la journée, me propose de me joindre à son convoi pour aller à Touggourth. J’acceptai d’abord, mais, dans la soirée, au cours de mes conversations avec les indigènes, mon intention se modifia quand j’appris la rudesse de cet officier envers les musulmans. Je n’avais pas le temps de contrôler leur dire, mais, désireuse de bien connaître les mœurs du Sud, je ne voulais pas m’aliéner la sympathie des indigènes et, le lendemain, quand le capitaine de Susbielle vint me chercher pour partir, je m’excusai de ne pas me joindre à son convoi, retenue que j’étais à Biskra par des lettres de ma famille qui devaient m’y rejoindre. Il me dit qu’il m’attendrait à Chegga, deuxième étape sur la route de Touggourth.
« Le 18 juillet au soir, départ (avec Salah et le Bou Saadi Chlély ben Amar) pour Touggourth. Mes compagnons ne sont pas pressés de se mettre en route. Nous nous attardons jusqu’à 2 heures du matin, café Chéoui, au vieux Biskra, avec les fils d’un marabout et les spahis, à parler des choses du Sud.
« Le 19, à 9 heures, arrivée à Bordj-Saâda (Teïr-Rassou). Sieste lourde dans la chaleur après la marche de nuit. Réveil paresseux. Nous musardons.
« Joué aux cartes avec les Chaouïya (berbères de l’Aurès) d’une caravane campée près du bordj.
« Il est entendu que je suis un jeune lettré tunisien voyageant pour s’instruire et visitant les zaouïya du Sud.
« A Biskra, le lieutenant-colonel Fridel m’a demandé au bureau arabe si je n’étais pas une méthodiste. Quand il a su que j’étais Russe et musulmane il n’a plus rien compris du tout. Ceux qui ne sont pas dans le Sahara pour leur plaisir ne comprennent pas qu’on y vienne, surtout en dehors de la « saison ». Suivant cette manière de voir, Fromentin n’aurait jamais écrit son « Été dans le Sahara ». Il est vrai que je ne suis pas Fromentin, mais il faut bien commencer. Et puis j’ai le tort de m’habiller comme tout le monde ici[11].
[11] Plus tard, quand Isabelle Eberhardt cherchera à connaître les motifs qui pouvaient motiver son expulsion d’Algérie, M. B… chancelier du Consulat de Russie à Alger, lui écrira, le 18 juin 1901 :
« Vous portiez un costume arabe masculin, chose qui, avouez-le vous-même, ne convient pas trop à une demoiselle de nationalité russe. »
« Le cheikh des Chaouïya de la caravane est un vieillard curieux et qui voudrait s’instruire. Il me demande à 3 heures de lui donner une leçon de français… et nous devons nous séparer au mogh’reb (coucher du soleil).
« Arrivée vers 11 heures et demie à Bir-Djefaïr, où nous nous reposons dans la cour du bordj infestée de scorpions. Pour commencer mon apprentissage de caravanier, j’ai rempli la guerba (outre) d’une eau de puits excellente, avec ma tasse de fer-blanc.
« Repartis à 2 heures et demie matin, bon train.
« Arrivée à Chegga vers 3 heures trois quarts. Rencontré des « joyeux » venant de Guémar, sans gradés, pour porter plainte au général, à Batna. Bu le café avec eux.
« Repartis le 20, 5 h. ¾. Arrivée à Bir-Sthil vers 11 heures. Bonne eau. Querelle avec le gardien. Fièvre, soif intense. Pas trouvé à manger (vécu de pain depuis le 18 au soir). Repartis à 9 heures soir.
« Rencontré, au poste télégraphique, à 9 heures, au sud de Sthil, caravanes de Chaamba allant de Barika à Ouargla. Cheikh Abd-el-Kader ben Aly, modèle de la bonne grâce, me propose de me conduire à Ouargla avec sa caravane, sans rétribution.
« Vers 1 heure matin, manqué périr avec mon cheval dans une sebkha (lac salé desséché), à l’ouest de la route.
« A 3 heures, mis pied à terre et prêté mon cheval à un ouvrier Chéouï qui marchait à pied avec nous, pour ne pas être seul. Suivi, comme à la promenade, les plantations de la Société Française de l’Oued-Rir. Arrivée à El-Mérayer, à 5 heures.
« Parti 9 heures. Fait fausse route. Rejoint les Chaamba vers minuit. Rencontré nomades, homme et femme, allant, sous la conduite d’Abdou Fay, nègre armé, à la djemâa, près Ourlana, pour se divorcer. Fait route tous ensemble.
« Arrivée le 22 vers 2 heures, à la source dite Aïn-Sefra. Repos avec les divorcés. Reparti, passant par El-Berd, à 5 heures matin. Rejoint les Chaamba vers 7 heures. A 9 heures repos à la première fontaine de l’oasis d’Ourlana.
« Monté au bordj. Trouvé ordre de Susbielle de ne pas me laisser séjourner au bordj plus de 24 heures. Histoire des mesures à orge coupées et des coups de cravache donnés au cheikh (ou caïd ?). Journée de soif et de fièvre, dans l’abri de la troupe.
« Parti au mogh’reb. Passé près d’une heure à chercher, au moyen d’allumettes, la seule bonne source d’Ourlana, sur la route de Maggar. Trouvé. Abreuvé cheval et mulets malades, au moyen de mon bidon. Changé l’eau de la guerba. Sur la route, altercation avec le cheikh d’Ourlana.
« Vers minuit, rencontré le commandant du Cercle de Touggourth, partant en congé, en voiture. Vers 2 heures du matin, repos pour cause de malaise, tous trois pris de vomissements et de vertiges. Dormi au milieu du désert, sur le sable.
« Recherche des bêtes au réveil. L’homme de Bou-Saâda essaye d’allumer une cigarette d’un coup de pistolet. Laissé en arrière, avec son mulet, Lakhdar, porteur du pain et de l’eau.
« Le 23, de 2 à 4 heures, traversée de la pointe ouest du Chott Mérouan. Arrivés (Salah et moi) à El-Maggar à 4 heures. Bu café au relai arabe de la poste. Partis à la recherche de Chlély. Retrouvé.
« Quitté El-Maggar vers 6 heures. Arrivés à Touggourth vers 11 heures. Dormi toute la journée. Soirée passée à noter scène « femmes du Sud » avec chanteuses et brigadier Smaïn.
« Vers 4 heures, le khalifa Abd-el-Aziz et le deïra Slimène sont venus me chercher pour aller chez le capitaine de Susbielle. Entretien de près de deux heures, d’abord violent, puis, plus courtois, de la part du capitaine. Refus glacial et poli de me laisser à Ouargla, c’est-à-dire de donner à mes guides la permission de m’accompagner.
« Jusqu’à 10 heures soir, me voici à la recherche des Chaamba pour partir avec eux, en laissant mes guides à Touggourth.
« Trouvé Taïb, le Chéouï, qui me dit que le cheikh Abd-el-Kader me faisait saluer, et qu’il était parti à l’asr, vers quatre heures.
« Le 25, matin, retourné bureau arabe ; demandé permission pour guides dans le Souf. Accordé.
« Passé à Touggourth journées des 26, 27, 28. Le 28, été à cheval à Témassine. Le 29, 4 heures après-midi, parti pour Eloued. Fièvre intense. Tombé dans la dune près la guemira de Mthil. Fait route avec postier nègre Amrou.
« Le 31, 2 heures matin, reparti avec postier Bel Kheïr. Arrivés vers 9 heures et demie matin à Ferdjenn. Trouvé brigadier Osman et spahi Mohamed ben Tahar. Passé journée fièvre.
« Le 1er août, 2 heures et demie matin, parti avec guide soufi Habib. Arrivés 9 heures matin Moïet-el-Caïd. Sieste. Parti après le moghreb.
« Arrivé vers 7 heures matin à Bir-Ourmès. Passé journée jardin du cheikh. Querelle et bataille de guides avec les fils du cheikh. Passé nuit devant le bordj.
« Le 3, 5 heures matin, parti. A 4 heures du soir court arrêt à Kasr-Kouïnine pour boire. Impression inoubliable du soleil couchant dans la grande dune.
« Arrivée à Eloued à 7 heures. Trouvé enterrement musulman. »
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— Isabelle Eberhardt ne séjourna alors que peu de temps dans la région d’Eloued. Mais elle en garda cependant la plus vive impression. Elle devait y revenir l’année suivante et y passer plusieurs mois. Malade de fièvre, nous la trouvons de retour à Biskra le 17 août et à Batna le 19.
Elle fait alors une excursion dans les montagnes de l’Aurès.
« Le 25, entrée sur le territoire des Ouled-Soltan. Diffa à Ras-el-Djebel, chez le cheikh Slimène des Ouled-Soltan. Le 26, ascension du Djebel-Touggour. Nuit dans la forêt de cèdres. Le 27, descente à Barika. Rentrée à Khenchela le soir. Nuit au fondouk. Retour à Batna le 28. »
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Le 29 elle est à Bône, où elle visite le tombeau de sa mère. Elle en repart le 2 septembre et rentre à Tunis, où elle passera une partie de l’automne. C’est à cette date qu’elle indique ses « Heures de Tunis ».
Après un séjour d’une quinzaine de jours à Marseille où habite son frère Augustin, elle arrive à Paris le 20 novembre.
Elle voudrait y passer tout l’hiver, mais son humeur nomade l’emporte de nouveau, et cette fois en Italie. Citons encore son étonnant carnet de voyage, qui va nous renseigner sur ses caprices d’errante.
« Le 17 décembre quitté Paris par express. Le 18, arrivée à Marseille. Passé hôtel Beauveau les quatorze jours suivants.
« Le 29, partie pour Gênes. Arrivée le 30, 11 heures matin. Descendue hôtel de France et passé journée à courir la ville. Le soir du même jour, départ sur le Persia pour Livourne. Arrivée 31 matin.
« La Sardaigne me tente. Je m’embarque pour Cagliari. Descendue « Albergo Quatro Mori ». Passé là le mois de janvier, puis retour à Paris. »
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Au commencement du mois de mai 1900, Isabelle Eberhardt se retrouvait encore une fois à Marseille. Elle y note son regret des grands espaces de lumière et sa vision première du Sahara, retrouvée à travers la cohue de la grande cité commerciale. Elle revoit son arrivée à Eloued au mois d’août et cet enterrement arabe qui la fit frissonner de toute la force de sa destinée.
On lira, en illustration sentimentale de cette période de sa vie errante, les pages que nous avons pu reconstituer, d’après ses notes, sous le titre : Nostalgies qu’elle indiqua. Nous les avons jointes aux « Choses du Sahara ».
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Emportée par sa passion du Sud, Isabelle Eberhardt arrivait de nouveau à Eloued dans les premiers jours du mois d’août 1900. On trouve trace de son passage sur le registre de l’Hôtel de l’Oasis, de Touggourth, le 31 juillet 1900, à la même date qu’en 1899.
C’est alors que la vie saharienne la prit profondément. Elle sentit bientôt qu’elle se détachait de l’Europe, qu’elle allait devenir étrangère à elle-même, et fut presque effrayée de la pente où elle glissait. La fin de l’année la trouva dans ces dispositions.
Elle écrivait à son frère :
« Tu ne saurais t’imaginer quelle plaie vive tu as touchée en moi, par tes questions au sujet de la littérature.
« Mon Dieu non, non, je n’ai pas oublié, mon cœur ne s’est point fermé au souffle divin du Beau !
« Mais, hélas, je crois que je suis en train de subir le sort de Jean Berny et que mes quelques cahiers d’essais littéraires, que j’ai rapportés ici, sont destinés à jaunir, à se racornir comme ceux où Berny laissa s’ensevelir définitivement ses espérances. Et pourtant, c’est un remords constant pour moi que ces livres et ces cahiers.
« Notre ami D… avait peut-être raison de me dire l’autre jour en partant :
« — Prenez garde, Si Mahmoud, vous vous accoutumerez à notre vie, et, de lendemain en lendemain, vous remettrez toujours le travail littéraire. En fin de compte, ce lendemain ne viendra jamais. Ce n’est qu’une lâcheté pour apaiser les justes remords de la vocation qui se plaint… »
Isabelle Eberhardt ajoutait :
« Je vais cependant commencer quelques notes sur le Souf : Le pays est absolument inédit. »
Parlant de sa vie à Eloued, elle écrit le 10 décembre 1900 :
« En fait de visiteurs, il n’y a que le cheikh des Kadriya de Guémar, Sidi Elhoussine ben Brahim, homme d’un certain âge, marabout vénéré, qui est devenu un véritable père pour nous. C’est d’ailleurs lui qui m’a donné l’initiation et le chapelet des Kadriya. Il s’arrête toujours chez nous quand il vient à Eloued. Il lui est arrivé de passer à la maison 5 et 6 jours à la file. Il y a aussi Abdelkader ben Saïd, l’instituteur indigène qui vient nous voir. C’est tout. Nous avons fermé nos portes au monde, et nous n’allons chez personne à Eloued. Je vais de temps en temps à la grande zaouïya d’Amiche, ou chez Sidi Elhoussine à Guémar. C’est tout.
« Autrement je fais de longues promenades solitaires sur mon brave « Souf », qui devient décidément un excellent cheval, énergique et vite. Lundi dernier, il m’a été donné de participer à une des plus belles fêtes que j’aie jamais vues : la rentrée du grand marabout des Kadriya, Sidi Mohamed El-Hachmi ben Brahim, frère du Naïb qu’il avait accompagné à Paris. »
— On lira une esquisse de cette fête dans le récit « Fantasia », joint aux « Choses du Sahara ».
Dans une autre lettre d’Eloued, elle dit encore :
« A quoi bon le cacher ? J’ai une conviction intime — sans aucun fondement logique d’ailleurs, je crois que ma vie est désormais liée pour toujours au pays saharien et que je ne dois plus le quitter. Tout aussi bien que moi, tu connais ces intuitions, et comme elles nous enveloppent de certitude. »
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Isabelle Eberhardt a raconté elle-même, en termes très précis, l’agression dont elle fut victime le 29 janvier 1901, au village de Behima, à 14 kilomètres au nord d’Eloued, sur la route du Djerid tunisien. Elle l’a fait dans une lettre que publiait la Dépêche Algérienne à la date du 4 juin 1901.
— Ayant passé à Eloued, dit-elle, lors d’une première excursion dans le Sahara constantinois que je fis en été 1899, j’avais gardé le souvenir de ce pays des dunes immaculées, des profonds jardins et des palmeraies ombreuses.
Je vins donc me fixer à Eloued, en août 1900, sans savoir au juste pour combien de temps.
C’est là que je me fis initier à la confrérie des Kadriya, dont je fréquentai désormais les trois zaouïya situées aux environs d’Eloued, ayant acquis l’affection des trois cheikhs, fils de Sidi Brahim et frères de feu le naïb d’Ouargla.
Le 27 janvier, j’accompagnai l’un d’eux, Si Lachmi, au village de Behima. Le cheikh se rendait à Nefta (Tunisie) avec des khouans, pour une ziara au tombeau de son père Sidi Brahim… Je comptais rentrer le soir même à Eloued, avec mon domestique, un Soufi, qui m’accompagnait à pied. Nous entrâmes dans la maison d’un nommé Si Brahim ben Larbi et, tandis que le marabout se retirait dans une autre pièce pour la prière de l’après-midi, je demeurai dans une grande salle donnant sur une antichambre ouverte sur la place publique où stationnait une foule compacte et où mon serviteur gardait mon cheval. Il y avait là cinq ou six notables arabes de l’endroit et des environs, presque tous khouans Rahmama.
J’étais assise entre deux de ces personnes, le propriétaire de la maison et un jeune commerçant de Guémar, Ahmed ben Belkacem. Ce dernier me pria de lui traduire trois dépêches commerciales, dont l’une, fort mal rédigée, me donna beaucoup de peine. J’avais la tête baissée et le capuchon de mon burnous rabattu par-dessus le turban, ce qui m’empêchait de voir devant moi. Brusquement je reçus à la tête un violent coup suivi de deux autres au bras gauche. Je relevai la tête et je vis devant moi un individu mal vêtu, donc étranger à l’assistance, qui brandissait au-dessus de ma tête une arme que je pris pour une matraque. Je me levai brusquement et m’élançai vers le mur opposé, pour saisir le sabre de Si Lachmi. Mais le premier coup avait porté sur le sommet de ma tête et m’avait étourdie. Je tombai donc sur une malle, sentant une violente douleur au bras gauche.
L’assassin, désarmé par un jeune mokaddem des Kadriya, Si Mohamed ben Bou-Bekr et un domestique de Sidi Lachmi nommé Saâd, réussit cependant à se dégager. Le voyant se rapprocher de moi, je me relevai et voulus encore m’armer, mais mon étourdissement et la douleur aiguë de mon bras m’en empêchèrent. L’homme se jeta dans la foule en criant : « Je vais chercher un fusil pour l’achever. »
Saâd m’apporta alors un sabre arabe en fer ensanglanté et me dit : « Voilà avec quoi ce chien t’a blessée ! »
Le marabout, accouru au bruit et auquel le meurtrier fut immédiatement nommé par des personnes qui l’avaient reconnu, fit appeler le cheikh indépendant de Behima, appartenant comme l’assassin à la confrérie des Tidjanya, qui sont, comme l’on sait, les adversaires les plus irréconciliables des Kadriya dans le désert.
Ce singulier fonctionnaire opposa une résistance obstinée au marabout, prétendant que le meurtrier était un chérif, etc.
Le marabout le menaça alors publiquement de le dénoncer comme complice au bureau arabe, et il exigea énergiquement que l’assassin fût immédiatement arrêté et amené. Le cheikh s’exécuta de fort mauvaise grâce.
L’assassin, emmené dans la pièce où l’on m’avait étendue sur un matelas, commença par simuler la folie, puis, convaincu de mensonge par ses propres concitoyens qui le connaissaient pour un homme raisonnable, tranquille et sobre, il se mit à dire que c’était Dieu qui l’avait envoyé pour me tuer.
Ayant toute ma connaissance, je constatai que la figure de cet homme m’était totalement inconnue, et je me suis mis à l’interroger moi-même. Il me dit que lui non plus, il ne me connaissait pas, qu’il ne m’avait jamais vue, mais qu’il était venu pour me tuer et que, si on le lâchait, il recommencerait.
A ma question, pourquoi il m’en voulait, il répondit :
« Je ne t’en veux nullement, tu ne m’as rien fait, je ne te connais pas, mais il faut que je te tue[12]. »
[12] Devant le Conseil de guerre de Constantine il déclara le 18 juin : « Je n’ai pas frappé une Européenne, j’ai frappé une musulmane sous une impulsion divine. »
Le marabout lui demanda s’il savait que j’étais musulmane : il répondit affirmativement. Son père déclara qu’il était Tidjanya.
Le marabout obligea le cheikh de l’endroit à prévenir le bureau arabe et demanda un officier pour emmener le meurtrier et ouvrir l’instruction, et le médecin-major pour moi.
Vers onze heures, l’officier chargé de l’instruction, lieutenant au bureau arabe, et le major se présentèrent.
Le major constata que la blessure de ma tête et celle de mon poignet gauche étaient insignifiantes ; un hasard providentiel m’avait sauvé la vie : une corde à linge se trouvait tendue juste au-dessus de ma tête et avait amorti le premier coup de sabre, qui, sans cela, m’eût infailliblement tuée. Mais l’articulation de mon coude gauche était ouverte du côté externe, le muscle et l’os entamés.
Par suite de l’énorme perte de sang que j’avais subie — pendant six heures — je me trouvais dans un état de faiblesse tel, qu’il fallut me laisser ce soir-là à Behima.
Le lendemain je fus transportée, sur un brancard, à l’hôpital militaire d’Eloued, où je restai jusqu’au 25 février dernier. Malgré les soins dévoués et intelligents de M. le docteur Taste, je sortis de l’hôpital infirme pour le restant de mes jours[13] et incapable de me servir de mon bras gauche pour aucun travail tant soit peu pénible.
[13] A la longue, le jeu des muscles s’était rétabli. Isabelle Eberhardt garda de sa blessure une large cicatrice au coude gauche. Elle pouvait se servir de son bras avec un peu de faiblesse.
Malgré que, lors de mon premier voyage, j’avais eu des démêlés avec le bureau arabe de Touggourth dont dépend celui d’Eloued, — démêlés provoqués uniquement par la méfiance de ce bureau — le chef de l’annexe d’Eloued, les officiers du bureau arabe et de la garnison, ainsi que le médecin-major furent pour moi de la plus grande bonté, et je tiens à leur donner un témoignage public de ma reconnaissance.
— Dans cette même lettre, Isabelle Eberhardt établit, par un rapprochement de faits, comment il lui a paru qu’Abdallah, son agresseur, n’avait été qu’un instrument entre d’autres mains[14].
[14] Le père de l’accusé déclara devant le Conseil de guerre que son fils lui avait déclaré « qu’il avait été poussé par le cheikh et ses serviteurs, et par un envoyé de Dieu ».
« Il est évident, conclut-elle, qu’Abdallah n’a pas voulu me tuer par haine des chrétiens, mais poussé par d’autres personnes, et ensuite que son crime a été prémédité.
« J’ai déclaré à l’instruction que j’attribuais en grande partie cette tentative criminelle à la haine des Tidjanya pour les Kadriya et que je supposais que c’étaient des « haba » ou khouans Tidjanya qui s’étaient concertés pour se débarrasser de moi qu’ils voyaient aimée par leurs ennemis, ce que prouve la désolation des khouans Kadriya quand ils apprirent le crime.
« Quand je passai, portée sur une civière, par les villages des environs d’Eloued, lors de mon transfert à l’hôpital, les habitants de ces villages, hommes et femmes, sortirent sur la route en poussant les cris et les lamentations dont ils accompagnent leurs enterrements. »
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Le fait reste celui-ci :
Le 29 janvier 1901, Isabelle Eberhardt, se trouvant au village de Behima, où elle avait accompagné le mokaddem de sa confrérie, fut blessée d’un coup de sabre par un fanatique, Abdallah ben si Mohamed ben Lakhdar, qui ne sut expliquer son crime que par l’impulsion divine.
A la veille du procès de Constantine, la Dépêche Algérienne, qui suivait attentivement cette affaire, publia en date du 18 juin, une nouvelle lettre d’Isabelle Eberhardt :
Marseille, le 7 juin 1901.
… Je viens vous remercier très sincèrement d’avoir bien voulu insérer ma longue lettre du 29 mai dernier : je n’en attendais pas moins de l’impartialité bien connue de la Dépêche Algérienne, qui a toujours fait preuve d’une grande modération au milieu des violences qui sont malheureusement devenues une sorte de règle de conduite pour certains organes algériens.
Cependant, Monsieur, en ce moment où le séjour des étrangers en Algérie est devenu une question d’actualité, il me semble que j’ai non seulement le droit, mais même le devoir de donner quelques explications publiques et franches à tous ceux qui ont pris la peine de lire ma première lettre.
… Vous m’avez fait l’honneur tout à fait immérité, et que je ne tiens pas à mériter, de m’attribuer une certaine influence religieuse sur les indigènes du cercle de Touggourth. Or je n’ai jamais joué ou cherché à jouer aucun rôle politique ou religieux, ne me considérant nullement comme ayant ni le droit, ni les aptitudes nécessaires pour me mêler de choses aussi graves, aussi compliquées que les questions religieuses dans un pays semblable.
En 1899, avant de partir pour Touggourth, je crus de mon devoir d’aller personnellement informer de mon départ le lieutenant-colonel Fridel, alors chef du cercle de Biskra.
Cet officier, qui me reçut fort bien, me demanda, avec une franchise toute militaire, si je n’étais pas anglaise et méthodiste, ce à quoi je répondis en présentant au chef du cercle des documents établissant irréfutablement que je suis Russe et parfaitement en règle vis-à-vis des autorités impériales, avec l’autorisation desquelles je vis à l’étranger. J’exposai de plus à M. Fridel mes opinions personnelles sur la question des missions anglaises en Algérie, lui disant que j’ai en horreur tout prosélytisme et surtout l’hypocrisie…
A Touggourth, je trouvai comme chef du Bataillon d’Afrique, en l’absence du commandant, le capitaine de Susbielle, homme d’un caractère tout particulier et, pour employer une expression populaire, « peu commode ». Là encore, il me fallut prouver que je n’étais nullement une miss déguisée en arabe, mais bien une plumitive russe.
Il me semblerait pourtant que, s’il est de par le monde un pays où un Russe devrait pouvoir vivre sans être soupçonné de mauvaises intentions, ce pays est la France !
M. le Chef de l’annexe d’Eloued, le capitaine Cauvet, homme d’une très haute valeur intellectuelle et très dévoué à son service, a eu, six mois durant, l’occasion de constater de visu que l’on ne pouvait rien me reprocher, sauf une grande originalité, un genre de vie bizarre pour une jeune fille, mais bien inoffensif… et il ne jugea pas que ma préférence du burnous à la jupe et des dunes au foyer domestique pût devenir dangereuse pour la sécurité publique dans l’annexe.
J’ai dit, dans ma première lettre, que les Souafa appartenant à la confrérie de Sidi Abd-el-Kader el Djilani et ceux des confréries amies ont manifesté leur douleur quand ils ont appris que l’on avait tenté de m’assassiner.
Si ces braves gens avaient une certaine affection pour moi, c’est parce que je les ai secourus de mon mieux, parce que, ayant quelques faibles connaissances médicales, je les ai soignés pour des ophtalmies, des conjonctivites et autres affections communes dans ces régions. J’ai tâché de faire un peu de bien dans l’endroit où je vivais… c’est le seul rôle que j’aie jamais joué à Eloued.
En ce monde, il y a bien peu de personnes qui n’aient aucune passion, aucune manie. Si souvent, pour ne parler que de mon sexe, il est des femmes qui feraient tant de folies pour avoir des toilettes chatoyantes ! Il en est d’autres qui pâlissent et vieillissent sur les livres pour obtenir des diplômes et aller secourir des moujiks… Quant à moi, je ne désire qu’avoir un bon cheval, fidèle et muet compagnon d’une vie rêveuse et solitaire, quelques serviteurs à peine plus compliqués que ma monture, et vivre en paix, le plus loin possible de l’agitation, stérile à mon humble avis, du monde civilisé où je me sens de trop.
A qui cela peut-il nuire, que je préfère l’horizon onduleux et vague des dunes grises à celui du boulevard ?
Non, je ne suis pas une politicienne, je ne suis l’agent d’aucun parti, car, pour moi, ils ont tous également tort de se démener comme ils le font ; je ne suis qu’une originale, une rêveuse qui veut vivre loin du monde, vivre de la vie libre et nomade, pour essayer ensuite de dire ce qu’elle a vu et, peut-être, de communiquer à quelques-uns le frisson mélancolique et charmé qu’elle ressent en face des splendeurs tristes du Sahara…
Voilà tout.
Les intrigues, les trahisons et les ruses de la Sonia d’Hugues Le Roux me sont aussi étrangères que son caractère me ressemble peu… Je ne suis pas plus Sonia que je ne suis la méthodiste anglaise que l’on a cru voir en moi jadis…
Il est vrai que l’été 1899 fut excessivement chaud dans le Sahara et que le mirage déforme bien des choses et explique bien des erreurs.
Veuillez agréer, etc.
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L’agresseur d’Isabelle Eberhardt fut condamné à vingt ans de travaux forcés, encore qu’elle eût demandé pour lui l’indulgence du conseil de guerre, et, de la façon la plus inattendue, à l’issue de ce procès, un arrêté d’expulsion du territoire algérien fut pris contre elle-même. Sa qualité d’étrangère, sujette russe, rendait possible cette décision administrative.
Devant cet ukase qui bouleversait sa vie, Isabelle Eberhardt put se croire ramenée au régime russe, mais ses plaintes et ses réclamations furent toujours mesurées. Ce fut en vain, d’ailleurs, qu’elle s’adressa à son consulat.
Cette mesure administrative, prise un mois après la démission de M. Jonnart et alors que M. Revoil n’avait pas encore rejoint son poste, ne fut pas accueillie sans protestation dans la presse algérienne. A ce moment nous ignorions la personnalité d’Isabelle Eberhardt, mais, à ne considérer en elle qu’une victime, il nous semblait inadmissible qu’elle fût, elle aussi, condamnée. Dans le journal les Nouvelles d’Alger, nous protestâmes, dès le premier moment, contre l’arrêt administratif qui la frappait.
Malgré les démarches d’Isabelle Eberhardt et malgré les protestations de la presse algérienne, on ne se décida pas à rapporter la décision inconsidérée qui rejetait une femme de talent loin du pays qu’elle devait honorer.
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Isabelle Eberhardt, exilée, sans ressources, connut à Marseille ses jours de misère les plus durs. Elle dut pour vivre, et malgré l’état de faiblesse où la laissait sa blessure encore mal cicatrisée, s’employer aux travaux du port avec les portefaix italiens. On retrouvera quelque souvenir de ce temps dans son roman Trimardeur, qui n’est souvent qu’une transposition de ses aventures.
Grande et bien découplée, d’allure franche, elle travaillait alors comme un jeune garçon — vêtue d’une vareuse de marin — au chargement des bateaux, mangeait son pain sur les tonneaux du quai de la Joliette, et, par manque de tabac, comme elle dit dans une de ses lettres, « fumait au besoin des feuilles de platane ».
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Elle n’avait d’ailleurs pas perdu tout espoir de retourner en Algérie. Par son mariage avec M. Sliman Ehnni, d’origine indigène, mais fils d’un père naturalisé français, elle acquit bientôt la qualité de Française et rentra à Alger, en dépit de ses proscripteurs, par la grande porte de la naturalisation.
Nous la vîmes venir à nous vers la fin de l’année 1901, un peu gauche et l’air « collégien pâle » dans son mince complet de drap bleu, quelle devait bientôt quitter pour porter d’une façon constante le burnous des cavaliers arabes.
Elle n’avait encore presque rien écrit, mais ses premiers essais et un petit roman Yasmina, publié dans un journal de Bône, nous intéressèrent par des promesses de talent et, mieux encore, par une grande somme d’observations.
Quelques mois plus tard, le mari d’Isabelle Eberhardt, qui sortait de l’armée, fut nommé secrétaire indigène de commune mixte. Les deux époux allèrent habiter Ténès pendant quelque temps. L’histoire des persécutions que notre amie eut à souffrir dans cette petite ville algérienne, cruellement divisée sur des questions d’honnêteté publique, les basses intrigues qui se nouèrent autour de sa personnalité littéraire, malgré la sympathie et la haute estime que lui témoignait l’administrateur de la commune mixte, M. Bouchot, font partie d’un incroyable et véridique roman politique, qui se trouve exposé dans notre journal l’Akhbar.
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Isabelle Eberhardt a indiqué elle-même comment elle nous suivit à l’Akhbar, où elle fut, jusqu’au dernier moment, notre dévouée collaboratrice. C’est là qu’elle publia les œuvres de longue haleine Trimardeur et Sud-Oranais. Dans le même temps, elle donnait aussi à la Dépêche algérienne, sous forme de nouvelles, des observations minutieuses de la vie indigène qui furent très remarquées. Ce fut la période la plus active de sa vie littéraire.
Au commencement de l’année elle voulut nous servir de guide et d’interprète dans la région de Figuig. Elle nous accompagnait encore, sur un autre point du Maroc, dans le voyage que nous fîmes à Oudjda et sur la frontière.
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Au mois de mai elle quittait Alger pour la dernière fois, après de longues hésitations. Elle annonçait à tous ses amis « qu’on ne la verrait pas toujours, qu’on ne la verrait peut-être plus » — et elle souriait. Elle allait encore dans le Sud-Oranais, avec l’intention de pousser aussi loin qu’elle pourrait et autant que possible jusqu’au Tafilalet.
Elle nous laissait, en partant, ses papiers et sa correspondance.
« Au cas où il m’arriverait malheur, vous débrouillerez tout cela, nous disait-elle en plaisantant, et vous vous en servirez pour composer mon oraison funèbre. »
En toutes choses, même les plus sérieuses, elle affectait ainsi un ton ironique et bon enfant, un peu peuple, qui ne grossissait rien.
Elle avait aussi des mots de pitié russe :
« Il ne faut en vouloir à personne. Nous sommes tous des pauvres bougres, et ceux qui ne veulent pas nous comprendre sont encore plus pauvres que nous… »
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Sa mort, annoncée dans une catastrophe, sembla donner un corps au malheur public et provoqua de vifs élans d’estime et de sympathie.
On put voir alors que les idées dont se réclamait Isabelle Eberhardt avaient aussi des échos.
M. le docteur Mardrus, le savant orientaliste à qui nous devons la précieuse traduction des Mille Nuits et Une Nuit, et qui nous donnera bientôt le Korân dans toute sa véhémence, se trouvait en Tunisie avec sa jeune femme, quand ils apprirent la nouvelle de la mort d’Isabelle Eberhardt. Quelque temps auparavant, il avait tenu à nous dire combien les nouvelles algériennes d’Isabelle Eberhardt lui semblaient une chose belle de force et de vérité. A ce moment il put croire, sur la foi d’un renseignement de presse, que notre malheureuse collaboratrice serait enterrée à Bône, près de sa mère, alors que, suivant la volonté qu’elle nous avait exprimée, « elle devait rester à l’endroit où la frapperait son destin ».
La visite qu’il fit avec Mme Lucie Delarue-Mardrus, au cimetière de Bône, se trouve mentionnée en termes émouvants dans une lettre qu’il nous écrivait alors.
— L’épouvantable nouvelle nous parvint en Kroumirie. En même temps, nous apprenions par le même journal que les restes de ce que fut cette âme adorable allaient être transportés à Bône, pour y être inhumés dans le cimetière musulman. Notre résolution fut aussitôt prise. Malgré tous les obstacles et en dépit de nos projets et de nos travaux, nous traversâmes la Kroumirie et prîmes le train pour Bône.
Nous n’avions pu hélas ! malgré tout le désir, connaître de son vivant cet être choisi. Nous tenions du moins à toucher son tombeau.
A Bône, on nous expliqua que, seule, la mère était là, dans le sol musulman. Et on ne put nous confirmer la nouvelle qui nous avait fait venir jusque-là. Nous allâmes tout de même au cimetière, et, dès l’entrée, cette tombe nous arrêta. Nous demeurâmes là longtemps.
La mère d’Isabelle Eberhardt s’appelait donc :
FATHIMA MANOUBIA
Elle était, de son vrai nom, Natalie-Dorothée-Charlotte d’Eberhardt.
Nous supposâmes qu’Isabelle viendrait là peut-être, et nous regardâmes la place réservée à côté de sa mère, quelques pouces de terrain en large et en long…
Vous souvenez-vous, mon cher ami, du cri d’admiration que nous poussâmes un jour vers vous, à son sujet ? Et lui en avez-vous transmis l’accent ? Oui, n’est-ce pas ? Comme nous l’aimions ! Comme nous souhaitions la connaître, partir avec elle pour le loin ! Quelle révolte fut la nôtre, est plus que jamais la nôtre, de renoncer à cet espoir charmant !
Comme dernier témoignage de notre admiration, de notre douleur, de notre deuil profond, comme unique fleur pour son tombeau, ma femme donnera son témoignage fraternel au Gil Blas, prochainement.
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* *
En vers admirables et en nobles phrases, Mme Lucie Delarue-Mardrus composa l’éloge funèbre d’Isabelle Eberhardt. Sans l’avoir jamais rencontrée, elle sut évoquer de la façon la plus haute celle qui fut en effet une belle figure de liberté.
Écoutons :
« Apôtre serein, admirable nihiliste, quoique seulement contemplative, écrivain français de race, excellent cavalier arabe, persécutée politique, belle jeune femme… Nous avions appris tout cela par des récits, dès Paris, et l’avions d’avance aimée à travers les paroles des autres, en attendant de la rencontrer quelque part, à l’un des quatre coins de l’Afrique, telle qu’elle nous avait été décrite : adolescent botté de rouge, enveloppé des blancheurs bédouines, cabré et souriant sur son grand cheval sauvage.
« Ceux qui l’ont connue sont frappés, si on peut dire, d’un malheur qui a un visage. Nous, nous continuons à errer dans l’invisible. Et cette douleur de l’avoir manquée à jamais nous laisse saisis de trouble, douloureux, comme effrayés. Il semble que son fantôme soit toujours autour de nous qui ne l’avons approchée qu’en esprit ; il semble que la mort nous l’ait donnée toute comme nous ne l’eussions jamais possédée vivante. Aucune déception, aucune gêne humaine ne viennent nous gâter sa légende. Et pourtant, comme un seul regard eût mieux valu que nos songes !…
« On nous avait conté aussi qu’elle avait été, en pleine misère, portefaix, à Marseille, et aussi assaillie dans le Sud, à coups de sabre, par un Arabe fanatisé. Nous savions comment ce drame avait eu des causes mystérieuses, que l’assassinée elle-même n’avait jamais pu tirer au clair ; et nous savions qu’à la suite de cet attentat qui la laissait presque infirme d’un bras, elle avait été expulsée, sans explication, du territoire algérien. Que connaissons-nous encore ? Son goût passionné de la solitude, qui n’était peut-être qu’un grand instinct de fuir l’ignominie des gens, de s’en aller bien loin de l’éternelle incompréhension du mufle dont le stupide sourire ou l’invective odieuse poursuivent ceux qui ont osé s’échapper de la cage sociale et vivre libres en deçà des barreaux du préjugé… Elle partait parfois sur son cheval, toute seule à travers les espaces, et souvent pour de longs jours ; et quelquefois aussi, à bout de tout, elle se levait, des soirs, pour aller se suicider ; puis, regardant tout à coup la beauté du ciel de lune, elle décidait brusquement que la vie valait, malgré tout, d’être vécue.
« Comme nous écoutions avidement ces choses, ignorant encore qu’un jour si proche viendrait où nous aborderions au pays de cette créature d’épopée !
« Maintenant, nous continuons ardemment à interroger tous ceux qui l’ont vue passer. Nous avons lu très peu de ce qu’elle a publié, épars dans des journaux algériens. Mais quelques lignes ont suffi pour remuer en nous une admiration étonnée. Quelle splendide et simple hardiesse, quelle magnifique brusquerie, et, d’ailleurs, quelle prenante monotonie nostalgique ! Cette femme était une source puissante, dont, peut-être, la générosité s’éparpillait trop encore ; mais le temps patient l’attendait pour lui enseigner la belle prudence du style qui revient quelquefois sur les pas du premier emportement. Telle quelle, son œuvre est évidemment un décalque de sa vie, donc profondément originale, haute. Peut-être, plus tard, cette œuvre eût-elle dépassé même sa vie ? Elle n’avait que vingt-sept ans.
« Par lambeaux, nous arrachons quelque chose d’elle à des gens de hasard. Les Arabes, qui ne la connaissent que sous le nom de Si Mahmoud Saâdi, nous ont dit avec élan qu’elle était « généreuse ». Ils semblaient l’avoir respectée presque comme un personnage saint. Ils admiraient aussi ses prouesses cavalières, sa science des plus surprenantes fantasias. Il y en a qui nous ont dit qu’elle fumait le haschich, ce qui l’avait rendue « blanche avec pâleur ». Quelques beaux messieurs européens nous ont résumé leur opinion sur elle en déclarant :
« — Une toquée !
« Suivaient des calomnies basses. Et ils achevaient par cette suprême insulte :
« — C’était vraiment une femme extraordinaire !
« Enfin, les rares amis dignes qu’elle a eus, à Alger ou ailleurs, en Afrique, ont écrit d’elle qu’elle était « un être surhumain ». Tout concorde donc sans diversion : notre chagrin de sa mort ne nous trompe pas.
« Arrivant ainsi lentement à nous rendre compte de cette personnalité incalculable, nous songeons à l’horreur de sa fin, avec des yeux tout à coup pleins des larmes de la rébellion…
« Cependant il est beau qu’ayant vécu si audacieusement, celle-ci soit ainsi morte en activité. Au moment où les eaux ont tourbillonné sur elle pour l’assommer au fond de cette maison en ruines où on l’a retrouvée, elle criait à son mari, spahi indigène, qu’« elle savait nager et qu’elle allait le sauver » ! Ce défi à la mort fut donc sa dernière parole.
« Maintenant nous songeons à son désir antérieur d’être enterrée dans le cimetière musulman de Bône, près de sa mère, et nous nous demandons si elle y sera réellement transférée, si elle reposera un jour à cette place que nous avons été visiter avec une folle émotion, lieu de délices mortuaires en face d’une mer bleu-paon sur laquelle s’alignent des cyprès noirs, et dont les petites tombes de faïence sont encore des habitations islamiques propres et tentantes, certaines possédant même une treille gonflée d’un sombre raisin. Nous avons médité, assise contre la double inscription, française et arabe, qui dit que Natalie d’Eberhardt, la mère, est née à Saint-Pétersbourg, et morte à Bône, et que son nom devant Allah était Fathima Manoubia…
« Qui étaient ces femmes, dont personne n’a pu nous fixer la vraie origine ? Quelles choses les ont poussées vers l’Afrique et vers l’Islam ? Il en est peut-être qui le savent. Pour nous, cela se perd dans un mystère qu’il est, d’ailleurs, inutile d’éclaircir. Il nous importe peu de savoir d’où venait cette Isabelle héroïque…
« Il faudrait les tambours des grandes chevauchées
Ou l’innocent roseau qui s’enroue au désert…
Mais honorer ta fin de mes seuls yeux amers,
Qui pleureront le long des routes desséchées !
Mais t’attendre, malgré la mort, à des tournants,
Quand les nuits sont, au Sud, de palmes et d’étoiles,
Quand les parfums des oasis sont dans nos moelles
Et que l’Islam circule en ses manteaux traînants !
Te regretter, alors que je ne t’ai point vue,
Au moment où mes mains allaient prendre tes mains
Me heurter, moi vivante, à toi, tombe imprévue,
Sans avoir échangé le regard des humains !
Je pense à toi, je pense à toi dans les soirs roses,
Jeune femme, ma sœur, jeune morte, ma sœur !
Tu me parles parmi l’éloquence des choses,
Et ta voix, ô vivante, est pleine de douceur.
Salut à toi, dans la douleur de la lumière,
Où tu vécus d’ivresse et de fatalité
Le désert est moins grand que ton âme plénière,
Qui se dédia toute à son immensité.
Toi qui n’étais pas lasse encore d’être libre,
D’avoir tant possédé tout ce que nous voulons,
Ni que toute beauté frissonnât par tes fibres
Comme un chant magistral traverse un violon,
Pourquoi la mort si tôt t’arrache-t-elle au monde,
Ne nous laissant plus rien que l’admiration,
Alors qu’il te restait encore, ô vagabonde,
A courir tant de risque et tant de passion ?
Tout se tait. La bêtise immense et l’injustice,
Qui te regardaient vivre avec leurs yeux si gros,
Ne te poursuivront plus, au milieu de la lice,
Du hideux cri de mort qui s’attache aux héros.
Nous irons à présent lui dire qu’il se sauve,
Ton cheval démonté, sus aux quatre horizons,
Pour apprendre ta fin subite au néant fauve
Des Saharas sans bruit, sans forme, sans saisons.
Car toi tu dors, enfin parvenue au mystère
Que ton être anxieux cherchait toujours plus loin,
Enveloppée aux plis éternels de la terre,
Comme dans la douceur d’un manteau bédouin. »
*
* *
Et c’est encore une autre de ses sœurs, Séverine, qui pleure celle qu’on appela un jour la « Séverine algérienne ».
« Son roman, Trimardeur, témoignait d’un précieux talent, livrait le secret de sa pensée profonde, de sa grande âme inassouvie, en mal de beauté et d’équité.
« La voici morte, à vingt-sept ans, dans la fleur de son âge, comme dit la chanson populaire, à l’apogée de son éclosion intellectuelle. Edmond Claris et Victor Barrucand ont salué avec une vibrante émotion celle qui fut leur camarade.
« L’aînée, à son tour, s’incline vers le pauvre petit « oiseau de passage », qui, Russe d’origine, disciple de Bakounine, avocate de l’Islam, relia d’un fil léger et puissant les souffrances du monde slave aux douleurs du monde musulman, la « Maison des Morts » à nos pénitenciers.
« Au jardin des pâles asphodèles, apparais, ombre menue dont j’ignorais le visage vivant, mais mon cœur te reconnaîtra, qui est plein de tristesse fraternelle et s’émeut de ta jeunesse fauchée… »
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Séverine a cru voir dans Isabelle Eberhardt un disciple de Bakounine. Ce point demanderait à être précisé. Sympathique aux révolutionnaires, il ne nous paraît pas que le sentiment des « hommes d’action » ait jamais été complètement le sien. Isabelle Eberhardt s’intéressait beaucoup plus aux mouvements de l’âme qu’aux bouleversements sociaux. Elle n’attendait que peu de beauté et de bonheur d’une société future où l’homme resterait le même. Elle entendait la liberté non par la révolte, mais par l’évasion. Elle ne songeait pas à s’insurger, elle partait. Son sentiment s’exprimait d’un mot qui faisait image : « la Route ! ».
« Tel est le sens de son roman Trimardeur. M. Félix Fénéon l’a fort bien jugé, en disant : « Ce livre est imprégné de nihilisme contemplatif. »
Isabelle Eberhardt est certainement l’écrivain moderne qui a le mieux dit l’inconsciente sagesse arabe et la « philosophie du nomade ». Le désert africain par ses plus beaux soirs fut comme l’illustration de sa pensée.
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Du temps qu’Isabelle Eberhardt habitait Ténès, elle y connut deux excellents écrivains algériens, M. Robert Arnaud, qui exerçait les fonctions d’administrateur-adjoint, et M. Vaissié (Raymond Marival), juge de paix, qui venait de faire paraître un beau roman colonial : le Cof.
Il nous paraît bon de joindre à ces notes leur témoignage éloquent et ému :
« — Ce fut un dimanche, dit M. Robert Arnaud, que l’on vendit, sur une place de Ténès, le mobilier et les hardes de celle qui n’avait jamais rien voulu posséder, cette Isabelle Eberhardt dont la mort récente, à Aïn-Sefra, a été une des grandes douleurs de ma vie. Un torrent passa sur la ville ; il laissa derrière lui, pêle-mêle, avec l’écroulement des murs de toub et les débris des charpentes grossières en bois d’ârâr, le cadavre de l’écrivain le plus mâle et le plus sincère du bled algérien. Un an auparavant elle habitait encore Ténès, où son mari, ancien maréchal des logis de spahis, puis de hussards, était khodja de la commune mixte. Là, je la voyais quasi chaque jour, elle portait avec élégance l’ample costume du cavalier arabe qui seyait à sa haute taille ; mais, sous le turban ceint de cordes, le visage, très doux, était d’un adolescent et le sourire était d’un gosse. Elle entrait dans mon bureau, s’asseyait, jambes croisées, sur une natte, observait le va-et-vient des fellah et des bergers qui me contaient leurs misères, écoutait l’interminable histoire de leurs démêlés avec l’administration, avec les caïds, avec les colons, avec les malfaiteurs ; elle notait un geste, une attitude, une flexion de voix ; puis, au café maure où elle allait passer de longues heures, elle conversait avec les meskines, les confessait, recueillait le récit des drames de la montagne, s’attendrissait sur les dénis de justice, réconfortait les malheureux, partageait avec eux son morceau de pain, soignait les blessés et les malades. Son désintéressement fut toujours absolu : cette jeune Russe, née et élevée parmi les nihilistes réfugiés à Genève, avait en elle du sang d’apôtre ; elle considérait la France, sa patrie adoptive, comme la grande idée révolutionnaire du monde, et lorsqu’elle parlait d’elle aux indigènes, c’était pour la leur faire aimer et respecter.
« Sa qualité de musulmane lui permettait encore de mieux comprendre que nous l’âme du paysan berbère ; on la saluait, tel un marabout vénéré, lorsqu’à cheval elle traversait un douar ; nul n’ignorait son sexe, mais si belle est la délicatesse innée en le montagnard le plus farouche, que jamais, dans les assemblées ou dans les fêtes auxquelles elle se rendait, nul ne fit allusion à son déguisement ; on s’abstenait seulement de prononcer devant elle des paroles familières mais obscènes.
« Son existence fut une épopée ; un jour elle prie avec les frères de l’ordre des Kadriya, à El-Oued, le lendemain elle chasse la gazelle dans les dunes, un autre jour un fou fanatique tente de l’assassiner, et lui entaille le crâne et les épaules à coups de sabre. Tantôt elle s’attarde à muser avec les étudiants dans quelque zaouïya ou chez son amie Lalla Zineb, la maraboute de Bou-Saâda, tantôt elle se donne entière au bled, le parcourt au hasard, couche au besoin à la belle étoile, se nourrit de galette d’orge et de berboucha. On l’aperçoit dans le Tell, mais elle n’y séjourne guère, happée par l’attrait des plaines immenses de l’Extrême-Sud. Elle disparaît soudain, on la retrouve docker à Marseille, ou étudiante en médecine à Genève, ou reporter ailleurs. Et qu’on ne la suppose pas une névrosée ou une déséquilibrée d’espèce quelconque ! La vie lui fut impitoyable, et elle vivait avec le moment, avec l’heure qui fuit, sans un regret du passé, sans le souci de l’avenir ; l’âme cosaque qui survivait en elle lui répétait les chevauchées, les combats, les aventures des aïeux ; elle avait conservé leur bel optimisme, leur confiance dans la fatalité, leur bonne humeur. Je la vis sans pain, sans ressources, ruinée par des gens vils et lâches, et toujours gaie de sa jeunesse et de sa bonté. Elle était femme avant tout.
« D’ailleurs elle adorait son mari, Si Ehnni, se dévoua pour le sauver, lors de l’inondation qui la noya. Je lui demandais ce qu’elle ferait si elle avait un enfant. « Je renoncerais à mes voyages ; les femmes russes sont toujours de bonnes mères de famille, mais… je ne voudrais pas être mère ! »
« Son œuvre, uniquement consacrée à l’Afrique du Nord, est éparpillée dans des journaux et des revues ; au seul Akhbar, fondé par son ami Victor Barrucand, elle collabora avec assiduité ; ce fut là qu’elle publia son unique roman, Trimardeur, demeuré inachevé et dont on a récemment découvert la fin dans les boues de sa maison d’Aïn-Sefra ; ce fut là que parurent ses Impressions du Sud-Oranais, si belles de lumière et de grouillements humains ; elle s’y révéla inégalable par sa vaste compréhension des êtres de la brousse, avec lesquels il faut être d’âme pour pouvoir les restituer dans leur sauvage énergie.
« Il faut aimer les espaces sans limites où rampent les dunes et meurent les roches, car seul un amant peut jouir des savantes délicatesses de leurs ombres, des nuances fugitives de leur robe lumineuse : c’est le règne du violet sous la gloire des horizons où, le soir, lentement, la pourpre de l’Orient se mue en lilas toujours plus clair traversé par intervalles d’avalanches de poussières écarlates et de rayons vert-de-grisés ; et le soleil disparu derrière le mamelonnement voluptueux des sables, c’est encore une dernière éruption de bolides enflammés qui zèbrent le ciel déjà alangui par la tiédeur lunaire ; une nappe de sang s’écoule pesamment le long des dunes les plus hautes ; une énorme boucherie ruisselle de tous les côtés, comme si l’on sacrifiait à la mort du moloch la vie qu’il engendra pendant le jour. Et, au loin, sur le haut lieu où repose le marabout protecteur de la région, retentit l’appel sonore des annonciateurs de la prière. Alors la conscience confuse du fellah s’épand dans l’agonie de la lumière et discerne obscurément que sa misère et sa douleur sont une parcelle infime de la beauté du monde. Et comme il sait que le Rétributeur le sait, il se redresse et va, heureux du mal de vivre, contempler, sous les palmiers du café maure, les danses sacrées des Naïlet. Parmi tels paysages se complaisait Isabelle Eberhardt ; sa grande originalité fut de les peupler de vrais bonshommes, d’êtres adéquats à leur milieu et révélés dans leur pensée, dans leurs mœurs, dans leurs vices.
« Leur psychologie est compliquée ; ils sont loin, ainsi que les décrivent les écrivassiers plus ou moins orientalistes, d’être tout d’une pièce ; ils mangent avec leurs doigts, c’est vrai, mais avec politesse et toujours en cérémonie ; ils ont un tact et une science des nuances que nous n’avons jamais possédée ; ils vont jusqu’au bout de leurs passions, en souffrent et en meurent parfois, mais mieux que nous ; ils mentent comme Odysseus mentait, parce qu’un homme doit avoir deux qualités : être brave et savoir dissimuler sa pensée ; mais ils ne se fâchent pas d’être devinés. Aussi un Européen n’est-il jamais apte à comprendre un nomade ; dans le désert tout étranger est, à priori, un ennemi et est traité comme tel ; on ne peut y pénétrer en sûreté que si l’on est soi-même un nomade ; et il faut avoir longtemps habité sous la tente pour arriver à ces constatations.
« Comme elle connaissait à fond les gens du bled, Isabelle a pu écrire quantité de nouvelles où jamais un personnage ne répète un personnage ; dans un style net, incisif, souvent brutal, elle décrivait leurs labeurs et leurs peines, et atteignait sans efforts à de puissants effets dramatiques. Le gourbi obscur et enfumé où, devant les métiers à tisser, bavardent les épouses aux joues tatouées, tandis que braille un marmot suspendu au cou de sa mère, et que la vieille surveille, dans un coin la marmite où mijote la cheurba, — le champ mal labouré dont la récolte est à la merci du siroco ou de la gelée, — le champ où s’éparpillent les figuiers et les pieds de sorgho, — les troupeaux égaillés dans le lit des oueds, — les usuriers fauteurs de rahnias ruineuses, les jeunes gens séduits par l’idée de la guerre et courant s’engager à la ville voisine, — la famille disloquée par le voisinage des colons, — l’invasion de l’alcoolisme dans les tribus : voilà les thèmes favoris sur lesquels brode la merveilleuse fantaisie d’Isabelle Eberhardt. Elle a pitié, elle aime et elle partage. Elle donne sans compter, aux misérables, son temps et ses maigres ressources ; une fois, elle recueillit chez elle un vieil infirme abandonné par ses parents et ses amis, et qu’elle avait découvert, à demi mort de faim et de soif, dans un gourbi ; elle le nourrit, le pansa, s’entremit pour lui faire obtenir de ses parents une pension alimentaire, fut pour lui plus amie que protectrice ; quand il fut sauvé, elle ne s’occupa plus de lui, car elle savait que la reconnaissance est une vertu antisociale.
« Par un après-midi ensoleillé, nous suivions le chemin du littoral, revenant de visiter notre ami l’ingénieur Paul Régnier, le gendre d’Élisée Reclus. Nous avions quitté de bonne heure l’admirable ferme-modèle qu’il a créée à Tarzout ; le sentier suivait des falaises toisonnées de broussailles épaisses, la mer se brisait à cinquante mètres au-dessous de nous, sur des roches rougeâtres, qui s’auréolaient d’écumes frémissantes ; les arêtes rousses des caps échelonnés devant nous trempaient dans de la vapeur bleue et paraissaient demi-fluides et imprécises : la région était déserte, le calme puissant des végétaux berçait le pas de nos chevaux ; je remarquai la tristesse soudaine d’Isabelle Eberhardt : « Oh ! murmura-t-elle, je n’aimerais pas mourir dans ce pays. Il y a trop d’arbres ! » Elle était née pour la dune et pour l’espace, et souhaitait de sourire au grand soleil, à son dernier soupir…
« — Un ciel gris passait sur la ville, ce matin-là, et semblait pleurer des larmes de suie ; le cœur serré, j’assistai, seul ému au milieu de l’indifférence cupide des acheteurs, à la vente des effets et des meubles de celle qui fut la bonne nihiliste des légendes. Et il me plut d’acquérir l’encrier, encore à moitié plein, de l’écrivain parti sans avoir encore dit toute sa pensée. Et je pleurerai toujours l’amie douce… »
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En parlant d’Isabelle Eberhardt, M. Raymond Marival écrit dans une note émue :
« — Je me souviens de notre première rencontre.
« Elle eut lieu dans un site charmant, sous des pins où bruissait le vent léger.
« Isabelle arriva la dernière au rendez-vous. A travers le réseau du feuillage, j’aperçus sa jument blanche qui se cabrait. Puis une voix monta dans le soir tranquille :
« Ziza ! (chérie) ».
« Le soleil au déclin déployait son éventail pourpre au-dessus des flots. La Méditerranée s’apaisait. Les vagues, près du cap doré, se faisaient calmes. L’une après l’autre, toutes s’approchaient avec des révérences de marquises.
« Si Ehnni nous présenta. Isabelle me tendit sa main fluette. Puis un silence pesa. Elle se tourna vers la mer et contempla la première étoile qui apparaissait à l’Orient.
« La nuit était venue. On alluma des torches et, couchés en rond sur la plage, nous savourâmes le couscous qu’elle avait roulé de ses mains. Le cœur d’Isabelle était toujours prêt à se répandre. Quelques mots échangés, plusieurs idées communes nous rapprochèrent vite. Je lui exprimai tout de suite ma pitié des humbles et des fellahs ; elle me sourit comme à un vieil ami, et dès ce moment je vis son âme limpide transparaître au fond de ses yeux.
« Des entrevues qui suivirent je ne veux retenir qu’une seule. Elle remonte à quinze mois à peine. Ce fut l’une des dernières.
« Quelques envieux avaient ouvert contre Isabelle une campagne immonde. Il y a des gens qu’il faut plaindre. Ces misérables font le mal comme d’autres respirent, aussi inconscients que cette princesse des vieux contes, dont chaque parole engendrait un crapaud. L’âme ingénue d’Isabelle ne connaissait pas la rancune. A chaque coup qui la blessait, elle levait plus haut le front, secouant les pans de son burnous, et c’était tout.
« Derrière la maison que j’habitais à cette époque, s’ouvrait un jardin clos d’une palissade ; une treille, un figuier sauvage, quelques rosiers fleuris en faisaient tout l’ornement. Les rumeurs de la ville n’arrivaient pas jusque-là. On y entendait seulement la plainte confuse de la mer et celle des grands goélands qui tournoyaient dans le ciel avec des cris lamentables.
« Isabelle aimait cette retraite. Elle avait accoutumé d’y venir presque chaque soir. Assise sur un banc de pierre, les jambes croisées, les yeux rêveurs, elle fumait silencieusement de pâles cigarettes parfumées au musc. Le soir dont je parle, le crépuscule l’y surprit ; des noctuelles voletaient autour de la lampe. Soudain, dans l’ombre indécise, je crus entendre un sanglot. Les coudes aux genoux, la tête dans ses mains, Isabelle pleurait.
« Qu’avez-vous, lui dis-je, qu’avez-vous, Si Mahmoud ! »
« Elle souleva à regret sa face humide et fixa sur moi des yeux de détresse, des yeux hagards de bête traquée. Cela dura l’espace d’un éclair. Comme je m’approchais, un peu inquiet de cette défaillance, je ne vis plus sur son visage que ce masque un peu froid d’insouciance sereine qu’elle opposait à ses disgrâces.
« O Isabelle ! petite sœur que nous pleurons, vous voilà maintenant disparue. D’autres célébreront votre talent d’écrivain. J’ai voulu pour ma part évoquer pieusement deux instants de votre vie et, au bouquet offert à votre mémoire, joindre ces deux fleurettes bleues en témoignage d’amical et fraternel souvenir. »
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Quelques jours avant la catastrophe d’Aïn-Sefra, Isabelle Eberhardt nous annonçait l’envoi d’un manuscrit d’impressions du Sud-Oranais, nous priait de le revoir et d’en écrire la préface, où sa vie et ses idées seraient expliquées. Ce livre, dans son intention, devait être dédié au général Lyautey, qui avait favorisé ses observations.
Le manuscrit ne nous fut pas expédié à temps et disparut dans la catastrophe. Des fouilles furent faites, au lendemain de l’inondation qui avait détruit une grande partie du village, dans les décombres de la petite maison habitée par Isabelle Eberhardt, pour y retrouver son corps, car on était resté pendant deux jours incertain de sa mort et elle avait été tout d’abord portée comme disparue. Au pied de l’escalier, sous un pan de mur écroulé, on retrouva sa dépouille mortelle et non loin de là un manuscrit de son roman Trimardeur.
C’était la première ébauche d’une œuvre dont la publication avait été commencée dans l’Akhbar, le 9 août 1903, poursuivie jusqu’au 1er novembre, reprise le janvier 1904 et menée jusqu’au 10 juillet.
Cette ébauche n’était point conforme à la version en cours de publication. Elle nous permit cependant, avec quelques additions et retouches, de terminer le roman. On retrouvera la fin de ce Trimardeur, portant sur des chapitres algériens, en quatre numéros de l’Akhbar, du 13 novembre au 4 décembre 1904, avec un portrait de l’auteur fait à Beni-Ounif de Figuig, quelques mois auparavant.
L’ensemble du roman comporte 38 feuilletons.
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Une autre œuvre d’Isabelle Eberhardt, Sud-Oranais, de vastes proportions, avait été commencée dans notre journal avec l’année 1904 et poursuivie jusqu’au 5 juin.
Cette œuvre se compose d’une suite de tableaux fortement observés pendant le premier séjour d’Isabelle Eberhardt dans le Sud-Oranais, sur la fin de 1903.
A cette époque, notre vaillante amie revint à Alger par Aïn-Sefra, Géryville et les Hauts-Plateaux jusqu’à Berrouaghia, point terminus de la voie ferrée de l’Ouest-Algérien dans le département d’Alger. Elle accomplit ce rude voyage au mois de décembre, dans des régions où les nuits, à cette époque, sont déjà glacées et où l’on ne rencontre ordinairement aucun autre abri que la tente des nomades. Elle voyageait seule, de poste en poste, escortée seulement d’un mokhazni et de son chien noir et hirsute : « Loupiot ».
En deux numéros de l’Akhbar du mois de juin 1904, Isabelle Eberhardt avait commencé à narrer ses impressions monotones et larges par cette route désolée des Hauts-Plateaux. Elle nota encore brièvement, pendant ce voyage, les mélopées de nomades que nous avons traduites dans les « Choses du Sahara ».
La nostalgie du Sud devait la ramener avec nous à Figuig en février et, de nouveau, seule, à Aïn-Sefra, au commencement du mois de mai. Elle descendit ensuite à Beni-Ounif, à Béchar, et passa de longues semaines d’été dans la zaouïya marocaine de Kenadsa.
C’est là, et plus tard à Aïn-Sefra où la fièvre l’avait contrainte à revenir en attendant la saison d’hiver, qu’elle reprit ses premières impressions du Sud-Oranais et qu’elle les compléta d’une deuxième partie.
L’ensemble du manuscrit comportait environ 230 pages, dont une centaine pour la deuxième partie.
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Retrouvé dans les fouilles, qui furent menées avec beaucoup de soin et d’attention par le lieutenant Pâris, ce manuscrit, après un séjour de plusieurs semaines dans la terre mouillée, était en partie détruit et très friable. Il ne présentait plus aucune suite. Pour en raccorder les fragments, nous avons été amenés, en reprenant toute la rédaction, à les relier entre eux par des réflexions empruntées à la correspondance d’Isabelle Eberhardt, à ses papiers, à ses cahiers de notes et le plus souvent librement inspirées de nos longues causeries et de notre collaboration fraternelle.
Nous avons cru devoir séparer des premières impressions générales du Sud-Oranais — écrites dans une manière plus objective — les pages marocaines de Kenadsa, et à cette suite nouvelle nous avons donné un titre nouveau : Dans l’Ombre chaude de l’Islam.
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On voit quelle a été dans ce livre notre part de collaboration.
Cette méthode de reconstitution était la seule qui nous permît de sauver d’un enterrement définitif les fragments de scènes sahariennes que nous avions entre les mains.
D’une façon générale, toute la documentation pittoresque et scénique du livre posthume est de l’écriture d’Isabelle Eberhardt. Nous avons, de plus, placé l’auteur dans son œuvre.
Les réflexions que nous lui avons prêtées sont celles qui expliquent sa vie et son caractère.
Cette « explication de sa psychologie » qu’elle nous demandait quelques jours avant sa mort, nous avons été amené à la fondre dans son propre texte et à faire revivre ainsi pieusement notre amie, en ressemblance à l’image que nous en avions gardée.
Il y a certainement dans cette manière de peindre un peu de roman, très peu.
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Les « Choses du Sahara » et les « Heures de Tunis » ont été terminées sur les papiers qu’Isabelle Eberhardt nous laissa en partant à Aïn-Sefra. — La première partie des « Heures de Tunis » avait paru, en juillet 1902, dans la Revue blanche.
Les « Choses du Sahara » sont relatives pour la plupart au Sahara constantinois. Nous y avons ajouté les pages inédites du manuscrit du « Sud-Oranais », qui restaient intactes et qui n’entraient pas dans le plan nouveau de l’Ombre chaude de l’Islam.
Le chapitre intitulé « Joies noires » s’est trouvé conservé, par le soin qu’Isabelle Eberhardt avait pris, peu de jours avant sa mort tragique, de l’envoyer en variété littéraire à la Dépêche Algérienne. Datées d’Aïn-Sefra, septembre 1904, ces pages sont, sans doute, les dernières qu’Isabelle Eberhardt ait écrites.
V. B.