LA ROUTINE DE LA GUERRE
La bataille se continua autour des cratères de Saint-Eloi pendant trois semaines encore, mais le 22e occupait dorénavant un secteur tranquille à la droite du conflit et comme nous n’avons mission ici que de le suivre dans les diverses étapes de sa carrière, il nous faut laisser de côté les combats subséquents au 6 avril. Qu’il suffise de dire que la 2e division canadienne qui venait ainsi de débuter par la terrible “bataille des cratères” en sortit tout à son honneur, de hauts personnages militaires ayant même déclaré qu’elle y avait fait preuve d’une endurance et d’une ténacité que n’avaient dépassées aucune troupe depuis le commencement de la guerre; nos Canadiens français pouvaient prendre une part flatteuse de ce bel éloge.
Le mois suivant fut tranquille et la belle température récompensa les hommes de leurs souffrances des semaines précédentes; le secteur était calme, et les bataillons se remplaçaient à tour de rôle dans les tranchées avec une régularité voisine de la monotonie. Les plus beaux moments étaient ceux que le bataillon passait à l’arrière, dans les curieux petits villages flamands tous pareils, avec leurs maisonnettes de pierre à toits de tuile rouge, toutes serrées autour de l’église ancienne et naïvement ornée, à l’intérieur, avec des tableaux et des statues vieilles de plusieurs siècles. On trouvait toujours aussi des magasins dans le village et les soldats s’y procuraient à peu de frais tout ce dont ils pouvaient avoir besoin: du vin et des vivres, de petits souvenirs et de belles dentelles faites à la main pour envoyer en cadeau à la maison. Le peuple parlait en majorité la langue française et les gens se montraient particulièrement empressés pour les soldats du 22e, s’étonnant de ce qu’ils parlassent une langue inconnue des autres soldats de l’armée canadienne. Il se créa ainsi des amitiés solides entre ces familles et les jeunes soldats, on échangea des souvenirs, des photographies, et l’on peut dire que longtemps après la fin de la guerre on parlera encore avec affection, dans les chaumières flamandes, des bons petits soldats Canadiens français venus de si loin pour aider les Alliés à rendre la Belgique à son peuple ravagé et dispersé.
Le 13 juin, la 1re division canadienne se livra à une vigoureuse contre-attaque dirigée sur le mont Sorrel et réussit à en déloger les Allemands, ce qui eut pour conséquence incidente de rappeler de Saint-Eloi la 5e brigade et le 22e bataillon dont il faisait partie comme on sait, pour occuper une partie des tranchées nouvellement conquises. La besogne qui les y attendait n’avait rien d’éclatant ni de glorieux, mais n’en était pas moins utile au bien général: réparer les ouvrages de défense bouleversés, évacuer les blessés, enterrer les morts, et cela sous le feu incessant du Boche vexé de son récent échec. A la guerre, il est souvent aussi important de se fortifier que de conquérir de nouvelles positions, et le commandant appréciait vivement l’excellence du travail accompli en ce sens par le 22e et les autres bataillons de la 5e; il faut du reste autant de courage pour creuser la terre en s’exposant aux projectiles meurtriers de l’ennemi, que pour se lancer à l’assaut aux moments plus excitants du choc et de la bataille. Les nôtres surent ainsi démontrer qu’il ne leur manquait aucune des qualités du bon soldat.
Le souvenir du pays fut encore ravivé si possible lorsqu’arriva la fête de Saint-Jean-Baptiste, le 24 juin. Le lieutenant-colonel Tremblay, qui commandait le bataillon depuis la permutation du lieutenant-colonel Gaudet au Ministère des Munitions, donna congé au 22e pour cette journée, qui fut employée au repos et à des amusements variés, qui se terminèrent à la soirée par un concert improvisé où les chants nationaux, voire les cantiques familiers, retentirent jusqu’à la nuit et réchauffèrent s’il en était besoin les coeurs et les courages. La patrie canadienne était loin, mais on ne l’oubliait pas. Comme dans la jolie romance qui fut, du reste, chantée à mainte reprise en cette journée, les vaillants soldats du 22e pouvaient dire au Canada:
“Il y a longtemps que je t’aime,
Jamais je ne t’oublierai.”
LE MAJOR A.-E. DUBUC, D.S.O.
Chevalier de la Légion d’Honneur.