PÉRIODE TRANQUILLE. LES PATROUILLES

Vers la fin de ce mois le 22e fut ramené dans les vieilles tranchées de Saint-Eloi. La main magique du printemps avait jeté sur les lacs boueux de naguère un tapis de verdure et de fleurs ondoyant à la brise, et les contours déchirés des cratères étaient maintenant adoucis par l’abondante végétation de la mi-été; seuls quelques sacs de sable éventrés et un reste de fil de fer barbelé et rouillé rappelaient le souvenir de la tragédie qu’avait été le combat, le carnage plutôt, des Cratères. Les occupants des tranchées allemandes étaient devenus curieusement apathiques, comme il arrive à la suite d’un échec et que la faculté d’offensive est momentanément amortie. Seule l’artillerie et les mortiers boches continuaient les hostilités, et nos patrouilles ne réussissaient que rarement à engager la bataille avec les partis ennemis, qui se dérobaient aux provocations des nôtres. Plusieurs engagements se produisirent cependant, généralement de nuit, et les Canadiens français s’en tirèrent chaque fois avec les honneurs du combat, faisant preuve de qualités guerrières qu’on s’est toujours plu à reconnaître au sang français: l’élan et la bravoure, alliées à la ténacité proverbiale des Anglo-saxons dont ils avaient l’exemple sous les yeux. Le sergent Pouliot et quelques-uns de ses hommes allèrent jusqu’à faire prisonniers les deux chefs d’une forte patrouille allemande, à la suite d’un vif engagement corps-à-corps, et reçurent pour ce fait d’armes les vives félicitations de leurs chefs et de leurs camarades.

Au milieu d’août, la 4e division canadienne arriva à son tour dans la zone des batailles, et le 22e fut chargé d’initier l’un de ces nouveaux bataillons aux mystères de la guerre de tranchées. Leur arrivée coïncidait du reste avec des rumeurs persistantes de prochain changement de secteur pour la 2e: on parlait constamment de la Somme, où s’étaient déroulées pendant tout le mois de juillet et la première partie d’août des batailles formidables dans lesquelles les troupes impériales, australiennes, sud-africaines et terreneuviennes s’étaient couvertes de gloire, mettant fin à jamais à la réputation d’invincibilité des troupes allemandes. Les soldats de la 2e division ne parlaient plus d’autre chose et frémissaient d’envie d’aller prendre leur part de ces grands événements. Ils en eurent bientôt l’assurance, lorsqu’on se mit à les remettre à l’entraînement intense qu’il faut donner aux hommes un peu engourdis par la vie tranquille de certains secteurs, lorsque vient le moment de retourner au contact avec un ennemi actif et entreprenant.