VERS LA SOMME
L’aube du 26 août vit les premières colonnes de la 2e division se mettre en marche vers la Somme. Toutes les routes furent bientôt bourdonnantes du bruit des transports et des chansons de marche, et partout les habitants de la région se pressaient sur le passage des braves qui les avaient si bien défendus jusque là, et leur souhaitaient en passant bonne chance et bon succès. Le voyage n’avait cependant rien d’une promenade: chargés au maximum d’armes et de munitions et des nombreux objets nécessaires au soldat en campagne, les hommes avaient encore à marcher par longues étapes quotidiennes sous un soleil ardent et sur des routes tour à tour formées de rudes cailloux, de boue, de sable ou de macadam. Ceux du 22e en avait cependant vu bien d’autres, et firent preuve de toute l’endurance à laquelle on s’attendait de leur part, et le fait est qu’ils accomplirent la dernière demi-journée de marche, en arrivant au camp d’entraînement final d’Eperlecques, avec un entrain et une vigueur plus grandes encore si possible qu’au moment du départ de Saint-Eloi.
Un monde nouveau se déroula ici devant les yeux émerveillés des Canadiens. Au lieu de campagnes plates et un peu monotones des Flandres ils se trouvaient maintenant entourés de coteaux et de bosquets verdoyants, et des champs couverts de moissons mûrissantes, fruit de l’industrie courageuse des vieillards, des jeunes garçons et des femmes de la noble France, qui avaient fait les semailles, quelques semaines auparavant, les yeux mouillés de larmes mais le bras ferme, tandis que leurs fils, leurs frères, leurs fiancés, défendaient héroïquement le sol sacré de la patrie dans les tranchées immortelles de Verdun, de l’Artois et de la Champagne. Ces vaillants de l’arrière reçurent les soldats Canadiens français comme des enfants de la famille pour ainsi dire, saluant en eux une preuve éclatante de la vitalité de la race et un souvenir des gloires d’autrefois. Leur fierté de Français et leur inébranlable confiance dans la victoire finale en furent encore fortifiés, en même temps que l’exemple de tant de sacrifices et de tant de courage enflammait d’une nouvelle ardeur le coeur des défenseurs venus des bords lointains du Canada. Aussi, la semaine d’entraînement intense que subirent les nôtres dans ce milieu sympathique suffit-elle à les rendre prêts à tout et pressés de se jeter entre la menace du Boche et les braves gens auxquels le 22e se sentait si attaché déjà, par les liens étroits de la communauté de langue, de religion, de sentiments et de traditions familiales. Le moral du 22e était à ce moment belliqueux jusqu’à l’enthousiasme, et l’ennemi n’avait qu’à se bien tenir; on sait du reste qu’à ce moment, celui-ci avait besoin de tous ses efforts pour résister tant bien que mal à l’avance anglaise, très active à ce moment-là.
Au commencement de septembre, le 22e fut envoyé aux Briqueteries, non loin de la ville d’Albert, dont la “Vierge penchée” fit si longtemps le sujet de la curiosité universelle; on se souvient que le clocher d’une église de cette ville était surmonté d’une statue de la sainte Vierge tenant dans ses bras l’Enfant divin, et qu’un obus allemand atteignit la base de la statue, qui pencha en avant jusqu’à la position horizontale, et resta ainsi suspendue pendant plus de deux ans, jusqu’à ce qu’un autre projectile vint la jeter sur le pavé. C’est dans la campagne située auprès de cette ville que l’armée britannique avait établi un grand camp de concentration où l’on pouvait voir réunis des régiments venus de presque toutes les parties du monde pour défendre l’Empire et la liberté. La ville servait de centre à une incroyable activité guerrière, et les hommes du 22e prirent là une idée encore agrandie de la puissance de l’Empire, qui multipliait à ce moment les attaques et les succès contre le puissant ennemi des Alliés, en dépit des fortes défenses naturelles et artificielles que celui-ci opposait, en attendant de prendre lui-même l’offensive.
La 2e division devait prendre part à l’action sans plus de retards, et le 22e ne se tenait plus de joie à la pensée qu’il allait prendre une part de premier rang à la prochaine attaque, qui devait se déclencher contre la crête allant depuis l’arrière de Courcelette jusqu’à Fiers et à Martinpuich.