UNE PARTIE DE CHASSE

Le printemps de 1814 brillait dans toute sa splendeur. L'homme, les oiseaux, les insectes, la brise et les ruisseaux semblaient unir leurs voix pour célébrer la résurrection de la nature.

La paix qui régnait enfin dans notre pays et le retour des beaux jours faisaient renaître l'espérance dans tous les coeurs.

Les habitants des villes et ceux des campagnes avaient repris leurs travaux respectifs avec une ardeur fébrile, voulant réparer les dommages considérables causés à l'industrie, au commerce et à l'agriculture par les soldats américains. Mais, hélas! cette paix n'était que le calme qui précède la tempête. Les Américains se préparaient à frapper un nouveau coup pour s'emparer du Canada.

Aussi, vers la fin de mai, ils traversèrent la frontière et recommencèrent leurs attaques contre la milice canadienne.

Le lieutenant-colonel de Salaberry, resté sur la brèche, voyait sa petite armée s'accroître de jour en jour de recrues, qui lui arrivaient de toutes parts.

Jean-Charles Lormier, après avoir obtenu le consentement de ses parents, offrit ses services, qui furent agréés avec bonheur. Mais ce n'est pas avec le même bonheur que ses bons parents lui accordèrent leur consentement. Au contraire, ils ne voulurent pas d'abord entendre parler de son départ pour la guerre.

—Non, non, tu n'iras pas! lui dit son père.

—Mais pourquoi donc, mon père, ne voulez vous pas que j'y aille?

—A cause des dangers auxquels tu seras sans cesse exposé. Tu risques de perdre la vie ou au moins la santé dans cette guerre.

—C'est vrai, mon père. Mais n'est-il pas du devoir des citoyens de risquer leur santé et même leur vie pour combattre les ennemis de leur pays?

—Nous avons assez de patriotisme au coeur pour le comprendre ainsi, reprit la mère; mais tu as déjà fait ta part à la bataille de Châteauguay, puisque tu y a perdu un doigt. Il me semble que, sur le seuil de notre vieillesse, la patrie ne doit pas exiger, de nous, deux fois le même sacrifice dans l'espace de quelques mois...

—Hélas! il m'est bien pénible, chers parents, de me séparer de vous, et de penser que mon départ va vous causer de la peine et de cruelles angoisses; mais ne croyez-vous pas comme moi qu'il nous faille toujours sacrifier l'amour de la famille à l'amour de la patrie? D'ailleurs, cher père, je veux marcher sur vos traces. En 1775, vous avez combattu vaillamment les ennemis de notre pays, et vous êtes sorti sain et sauf de tous les combats. Eh bien! j'espère que Dieu me donnera votre vaillance et m'accordera le bonheur de vous embrasser après la victoire!

Un long silence suivit ces dernières paroles. Puis le père et la mère Lormier, après avoir pressé Jean-Charles sur leur coeur, lui dirent:

—Pars, enfant! nous prierons Dieu pour toi!

*
* *

Jean-Charles devait partir dans deux jours. Il mettait la dernière main à ses préparatifs, lorsqu'il entendit frapper à la porte. Il alla ouvrir, et se trouva en présence de l'abbé Faguy. Le curé portait un fusil sous le bras.

—Bonjour, M. le curé! Est-ce que vous venez à la guerre, vous aussi? lui demanda le jeune homme en riant.

—Oui, mon brave, je vais faire la guerre aux gibiers, et je viens vous prier de me servir de capitaine.

—Je vous servirai plutôt de lieutenant; et je vous remercie de me fournir l'occasion de m'exercer la main avant de me trouver en face des Américains!

Il décrocha son fusil, et partit avec son aimable précepteur et ami.

Neuf heures venaient de sonner.

Jean-Charles dit à sa mère qu'il serait de retour pour le dîner.

Les chasseurs suivirent d'abord le rivage en tuant, par ci par là, quelques bécassines, puis, après avoir marché l'espace d'une vingtaine d'arpents, ils entrèrent dans le bois.

Le but du curé, en entrant dans la forêt, était de faire la chasse aux insectes plutôt qu'aux gibiers, car l'abbé Faguy était un entomologiste distingué.

—Pendant que je poursuivrai les infiniment petits, dit-il à Jean-Charles, tâchez d'attraper les infiniment gros...

Il accrocha son fusil à la branche d'un arbre et se mit à examiner soigneusement l'épais tapis de mousse qu'il avait sous les pieds, et qui lui promettait une ample moisson d'insectes!

Jean-Charles s'enfonça dans la forêt et chassa jusqu'à onze heures avec beaucoup de succès, puis il revint à l'endroit où il avait laissé le prêtre. Mais l'entomologiste n'était pas revenu, car son fusil pendait encore à la branche de l'arbre.

Jean-Charles se disposait à s'asseoir sur la mousse, quand, tout à coup, il entend un rugissement suivi d'un cri de détresse. S'emparant de son fusil, il s'élance dans la direction d'où vient le bruit Mais à peine a-t-il fait quelques pas, qu'il s'arrête, glacé de terreur, devant le spectacle qui s'offre à ses regards.. Il aperçoit d'abord deux oursons qui gambadent follement autour d'un arbre, et, plus loin, une ourse d'une taille énorme tenant l'abbé Faguy entre ses pattes, et s'apprêtant à le dévorer...

Notre héros épaule son fusil, et lance une balle à l'ourse qui roule sur le corps du curé. Il jette son arme à terre et bondit sur l'animal, Mais celui-ci, qui n'est qu'étourdi, se dresse soudain de toute sa hauteur devant le jeune homme et lui pose ses terribles griffes sur les épaules.

Jean-Charles est un instant ébranlé parle choc. Cependant, il garde son sang froid et se remet solidement sur pied. Puis de la main gauche il étreint l'ourse à la gorge, et de la droite il le frappe à coups redoublés sur l'a tête!

Une lutte épouvantable s'engage entre l'homme et l'animal. Mais l'ourse, déjà affaiblie par la blessure de la balle, ne peut résister longtemps aux coups que le poing formidable de notre héros lui applique toujours au même endroit, et elle tombe lourdement sur le sol.

Le lutteur prend son fusil et se débarrasse complètement de la bête en lui logeant une balle dans l'oreille.

Il se penche sur le corps inanimé du prêtre et constate, avec épouvante, que celui-ci ne donne aucun signe de vie, bien qu'il ne paraisse pas avoir été blessé.

Le prêtre est-il mort on simplement évanoui?

Jean-Charles tente de le ranimer en lui mouillant les tempes, mais ses soins et ses efforts sont inutiles. Alors, sans songer à son épuisement et à ses blessures, d'où le sang s'échappe abondamment, il prend l'abbé Faguy dans ses bras et se dirige vers le village.

La distance à franchir n'est que de vingt-cinq arpents, mais le chemin est très étroit et rocailleux, et notre, héros marche avec beaucoup de lenteur pour ne pas perdre l'équilibre et tomber avec son précieux fardeau.

Il arrive au presbytère à midi et demi.

En l'apercevant, tout couvert de sang, et portant le curé dans ses bras, la vieille ménagère pousse des cris de paon!

—Allons, calmez-vous, mademoiselle, et envoyez chercher immédiatement le Dr Chapais.

Il entre en titubant, comme un homme ivre, et dépose son vénérable ami sur un canapé.

Cinq minutes plus tard, le serviteur du curé arrivait avec le Dr Chapais.

Ayant fait un examen rapide, le médecin constata qu'il n'y avait rien de grave. Un simple évanouissement, dit-il.

En effet, sous ses soins le prêtre reprit bientôt connaissance.

En ouvrant les yeux, il aperçut Jean-Charles tout couvert de sang et les vêtements en lambeaux. Il se souvint de la scène du bois Panet, et frémit en se rappelant l'attaque de l'ourse. Il ignorait le reste, mais il devinait tout maintenant et comprenait que le jeune homme lui avait sauvé la vie, au péril de la sienne! Et, dans un élan de reconnaissance, il lui saisit les mains ensanglantées et les couvrit de baisers et de larmes.

Jean-Charles était dans un état qui faisait pitié à voir.

Le Dr Chapais lui dit: «Vite! mon ami, monte dans la voiture avec moi et je vais t'accompagner chez ton père!»

—Non! protesta le curé; je ne veux pas que ses parents le voient dans cet état. Placez-le dans ma meilleure chambre, et je veux qu'il y reste jusqu'à ce qu'il soit complètement rétabli. Nous avertirons sa famille ce soir.

—Dans ce cas, dit le médecin, en prenant le bras da blessé, obéissons à M, le curé, et suis-moi!

Il le conduisit dans la chambre même du curé.

Après avoir étanché le sang qui coulait encore à flots des blessures du jeune homme, le médecin alla chercher à sa pharmacie ce dont il avait besoin pour faire les premiers pansements.

Avant de sortir du presbytère, il dit à l'abbé Faguy: «Notre ami porte sur les épaules et sur la poitrine des blessures très sérieuses, et il faut vraiment qu'il soit doué d'une force merveilleuse pour n'y avoir pas déjà succombé.

J'espère pouvoir le sauver, car les blessures à la tête qui m'inspiraient de vives inquiétudes, ne sont pas graves du tout. Mais je vous recommande de bien veiller sur lui pour l'empêcher de commettre des imprudences.

—Oh! docteur, vous pouvez être sûr que je ne le quitterai presque pas. Je me rends à l'instant auprès de lui.

—Pardon, M. le curé, je vous défends bien de vous lever avant ce soir. Je vais vous préparer un médicament qui vous remettra parfaitement. A bientôt.

*
* *

A une heure et demie, voyant que Jean-Charles n'était pas revenu, le père et, la mère Lormier commencèrent à avoir des inquiétudes à son sujet.

—C'est étrange, dit la mère Lormier, qu'il ne soit pas déjà arrivé. Il m'a promis qu'il serait ici pour midi. J'ai le pressentiment d'un malheur, ajouta-t-elle, en se portant une main au front.

—Allons! chasse cette sombre pensée. M. le curé l'a probablement retenu chez-lui pour dîner.

Mme Lormier branla la tête en signe de doute, et dit: «Va toujours t'en assurer.»

Le père Lormier partit aussitôt pour aller au presbytère. C'est le serviteur François qui lui ouvrit la porte.

Le père Lormier lui demanda si M. le curé était de retour.

François allait répondre, quand l'abbé Faguy, qui avait reconnu la voix du visiteur, dit: «Oui, M. Lormier, entrez!»

Le père Lormier entra, et en voyant le prêtre couché sur le canapé, la figure triste et pâle, il lui demanda, d'une voix tremblante:

—Et mon fils?

—Il est ici, répondit le curé; venez vous asseoir près de moi.

—Mais, M. le curé, dites-moi tout: il est arrivé malheur à mon fils, n'est-ce pas?

—Oui, mon ami, mais il est mieux maintenant.

—Où est-il? je veux le voir!

—Il est dans ma chambre, et le médecin est justement à panser ses blessures.

—Ses blessures, dites-vous? Grand Dieu! que lui est-il donc arrivé?

—N'eus étions depuis environ une heure dans le bois Panet. Votre fils s'était éloigné pour chasser, et moi je m'amusais à chercher des insectes pour ma collection. Devant mes yeux passa un lépidoptère d'une rare espèce; je voulus le saisir au vol, mais il disparut dans un buisson. Je m'élançai à sa poursuite et j'allais l'attraper, quand, du milieu du buisson, surgit une ourse qui se jeta sur moi et me renversa à terre. Je m'évanouis.

Que se passa-t-il ensuite? Dieu et votre brave, fils seuls le savent! lorsque je repris mes sens, j'étais étendu sur mon canapé, et j'avais à mes côtés Jean-Charles. Le cher enfant vous contera, le reste.

Tout ce que je sais, c'est que je dois la vie à l'héroïsme de votre fils... Son dévouement lui a valu plusieurs blessures, mais aucune n'est grave; et la meilleure preuve, c'est que mon sauveur, après avoir tué l'ourse, m'a porté dans ses bras depuis le bois-Panet jusqu'ici... Mais, comme ses vêtements étaient en désordre, et que le sang s'échappait de ses blessures, je n'ai pas voulu le laisser partir sans lui faire donner les soins que son état requérait.

A ce moment, le Dr Chapais entra, et le père Lormier le supplia de lui laisser voir Jean-Charles.

—Oui, je vous permets de le voir, mais ne lui parlez pas, car il repose sous l'influence d'un narcotique.

Le médecin conduisit le père Lormier dans la chambre où son fils reposait, la tête presque entièrement enveloppée de bandages.

Debout comme une statue, et la tristesse peinte sur la figure, le vieillard, muet, regardait ce spectacle navrant. Tout à coup, il s'approcha du lit et mit son oreille près de la bouche du malade, afin de s'assurer s'il vivait encore; puis ayant entendu sa respiration, il se releva un peu tranquillisé. Revenu auprès du docteur, il le pria de lui dire franchement toute la vérité.

—Votre fils n'est pas en danger, répondit le Dr Chapais, et je vous assure qu'il guérira complètement; mais je ne crois pas qu'il puisse quitter la chambre avant cinq ou six semaines. Et, d'ailleurs, c'est le désir de M. le curé que Jean-Charles se rétablisse ici.

—Eh! soupira le père Lormier, comment vais-je m'y prendre pour annoncer cette triste nouvelle à ma femme et à mes pauvres filles...

—Tenez, mon ami, dit l'abbé Faguy, voici ce que vous devez faire D'abord, vous êtes trop bon chrétien pour ignorer que rien ne peut arriver sans la permission de Dieu. Eh bien! allez dire franchement à votre famille: «Notre pauvre Jean-Charles a reçu des blessures en luttant contre une ourse pour sauver la vie du curé, mais ses blessures ne sont point graves. Cependant, il n'est pas revenu avec moi, parce que le curé, qui l'aime autant qu'un père aime son enfant, et qui est la cause de l'accident, a voulu absolument garder notre fils chez-lui, afin de le soigner lui-même. C'est un malheur, c'est vrai, qui nous arrive, mais à quelque chose malheur est bon. Grâce à cet accident, Jean-Charles ne pourra pas partir pour le champ de bataille, où sa bravoure l'aurait peut-être conduit à la mort.»

Ces dernières paroles parurent frapper l'esprit du père Lormier. Il répondit avec calme: «Vous avez raison, M. le curé, et je comprends qu'au lieu de murmurer, nous devons plutôt remercier le bon Dieu d'avoir permis ce malheur pour nous laisser notre fils!»

UN TRAIT D'HONNÊTETÉ
ET DE DÉVOUEMENT

Le serviteur du curé, François Latour, en vaquant dans le presbytère aux occupations de sa charge, avait saisi assez de bribes des conversations pour comprendre tout ce qui s'était passé, ce jour-là, dans le bois-Panet.

Le même soir, vers six heures, et sans dire où il allait, il prit un long couteau bien aiguisé et se rendit à l'endroit où son maître et Jean-Charles avaient failli perdre la vie.

Il trouva les deux fusils, l'un accroché à la branche d'un arbre et l'autre à demi enterré dans la mousse.

A quelques pas plus loin, il aperçut le cadavre de l'ourse sur lequel dormaient les deux oursons.

Ah! mes gueux! se dit-il, vous êtes la cause que votre mère a voulu dévorer mon maître et son ami Jean-Charles...Attendez un peu, mes petits gueux!

Il prit son couteau et le plongea jusqu'au manche dans la gorge de chaque ourson. Les pauvres petits ne semblèrent seulement pas se réveiller; ils firent entendre un léger râle, et ce fut tout... C'est bon pour vous, mes gueux! grommela le père François, en leur donnant à chacun un coup de pied.

Et toi, ma vieille gueuse! dit-il, en apostrophant l'ourse: c'est dommage que tu ne vives plus! Je te ferais promptement ton biscuit, à toi aussi!

Tiens, vieille gueuse! attrape ça toujours... Et il lui appliqua un coup de talon de botte sur le museau...

Bon! maintenant, à l'ouvrage!

Il se mit en devoir d'enlever la peau à l'ourse et aux oursons. Ce fut le travail d'une heure.

Il fit des trois peaux un paquet qu'il s'attacha en bretelle sur les épaules, prit les deux fusils et retourna au presbytère.

Le lendemain matin, ayant obtenu un congé de quelques jours, il partit, à pied et sac au dos, pour Montréal.

Il fit le trajet en deux jours.

*
* *

François Latour avait été en service, autrefois à Montréal, chez un homme très riche, qui s'appliquait à l'étude de l'histoire naturelle, et qui possédait un vaste musée d'oiseaux et d'animaux.

Je sais, se disait François, que mon ancien maître a déjà des ours dans son musée; mais quand je lui aurai montré la peau de l'ourse qui a failli dévorer son ami, M. l'abbé Faguy, je suis sûr qu'il voudra se la procurer, et... il ne l'aura pas pour des prunes... Et je suis sûr aussi qu'il achètera les peaux des petits gueux pour les faire empailler et les mettre aux côtés de leur mère.

François arriva chez son ancien maître, M. Normandeau dit Deslauriers, qu'il trouva dans son musée, où il passait la plus grande partie de son temps.

Comme il connaissait bien les êtres, il entra sans se faire annoncer, et dit: «Salut, M. Normandeau! comment vous portez-vous?»

—Salut! salut! mon bon François! Je suis très bien, Dieu merci! et toi, comment va la santé?

—Très bonne, M. Normandeau. J'ai toujours bon pied et bon oeil! et la preuve, c'est que je suis venu de Sainte-R... à pied et sans lunettes...

—Pas possible! Et avec ce paquet-là sur le dos?

—Oui, M. Normandeau.

—Tu viens sans doute résider à Montréal, pour enseigner, comme autrefois, le catéchisme et la grammaire aux enfants pauvres de la ville. Et c'est ton bagage que tu as là?

—Non, M. Normandeau, j'ai renoncé pour toujours à l'enseignement. Du reste, je suis très bien chez M. l'abbé Faguy, et je ne voudrais pas quitter ce bon maître pour tout l'or du monde!

—Oh! c'est beau cela! J'aime à t'entendre parler ainsi. A propos, comment est-il, ce cher M. Faguy?

—Pas trop bien, allez! M, Normandeau!

Mardi dernier, il a été sur le point d'être écharpé par une ourse.

—Hein! qu'est-ce que tu baragouines là, François?

Le vieux serviteur raconta tout ce qu'il avait appris au sujet de cette tragique affaire.

—Mais! c'est effrayant ce que tu viens de me raconter! s'exclama M. Normandeau. Quel est donc le nom de ce valeureux jeune homme qui a ainsi risqué sa vie pour sauver celle de ton maître?

—Jean-Charles Lormier, monsieur.

—Jean-Charles Lormier, dis-tu? N'est-ce pas ce même jeune homme qui s'est tant distingué à la bataille de Châteauguay?

—Oui, monsieur.

—Oh! alors, je ne suis pas surpris d'une telle bravoure et d'un pareil tour de force de sa part, car on le dit aussi fort que brave.

—Oui, monsieur, et, de plus, il est sobre, honnête, pieux, instruit, laborieux et pas fier. Enfin, je ne lui connais que des qualités.

—Je te crois, mon cher François. Est-ce que le médecin espère le réchapper?

—Oui, monsieur. Le Dr Chapais a déclaré au père Lormier que son fils n'est pas gravement blessé et qu'il sera complètement rétabli dans. quelques semaines.

—Tant mieux! Et ton paquet? Je parie que c'est la peau de l'ourse?

—Tout juste, monsieur, et celle des oursons. Comme Jean-Charles n'est pas riche et que sa maladie va être pour lui et sa famille une occasion de dépenses, j'ai pris sur moi de vendre les trois peaux et d'en remettre le produit à ce jeune homme que j'aime et que j'admire. J'ai cru bien faire en venant vous prier d'acheter ces peaux.

—Certes! oui, tu as bien fait, et laisse-moi te dire que je trouve vraiment noble le motif qui t'anime! Je ne t'offrirai pas le prix que l'on offre ordinairement pour des peaux d'ours, parce que les peaux que tu me présentes ont une histoire intéressante pour moi et une valeur inestimable.

Viens avec moi, dit-il, en passant dans la pièce voisine, qui lui servait d'office et de cabinet d'étude.

Il ouvrit un coffre de sûreté et en retira quatre cents dollars qu'il remit à François, en lui disant: «Tu donneras cette somme à notre jeune héros.» Puis, lui remettant un billet de cent dollars, il ajouta: «Tu garderas cet argent pour toi.»

Maintenant, je te défends de retourner à Sainte-R... à pied! Mais comme je sais que tu es entêté, vieux Breton que tu es! et que tu pourrais bien enfreindre la défense, je vais te faire mener à Sainte-R... en voiture, par mon cocher Philippe...

François accepta avec plaisir le prix libéral que M. Normandeau lui offrit pour les trois peaux, mais il voulut refuser le cadeau personnel que son ancien maître lui faisait en même temps.

M. Normandeau lui dit sévèrement: «Si tu n'acceptes pas cette gratification, je serai bien fâché contre toi.»

François accepta. Il remercia le généreux donateur, le salua et se dirigea vers la porte.

-Arrête! mon vieux! lui cria M, Normandeau. T'imagines-tu que je vais te laisser partir sans dîner... Nenni, suis-moi!

Il appela Jacqueline, sa cuisinière, et lui recommanda de bien servir le vieux François, et donna ordre à son cocher d'aller, après le repas, mener son ancien serviteur à Sainte-R...

M. Normandeau parut sur le seuil de sa porte au moment où François allait partir, et il lui dit:

—Présente à M. le curé mes respects et à Jean-Charles Lormier le témoignage de ma sincère admiration! Bon voyage, mon cher François!

—Merci! M. Normandeau.

*
* *

François était tout rayonnant de bonheur en songeant à l'agréable surprise qu'il allait causer à M. le curé et à Jean-Charles, et il fredonnait sans cesse.

—Vous êtes bien joyeux, père François, aujourd'hui! fit remarquer le cocher.

—Oui, mon fiston; tu ne sais pas le bonheur qui m'arrive, toi?

—Non, je ne le sais pas, bien sûr!

—D'abord, je dois te dire que mon bon maître, M. le curé Faguy, a manqué de laisser sa vie dans la gueule d'une ourse...

—Ah! et c'est pour cela que vous êtes si joyeux!

—Mais non, gros bêta! si tu m'avais donné le temps de finir, tu aurais compris la raison de ma joie.

—Excusez-moi de vous avoir coupé la parole, père François. Parlez, bourgeois, votre serviteur vous écoute!

Et le vieillard, qui connaissait l'honnêteté du cocher Philippe Trudel, mit celui-ci au courant de la tragédie qui s'était déroulée dans le bois-Panet. Il lui expliqua le but de son voyage, à Montréal, et lui en fit connaître l'heureux résultat. Puis il conclut: voilà pourquoi...

«Votre fille est muette!» lui crièrent en riant deux jeunes gens ivres qui passaient, bras dessus, bras dessous.

Le père François dévisagea les deux compères et tressaillit en reconnaissant, dans l'un des deux, Victor, le clerc notaire... Le vieux serviteur courba la tête et resta rêveur.

—Qu'est-ce que vous alliez dire, père François, lui demanda Philippe, quand ces deux polissons vous ont coupé le sifflet?

—Ah! j'allais dire... j'allais dire: voilà pourquoi je suis si... joyeux aujourd'hui!

—Oui, vous étiez joyeux tantôt, mais pas à présent, père François... «Votre fille est muette», ont-ils dit... Allez-vous vous offenser de cette folle remarque? Je ne connais pas ces jeunes gens par leurs noms, mais je les connais bien de vue, et je sais que le plus petit des deux est apprenti notaire chez M. Archambault. C'est un dépensier et une fine canaille que ce gaillard-là!

Le père François avait perdu sa belle humeur et ne répondait que par un triste sourire aux plaisanteries intarissables de Philippe.

A la fin, le cocher cessa de lui parler et se dit en lui-même: «C'est peut-être vrai que sa fille est muette... J'avais toujours cru pourtant que le bonhomme n'était pas marié... Enfin ça ne me regarde pas!»

—Hue! marche donc, paresseux! cria-t-il, en lançant un vigoureux coup de fouet au cheval, qui prit un train rapide.

«Victor est un dépensier et une fine canaille», se répétait le vieux serviteur... mais où prend-il l'argent? Est-ce que son père et Jean-Charles seraient assez naïfs pour se laisser exploiter par lui?»

Et le bonhomme reprenait son monologue: «C'est bon à savoir que Victor est un dépensier; mais je te promets, mon petit clerc notaire, que tu ne dépenseras pas à boire l'argent que j'ai dans ma poche! J'aurai l'oeil sur toi...»

*
* *

Il est environ une heure.

Dans la nuit devenue sombre, le cheval va son train régulier, monotone. L'air plus vif, le cabotage du cabriolet, le bruit des sabots; tout cela engourdit l'esprit et le corps, paralyse la langue et favorise les réflexions ou le sommeil.

Tout à coup, comme on vient de s'engager dans un petit bois, le père François aperçoit deux hommes masqués qui s'approchent de la voiture, le pistolet à la main. L'un décharge son arme sur Philippe, qui culbute et va rouler, tête la première, dans la boue! L'autre forban dit à François: «Donne-moi ta bourse ou je te tue!»

Le vieillard se met à crier: «Au voleur! à mon secours! Jean-Charles, à mon secours!»

—Quoi! qu'est-ce qui vous prend, père François? demande Philippe, en se réveillant.

Et François se débat dans la voiture en continuant à crier: «A mon secours, Jean-Charles!»

—Aie! aie! réveillez-vous donc, père François! dit Philippe, en secouant le vieux serviteur; pourquoi criez-vous donc au secours?

—Ouf! fait le bonhomme, en se frottant les yeux; je te dis que je l'ai échappé belle...

—Échappé à quoi?

—Je rêvais que deux voleurs masqués nous avaient attaqués; l'un t'avait déjà tué, mon pauvre Philippe... et l'autre se préparait à m'en faire autant... mais il voulait d'abord avoir ma bourse, le brigand! Ah! quand j'y pense! brrr...

—Mais remettez-vous, père François; je ne suis pas mort, Dieu merci! et votre bourse est encore à la même place, je suppose!

—Oui, mon ami, répond François, après avoir palpé la bourse qui repose sur son coeur. Mais tout de même, ce n'est pas prudent de dormir, la nuit, en traversant des bois qui peuvent être infestés d'Américains...

—Mais, babiche! à qui la faute, père François?

Il y a quatre heures que vous êtes muet comme une cruche de sirop, et trois heures que vous dormez comme une marmotte!

A la fin des fins, ça m'embêtait de veiller et de parler tout seul, et je me suis endormi à mon tour... Vous étiez pourtant bien joyeux et bien jaseur en partant de Montréal; puis, crac! vous avez fermé votre boîte parce que deux p'tits polissons vous ont dit que votre fille était muette... Mais dites donc, père François, est-ce vrai, ça, que votre fille est muette? Je vous croyais encore garçon comme moi, par exemple...

—Mais je n'ai ni fille ni garçon, mon cher Philippe, puisque je suis célibataire.

—Ha bien! c'est ce que je pensais. Mais, alors, pourquoi avez-vous paru mécontent en entendant dire à ces muscadins: votre fille est muette? S'ils avaient dit ça à mon adresse, je leur aurais répondu qu'ils mentaient comme des arracheurs de dents, car je sais bien que ma fille—je veux dire celle que je vas voir—n'a pas la langue dans sa poche...

En effet, vous ne savez pas ça, vous, père François, que je fréquente Melle Jacqueline, la cuisinière de M. Normandeau?

Oui-da! tu n'as pas mauvais goût!

Non, n'est-ce pas? Eh bien, puisque ça parait vous intéresser, je vas vous faire connaître comment je m'y suis pris pour la demander en mariage.

D'abord, je dois vous dire que ce que je recherche, moi, c'est une fille sage, réservée, pieuse et, qui sait, faire usage de ses dix doigts! Eh bien! Melle Jacqueline possède toutes ces qualités-là. Elle est belle comme un coeur, bonne comme un ange, douce comme un agneau et vive comme un taon, à l'ouvrage! Elle va à confesse tous les mois, et elle n'hésiterait pas à y aller plus souvent, la chère créature, si elle commettait le mal! Mais je suis sûr qu'elle déteste trop les péchés pour en commettre!

Tenez! elle me fait si bien penser à moi: chaque fois que je vas à confesse, je ne trouve rien de sérieux à dire, mais j'y vas quand même et souvent parce que je sais que le démon nous guette partout, le venimeux qu'il est! Mais je sers le bon Dieu du mieux que je peux, je remplis fidèlement les devoirs de mon état, et j'espère que le ciel ne m'abandonnera pas...

Pardon, excusez-moi, père François, si je me suis éloigné un brin de mon sujet. J'y reviens. Donc, un jour, je dis à Melle Jacqueline: «Je gage que vous n'aimez pas les garçon, vous?»

Elle baissa la tête et devint aussi ronge qu'une cerise mûre!

J'ajoutai: «Si un honnête garçon, que vous connaissez bien, vous demandait en mariage, que lui répondriez-vous?»

Cette fois, par exemple, elle releva la tête, et, devenant rosé, elle répondit: «Je lui dirais que je vas penser sérieusement à sa demande.»

—C'est bien! Melle Jacqueline, lui dis-je; j'aime votre réponse autant que votre personne, et c'est moi qui vous demande en mariage! Je vous donne le temps d'y penser, car je ne suis pas pressé, moi! Je vous en reparlerai dans quinze jours, si ça vous plait.

—C'est bien! mesieu, me dit elle. Et elle se retira, la figure encore couleur de rosé!

Durant les quinze jours, je ne la reluquai seulement pas une seule fois du coin de l'oeil; mais le seizième jour, l'ayant rencontrée dans la cuisine, à six heures du matin, je lui dis carrément; «Eh bien, Melle Jacqueline, qu'est-ce que vous faites de ma demande en mariage?»

—Je la garde! dit-elle, en souriant.

Ce fut tout, mais ce fut assez pour ce jour-là...

Le lendemain matin, l'ayant encore rencontrée, je lui demandai: «Consentez-vous à devenir ma femme?»

—Oui, M. Philippe, avec plaisir, répondit-elle de sa voix si douce, si douce!

—Merci! lui dis-je; j'en parlerai à M. Normandeau.

Je ne sais pas si vous êtes comme moi, père François, j'ai pour habitude de remettre rarement à demain ce que je peux faire aujourd'hui. Or, ce même jour, j'allai trouver M. Normandeau dans son cabinet d'étude. Il se promenait les mains derrière le dos, et semblait penser à ses bêtes...

—Que veux-tu, Philippe? me demanda-t-il, en s'arrêtant.

—Ça vous déplairait-il, M. Normandeau, si je courtisais Melle Jacqueline, votre cuisinière, pour la marier à Pâques?

Oh! père François, le bourgeois était de bonne humeur ce jour-là, car je ne l'avais jamais encore entendu rire de si bon coeur... Il se jeta dans son fauteuil, et se tint les côtes cinq minutes de temps... Et moi je riais rien que de le voir rire! La bonne humeur de mon bourgeois me donna de la hardiesse, et je repris: «J'ai parlé de l'affaire à Melle Jacqueline, et elle a accepté ma demande en mariage; mais comme je ne voudrais pas la fréquenter sans votre permission, c'est pour ça que je vous en parle.»

M. Normandeau devint sérieux et me dit:

—C'est bien! Philippe, je t'accorde cette permission; mais si je m'aperçois que tu abuses de ma tolérance, je te flanquerai à la porte!

—N'ayez pas peur, M. Normandeau, je suis un honnête garçon, et Melle Jacqueline est une fille qui sait tenir sa place...

—Va! Philippe, ajouta M. Normandeau; je paierai le violon le jour de tes noces!

—Avez-vous compris ces paroles, père François: «Je paierai le violon le jour de tes noces!» Dans la bouche de M. Normandeau, ces paroles veulent dire: «C'est moi qui paierai toutes les dépenses...»

—Sais-tu bien que tu as de l'esprit, Philippe? dit en riant le père François.

—En voilà une demande! beau dommage que je le sais! C'est vrai que l'autre jour, s'étant fâché contre moi, M. Normandeau m'a dit: «Mon pauvre Philippe! je vois bien que tu n'as pas inventé les manches de pelle ni les poignées de portes!»

Mais je lui ai répondu:»Ce n'est pas de ma faute, M. Normandeau, car quand je suis venu au monde, les manches de pelle et les poignées de ports étaient déjà inventés!»

—C'est pas bête, cela, m'a dit M. Normandeau, en me tapant sur l'épaule. Si tu n'as pas inventé les manches de pelle ni les poignées de porte, je crois, par exemple, que tu as in venté la belle humeur!

—Pour ça, M. Normandeau, c'est possible! mais c'est une invention qui ne m'a pas encore enrichi!

—Console-toi, mon cher Philippe, car les qualités et les vertus clé ta Jacqueline valent cent fois mieux que la richesse...

—Je crois que M. Normandeau disait vrai. Qu'en pensez-vous, père François?

—Il a raison. L'homme perd tout s'il perd son âme; et la richesse, c'est souvent du bois qui sert à attiser le feu de l'enfer...

—Tiens! qu'est-ce qu'on voit là-bas, dans l'opuscule? s'écria Philippe...

—Dans l'opuscule, dis-tu? tu veux dire sans doute dans le crépuscule?

—Crépuscule ou opuscule, reprit Philippe, ça m'est bien égal; mais qu'est-ce qu'on voit la-bas? On dirait que c'est un clocher?

—Mais, oui! répondit François: c'est le clocher de l'église de Sainte-R...

—Quoi! déjà? Eh babiche! que le temps a passé vite depuis trois heures! s'exclama Philippe...

—C'est parce que tu as sans cesse parlé de Jacqueline, mon fiston!

—Bien, oui! père François; ça me ragaillardit quand j'en parle...

—Tu as bien de la chance, toi, d'être toujours joyeux! soupira François.

—De la chance, dites-vous? mais il me semble que tout le monde peut avoir cette chance-là. On n'a qu'à la prendre, et, quand on l'a prise, la tenir! Vous l'aviez comme moi cette chance-là, père François, quand nous avons quitté Montréal, hier l'après-midi, puis tout d'un coup, patata! vous l'avez lâchée en entendant les deux malotrus dire: votre fille est muette. Tenez, père François, j'ai dans la caboche, l'idée que vous pensez toujours à ces deux muscadins, et que c'est à eux que vous rêviez quand vous criiez: «Au voleur! Jean-Charles à mon secours!» Pas vrai, ça, père François?

—Oui, c'est vrai, Philippe!

—Alors, babiche! vous me cachez quelque chose! Vous n'avez donc pas confiance en moi? Je vous ai bien fait mes confidences, moi, au sujet de Jacqueline; pourquoi ne me feriez-vous pas les vôtres an sujet de ces deux gaillards?

—Es-tu capable de garder un secret, Philippe?

—Eh babiche! Je crois bien! Je me crois capable de garder un secret comme la statue Nallason...

—Tu veux dire la statue Nelson?

—Oui. C'est ça qu'est pas bavarde, la statue Melson! Elle n'a jamais dit à personne pour quoi ils l'ont perchée si haut...

—Eh bien, écoute! Philippe. Tu m'as dit que le clerc du notaire Archambault est un dépensier et une fine canaille; comment sais-tu cela?

—Vous savez que je passe presque tout mon temps dans les écuries de M. Normandeau. Je soigne les chevaux et je veille à l'entretien des harnais et des voitures. C'est pas pour me vanter, mais, babiche! je vous certifie que tout ça est à l'ordre. Or, en face de l'écurie qui touche à la rue, il y a, depuis deux ans, un restaurant appelé le Saumon d'or, qui sert de rendez-vous à la jeunesse crapuleuse de la ville. Ce restaurant est tenu par une femme à l'âme malpropre, à ce qu'on dit, mais, moi, je ne la connais que de figure, et ça m'en dit assez!

Souvent, le soir, le clerc notaire arrive au restaurant dans un carrosse traîné par deux chevaux. Souvent aussi je l'entends dire, à la porte du Saumon d'or, à ses amis: «C'est moi qui paye toutes les dépenses ça soir!» Une fois même, il y a deux ou trois mois de ça, je lui ai entendu dire: «Il me reste encore dix dollars sur les cinquante que mon imbécile de frère m'a donnés! nous allons les boire à sa santé ce soir!»

Le père François, dans la voiture, trépignait de colère et d'indignation...

—Le gueux! ah! le gueux! répétait-il... Et dire que sa famille s'imagine que ce gueux-là est le modèle des étudiants!

—Vous connaissez donc sa famille? interrogea Philippe.

—Oui, mon cher; ce gueux, ce misérable est le frère de Jean-Charles qui a arraché l'autre jour, M. le curé Faguy des griffes de l'ourse...

—Vous ne me dites pas ça?...

—Oui, c'est incroyable, mais c'est pourtant vrai! Tu comprends maintenant pourquoi je suis devenu si triste et si sombre en voyant ce sans-coeur sous l'influence de la maudite boisson... Ce misérable a jeté dans l'orgie et la débauche l'argent que Jean-Charles a gagné sur le champ de bataille, à Châteauguay... Et dépenser ainsi le prix du sang d'un héros, c'est un crime qui crie vengeance au ciel! Eh bien! notre devoir à nous, Philippe, c'est de démasquer ce misérable, afin de l'empêcher au moins d'extorquer d'autre argent à sa pauvre famille. Tu peux m'aider à atteindre le but que je me propose, en me tenant au courant des allées et venues de Victor Lormier, car tel est le nom de ce chenapan! Écris-moi, et garde le secret de la confidence que je viens de te faire!

—Ne craignez pas de coups de langue de ma part, père François; sur ce chapitre-là, je serai aussi muet que la tombe!

—Merci! mon cher Philippe. Dans tous les cas, je t'assure que ce vaurien de Victor ne mettra pas la patte sur l'argent que m'a donné M. Normandeau...

—Puis moi, dit Philippe, en faisant claquer son fouet, je vous assure qu'avec cet archet-ci, je vas faire danser à Victor un rigodon à la porte du Saumon d'or... Et en travaillant d'accord, vous à Sainte-R..., moi à Montréal, nous allons peut-être réussir à arracher aux griffes du diable ce gredin-là!

—Je le souhaite de tout mon coeur, dit le père François. Prions Dieu de nous aider et de nous éclairer.

—Nous y voici! nous y voila! fit Philippe. en arrêtant la voiture à la porte du presbytère.

—Fais le tour, dit François, et entre le cheval dans la cour.

—Non, merci! je prends un verre d'eau, et je tourne bride tout de suite, car il est trois heures, et je veux coucher à Montréal ce soir.

—Si tu crois, mon fiston, que je vas te laisser partir comme ça, tu te trompes grandement reprit le père François, en prenant le cheval par la bride et le faisant entrer dans la cour. Aide-moi à dételer, et vite! Bon! tu ne repartiras que lorsque tu auras mangé et que tu te seras reposé comme il faut, et ton cheval aussi.

D'ailleurs, tu n'as pas besoin de te gêner, car le presbytère, ici, n'est pas seulement la maison du bon Dieu et du prêtre, c'est la maison de tout le monde! La maison est petite, mais le coeur du curé qui l'habite est grand!

—Si j'accepte, père François, ce n'est pas pour moi, mais plutôt pour le pauvre cheval qui à le ventre vide et les béquilles fatiguées...

François mit le cheval dans l'étable, changea la litière et donna à l'animal une bonne portion d'avoine, de l'eau et une botte du foin.

Maintenant, pensons à nous, dit-il à Philippe.

Le vieux serviteur, qui paraissait avoir ses coudées franches au presbytère, dit à la ménagère: «Préparez-nous un bon déjeuner, et, après le repas, vous donnerez une chambre à mon ami, M. Philippe Trudel, qui a bien besoin de repos, car nous avons passé la nuit sur la route.»

A quatre heures, bien repu, mais insuffisamment reposé, Philippe reprit le chemin de Montréal, malgré les instances que François avait faites pour le retenir plus longtemps.

—Merci! père François, avait répondu Philippe, je tiens à être chez le bourgeois ce soir.

—Oui, je comprends, mon drôle! tu as hâte de revoir Jacqueline, hein?

—Eh babiche! vous avez deviné juste, père François!

—N'oublie pas de m'écrire au sujet de l'affaire, tu sais!

—N'ayez pas peur! mais ne faites pas encadrer mes lettres, par exemple! je ne suis pas comme vous un ancien maître d'école, moi! et je mets plus souvent la main au fouet qu'à la plume!

—Bonne santé! Philippe.

—Vous pareillement, père François... Hue! marche donc, blond...

«Quel honnête et joyeux garçon! pensait le vieillard, en regardant s'en aller son jeune ami. Jacqueline sera sûrement heureuse avec lui!»

*
* *

Pendant que Philippe se reposait, François avait demandé des nouvelles du curé et de Jean-Charles à la vieille ménagère. Sachant celle-ci très curieuse, il supposait qu'elle devait être bien renseignée. Il ne se trompait pas, car la vieille s'était tenue au courant.

—M. le curé, répondit-elle, est parfaitement remis de son choc nerveux; mais il en est bien autrement de ce pauvre M. Jean-Charles, qui n'est pas près de guérir de ses blessures. Il a eu, avant-hier, des faiblesses telles que M. le curé a cru prudent de lui administrer les derniers sacrements.

Ces faiblesses, parait-il, étaient dues à la quantité de sang qu'il a perdu et aux efforts surhumains que, dans son état, il a dû faire pour transporter M. le curé jusqu'ici.

Mais hier, il a passé une assez bonne journée, et dans la soirée le Dr Chapais paraissait très confiant. Je vous ai dit, François, que M. le curé était parfaitement remis, mais je suis sûre que, au moral, il souffre le martyre. Hier soir je l'ai entendu dire au médecin: «Je vous recommande de ne rien épargner, et je vous supplie même de faire l'impossible pour sauver Jean-Charles. Puis, les yeux pleins de larmes, il ajouta: Si ce jeune homme venait à mourir, je ne pourrais jamais me consoler d'avoir été la cause de sa mort.»

—La mère et les soeurs de Jean-Charles interrogea François, comment ont-elles pris ce malheur?

—Oh! en courageuses et saintes femmes qu'elles sont! C'est M. Lormier, père, qui leur a annoncé la triste nouvelle. Il leur a répété, mot pour mot, les consolations que M. le curé lui avait dictées. D'abord, il leur a certifié que Jean-Charles n'était pas en danger et leur a fait comprendre que Dieu avait permis ce malheur pour empêcher leur fils de retourner sur le champ de bataille, où il aurait été probablement victime de son héroïsme. En un mot, il leur a fait accepter ce malheur comme une chose inévitable et qui devait tourner à l'avantage de la famille et à la gloire de Dieu.

—Ont-elles vu Jean-Charles?

—Oui, deux fois. Hier encore, elles ont eu avec lui une longue et bien touchante entrevue.

—Espérons, dit François, que le ciel, sensible à nos prières, rendra bientôt la santé à notre cher malade et le bonheur à sa famille.

IL FAUT SAUVEGARDER L'HONNEUR
DE SA FAMILLE!

François Latour—le lecteur s'en est déjà convaincu—était le prototype du serviteur fidèle et dévoué. Il appartenait à cette race de serviteurs d'élite qui menace de s'éteindre dans notre pays. Sa fidélité et son dévouement ne se restreignaient pas à celui qu'il était, par devoir, obligé de servir, mais ils s'étendaient à tous les parents et amis de son bon maître; et parmi les amis, Jean-Charles avait une place de choix dans le coeur du brave serviteur.

Il se trompe singulièrement le lecteur qui pense que le vieux François s'était mis au lit le matin de son retour de Montréal. Non, certes! Aussitôt après le départ de Philippe, il était accouru auprès de notre héros, qu'il avait trouvé en la compagnie du prêtre.

Le bon curé n'avait pas voulu, même pour une seule nuit, confier à d'autre la garde du malade. Le jour, il prenait deux ou trois heures de repos, mais, le soir, il s'installait au chevet du jeune homme, qu'il soignait avec la tendresse et le dévouement d'un père.

L'abbé Faguy et Jean-Charles firent au vieux

François l'accueil le plus cordial. On eût dit qu'ils recevaient un ami plutôt qu'un serviteur!

François remarqua, avec surprise, que Jean-Charles parut très ému lorsqu'il lui serra la main. Mais il attribua cette émotion à la faiblesse du malade.

—Je suis bien content de vous revoir, dit le curé, mais je ne vous attendais pas si tôt. Vous m'aviez laissé sons l'impression que vous seriez absent une huitaine de jours.

—J'ai eu la chance, répondit le vieillard, de rencontrer tout mon monde le même jour, ce qui m'a permis d'abréger de moitié la durée de mon voyage.

—J'ai, cependant, un reproche à vous faire, mon bon François; ma ménagère m'a dit qu'elle vous avait vu partir à pied avec un paquet sur le dos. Pourquoi n'avez-vous pas pris le cheval?

—Oh! je n'aurais pas voulu, pour beaucoup, surtout de ce temps-ci, vous priver des services de votre cheval D'ailleurs, bredouilla-t-il, en rougissant, je n'avais qu'un petit trajet à faire, et le paquet que je portais était léger.

—Vous considérez comme un petit trajet vous la distance qui sépare Sainte-R... de Montréal! et vous appelez cela léger, un paquet formé de trois peau d'ours...

Le bonhomme resta tout interloqué en entendant les remarques du curé.

Je suis trahi! se dit-il, en pensant à Philippe... Ce bavard-là a tout dit à la ménagère, pendant que je soignais le cheval; et la ménagère, cette pie! a tout rapporté à mon maître!

L'abbé Faguy, voyant l'embarras du vieux serviteur, lui dit en souriant: «M. Normandeau, dans une lettre qu'il m'a fait remettre par son cocher, me raconte le but de votre voyage à Montréal et la longue entrevue qu'il a eue avec vous. Il exalte votre honnêteté et votre dévouement, puis il termine ainsi sa lettre»: «Je suis heureux d'avoir pu me procurer les peaux de ces trois bêtes qui occuperont la meilleure place dans mon musée. Je placerai la mère entre les oursons, et au-dessus d'elle je mettrai l'inscription suivante: Tuée dans le bois-Panet, le 30 mai 1814, par le poing formidable de Jean-Charles Lormier, l'un des héros de Châteauguay, au moment ou elle allait dévorer M. l'abbé Frs. X. Faguy, curé de Sainte-R..., qui était alors sans arme

Le curé et Jean-Charles remercièrent tour à tour François pour le témoignage de dévouement qu'il leur avait donné en cette pénible circonstance.

Le vieux serviteur répondit qu'il ne croyait pas mériter autant de bienveillance de leur part, et qu'il n'avait fait que son devoir. Mais, ajouta-t-il, il y a un détail—et c'est le plus important—que M. Normandeau ne mentionne pas dans sa lettre, c'est le prix qu'il m'a payé pour avoir les trois peaux.

—Comment! dit le curé, est-ce que M. Normandeau vous a payé ces peaux?

—Certainement, M. le curé! et je vous prie de croire que je n'avais pas l'intention non plus de les lui donner. Je savais que M. Lormier était trop sérieusement blessé pour pouvoir aller à la guerre, et que, par ce fait, il perdait l'occasion de réaliser une centaine de piastres. Je pensais aussi que sa maladie allait être pour vous, pour lui et pour sa famille une cause de grandes dépenses; et, alors, pardonnez-moi-le, j'ai voulu en quelque sorte arracher à ces trois animaux la réparation des torts qu'ils vous avaient causés, et j'ai vendu leurs peaux!

—Non seulement je vous pardonne, dit le curé, en plaisantant, mais j'admire votre talent pour le commerce... Vous avez, je suppose, obtenu une trentaine de dollars pour ces peaux?

François tira de la poche de son veston les quatre cents dollars qu'il déposa sur la table en disant: «Voici le produit des trois peaux!»

—Quatre cents dollars! s'écrièrent à la fois le curé et Jean-Charles!

—Oui! M. Normandeau m'a dit que ces peaux avaient à ses yeux une valeur inestimable.

Mais ce n'est pas tout. M. Normandeau m'a donné cent dollars, et comme je ne voulais pas les accepter, il m'a menacé de se fâcher montre moi. J'avais bien raison, n'est-ce pas? de vous dire tantôt, que je ne méritais pas vos remerciements, puisque j'ai été récompensé au centuple pour des démarches que le devoir m'obligeait de faire.

—Vous êtes le plus généreux des hommes! dit Jean-Charles.

—Certes, oui! confirma le curé; et le serviteur le plus dévoué et le plus honnête que je connaisse!

En voyant l'argent sur la table, François pensa tout à coup au clerc notaire, et un frisson agita tout son être. Alors il prit les billets et les remit au curé en disant: «Cet argent, il est vrai, appartient à M. Lormier, mais comme sa maladie le rend incapable d'en disposer lui-même, pour le moment, je vous prierais, M. le curé, de bien vouloir placer les quatre cents dollars à la banque au nom de notre malade.»

—Bien volontiers, dit l'abbé Faguy, en serrant les billets dans son portefeuille.

Et le vieux serviteur respira librement...

—Il est cinq heures, maintenant, dit François, en s'adressant au curé: allez donc vous reposer pendant que je resterai auprès de M. Lormier.

—J'accepte votre offre non pas pour me reposer, car je ne suis pas fatigué, mais d'abord pour dire ma messe, et ensuite pour aller porter les secours de la religion à Gabriel Landry, qui demeure à l'extrémité de la paroisse.

—Dans ce cas, M. le curé, je dirai à Félix d'atteler le cheval pour six heures.

—Non, mon ami, merci! Par le temps ravissant que nous avons ce matin, je préfère marcher.

—Mais, M. le curé, y songez-vous? c'est une marche de six milles que vous ferez?

—Pourtant, mon cher François, cette marche n'est qu'une bagatelle comparée à celle que vous avez faite, l'autre jour, avec un lourd paquet sur le dos! Puis je n'ai pas encore trente ans, et vous en comptez soixante! Au revoir, mes amis!

*
* *

—Savez-vous bien, M. Latour. dit Jean-Charles au vieux serviteur, que c'est une fortune que vous mettez à ma disposition!

—En tout cas, M. Lormier, personne ne contestera les droits que vous y avez. En tuant à coups de poing, comme vous l'avez, fait, le plus puissant ennemi de l'homme, vous avez mérité l'admiration de tout le monde; et puis avec votre vie, vous avez sauvé celle de notre vénérable curé.

—Mon mérite, dans cette affaire, n'est pas aussi grand, allez! que vous paraissez le croire; j'ai été plus gauche que brave. Après avoir logé une balle dans la tête de l'ourse, j'ai commis l'imprudence de jeter mon arme. La bête que je croyais morte, et qui n'était qu'étourdie, s'est précipitée sur moi...et je me suis défendu, voila tout!

—Mais ne comptez-vous pour rien la force extraordinaire et l'endurance merveilleuse que vous avez déployées dans le combat?

—Durant tout le combat, j'ai prié la Sainte-Vierge, et je crois fermement que c'est cette puissante protectrice qui m'a donné et la force et l'endurance dont vous parlez.

Le vieux François, tout en admirant ce bel esprit d'humilité et de foi, et en admettant l'intervention divine dans ce combat, n'en restait pas moins convaincu que Jean-Charles, en cette occurrence, s'était conduit comme un héros.

C'est aussi notre conviction.

—Quoi que vous en pensiez, M. Lormier, reprit le vieillard, vous pouvez, sans scrupule, accepter cette somme que M. Normandeau m'a chargé de vous transmettre, avec l'expression de sa plus grande admiration.

—Je l'accepte avec reconnaissance, d'abord parce qu'elle me vient d'un coeur noble et, généreux, et ensuite parce que j'en aurai bientôt besoin pour aider mon frère qui étudie avec succès le notariat à Montréal...

Comme s'il venait d'être piqué par un serpent, François fit un bond prodigieux, et retomba lourdement sur le plancher...

Juste à ce moment, le Dr Chapais, qui venait d'assister à la messe, entra et aperçut le vieillard gisant, inanimé, sur le plancher. Aidé de la ménagère, il transporta le serviteur dans la chambre voisine, et retendit sur un lit.

Ce n'est qu'au bout d'une demi-heure que le bonhomme recouvra sa connaissance.

La ménagère était allée chercher le curé, qui taisait alors son action de grâces dans la sacristie.

Quand François reprit ses sens, le prêtre et le médecin étaient auprès de lui.

—Ou suis-je? demanda-t-il, en promenant des regards effarés autour de lui; puis, tout à coup, il se mit à crier: «Au voleur! A mon secours, Jean-Charles! à mon secours!»

—Voyons, mon ami, dit le curé, en prenant la main du vieillard, tranquillisez-vous, car il n'y a pas de voleur ici!

François regarda le prêtre et sourit tristement.

—Qu'avez-vous? reprit l'abbé Faguy.

—Rien, monsieur! un peu de fatigue seulement...

«Non! pensait le médecin, en consultant le pouls du vieux serviteur: la fatigue ne produit jamais de commotion aussi violente!»

—Qu'en pensez-vous, docteur? interrogea le curé.

Le médecin éluda la question en demandant à la ménagère, qui venait de rentrer, d'ouvrir le carreau d'un châssis, afin de renouveler l'air de la chambre. Et il ajouta: «Je vais aller voir Jean-Charles un instant et ensuite je courrai chercher des remèdes pour François.»

Lorsqu'il fut seul avec notre héros, il lui demanda, en le regardant fixement: «Que s'est-il donc passé entre toi et le vieux serviteur?»

—Nous parlions de choses et d'autres, quand, soudain, il s'est levé et est retombé comme une masse sur le plancher...

—Tu sais que le vieux est sensible et nerveux; ne lui as-tu pas adressé des paroles qui auraient pu lui causer de la peine ou de la frayeur? En reprenant ses sens, il s'est écrié: «Au voleur! A mon secours, Jean-Charles! A mon secours!»

—Mais, mon Dieu, non! Au contraire, je lui exprimais ma reconnaissance pour un grand service qu'il venait de me rendre, et c'est précisément à ce moment-là que l'attaque a eu lieu.

—Je n'y comprends plus rien! murmura le médecin.

Il examina les blessures de Jean-Charles, s'informa comment il avait passé la nuit, et, lui ayant recommandé de ne manger encore que des choses très légères, il sortit.

Pendant ce temps, le curé, resté seul avec François, l'interrogeait pour tâcher de savoir réellement ce qui avait pu provoquer chez lui ce choc terrible.

—Mon Dieu! mon Dieu! fit le vieillard en sanglotant, ayez pitié de nous!

Habitué à consoler les affligés, le prêtre dit: «Oui, mon cher François, Dieu vient toujours en aide à ceux qui l'implorent dans les heures douloureuses; adressez-vous à lui en toute confiance. Mais comme je suis, par état, le représentant de Dieu auprès de mes ouailles, j'ai le droit de connaître tous leurs chagrins. Parlez sans crainte, mon vieil et bon ami!»

—Eh bien! M. le curé, je vais vous dire, en peu de mots, ce qui m'afflige aujourd'hui.

Et le vieux serviteur raconta la rencontre qu'il avait faite à Montréal, et tout ce que Philippe lui avait appris sur le compte du clerc notaire. Puis il répéta ces paroles de Jean-Charles qui l'avaient foudroyé:

«Je l'accepte (cette somme) avec reconnaissance, d'abord parce qu'elle me vient d'un coeur noble et généreux, et ensuite parce que j'en aurai bientôt besoin pour aider mon frère qui étudie avec succès le notariat à Montréal.»

Le saint prêtre, comme si le déshonneur l'eût atteint personnellement, courba la tête sous le poids de ces révélations, et resta longtemps pensif. Puis, paraissant avoir pris une résolution, il se leva et dit: «C'est grave, mon ami, ce que vous venez de m'apprendre; mais, avec la grâce de Dieu, nous triompherons de l'esprit du mal qui inspire le malheureux Victor.»

—Vous allez, M. le curé, avertir vous-même M. Jean-Charles, n'est-ce pas? afin qu'il soit sur ses gardes?

—Non, mon bon François; notre ami apprendra toujours assez tôt ce nouveau malheur, que, d'ailleurs, je vais m'efforcer de détourner. J'écris immédiatement à Victor.

—Et l'argent? demanda François.

—L'argent est en lieu sûr, répondit le curé, et j'en disposerai pour le plus grand bien de Jean-Charles. N'ayez pas d'inquiétude là-dessus. Pour le moment, mon ami, il faut sauvegarder l'honneur de sa famille.

LE COCHER PHILIPPE DANS SON
NOUVEAU RÔLE

Le soir même de son retour à Montréal. Philippe avait commencé à remplir le rôle que le père François lui avait assigné. Mais il s'était réservé la première partie de la soirée, de huit à neuf heures, pour aller faire la cour à sa dulcinée. Puis, après avoir soigné ses chevaux et tout mis en ordre dans l'écurie, il s'était placé, en observation, derrière les persiennes de la fenêtre qui faisait face au Saumon d'or.

Avant tout, s'était-il dit, il faut que je sache où demeure le muscadin; et lorsqu'il sortira, du restaurant, je le suivrai de loin.

Vers minuit, il vit sortir Victor avec quelques amis, et il se mit à le filer.

La bande était joyeuse. Évidemment on s'était amusé, ce soir-là! Le clerc notaire avait dû payer royalement; son nom était souvent répété et acclamé. Il était le héros de la soirée. En le quittant, pour se disperser, ses amis lui réitérèrent leurs flatteries intéressées, et Victor, tout gonflé de son importance, continua seul par les rues sombres et désertes.

Il paraît, pensa Philippe, que notre muscadin loge loin du Saumon d'or... Et dire que, tous les soirs, ce fou-là s'impose une aussi longue marche pour se damner... quand ce serait si facile pour lui de se sauver en restant tranquillement chez lui à servir le bon Dieu et à étudier...

Mon Dieu, que les méchants sont bêtes!

Moi si j'étais étudiant en loi, je sais bien ce que je ferais: j'étudierais la loi, babiche!

Mais!—et il s'arrêta comme saisi de frayeur—j'y pense tout d'un coup, si j'étais étudiant en loi, je ne fréquenterais que le grand monde, et je n'aurais peut-être jamais connu Jacqueline, qui ne va pas, elle, dans le grand monde... Eh bien, bonsoir, l'étude de la loi! bonsoir, le grand monde! J'aime mieux garder et mon état et ma Jacqueline....

Mais, voyons! qu'est-ce que je fais, ici, planté comme un champignon?... Il ne faut pas que je perde le muscadin de vue, car il ne m'attendra pas, bien sûr, ce polisson-là!

Il pressa le pas pour reprendre le terrain perdu et se mettre en bonne posture d'observation. Puis continuant son monologue: Nous sommes sur la rue Saint-Denis, je crois.

Tiens! voilà Victor qui s'arrête! Alors, il faut que je m'arrête moi aussi, je suppose! Il monte l'escalier de cette grande maison!

Eh. babiche! il ne couche pas à la belle étoile, le muscadin! Quoi! il a une clef!

C'est commode d'avoir une clef: on peut rentrer à l'heure qu'on veut! J'en ai une clef, moi aussi, mais c'est celle de l'écurie...

J'ai hâte de connaîtra le particulier qui loge cette canaille de Victor. Ça doit être du propre, car qui se ressemble s'assemble... Maintenant que l'oiseau est entré, approchons-nous et allumons une allumette pour voir le numéro de son nid. Bon, ça y est! ce numéro-là est gravé dans ma caboche pour longtemps! Il ne me reste plus qu'à savoir le nom du personnage qui donne asile au muscadin. Je prendrai mes renseignements de mon confrère Étienne qui connaît par coeur toute la rue Saint-Denis.

Philippe retourna sur ses pas en faisant les réflexions suivantes: J'ai accepté là une tâche qui ne me déplairait pas trop si je pouvais la remplir le jour... mais ça me chiffonne de veiller aussi tard que le muscadin! Je n'aime pas à me coucher après dix heures, moi! et même après neuf heures, les soirs que je ne vas pas voir ma blonde...

Ah! me disait dernièrement mon grand père, les parents élèvent mal les enfants aujourd'hui! Dans le bon vieux temps, les jeunes gens partaient à sept heures pour aller veiller et ils revenaient à neuf heures et demie. De nos jours, tout cela est changé: les jeunes gens soupent à la vapeur, partent de la maison à six heures et demie, se promènent avec les filles dans les rues jusqu'à neuf heures, puis, alors, ils vont veiller et ne rentrent au logis qu'à minuit! Ils font de même, paraît-il, parce que c'est la mode... A-t-on jamais entendu parler d'une mode plus stupide! C'est la faute des parents, bien sûr!

Moi, quand je serai père de famille, (et ça viendra avant longtemps, puisque je me marie à Pâques), oui, quand je serai père de famille, je dirai aux miens sur un ton terrible: Aie! là, vous autres, écoutez! allez veiller, si vous voulez, chez des gens respectables; mais, ici, il faut rentrer à neuf heures et demie, et la porte se barre à neuf heures et trois quarts juste,—c'est un quart d'heure de grâce que vous accorde ma bonté paternelle—, mais si, à cette heure-là, vous n'êtes pas arrivés: bonsoir, mes fistons! couchez dehors... Puis quand ils rentreront, le lendemain matin, je leur donnerai une raclée qui leur fera passer le goût de veiller tard...

Oui, babiche! c'est comme ça que je ferai quand je serai père de famille... Et si ceux qui aiment à suivre la mode viennent me corner dans les oreilles que tout cela est changé de nos jours, je leur répondrai que ce qui avait du bon sens autrefois doit en avoir encore aujourd'hui...

Je sais bien que les gens instruits ont coutume de dire que «plus ça change, plus c'est la même chose»; mais moi je trouve que quand ça change, ça n'est pas la même chose...

Sont-ils drôles un peu, parfois, ces gens instruits! Ainsi, par exemple, les deux muscadins qui ont coupé la parole au père François, l'autre jour, par ces mots: «Votre fille est muette», savaient-ils ce qu'ils voulaient dire? Mais, babiche! quel rapport ces mots-là «votre fille est muette» pouvaient-ils avoir avec les paroles du père François: «Voilà pourquoi?»... Aucun rapport, ce me semble! On ne dira pourtant pas que ces deux muscadins ne sont pas instruits, puisqu'ils ont peut-être usé chacun cinquante fonds de culotte sur les bancs du collège...

Je donnerais bien deux sous, par exemple, à celui qui pourrait m'expliquer comment il se fait que l'ignorant, lui, quand il parle, est compris de tout le monde, tandis que l'homme instruit, avec sa fricassée de grands mot? et de proverbes, n'est compris que de ses pareils...

A quoi sert donc l'instruction, babiche! si c'est l'ignorance qui rend le langage compréhensible!

L'année dernière, encore par exemple, je souffrais d'un mal d'yeux épouvantable. Je m'en vas chez le vieux Dr Buller, qui fait le métier spécial de soigner les maladies des yeux.

Il me regarde longtemps—je veux dire mes yeux.

—Bon! Je lui demande s'il connaît ma maladie..

—Oui, répond-il, en me jetant par la tête sept ou huit mots longs comme le bras...

—Pardon, docteur, lui dis-je: voulez-vous avoir la bonté de me mettre ça par écrit, et je l'étudierai quand je serai rendu chez-moi.

Il me donna par écrit les noms de mes maladies—car il parait que j'en avais plusieurs—...Une fois rendu chez-moi, je me mis. à épeler les mots suivants: Conjacquetuvite chronique; Hyp... hyp...—Ma foi! j'aime mieux dire: hip! hip! hourra!—Hypéros...resthésie... ratatine...—non, c'est pas ça—rétinienne,—oui c'est ça!—Obstruc... obstrucstation du conduit lacry...—non, pas encore ça—sacremal; Ratracissement des canaux ex... excré...—non—excrotteurs.

Bon! je les ai!

J'ai toujours de la misère à enfiler ces babiches de mots-là...

Je ne les comprenais pas, comme de raison! Alors, j'ai pris le plus gros dictionnaire de M. Normandeau, et j'ai tâché de faire avec ces grands mots une phrase qui pouvait avoir du bon sens, et je n'en suis pas venu à bout! A la fin des fins, j'y ai renoncé, car, ma foi d'honneur! je crois que je serais devenu fou!

Eh, babiche! on ne dira toujours pas que le vieux Dr Buller n'est pas un homme instruit, puisqu'il a étudié à Paris et à Londres...

Bon, me voila, rendu. Où est ma clef, à cette heure? Ah! la voilà...

Il ouvrit la porte de l'écurie en disant: «Comme Victor, j'ai l'avantage de rentrer à l'heure que ça me plait; mais, par exemple, j'ai assez d'esprit dans la caboche pour ne pas abuser de cet avantage! D'ailleurs, ça ne ferait pas longtemps avec M, Normandeau! babiche, non!

M. Normandeau! Ça, c'est un p'tit homme qui sait se tenir! On ne peut pas lui ôter un cheveu de la tète! Mais, j'y pense; ça ne serait pas facile non plus de lui en ôter des cheveux, à ce bon M. Normandeau, car il est chauve comme une citrouille!

N'importe! ce que je veux dire, c'est qu'il peut marcher la tête haute, même avec une perruque...»

*
* *

En partant de Sainte-R..., Philippe avait conçu l'idée de faire danser à Victor un rigodon d'un nouveau genre. Mais le deuxième soir, il n'avait pas osé mettre son idée à exécution, parce que Victor se trouvait eu compagnie de plusieurs amis.

Le troisième soir, le clerc notaire était entré seul au Saumon d'or, et ses amis ne semblaient pas être venus l'y rejoindre.

Philippe était à son poste.

Il est minuit, pensa-t-il; c'est l'heure de sortie de notre muscadin.

Moi, je me contente de fréquenter Jacqueline trois soirs par semaine, et je ne fais qu'une heure de jasette avec elle. Le muscadin, lui, va voir les filles tous les soirs, et encore il ne déménage jamais avant minuit...

Arrête un peu, mon fiston! comme dit le père François, je vas stopper tes fréquentations!

Mais! il ne sort toujours pas, l'animal...

Oui, le voilà!

Victor avait dû prendre un verre de trop, car il marchait en titubant.

Philippe, qui avait l'agilité du singe, s'était costumé en fantôme, et, monté sur des échasses qui lui donnaient une taille de dix pieds, il attendait Victor, dans l'obscurité, un fouet à la main.

Quand Victor voulut tourner l'angle de la rue Sainte-C..., le fantôme se plaça devant lui, en disant d'une voix sépulcrale: «Misérable qu'as-tu fait de l'argent que ton frère a gagné, au prix de son sang, à la bataille de Châteauguay?»

Et, vlan! vlan! il lui cingla les jambes avec la corde à noeuds de son fouet!

—Pardon! pitié! miséricorde! supplia Victor, en retrouvant subitement toutes ses facultés.

—Marche! commanda le fantôme, en se rangeant pour laisser passer Victor.

Celui-ci profita de ce mouvement pour se sauver à toute vitesse; mais en quatre enjambées, le fantôme fut sur ses talons et lui administra des coups de fouet épouvantables, en criant:

—Danse le rigodon du diable! danse plus fort que ça, misérable! canaille! voleur! toi qui as dépensé dans la débauche le pur argent de ta famille!

Vlan! vlan! vlan!

Et, à chaque coup de fouet, Victor criait et sautait comme un chat enragé.

Pardon! miséricorde! hurlait-il!

—Danse maintenant le rigodon, du Saumon d'or! commanda l'impitoyable fantôme.

—Et les coups redoublèrent sur les maigres jambes du clerc notaire, qui perdit l'équilibre et roula sur la chaussée...

Puis le fantôme disparut en apercevant, dans le lointain, la binette d'un constable, que les cris du danseur avaient attiré.

Débrouille-toi comme tu pourras! pensa

Philippe, en regagnant l'écurie. Je ne veux pas avoir de démêlés avec la police, moi! Bonsoir, Victor! Bonsoir, la compagnie!

Victor, soutenu par le constable qui l'avait ramassé dans la rue, se rendit à son logis en boitant et en gémissant. Aux questions que lui posa le policier, il répondit d'une manière évasive. Il n'aimait pas du tout à mettre la police au courant de ses petites affaires; et s'il avait accepté l'aide du constable, c'est parce qu'il s'était senti incapable de se rendre seul chez-lui. D'ailleurs, il redoutait encore l'apparition du terrible fantôme...

C'est avec la plus grande difficulté qu'il réussit à gravir l'escalier qui conduisait à sa chambre.

La douleur était affreuse: il aurait crié, hurlé! mais il fallait que personne, dans la maison, n'eût connaissance de son odyssée!

Si, demain, pensa-t-il, il m'est impossible de sortir, je dirai à Mme de Courcy que l'excès de travail me force à prendre quelques jours de repos...

Ses jambes étaient enflées comme des traversins et bariolées comme des arcs-en-ciel! Il les lava, les frotta avec de la glycérine et les enveloppa du mieux qu'il pût avec des bandelettes de toile.

Malgré le besoin qu'il ressentait de se mettre au lit, il resta assis dans son fauteuil, les yeux grands et fixes comme ceux d'un halluciné...

Il lui semblait voir encore le fantôme s'approcher, le fouet à la main! Il lui semblait aussi entendre ces paroles: «Danse le rigodon du diable! Misérable! qu'as-tu fait de l'argent que ton frère a gagné, au prix de son sang, à la bataille de Châteauguay!

Parfois, il lui prenait des envies d'appeler à son secours, mais la crainte de laisser deviner la cause de ses souffrances, lui fermait la bouche...

Pauvre malheureux! il ne dépendait que de lui pourtant d'adoucir ses souffrances!

La prière lui aurait fait du bien; le crucifix doré l'y invitait, mais il en détournait les yeux! Ce jeune libertin n'avait qu'un regret: celui de ne pouvoir retourner le lendemain à ses plaisirs immondes...

«Alors, sembla lui dire le divin crucifié, puisqu'il en est ainsi, souffre donc, misérable!»

La frayeur de Victor se dissipa un peu quand l'aurore vint éclairer sa chambre.

Il souffla sa bougie et se mit au lit avec l'espoir de trouver bientôt dans le sommeil l'oubli de ses tortures. Mais le sommeil s'obstina longtemps à fuir ses paupières, et ce n'est que vers les six heures qu'il pût s'endormir.

Notre étudiant avait l'habitude de se lever

à sept heures, et de déjeuner à sept heures et demie. Mais, ce matin-là, à huit heures, Mme de Courcy constatant que le jeune homme n'était pas encore descendu, alla frapper à la porte de sa chambre. Ne recevant de lui, pour toute réponse, que des ronflements capables de réveiller les sourds, elle se retira discrètement, et recommanda à la servante de ne faire aucun bruit, afin de ne pas déranger ce cher enfant, qui méritait bien de prendre un petit congé...

Victor dormit jusqu'à onze heures.

Alors, il voulut se lever, mais le mouvement qu'il fit, eut l'effet de raviver toutes les douleurs de la veille, et il retomba sur son lit en poussant un gémissement!

En entendant ce bruit plaintif, Mme de Courcy accourut, ouvrit la porte et recula de surprise en voyant la figure pâle et souffrante du jeune homme.

—Mon Dieu! qu'avez-vous? s'écria-t-elle.

—Je suis un peu souffrant, madame, mais ce ne sera rien...

Je cours chercher un médecin!

—Merci! madame. Donnez-moi un crayon et une feuille de papier, s'il vous plait; je vais écrire à un médecin de mes amis.

Le jeune homme traça quelques lignes qu'il mit sous enveloppe, à l'adresse d'un jeune médecin qui recrutait sa clientèle parmi les habitués du Saumon d'or, et il remit ce pli à la brave femme, en la priant de le faire parvenir à son adresse.

A midi, le Dr Lamouche était auprès de Victor, qu'il trouva dans un piteux état. Le médecin resta longtemps en tête à tête avec son malade.

Leur entretien roula sur des choses qu'une plume honnête ne doit pas répéter.

—Tu es condamné, lui dit le Dr Lamouche, en se levant pour partir, à garder la chambre durant deux semaines. Je viendrai te voir souvent avec les amis pour te désennuyer.

—Merci. Répète bien à Mme de Gourcy et au notaire Archambault ce que je viens de te dire: ces bonnes âmes vont mordre tout de suite à cette blague-là!

Mme de Courcy, qui était très inquiète, guettait la sortie du jeune disciple d'Esculape.

—Eh bien! docteur, est-ce que notre cher Victor est sérieusement malade?

—Non, madame; il souffre de cette maladie qu'on appelle vulgairement le surmenage intellectuel, et qu'on rencontre fréquemment chez les jeunes gens qui sont, comme Victor, passionnés pour l'étude. Il en sera quitte pour un repos de quinze jours.

—N'épargnez rien, docteur, et c'est moi qui paierai la note.

—Oh, madame! Victor est mon ami, et je lui suis entièrement dévoué; je le visiterai souvent et lui prodiguerai tous mes soins.

En se rendant chez le notaire Archambault, le Dr Lamouche se disait, en pensant à Mme de Courcy: «Oui, ma vieille, tu peux être certaine de la payer, la note, et dans les grands prix, s'il vous plait...»

Le Dr Lamouche trouva le notaire à son étude. Il déclina ses titres et expliqua l'objet de sa visite.

—Ce cher jeune homme! dit le lion notaire; il y a longtemps que je remarque sur sa figure une pâleur étrange, que j'attribuais à l'ennui: il aime tant sa famille!

Mais si, comme vous le dites, il consacre toutes ses soirées à l'étude, je ne suis pas surpris de l'altération de sa santé. Je lui impose peut-être aussi trop d'ouvrage: je le ménagerai plus à l'avenir.

Soignez-le bien, docteur, et, comme ce garçon n'est pas riche, vous pourrez m'envoyer votre compte.

—Mais, vous n'y pensez pas, notaire! Victor est un de mes amis, et je n'entends pas me faire payer pour les soins que je lui donnerai!

—Écoutez, docteur, reprit le notaire; j'insiste pour que vous me présentiez votre compte.

—Enfin, puisque vous le voulez! Je me rendrai à votre désir! dit le Dr Lamouche, en prenant congé du généreux notaire.

En voilà encore un qui s'obstine à vouloir payer la note! Tant mieux! pas de refus, mon bonhomme! J'accepte avec d'autant plus de plaisir que je n'espérais rien de mon client Victor, excepté la politesse de quelques petits verres qu'il m'aurait payés par ci par la. Mais je compte toujours sur la politesse des petits verres... car je ne ferai jamais connaître à mon ami la générosité de Mme de Courcy et du notaire à mon égard. Je parle déjà de leur générosité, et je maintiens le mot. Il faudra bien qu'ils se montrent généreux, ou sinon.... je leur servirai du papier timbré!

Ces réflexions caractérisent suffisamment le Dr Lamouche et montrent qu'il était le digne émule de Victor Lormier!

*
* *

Le cocher Philippe se trompait grandement s'il s'imaginait que le clerc notaire l'avait pris pour un fantôme. Car Victor n'était pas un superstitieux, mais un être excessivement nerveux et craintif.

Et si ou l'a vu trembler et se jeter aux pieds du fantôme, en implorant sa pitié, ce n'était pas parce qu'il croyait avoir affaire à un revenant, mais plutôt parce qu'il espérait, par ses lamentations, se soustraire aux coups du fouet qui sifflait à ses oreilles, après lui avoir déjà pincé les jambes! Mais comme toutes les personnes nerveuses, il avait l'esprit très impressionnable, et l'impression durait chez lui aussi longtemps que l'agitation des nerfs. Voila pourquoi il avait passé toute la nuit du rigodon à trembler. Mais, le lendemain, ses nerfs s'étant apaisés, il avait repris sa lucidité et son aplomb habituel. Il ne lui restait plus qu'à faire disparaître les ecchymoses qu'il portait sur les jambes.

Le clerc notaire, qui n'avait pas de secret pour le Dr Lamouche, avait conté à celui-ci la raclée que le pseudo-fantôme lui avait administrée, la veille, et tous les deux cherchèrent à découvrir quel pouvait être l'auteur de cette brusque et brutale attaque.

—Ne te connais-tu pas d'ennemis, à Montréal? lui avait demandé le Dr Lamouche.

—Ma foi, non! je n'ai que des relations amicales avec tous ceux que j'ai rencontrés au Saumon d'or ou ailleurs...

—Pourrais-tu reconnaître ton agresseur?

—Non. Sa figure était cachée sous un masque effrayant.

—Sa voix ne t'a-t-elle pas frappé?

—Non; c'est son fouet seulement qui m'a frappé...Sa, voix m'est complètement inconnue.

—Eh bien! mon cher, j'y perds mon latin.

Et tu ne veux pas confier cette affaire-là à la police?

—Non, certes! Je suis trop modeste, vois-tu, pour me mettre ainsi en évidence! Et d'ailleurs, je t'avouerai que je crains et les constables et leurs services: Timeo danaos et dona ferentes... Je préfère diriger moi-même mon enquête, et je compte sur ton précieux concours pour la mener à bonne fin.

—Tu peux y compter, mon cher ami; nous aviserons.

Quelques instants après le départ du Dr Lamouche, Victor reçut une lettre du curé de Sainte-R...

La lecture de cette épître agaça ses nerfs et lui mit la rage au coeur. Dans son mouvement de colère, il froissa le papier, et il allait le déchirer, lorsqu'il parut se raviser. Il ferma les yeux et réfléchit longtemps. Puis, devenu plus calme, il relut la lettre une seconde fois, et murmura: «Ce calotin! qui se permet de me donner des conseils! J'ai bonne envie de lui répondre de se mêler de ses affaires! Mais, pourtant, si je veux atteindre le but que j'ai en vue, j'ai besoin de ne pas perdre la confiance de mon curé. Je dois, au contraire, convaincre ce petit saint que je mérite son estime. Et quand j'aurai réalisé le rêve qui m'apportera la fortune, je me moquerai pas mal de l'estime du curé Faguy et de l'argent de Jean-Charles... Il me faut donc bien réfléchir avant de lui répondre.»

Le lecteur saura, plus tard, pourquoi le clerc notaire tenait tant à mériter la confiance de son curé, et pourquoi aussi il désirait obtenir le titre de notaire.

Le curé, pensa Victor, doit tenir ses renseignements du pseudo-fantôme, puisqu'il parle de mes fréquente? visites au Saumon d'or et de l'argent de Jean-Charles que j'y ai dépensé.

Je vois que j'ai une forte partie à jouer, si je veux ménager le diable et le curé... La partie est d'autant plus forte et difficile que j'ai à combattre, ici, des ennemis invisibles. Si encore je connaissais ce vengeur de la morale qui simule le fantôme, je pourrais peut-être lui tailler des croupières; mais... je ne le connais pas, l'animal!

N'importe! chaque chose viendra en son temps; et l'essentiel, pour le présent, c'est d'amadouer l'abbé Faguy. Je m'occuperai du fantôme une autre fois!

Il s'assit confortablement dans son lit, plaça un carton sur ses genoux, prit une plume et écrivit ce qui suit:

Vénérable et cher monsieur,

J'ai l'honneur d'accuser la réception de votre lettre du 7 du courant; et, en réponse, de vous dire que sa lecture m'a causé autant de surprise que de chagrin. Oui, je suis surpris qu'on m'accuse de mener, à Montréal, une vie de Sardanapale, quand, en réalité, je mène plutôt une existence d'anachorète, m'efforçant de remplir à la lettre mes devoirs de chrétien et d'étudiant.

J'ai bien quelques légères peccadilles à me reprocher, comme, par exemple, de m'être laissé entraîner deux fois, par de prétendus amis, au restaurant du Saumon d'or, que je ne connaissais pas, et d'y avoir vidé quelques verres de vin.

Mais, Dieu merci! J'ai eu la force de briser promptement les liens qui m'unissaient à ces amis d'un jour, et je ne suis plus retourné dans ce lieu infâme.

J'ai traité rudement ces misérables, et je crois que ce sont eux, qui, par vengeance, vous ont fait de faux rapports sur mon compte. Je leur pardonne ces calomnies, et je prie le bon Dieu de les leur pardonner aussi. Mais, comme je tiens à mériter la confiance que vous m'avez toujours témoignée, je vous supplie, avant d'ajouter créance à des accusations aussi graves, de bien vouloir vous adresser à des personnes dignes de foi pour obtenir des renseignements complets relativement à ma conduite. Et, à cette fin, je prends la liberté de vous mentionner Mme de Courcy, chez qui je demeure, et mon patron, M. le notaire Archambault. Je ne crains pas le verdict que rendront ces personnes si éminemment respectables, et qui sont, depuis plusieurs mois, les témoins quotidiens de ma conduite.

Quant à l'argent que j'ai reçu de mon bien-aimé frère et de ma famille, je vous certifie que j'en ai fait un usage honorable.

Je sais que j'ai des défauts (eh, mon Dieu! qui peut se vanter de n'en pas avoir!) mais je vous donne ma parole de gentilhomme que je mets en pratique, ici, les principes d'honneur et d'équité que vous proclamez avec tant d'éloquence du haut de la chaire de vérité, et de plus que je suis les bons exemples que n'ont cessé de me donner mes parents chéris.

Je souffre d'être obligé de vivre éloigné de ma famille et de ma paroisse natale; mais je m'impose ce cruel sacrifice pour étudier une profession que j'aime et que j'ai le désir d'exercer dans ma belle paroisse. Car, aussitôt que je serai admis à la pratique du notariat, je m'empresserai de fuir Montréal pour aller goûter, dans le travail, les ineffables joies de cette vie si paisible et si heureuse que l'on coule à l'ombre du clocher de Sainte-R...

Je vous remercie de l'intérêt que vous me portez, et je me recommande à vos bonnes prières et à celles de mes pieux parents.

Veuillez croire, vénérable et cher monsieur, à l'affection bien sincère et à la vive gratitude de votre paroissien toujours dévoué.

VICTOR LORMIER.

Hum! fit-il, après avoir relu sa lettre; je crois que le saint homme va mordre à l'hameçon...

*
* *

La veille au soir, avant de se mettre au lit, Philippe voulut écrire au vieux serviteur François, et il le fit dans les termes suivants:

Cher père François,

Je mets la main à la plume pour vous dire que je viens de laisser le muscadin dans la rue, les quatre fers en l'air! Je lui ai fait danser, avec mon meilleur fouet, un rigodon qui a duré un quart d'heure. Je lui ai étrillé les jambes comme je fais à un poulain malpropre et fringuant!

J'aurais donné deux sous pour vous avoir comme témoin!

Le rigodon a eu lieu, à minuit, à quelques pas du Saumon d'or, d'où Victor venait de sortir seul et un peu gris.

Le muscadin était venu au restaurant la veille et l'avant-veille, mais je n'ai pas osé lui présenter mes saluts ces soirs-là, parce qu'il était avec d'autres gars qui devaient sentir le musc et le whiskey...

Pendant que je graissais mon archet—je veux dire mon fouet—pour faire danser encore le muscadin, j'ai vu venir un homme avec des boutons jaunes sur le ventre, et je me suis caché pour voir ce qui allait se passer. Le nouveau venu était un constable que je connais bien. Il a été obligé de relever notre danseur, qui était hors d'haleine, et d'aller le reconduire chez lui, car il ne pouvait plus se porter sur les béquilles, et il geignait à faire pleurer les cailloux!

A propos, je sais où niche l'oiseau et j'irai rôder autour de son nid, de temps à autre.

Mais je pense qu'il ne sortira pas d'ici à quelques jours...

C'est toujours autant de pris contre le diable et peut-être pour le bon Dieu... car qui sait si les noeuds de mon fouet n'auraient pas, par hasard, touché en passant le coeur du muscadin...

Je vous écrirai encore quand j'aurai des nouvelles fraîches.

J'ai retrouvé Jacqueline plus joyeuse et plus aimable que jamais. J'ai bien hâte que Pâques arrive! Je m'aperçois, à cette heure, que j'ai fait une sottise en fixant mon mariage à une date aussi éloignée...

Si c'était à recomm... mais c'est fait, n'en parlons plus!

Je suis pour la vie votre ami fidèle,

PHILIPPE.