II

Dans le bourg Sainte-Foye, auprès de la barrière

S'élevait un logis touré de bouleaux;

Sur ses murs crevassés le houblon et le lierre,

Ainsi que des serpents déroulaient leurs anneaux.

C'était un beau soir d'août. Dans un ciel sans nuages,

L'astre du jour lançait sa dernière lueur,

Et les oiseaux mêlaient leurs gracieux ramages

A la voix du Zéphyr volant de fleur en fleur.

L'air était tout rempli de senteurs odorantes

Que le foin, en séchant, exhalait en foison;

Et la gentille abeille, aux ailes transparentes

Buvait avec ivresse aux perles du gazon.

Trois personnes causaient, assises sur un banc;

La fine humeur gauloise animait leur langage

Et l'écho répétait parfois leur rire franc.

Cependant la plus belle, une blonde fillette,

Interrompit soudain son rire harmonieux

Pour aller recevoir, à la bonne franquette,

Deux nouveaux arrivants, l'un jeune et l'autre vieux.

--«Salut à vous, salut! Mademoiselle Rose,

Lui dit en s'inclinant le plus âgé des deux;

Votre teint à toujours l'incarnat de la rose

Et mon ami de vous a droit d'être orgueilleux.»

Pierre à son tour reprit:

--«J'approuve le notaire

Qui sait dire à propos toute la vérité;

Mieux que lui je connais votre doux caractère,

Et j'admire avec lui votre rare beauté.»

--«De grâce, c'est assez! assez! répliqua-t-elle,

Je ne mérite pas tous ces beaux compliments;

Spirituels moqueurs, venez sous la tonnelle

Où nous retrouverons mes excellents parents.»

Ils furent accueillis d'une façon charmante

Par Benoit et sa femme. Et Pierre, ce soir-là,

Vint s'asseoir sans trembler auprès de son amante,

Qui portait à ravir la robe de gala.

Pourquoi tant de gaîté sur toutes ces figures?

Et pourquoi le notaire était-il chez Benoit?

C'est que, par un contrat, deux jeunes créatures,

Allaient en ce beau soir, s'unir devant la loi.

Pierre, depuis trois mois, sur l'océan du Tendre

Confiait son esquif au doux vent de l'espoir;

Car Rose quelquefois osait lui faire entendre

Ces cinq mots consolants:

«Ainsi j'aime à te voir!»

Or, un jour de juillet--il m'en souvient encore--

Pierre chez son amante arrivait tout rêveur.

«Je viens, avait-il dit, ô fille que j'adore,

T'offrir en ce moment et ma vie et mon coeur.

Je veux me marier: la raison me l'ordonne;

Et n'est-ce pas d'ailleurs le devoir d'un chrétien?

A tous les bons époux le Maître du ciel donne

Au foyer l'harmonie et le pain quotidien.

Ne me repousse pas, idole de ma vie,

Toi qui portes au front la suave candeur!

Au banquet de l'hymen le Seigneur nous convie:

O Rose, accepte donc avec moi cet honneur...»

Rose avait reparti:

«J'admire ta franchise

Et les fiers sentiments que tu viens d'exprimer;

Mais, sans voir mes parents auxquels je suis soumise

Je ne puis te répondre: ils pourraient me blâmer.»

Cette soumission et ce hardi langage

Jetèrent notre ami dans le ravissement.

«Tu parles bien, dit-il; je n'ai pas le courage

«De répliquer un mot à ton raisonnement.»

Pierre, le lendemain, rayonnant d'espérance

Et frais comme une fleur, arrivait chez Benoit.

Le bonhomme lui dit:

--«Écoutez ma sentence:

Vous voulez épouser ma fillette?... eh bien, soit!

Dans les premiers jours d'août, amenez M. Fabre,

Ce notaire galant que nous estimons tous;

Il manie encor mieux la plume que le sabre,

Quoiqu'il porte cette arme avec un soin jaloux.

Puis, le contrat passé, nous fixerons la date

De votre mariage. Au pied des saints autels,

Le prêtre célébrant (oh! ce dessein me flatte!)

Sera mon vieux cousin, Messire Désautels.

Nous ferons, n'est-ce pas? une noce tranquille,

Nos aïeux s'amusaient de cette façon-là;

N'allons pas imiter les «noceurs» de la ville,

Je n'ai jamais aimé leur bruit ni leur éclat.»

Pierre, tout ému, dit:

«Mon cher futur beau-père,

Votre sentence est douce, et j'en suis bien heureux.

Je suivrai vos conseils et saurai, je l'espère,

Éviter des «noceurs» les écarts dangereux.»

Maintenant le lecteur sait pourquoi le notaire

Chez le père Benoit accompagnait Francoeur,

L'habile homme de loi montra son savoir-faire

En dressant le contrat sans commettre une erreur.

Au moment solennel où l'épouse future

Prenait la plume d'or pour signer le contrat,

Le notaire, vers elle inclinant sa figure,

Mit un léger baiser sur son front incarnat.

«Vous êtes fin voleur, dit en souriant Rose;

Je ne vous donne point de petit baiser-là!

Quoi! reprit le notaire, il faudra, je suppose,

Pour être pardonné, vous remettre cela?

Comment, vous oseriez?... non, non, riposta-t-elle,

Je préfère excuser plutôt votre larcin;

Vous avez de l'esprit, oh! oui, plein la cervelle,

Mais je n'approuve pas votre hardi dessein!...»

--C'est bien, faisons l'accord, ma bonne demoiselle,

Et, comme la musique est l'accord le meilleur,

Veuillez donc chanter la romance nouvelle

Que vient de publier l'artiste Lavigueur.»

Quand l'acte fut signé, les chansons et le rire

Retentirent longtemps dans ce logis heureux;

Les futurs époux--illusoire délire--

Crurent que leur bonheur valait celui des cieux!...

Par un soleil brillant, un superbe carrosse,

Traîné par deux chevaux, arrêta chez Benoit.

Pierre, charmant à voir sous son habit de noce,

Sauta de la voiture, aussi fier que le roi!

Mais quand il aperçut Rose en toilette blanche

Et le front couronné des fleurs de l'oranger,

Il ne put retenir cette parole franche:

«Le Créateur en toi ne peut rien corriger!

Accepte ces bouquets, cadeau du jeune prêtre,

L'aimable et généreux curé de Charlesbourg;

Il doit, au saint autel, implorer le grand Maître

Pour qu'il daigne bénir notre sincère amour.»

--«Oui, j'accepte ces fleurs, merci du fond de l'âme!

Veuillez assurer l'abbé de mon profond respect;

Puisse de cette vertu la douce et sainte flamme

Produire sur nous deux son salutaire effet...»

Après s'être adressé les compliments d'usage,

Jacque Benoit, Jean Fabre[5] et les futurs époux

Prirent place, joyeux, dans le bel équipage

Pour se rendre à l'église et se mettre aux genoux

de l'abbé Désautels.

[Note 5: M. Jean Fabre, le notaire dont j'ai parlé plus haut, servait de père à Pierre Francoeur, qui avait perdu ses père et mère depuis plusieurs années.]

L'église de Sainte-Foye

Brillait de mille feux, de fleurs et d'ornement.

La foule était nombreuse; une céleste joie

Répandait sur les fronts de vifs rayonnements.

Car le peuple aimait Rose et savait bien que Pierre

Avait le coeur honnête et le bras vigoureux;

Et, de là, concluait qu'une belle carrière,

Après leur mariage, allait s'ouvrir pour eux.

Peindre l'émotion et la joie indicible

Qui firent tressaillir ce couple vertueux

Au moment d'être uni, n'est pas chose possible:

Ils avaient du bonheur plein l'âme et plein les yeux.

O jour de mariage

Incomparable page

Du livre des mortels;

Époque de la vie

Où se fait l'harmonie

Des coeurs près des autels.

Ineffable mystère:

Un ange de la terre

A l'homme vient s'unir;

Et ces deux créatures,

Aux riantes figures,

Ont foi dans l'avenir;

Car devant la Madone

Un apôtre leur donne

Sa bénédiction;

Et, selon sa promesse,

Le roi des cieux s'empresse

De sceller l'union.

Or, avec cette force,

(Primant celle du Corse

Le grand Napoléon)

Ces époux seront braves

Et riront des entraves

Que dresse le démon!

O divin mariage,

Toi le fidèle gage

Du bonheur des époux,

Puissent l'homme et la femme

Imprimer en leur âme

Ton souvenir si doux!

Quatre ans avaient passé depuis le mariage

De Rose et de Francoeur. Nos héros habitaient

Dans le faubourg Saint-Roch, sur le bord du rivage,

Une belle demeure où les amis fêtaient.

Ils ne désiraient rien, la sainte Providence

Leur ayant départi joie et prospérité;

Aussi conservaient-ils de la reconnaissance

Pour le Dieu qui soutient la pauvre humanité.

Deux jolis jumeaux blonds, un garçon, une fille

Étaient venus au monde un soir de février;

Et ces charmants amours--bijoux de la famille--

Égayaient de leurs cris cet aimable foyer.

Ils avaient vingt-deux mois, Pierre-Émile et Corinne.

(Ainsi les appelaient le père et la maman).

Vingt-deux mois! c'est l'âge où la lèvre purpurine

De ces êtres chéris bredouille gentiment!

Qu'il était beau de voir ces figures joyeuses,

Ces fronts où rayonnait la divine candeur,

Ces teints couleur de rose--images gracieuses--

Que n'avait pas ternis le vent de la douleur!

Chaque soir, à genoux près de leur bonne mère,

Par sa bouche inspirée ils parlaient au bon Dieu;

Et, semblable à l'encens, leur naïve prière.

Dans un nimbe brillant montait vers le ciel bleu!

Ils ignoraient que l'homme a des songes moroses,

Que ses yeux quelquefois sont rougis par les pleurs;

Ces anges ne voyaient que joie et rêves roses

Où l'homme trop souvent n'aperçoit que malheurs!...

..................................................

Lorsque Pierre sortait le soir de sa boutique,

Les membres fatigués par le rude labeur,

Les joyeux papillons du foyer domestique

Lui faisaient oublier et fatigue et douleur;

Volant à sa rencontre, ils ouvraient sa figure

De sonores baisers en riant aux éclats;

Il les faisait sauter, rouler sur la verdure

Et savourait longtemps leurs gracieux ébats!

Rose cherchait sans cesse, en femme aimable et bonne,

A prévenir les goûts du maître de son coeur;

Elle y réussissait, grâce à l'humble Madone,

Qu'elle implorait toujours avec grande ferveur,

De notre Canadienne elle était le vrai type:

Taille moyenne, oeil doux et teint plein de fraîcheur;

En morale, elle avait l'admirable principe

De garder à nos moeurs leur antique splendeur.

Son mari! ses enfants!... ah! qui pourrait redire

La tendresse et l'amour qu'elle éprouvait pour eux?

Seuls les anges du ciel sur leur divine lyre

Auraient pu retracer ces sentiments pieux!

Pierre et Rose étaient fiers de se sentir revivre

Dans les doux jumeaux blonds aux yeux intelligents;

Nous leur enseignerons la route qu'il faut suivre

Pour accomplir le bien, disaient ces bons parents.

Mais ce rêve enchanteur, ces projets fort louables

Ne devaient pas avoir leur accomplissement,

Car Dieu, dont les décrets sont tous impénétrables,

Allait anéantir leur rêve en un moment.

Le trois septembre au soir, par un beau clair de lune,

Pierre, la rame en main, refoulait le courant.

L'air était embaumé, mais le sournois Neptune

Agitait quelquefois les flots du Saint-Laurent.

Rose et les chérubins se tenaient près de Pierre,

Assis en cercle, au fond de l'embarcation,

Et contemplaient ravis, l'éclatante lumière

Que l'astre répandait sur la création.

--«Voyez-donc, chers parents, comme la lune est belle,

S'écria Pierre-Émile, en croquant un gâteau.»

Rose reprit:

--«Pourtant, ce n'est qu'une étincelle

Qui s'échappe la nuit du céleste Flambeau!

Mais si vous restez bons, pieux et charitables,

Si vous savez porter des malheurs le fardeau,

Un jour vous quitterez tous nos biens périssables

Pour aller contempler cet astre encor plus beau!»

Pierre, depuis longtemps observait le silence;

Un noir pressentiment faisait battre son coeur;

Il avait beau lutter, se faire violence,

Il restait au pouvoir de l'occulte oppresseur.

Aussi redoutait-il ces bourrasques fréquentes

Qui sont le cauchemar du courageux marin,

Car le vent soulevait des vagues écumantes,

L'air devenait plus lourd, et le ciel moins serein.

Tout à coup un éclair, un éclair grandiose,

Décrivit dans l'espace un long serpent de feu,

Et l'orage éclata. Les deux enfants et Rose,

Affolés de terreur, tremblaient en priant Dieu.

Pierre les rassurait en montrant le rivage

Qu'il s'efforçait d'atteindre avec son vieux canot;

Le vent le repoussait. Sous un épais nuage

La lampe de la nuit se déroba bientôt!

Les malheureux étaient plongés dans les ténèbres

Et ballottés ainsi qu'un fragile roseau.

Le tonnerre aux échos jeta des sons funèbres,

Et la vague lança les promeneurs à l'eau...

Mais Pierre, redoublant aussitôt de courage,

Saisit d'une main Rose et de l'autre un enfant;

Et, vif comme un poisson, il revint à la nage

Sur les flots tourmentés sans cesse par le vent.

Eh! que pourrait-il faire ainsi sans assistance,

N'ayant plus de canot ni la moindre clarté?

Mourir... hélas! oui, car une bonne distance

Le séparait encor de sa chère cité!...

Quoi! mourir à cet âge où la vie est si belle,

Où tout sous le soleil nous parle joie, amours...

Mourir! lorsqu'on possède une épouse modèle

Dont l'esprit, les vertus embellissent nos jours...

Ce lugubre penser hanta l'esprit de Pierre,

Mais il le repoussa de suite avec dédain;

Puis, bravant derechef du fleuve l'onde amère,

Il se mit à jouer du pied et de la main.

Le nageur quelquefois disparaissait dans l'onde,

Entraîné par sa femme et l'un de ses enfants;

N'importe, il n'aurait pas--pour les trésors du monde--

Voulu laisser périr ces deux êtres charmants!

Mais ses forces d'Hercule à la fin s'épuisèrent;

Le Saint-Laurent allait se referment sur eux,

Quand six robustes bras prestement les tirèrent

De ce gouffre, ou plutôt de ce tombeau honteux!

Les sauveurs étaient trois bateliers de Saint-Pierre,

En route pour Québec avec un lot de bois.

Ils avaient aperçu sur le fleuve en colère,

Cet homme que la vague enveloppait parfois.

Ils firent à la hâte un lit de fraîche paille,

Au fond de leur bateau, pour les trois malheureux.

Mais, ô fatalité! le sort, de sa tenaille,

Voulait broyer le coeur du père courageux.

Car, spectacle navrant! c'était deux corps livides,

Deux cadavres que Pierre avait ravis aux flots!

Ils étaient là, gisant sur les grabats humides,

Le visage éclairé par le feu des falots...

Pierre était atterré. Des larmes abondantes

Inondaient sa figure aux traits mâles et beaux;

Debout, pâle, muet, il ressemblait aux plantes

Qui vivent sans chaleur à l'ombre des tombeaux!

Il avait tout perdu dans l'espace d'une heure;

Son adorable femme et ses fiers rejetons;

Il ne lui restait plus que sa sombre demeure

Où les sanglots allaient remplacer les chansons!

Les bateliers, émus, regardaient en silence

L'éloquente douleur de notre infortuné,

Et suppliaient tout bas la sainte Providence

De consoler ce brave au chagrin destiné.

Mais Pierre, tout à coup, vaincu par la souffrance,

--Ce mal dont les humains doivent subir la loi--

Roula sur le carreau, privé de connaissance,

En s'écriant:

«Seigneur, ayez pitié de moi!»

Trois semaines après cette scène terrible,

Que la plume ne peut fidèlement tracer,

Pierre quittait le lit. Il était impossible,

Pour qui l'avait connu, de le voir sans pleurer,

Ce n'était plus cet homme à la forte encolure,

Au visage serein, aux bras si vigoureux!

Du vieillard il avait déjà l'allure,

La tristesse trônait sur son front anguleux.

Il ne ressentait plus de douleurs corporelles;

Son estomac pouvait recevoir tous les mets,

Mais l'âme, hélas! portait des blessures cruelles

Que les princes de l'art ne guérissent jamais...

C'est en vain qu'il cherchait souvent à se distraire

En lisant les journaux ou quelques bons romans;

L'inexorable sort semblait toujours se plaire

A lui rendre odieux ces doux amusements.

Alors il s'écriait, la voix pleine de larmes:

«Accordez-moi, mon Dieu, la résignation,

Ou faites-moi goûter las douceurs de vos charmes

En daignant m'appeler dans la sainte Sion!»

Enfin Dieu lui donna la force et le courage

De porter des revers le pénible fardeau.

A la forge bientôt il conduisait l'ouvrage

Pendant que trois gaillards manoeuvraient le marteau.

Un illustre défunt qui vit dans la mémoire

Des hommes d'aujourd'hui, le bon curé Charest,

Venait parfois le voir pour lui parler d'histoire

Et surtout des héros que Francoeur admirait.

Le malade écoutait les récits du vieux prêtre,

Récits qui l'enflammaient au suprême degré;

Au seul nom de la France, il sentait tout son être

Tressaillir. Ah! ce nom était pour lui sacré.

Aussi, c'est qu'il l'aimait ce beau pays de France,

--Soleil que les prussiens ne pourront obscurcir!--

C'est là que ses aïeux prirent jadis naissance,

Et c'est là qu'il aurait voulu vivre et mourir!

Or, depuis que la mort de sa faux redoutable

Avait moissonné Rose et ses deux chers enfants,

Il ne nourrissait plus qu'un désir admirable:

Combattre en Canadien contre les allemands!

Il lui fallait partir, car l'eau de notre fleuve

Rappelait à son âme un spectacle navrant:

Toujours il croyait voir--insupportable épreuve--

Les défunts entraînés par l'horrible courant...

Mais un autre motif plus grand que la souffrance

L'engageait à partir pour le sol étranger;

Il se disait souvent:

«Quand on aime la France,

On doit la secourir à l'heure du danger!»