LES CARMES.
Nous nous garderons bien de parler de cette prétention singulière qu'avoient les Carmes de faire remonter leur origine jusqu'aux prophètes Élie et Élisée, ni des discussions trop vives et peut-être un peu bizarres qui, vers la fin du dix-septième siècle, s'élevèrent à ce sujet entre ces religieux et les continuateurs de Bollandus. Si l'on peut alléguer que deux papes (Pie V et Grégoire XIII) permirent à cet ordre de prendre pour patrons ces deux grands personnages de la Bible, et approuvèrent un office destiné à célébrer leur fête, dans lequel Élie étoit reconnu pour fondateur et instituteur de l'ordre des Carmes, il faut avouer en même temps qu'un bref d'Innocent XII, donné en 1698, impose sagement un silence absolu sur l'institution primitive de cet ordre, et sur sa succession depuis Élie et Élisée jusqu'à nous. Tout ce que l'on sait de positif à ce sujet, c'est qu'au douzième siècle il y avoit en Syrie quelques solitaires qui s'étoient retirés sur le Mont-Carmel, où ils vivoient sans aucune règle particulière[247]. Ils en reçurent une, vers le commencement du siècle suivant, du B. Albert, patriarche de Jérusalem[248], et cette règle, approuvée, en 1224, par Honorius III, fut depuis mitigée et confirmée par plusieurs souverains pontifes.
Saint Louis, comme nous l'avons déjà dit, amena en France, à son retour de la Terre-Sainte, quelques religieux du Mont-Carmel. Ils y arrivèrent avec lui en 1254, et dès 1259 on les voit établis dans l'emplacement qu'ils cédèrent depuis aux Célestins[249]. Il est probable que, n'étant alors qu'au nombre de six, ils n'eurent dans le principe qu'une petite chapelle particulière; mais un acte de ce temps-là semble prouver que la dévotion des fidèles, qui accouroient de tous côtés dans la demeure de ces nouveaux cénobites, les mit bientôt dans la nécessité de s'agrandir.
Cependant ils ne tardèrent pas à se dégoûter d'une habitation que les fréquents débordements de la rivière rendoient extrêmement incommode. Pendant une grande partie de l'année ils ne pouvoient sortir de chez eux qu'en bateau, et se trouvoient d'ailleurs dans un éloignement de l'Université, qui doubloit encore pour eux ces incommodités. Dans une situation aussi désagréable, les Carmes s'adressèrent à Philippe-le-Bel, et ne l'implorèrent point en vain. Ce prince, par ses lettres du mois d'avril 1309, leur donna une maison, située rue de la Montagne-Sainte-Geneviève[250]; ils obtinrent, en 1310, du pape Clément V, la permission d'y bâtir un nouveau couvent; et comme cette maison n'étoit pas encore assez spacieuse pour contenir tous ces religieux, dont le nombre s'étoit considérablement augmenté, Philippe-le-Long leur donna, en 1317, une autre maison voisine de la première, laquelle avoit issue dans la grande rue Sainte-Geneviève et dans celle de Saint-Hilaire, aujourd'hui rue des Carmes. Au moyen de ces donations, ils se trouvèrent en état de faire construire une chapelle et des bâtiments plus vastes et plus commodes que ceux qu'ils vouloient abandonner. Quant à leur ancienne demeure, ils obtinrent, en 1318, du pape Jean XXII, la permission de la vendre; et l'on sait qu'elle fut acquise par Jacques Marcel, qui la donna ensuite aux Célestins.
Toutefois la chapelle qu'ils venoient d'élever, et qu'ils dédièrent sous l'invocation de Notre-Dame-du-Mont-Carmel, se trouva bientôt trop petite pour contenir l'affluence toujours croissante des fidèles qui s'y rendoient de tous les côtés. Ils firent alors commencer, à côté de cette chapelle, l'église que l'on voyoit encore dans les derniers temps. Les libéralités de Jeanne d'Évreux, troisième femme et alors veuve de Charles-le-Bel[251], leur fournirent les moyens d'en achever promptement la construction; et elle fut dédiée, le 16 mars 1353, sous l'invocation de la sainte Vierge, par le cardinal Gui de Boulogne, en présence de cette reine et de ses nièces les reines de France et de Navarre.
Ils achetèrent ensuite, en concurrence avec les administrateurs du collége de Laon, une partie de l'ancien collége de Dace, qu'ils enclavèrent dans leur couvent. Leurs bâtiments s'accrurent encore depuis de diverses acquisitions qu'ils firent dans le voisinage, principalement de celle d'un certain nombre de maisons de la rue de la Montagne-Sainte-Geneviève, qu'ils ont fait reconstruire.
L'église de ce monastère étoit vaste, mais d'une construction irrégulière, puisqu'elle se composoit de l'ancienne chapelle et de la nouvelle église, dédiée en 1353. La dévotion au scapulaire y attiroit un grand concours de peuple le second samedi de chaque mois, afin de gagner les indulgences qui y étoient attachées.
CURIOSITÉS DE L'ÉGLISE DES CARMES.
SCULPTURES.
Sur le maître-autel, décoré de beaux marbres, que Louis XIV avoit donnés à ces religieux, mais dont la composition étoit d'un très-mauvais goût, on voyoit un groupe composé de quatre figures, et représentant la Transfiguration. Le tabernacle étoit formé d'un globe autour duquel rampoit un serpent, et que surmontoit un Christ attaché à la croix, le tout en bronze doré.
SÉPULTURES.
Dans cette église et dans le cloître avoient été inhumés:
Oronce Finé, savant mathématicien, professeur au collége de Me Gervais, mort en 1555.
Gilles Corrozet, libraire de Paris, et auteur d'une description de cette ville, qui passe pour la première qu'on en ait faite. Son épitaphe apprenoit qu'il étoit mort en 1568.
Félix Buy, religieux de cette maison, et célèbre théologien, mort en 1687.
Louis Boulenois, avocat au parlement de Paris, auteur de plusieurs ouvrages de jurisprudence, mort en 1762. Ses cendres et celles de son épouse avoient été recueillies dans un riche mausolée que leur avoient élevé leurs enfants. Ce monument, exécuté par un sculpteur nommé Poncet, se composoit d'un sarcophage porté sur un piédestal, et surmonté d'une urne de porphyre. On voyoit auprès la Justice éplorée, et les médaillons des deux époux étoient attachés à une pyramide qui couronnoit toute cette composition[252].
La famille des Chauvelin avoit aussi sa sépulture dans cette église.
Le cloître étoit fort grand, et environné d'arcades gothiques. Des peintures exécutées sur ses murailles, et qui étoient au nombre des plus anciennes de ce genre qu'il y eût à Paris, représentoient les vies des prophètes Élie et Élisée. On y lisoit aussi l'histoire de l'ordre, écrite en vieilles rimes françoises. Les curieux avoient soin de se faire montrer une chaire de pierre pratiquée dans le mur, qui avoit servi anciennement aux professeurs de théologie de cet ordre, et dans laquelle on prétend qu'Albert-le-Grand, saint Bonaventure et saint Thomas ont donné des leçons publiques.
La bibliothèque étoit composée d'environ douze mille volumes[253].