PARIS SOUS LOUIS XIII ET SOUS LA MINORITÉ DE LOUIS XIV.

Il faut suivre avec attention le règne de Louis XIII: il n'a pas été, selon nous, moins étrangement jugé par ses nombreux historiens que les règnes qui l'ont précédé. La révolution, qui nous a appris à nous tenir en garde contre leurs censures passionnées, nous apprendra de même à nous méfier de leurs admirations niaises et de leurs jugements superficiels. Comment en seroit-il autrement? Nous voyons de nos yeux des catastrophes qu'ils n'avoient pas su prévoir, qu'il ne leur appartenoit pas même de pouvoir imaginer. Il nous est donné de saisir dans leur ensemble des faits qu'ils isoloient sans cesse les uns des autres, qu'il leur arrivoit souvent de considérer comme de grands et heureux résultats des vues purement humaines selon lesquelles la société chrétienne étoit depuis si long-temps gouvernée; tandis que, les considérant selon l'ordre de la Providence et dans les justes rapports où ils sont placés, nous y découvrons à la fois et les effets nécessaires de ces fausses doctrines que nous avons tant de fois signalées, et les causes non moins fatales d'événements réservés aux âges suivants, et dont nous étions destinés à subir les dernières conséquences.

(1610.) Une partie de la grande chambre du parlement étoit assemblée dans une des salles du couvent des Grands-Augustins, située dans cette partie méridionale de Paris que nous décrivons maintenant[1]; et le président de Blanc-Mesnil y tenoit l'audience du soir, lorsque le bruit s'y répandit que Henri IV venoit d'être assassiné. Pendant ce temps, les conseillers les plus intimes de la reine délibéroient déjà avec elle sur les moyens de lui assurer la régence. Le moment étoit favorable et même décisif, car le prince de Condé et le duc de Soissons, les deux princes du sang qui avoient le plus de puissance et de crédit, étoient alors absents de la cour. Aussi sut-elle en profiter; et le parlement étoit encore dans le premier trouble où l'avoit jeté cette fatale nouvelle, lorsque le duc d'Épernon, celui de tous ces conseillers de Marie de Médicis qui, dans cette circonstance, montra le plus de présence d'esprit et de résolution, y entra tout à coup, et demanda avec hauteur, même d'un ton presque menaçant[2], que cette princesse fût déclarée régente, séance tenante et sans délibérer. Elle le fut en effet à l'instant même. Le lendemain, le roi vint tenir son lit de justice où la régence fut confirmée; et aussitôt commencèrent les troubles de cette orageuse minorité.

On forma un conseil de régence; et d'abord la plupart des grands seigneurs et des officiers de la couronne prétendirent y avoir entrée. Tandis que les ministres de la reine étoient occupés à satisfaire ou à repousser ces prétentions, le comte de Soissons arriva à Paris, se plaignant hautement qu'une affaire d'une aussi grande importance que la régence du royaume eût été terminée sans sa participation, et soutenant qu'un arrêt du parlement ne suffisoit point pour la conférer; qu'elle ne pouvoit l'être que par le testament des rois, ou par une déclaration faite de leur vivant, ou par l'assemblée des états-généraux. Il fallut apaiser ce prince hardi et entreprenant: les ministres y parvinrent en lui donnant une pension de cinquante mille écus et le gouvernement de la Normandie.

Il fallut aussi calmer les alarmes des huguenots, qui n'avoient point dans les conseillers de la régente la confiance qu'avoit fini par leur inspirer le feu roi, et qui surtout étoient loin de les craindre autant qu'ils l'avoient craint. On se hâta donc de publier une déclaration qui confirmoit l'édit de Nantes dans toutes ses dispositions. L'arrivée du duc de Bouillon dans la capitale avoit suivi de près celle du comte de Soissons: son crédit étoit grand dans le parti religionnaire dont il étoit considéré comme un des chefs principaux; sa souveraineté de Sedan, ses alliances et ses intelligences avec un grand nombre de princes étrangers, l'activité de son esprit et son habileté, en faisoient un personnage considérable et capable de se faire redouter. Il étoit arrivé assez tôt pour assister au conseil dans lequel fut agitée la grande question de savoir si l'on suivroit la politique du feu roi, qui n'avoit rassemblé deux armées en Champagne et en Dauphiné, que pour soutenir les entreprises des princes protestants contre la maison d'Autriche et les projets de conquête du duc de Savoie sur le Milanois; ou si, abandonnant un tel système, on conclueroit avec l'Espagne une alliance solide, si nécessaire au repos de la chrétienté. Cet avis prévalut et fit voir qu'il y avoit de bons esprits dans cette assemblée[3]. L'armée du Dauphiné fut dissoute; on conserva celle de Champagne; et le duc de Bouillon, à qui l'on avoit promis, trop légèrement sans doute, le commandement de cette armée[4], ne vit point sans un dépit profond ses espérances trompées, et la préférence que l'on donna, dans cette circonstance, au maréchal de la Châtre.

Mais ce qui inquiéta la régente plus vivement que tout le reste, ce fut le retour du prince de Condé de l'exil volontaire où il s'étoit condamné sous le feu roi[5]. Elle craignoit qu'il ne fût rentré en France pour lui disputer la régence et s'emparer du gouvernement. Ses craintes et celles de ses ministres furent telles à cet égard, qu'à l'occasion de ce retour, l'ordre fut donné d'armer les bourgeois de Paris, et que l'on créa pour les commander de nouveaux officiers qui prêtèrent serment de fidélité à la reine[6]. De son côté, le prince n'étoit pas sans méfiance et sans alarmes: il ne voulut entrer à Paris que bien accompagné; sur l'invitation secrète qu'il leur en fit faire, un grand nombre de seigneurs et de gentilshommes allèrent au-devant de lui et lui formèrent un cortége imposant, qui l'accompagna jusqu'au Louvre, où il se rendit au moment même de son arrivée. Telles étoient les dispositions des esprits, signes précurseurs et manifestes des discordes qui alloient bientôt éclater.

Dès ces premiers moments de la régence, on commença à s'apercevoir de l'empire absolu qu'exerçoient sur l'esprit de la reine Concini et sa femme Éléonore Galigaï. Leur faveur sembloit croître de jour en jour; rien ne s'obtenoit que par eux, rien ne se faisoit que par leur avis. Tout plioit devant ces deux étrangers, et les princes du sang étoient réduits eux-mêmes à rechercher leur amitié. Des querelles de cour, des jalousies, des méfiances nouvelles furent les premiers résultats de cette affection aveugle et impolitique de Marie de Médicis; et nous en verrons bientôt de plus tristes effets.

(1611) Cette année fut remarquable par la disgrâce du duc de Sully, depuis long-temps odieux à la cour, disgrâce que quelques-uns de son parti, et même des plus considérables, avouèrent qu'il avoit bien méritée[7]. Le plus grand nombre des protestants n'en jugea pas ainsi. Ces sectaires qui savoient si bien mettre à profit ou les malheurs de l'état ou la foiblesse de ceux qui le gouvernoient, ne pouvoient laisser échapper l'heureuse occasion que leur offroit une minorité pour recommencer leurs insolences et leurs mutineries. Cette même année étoit justement celle où il leur étoit permis de se réunir en assemblée générale afin de procéder à l'élection de deux députés qui résidoient constamment pour eux auprès de la cour, et qu'ils renouveloient tous les trois ans; elle se tint, comme à l'ordinaire, à Saumur, et indépendamment des délégués de chaque église, qui devoient légalement la former, on y vit arriver les ducs de La Trimouille, de Bouillon, de Sully, de Rohan, MM. de Soubise, de La Force, de Châtillon, et un grand nombre d'autres seigneurs des plus considérables du parti. L'alarme se répandit bientôt à la cour, lorsqu'on les vit, oubliant qu'ils n'étoient assemblés que pour procéder à la nomination de leurs députés, proposer de nouvelles formules de serment, répondre aux déclarations de la régente par des cahiers de plaintes, et refuser de nommer ces députés jusqu'à ce que l'on eût fait droit à leurs réclamations, dans lesquelles les intérêts du duc de Sully ne furent point oubliés. La France entière partageoit les alarmes de la cour, et craignoit de se voir replonger dans les horreurs de ces guerres civiles si peu éloignées d'elle, et dont les traces sanglantes n'étoient point encore effacées; et en effet, si l'on en eût cru les plus violents, le parti entier eût, à l'instant même, repris les armes et commencé les hostilités. Mais plusieurs autres, qui exerçoient aussi une grande influence, étoient plus modérés; quelques-uns même entretenoient des intelligences avec la cour, entre autres le duc de Bouillon; et ce fut particulièrement à ses efforts et à son habileté que l'on dut d'arrêter, au moyen de quelques concessions nouvelles, leurs pernicieux desseins. Son zèle toutefois étoit loin d'être désintéressé: la récompense qu'il en reçut ne lui paroissant pas suffisante[8], il se repentit bientôt de ce qu'il avoit fait; et c'est alors qu'on le vit, se tournant du côté du prince de Condé, s'insinuer, par mille artifices, jusque dans sa confiance la plus intime, et employer tout ce qu'il avoit de ressources dans l'esprit pour aigrir ses mécontentements.

(1612) Ils commencèrent à se manifester à l'occasion du mariage de Louis XIII avec une infante d'Espagne: le contrat en fut signé le 22 août de cette année. Ce mariage, vivement désiré par le pape, et dont les effets naturels devoient être de changer toute la politique de la chrétienté, ne pouvoit être vu d'un bon œil par le parti protestant; et du reste, les esprits étoient, dès lors, tellement faussés sur tout ce qui touchoit aux véritables rapports des sociétés que le christianisme avoit réunies sous une loi commune, que plusieurs, même parmi les catholiques, blâmoient aussi ce mariage comme ne devant amener d'autre résultat que de fortifier en Allemagne la puissance de la maison d'Autriche, et d'ôter à la France la confiance et l'appui des princes protestants. Le prince de Condé et le comte de Soissons adoptèrent ces idées: ce n'étoit qu'avec une extrême répugnance qu'ils avoient donné leur consentement à ce mariage; la faveur de Concini, qui n'avoit plus de bornes, aigrissoit encore leur mécontentement; elle continuoit à remplir la cour de cabales et de divisions; et le duc de Bouillon, attentif à profiter de toutes les fautes de la régente, ne cessoit de répéter au prince de Condé qu'elle perdoit l'état, et qu'il lui appartenoit, comme premier prince du sang, de porter remède à un aussi grand mal; il lui montroit tous ces mécontents qu'avoit faits l'aveugle prévention de Marie de Médicis pour ce qu'il appeloit un faquin de Florentin, prêts à se réunir à lui dans une si noble et si juste cause, lui offrant en même temps le secours et l'appui du parti protestant, c'est-à-dire une armée de cent mille hommes et les places fortes de France les mieux pourvues de munitions et d'artillerie. Tout cela produisit enfin l'effet qu'il en attendoit. (1614) Cette intrigue, conduite habilement et avec un tel mystère que la reine et ses ministres n'en saisirent pas le moindre fil et n'en eurent pas même le soupçon, éclata tout à coup par la retraite des deux princes, que suivirent bientôt les ducs de Nevers, de Longueville, de Mayenne, de La Trimouille, de Luxembourg, de Rohan, et un grand nombre d'autres seigneurs. Le duc de Bouillon partit le dernier; le duc de Vendôme, arrêté au moment où il se disposoit à sortir de Paris, trouva bientôt le moyen de s'échapper; et tandis que les autres confédérés se rassembloient dans la ville de Mézières, il courut en Bretagne dans le dessein de faire soulever cette province dont il étoit gouverneur.

Dans la situation critique où cette fuite des princes mettoit la régente, le duc d'Épernon donna le conseil vigoureux de faire prendre, à l'instant même, les armes à la maison du roi; de mettre le jeune monarque à la tête de cette petite armée, et de poursuivre les princes et seigneurs fugitifs avant qu'ils eussent eu le temps de rassembler des troupes et d'organiser leur parti. De l'aveu même du prince de Condé, ils étoient perdus si ce conseil eût été suivi; mais on préféra négocier lorsqu'il falloit combattre. Aux manifestes du prince de Condé, la reine répondit par des apologies; et sans que l'on eût tiré l'épée de part et d'autre, cette première guerre fut terminée par le traité de Sainte-Ménéhould, dans laquelle on accorda aux mécontents à peu près tout ce qu'ils demandoient, ce qui ne produisit de leur part et ne devoit en effet produire qu'une feinte soumission. Il fallut même que le jeune roi fût mené en Bretagne pour forcer le duc de Vendôme à mettre bas les armes; et il ne fût point rentré dans le devoir, si une partie de la province n'eût refusé de se faire complice de sa rébellion.

Quant aux protestants, ils se conduisirent, en cette circonstance, et ceci est très-remarquable, comme s'ils eussent été réellement une puissance indépendante, qui auroit eu des intérêts propres et entièrement étrangers à ceux de l'état. Après avoir promis aux princes d'être leurs auxiliaires contre la régente, ils avoient fait savoir à celle-ci que, si elle vouloit les satisfaire, ils l'aideroient à réduire les mécontents; puis, voyant que les deux partis vouloient la paix, ils s'étoient retournés du côté de ceux-ci pour rallumer la guerre. Renfermé dans la ville de Saint-Jean-d'Angeli dont, deux ans auparavant, il avoit eu l'audace de s'emparer sans que la cour eût osé lui demander raison d'un tel attentat, le duc de Rohan, protestant de bonne foi et l'un des chefs les plus ardents de ce parti, dirigeoit toutes ces manœuvres, et étendant ses vues dans l'avenir, espéroit, à la faveur de ces discordes intestines, lui faire regagner tout ce qu'il avoit perdu.

Jusqu'à cette époque, la ville de Paris n'avoit pris aucune part à ces divisions: elle étoit demeurée soumise à l'autorité de la régente; et le parlement, que les princes avoient tenté d'entraîner dans leur rébellion, n'avoit pas même voulu ouvrir les missives qu'ils lui avoient adressées. La majorité du roi, déclarée dans un lit de justice tenu le 20 octobre de cette année, sembloit devoir accroître encore cette confiance du peuple et de ses magistrats dans une administration qu'avoit confirmée, au milieu de cette grande solennité, la volonté suprême du monarque. Les états-généraux, dont la convocation étoit un des principaux articles du traité de Sainte-Ménéhould, indiqués d'abord à Sens, transférés ensuite à Paris, ne produisirent rien qui mérite d'être remarqué. Les princes essayèrent vainement de s'y rendre maîtres des délibérations: ils n'y purent obtenir aucun crédit, et le temps s'y passa en vaines altercations qui tournèrent au profit de l'autorité.

(1615) Ce fut pendant ces états, les derniers que l'on ait tenus en France, que commencèrent à paroître deux hommes destinés à jouer avant peu et successivement le premier rôle dans le gouvernement, le sieur Charles d'Albert de Luynes, qui entroit alors dans la faveur du roi et à qui fut donné le gouvernement d'Amboise, dont un des articles du traité de pacification obligeoit le prince de Condé à se démettre; et Armand-Jean Du Plessis de Richelieu, évêque de Luçon, qui, dans la présentation des cahiers, harangua le roi au nom du clergé[9].

Déçus des espérances qu'ils avoient fondées sur cette assemblée des états-généraux, les princes recherchèrent l'appui du parlement et l'excitèrent à demander des réformes dans l'administration. Cette compagnie qui les avoit repoussés lorsqu'ils étoient en révolte ouverte, les accueillit dès qu'ils lui offrirent les apparences d'une résistance légale à l'autorité, résistance dans laquelle elle se voyoit appelée à paroître au premier rang, et qui alloit confirmer ses anciennes prétentions à s'immiscer dans les affaires publiques.

S'étant donc assemblé le 28 mars, le parlement prit un arrêté par lequel les princes, ducs, pairs et officiers de la couronne ayant séance en la cour, étoient invités de s'y rendre pour donner leur avis sur les propositions qu'il avoit résolu de faire «pour le service du roi, le soulagement de ses sujets et le bien de l'état.»

On n'a pas besoin de dire que la reine, jalouse comme elle l'étoit de son autorité, se trouva offensée au dernier point de cet arrêt. On défendit aux princes de se rendre aux assemblées du parlement; la démarche de cette compagnie fut déclarée attentatoire à l'autorité royale; et les gens du roi, mandés le lendemain au Louvre, reçurent l'ordre d'y apporter son arrêt et le registre de ses délibérations.

En donnant son registre, le parlement fit porter au roi quelques paroles de soumission, protestant qu'il n'avoit prétendu ordonner la convocation dont on se plaignoit que sous le bon plaisir de sa majesté. Cependant, comme il ne cessa point de demander une réponse à ce sujet, et que cette demande devint même l'objet d'un nouvel arrêté rendu solennellement le 9 avril suivant, l'ordre lui fut intimé d'envoyer des députés au Louvre. Ces députés y furent très-mal reçus. Le jeune prince, endoctriné par sa mère, débuta avec eux par des paroles pleines d'aigreur. Le chancelier de Silleri, parlant ensuite au nom du roi, leur défendit expressément de se mêler du gouvernement de l'état, et surtout de faire désormais la moindre démarche pour l'exécution de leur arrêt. Les députés répondirent par des protestations d'une entière obéissance; et le lendemain, les chambres assemblées n'en arrêtèrent pas moins qu'il seroit fait des remontrances au roi sur les désordres de l'état. Ni les efforts ni les menaces de la reine ne purent empêcher l'effet du nouvel arrêt. Leurs remontrances, dressées par des commissaires, examinées dans plusieurs séances tenues exprès par les chambres assemblées, furent lues le 26 mai dans une audience que le parlement demanda au roi. Dans ces remontrances, où cette compagnie établissoit d'abord le droit qu'elle avoit de prendre connoissance des affaires de l'état, elle attaquoit indirectement l'alliance et le double mariage conclu avec l'Espagne, et d'une manière plus marquée, la faveur extraordinaire dont jouissoit un étranger, le maréchal d'Ancre[10], au préjudice des propres sujets du roi, demandoit une meilleure administration des finances, proposoit quelques dispositions favorables aux princes, et du reste répétoit une partie des remontrances contenues dans les cahiers du tiers-état, lors de la dernière assemblée des états-généraux. Toutes ces choses furent écoutées avec beaucoup d'impatience de la part de la reine; et lorsque la lecture en fut achevée, sa colère éclata sans mesure. La députation fut renvoyée avec de grandes menaces; le lendemain 27 mai, un arrêt du conseil, rendu contre les remontrances du parlement, ordonna qu'elles seroient biffées de ses registres, en même temps que son arrêté du 28 mars; et des lettres-patentes lui furent expédiées pour qu'il eût à enregistrer à l'instant même cet arrêt.

Cependant cette affaire, qui occupoit alors tous les esprits et qui sembloit devoir être poussée aux dernières extrémités, n'eut point les suites fâcheuses qu'on auroit pu en attendre. Le parlement, voyant la cour irritée à ce point, s'humilia sous l'autorité royale, ainsi que c'étoit son usage quand il sentoit qu'il n'étoit pas le plus fort, satisfait d'ailleurs d'avoir ainsi empêché de tomber en désuétude ses anciennes prétentions à s'immiscer dans le gouvernement de l'état, et retira ses remontrances. De son côté, la cour, sachant l'affection que les peuples portoient à cette compagnie, ne parla plus ni de l'enregistrement ni de l'exécution de son arrêté; mais, dès ce moment, l'opinion publique, sur laquelle le parlement exerçoit une grande influence, fut ébranlée; et la haine qu'inspiroit aux grands l'extrême faveur du maréchal d'Ancre, se communiqua à toutes les classes de la société, qui commencèrent à le considérer comme le seul auteur de toutes les divisions de la cour, et de tous les maux dont la France étoit affligée.

Un démêlé très-vif qu'il eût avec le duc de Longueville[11], dans lequel celui-ci succomba, accrut encore cette haine générale dont il étoit l'objet. Alors les princes, indignés de cet outrage, s'éloignent une seconde fois de la cour, publient un manifeste sanglant, particulièrement dirigé contre le favori, font traîner en longueur les négociations que l'on a la foiblesse d'entamer avec eux, afin de se donner le temps de rassembler des troupes, passent la Loire à la tête d'une armée, font un traité avec les protestants, dont les alarmes croissoient à mesure que l'époque du mariage du roi devenoit plus prochaine; et la guerre civile semble prête à renaître. Du côté de la cour, deux armées sont formées: l'une commandée par le maréchal de Bois-Dauphin, et destinée à poursuivre celle des princes; l'autre sous les ordres du duc de Guise, et couvrant la marche du roi, qui traversa ainsi son royaume en bataille rangée pour aller à Bordeaux recevoir et épouser l'infante d'Espagne. Le duc de Rohan, à la tête d'un corps de protestants armés, osa s'avancer jusqu'à Tonneins, et, dans une conférence qu'il eut avec des députés du roi, qui lui demandoient raison de sa conduite, s'emporta en plaintes et en reproches dans lesquels l'esprit de son parti se montroit tout entier[12]. Le conseil de la régente sembla en cette circonstance recouvrer quelque vigueur: il fut décidé que le duc de Rohan seroit déclaré ennemi de l'état; on ôta à M. de La Force, qui s'étoit joint à lui, le gouvernement du Béarn; les protestants reçurent l'ordre de mettre bas les armes, sous peine d'être poursuivis comme rebelles et criminels de lèse-majesté; enfin les deux armées royales furent réunies en une seule sous les ordres du duc de Guise, pour aller à la rencontre de celle des princes, qui étoit déjà entrée dans le Poitou, et l'accabler ainsi sous des forces supérieures.

(1616) Toutefois, au milieu de ces démonstrations guerrières qui sembloient devoir annoncer des résultats décisifs, on négocioit toujours; et la cour, toujours foible, étoit encore disposée à acheter la paix. Des conférences ne tardèrent donc point à s'établir pour parvenir à cette paix si vivement désirée; et elles le furent dans la ville de Loudun. Les confédérés s'y rendirent, chacun avec des intentions différentes, et uniquement occupé de ses intérêts particuliers. Les princes et la plupart des mécontents catholiques vouloient sincèrement la fin des troubles, et n'y mettoient d'autre prix qu'un changement dans l'administration qui leur permît d'y prendre part: là se bornoit leur ambition. Les chefs protestants avoient des vues plus profondes: la paix ne leur convenoit point; ou du moins s'ils consentoient à la faire, ce n'étoit qu'à des conditions qu'on ne pouvoit leur accorder sans affoiblir l'autorité royale et en avilir la majesté. Ne pouvant obtenir ces conditions insolentes, il n'étoit point d'efforts qu'ils ne fissent auprès du prince de Condé et de séductions qu'ils n'employassent pour le déterminer à rejeter les propositions de la cour; mais celui-ci étoit las de la guerre civile, et ce n'étoit point au profit des protestants qu'il avoit prétendu la faire. Il signa donc un traité de paix qui lui assura ce qu'il désiroit depuis long-temps, la place de président du conseil; et les chefs protestants se virent ainsi dans la nécessité de le signer après lui, bien qu'ils n'y trouvassent ni les avantages ni les sûretés qu'ils prétendoient obtenir. Or, à moins de leur accorder l'indépendance absolue, il étoit impossible de jamais les satisfaire.

Le roi prit la route de Paris immédiatement après la signature du traité, et s'arrêta un moment à Blois, où il se fit dans le ministère quelques changements attribués à l'influence du maréchal d'Ancre, qui ne vouloit dans le conseil que des hommes qui lui fussent entièrement dévoués[13]. Cependant les princes, retirés dans leurs terres ou dans leurs gouvernements, ne sembloient pas fort empressés de reparoître à la cour, comme s'ils eussent conçu quelques inquiétudes sur l'exécution du traité. Enfin le duc de Longueville consentit à s'y rendre sur les invitations pressantes de la reine; mais ce fut pour y recommencer ses cabales contre elle et contre ses ministres, et avec une telle violence, que cette princesse ne vit d'autre parti à prendre que de tâcher de lui opposer le prince de Condé, qu'elle engagea plus vivement encore à y revenir. Ce fut l'évêque de Luçon qui fut chargé de cette négociation. Le prince y revint en effet, mais pour cabaler aussi de son côté; et l'on put bientôt reconnoître que le traité de Loudun loin d'apaiser les ressentiments les avoit accrus. De même que les protestants n'étoient point satisfaits et ne pouvoient l'être, parce qu'ils prétendoient à l'égalité avec les catholiques; de même rien ne pouvoit contenter les princes, s'ils ne devenoient entièrement maîtres des affaires; et ils se montrèrent bientôt, à l'occasion de cette faveur extrême dont continuoit de jouir le maréchal d'Ancre, plus susceptibles et plus jaloux qu'ils n'avoient encore été. Ils ne manquoient aucune occasion de lui faire quelque affront, et cherchoient par toutes sortes de moyens à accroître la haine populaire dont il étoit déjà l'objet. L'autorité de la régente étoit attaquée de toutes parts; et les appuis les plus fermes de son parti l'abandonnoient peu à peu pour se ranger du côté des mécontents. Ceux-ci tenoient des assemblées nocturnes[14] dans lesquelles ils méditoient une révolution entière dans le gouvernement de l'état; et le maréchal, instruit qu'on y avoit délibéré de le faire assassiner, en fut alarmé au point de s'enfuir en quelque sorte de Paris. Mais en s'éloignant de cette ville il conseilla à Marie de Médicis de faire arrêter le prince de Condé que les factieux désignoient ouvertement pour la remplacer dans la régence, et d'attaquer ainsi le mal dans sa source. La reine vit en effet qu'elle n'avoit pas un moment à perdre, et fit un effort sur elle-même pour prendre ce parti vigoureux. Le prince, que la retraite du maréchal avoit rendu tout puissant et auprès de qui se pressoit déjà la foule des courtisans, fut arrêté dans le Louvre même, où l'on avoit su adroitement l'attirer; mais on manqua les ducs de Vendôme, de Mayenne, de Bouillon, et leurs principaux partisans. Presque tous s'échappèrent de Paris avec la plus grande facilité; et telle étoit l'anarchie qui régnoit alors dans le gouvernement, que plusieurs d'entre eux, s'étant rassemblés à la porte Saint-Martin, y tinrent une espèce de conseil, dont le résultat fut de rentrer dans la ville pour essayer d'y exciter un soulèvement en leur faveur; mais le peuple n'y paroissant point disposé, ils se virent enfin forcés de se retirer au nombre d'environ trois cents cavaliers, qui allèrent se cantonner dans la ville de Soissons.

Toutefois la haine des Parisiens pour le favori de la régente, et par conséquent pour l'administration actuelle, s'étoit si souvent manifestée, et par des signes si peu équivoques, que la princesse, mère du prince de Condé, dès qu'elle eut appris le malheur arrivé à son fils, crut pouvoir seule et malgré le départ des chefs du parti, exciter une sédition; elle monta sur-le-champ en carrosse et parcourut toutes les rues de Paris, accompagnée d'un groupe de gentilshommes à cheval qui crioient: «Aux armes, messieurs de Paris, le maréchal d'Ancre a fait tuer monsieur le prince de Condé, premier prince du sang; aux armes, bons François, aux armes.» Elle alla ainsi jusqu'au pont Notre-Dame, sans que sa présence ni les cris de ses gentilshommes produisissent aucun effet. Les marchands fermèrent leurs boutiques, mais le peuple demeura tranquille; on aperçut seulement une femme qui essayoit de commencer une barricade auprès de Sainte-Croix-de-la-Cité. Un cordonnier, nommé Picard, entièrement dévoué aux princes, et ennemi déclaré de Concini, tenta aussi d'ameuter la populace, sur laquelle il avoit beaucoup de crédit, et malgré tous ses efforts ne parvint à réunir qu'une petite troupe mal armée, qui se dissipa d'elle-même en un instant. Cependant quelques domestiques du prince, envoyés à dessein dans les environs de la maison du maréchal, parvinrent à y former un rassemblement, échauffèrent la multitude, et la poussèrent à en briser les portes et à la piller. Le guet qui se présenta pour arrêter le désordre fut repoussé; et le pillage, interrompu seulement par la nuit, fut recommencé le lendemain, jusqu'à ce que la maison eût été entièrement dévastée.

Ce fut alors que l'évêque de Luçon entra au conseil: le maréchal d'Ancre, que le mauvais succès de cette confédération avoit rendu plus puissant que jamais, mécontent de quelques ministres[15] dont l'avis n'étoit pas que les princes fussent éloignés des affaires et qu'on les traitât avec cette rigueur, avoit obtenu de la régente qu'ils fussent renvoyés pour être remplacés par ses propres créatures; et Richelieu étoit du nombre de ceux qui lui avoient montré le plus de dévouement. Celui-ci fit voir d'abord ce qu'il étoit; et attribuant avec raison à la foiblesse et à l'indécision du gouvernement, et les troubles précédents et ceux qu'avoit fait naître cette nouvelle rébellion, il conseilla de montrer plus de vigueur et d'employer pour l'étouffer tout ce que la puissance royale avoit de force et de majesté. Son conseil fut suivi: on commença par des exemples de sévérité dans Paris même, où il se fit plusieurs exécutions de ceux qui cherchoient à y enrôler des soldats pour le parti des princes. (1617) Trois armées furent mises en campagne: l'une étoit sous les ordres du duc de Guise, qui venoit de faire sa paix, et du maréchal de Themines; le maréchal de Montigny commandoit la seconde, et la troisième avoit pour chef le comte d'Auvergne, que l'on tira de la Bastille, où il étoit depuis long-temps renfermé[16], pour l'opposer aux rebelles, et qui justifia la grâce qu'on lui avoit accordée et la confiance que l'on avoit mise en lui, en les battant partout où il les rencontra. Ces trois armées agissoient simultanément sur tous les points où les princes avoient établi leurs moyens de résistance[17]. Ainsi poursuivis de toutes parts, ceux-ci se virent bientôt réduits aux dernières extrémités; mais au moment où ils étoient prêts de succomber, une révolution de cour les sauva.

Et en effet, pour profiter de semblables succès, il auroit fallu un autre caractère que celui de Marie de Médicis: il n'y avoit en elle que foiblesse et imprévoyance; les apparences de résolution qu'il lui arrivoit quelquefois de montrer, n'étoient autre chose que l'entêtement d'un esprit capricieux et borné; et elle le fit bien voir dans cette obstination qu'elle mit à soutenir contre l'animadversion publique ce Concini et sa femme, qu'elle avoit pour ainsi dire tirés de sa domesticité, et qu'elle opposoit aveuglément, et en les comblant sans cesse de nouvelles faveurs, à tant d'ennemis dont ces faveurs scandaleuses accroissoient de jour en jour le nombre, et qui, grands et petits, s'élevoient contre elle de toutes parts. On s'indignoit à la fois et des richesses prodigieuses amassées par ces deux étrangers aux dépens de la substance des peuples, et de voir les princes du sang sacrifiés à de tels favoris; et de ce pouvoir sans exemple que s'étoit arrogé un Italien de faire et défaire les ministres en France, selon qu'ils étoient plus ou moins soumis à ses caprices, et des instruments plus ou moins serviles de sa fortune et de ses volontés. Ainsi prenoit sans cesse de nouvelles forces le parti opposé à la régente; et ses ennemis les plus dangereux n'étoient pas dans le camp des princes, mais à la cour même et jusque dans la société la plus intime de son fils. Luynes possédoit toute la confiance du jeune roi, et s'en servoit avec beaucoup d'adresse pour discréditer sa mère auprès de lui et le déterminer à sortir enfin de tutelle, à secouer un joug dont il devoit se sentir humilié, et qui étoit devenu insupportable à ses sujets. Louis avoit pour le maréchal d'Ancre une aversion naturelle qui ne contribua pas peu à lui faire recevoir les impressions que vouloit lui donner son favori; celui-ci venoit de former avec les princes une union secrète dont l'objet étoit de perdre la reine et ses deux créatures: en même temps qu'il disposoit le roi à voir ces princes d'un œil plus favorable, il continuoit de l'aigrir et de le prévenir contre sa mère, jusqu'à lui persuader que ses jours n'étoient pas en sûreté auprès d'elle; et lui montrant dans le maréchal d'Ancre le principal artisan des complots qui s'ourdissoient contre son autorité et peut-être contre sa vie, il parvint à en obtenir un ordre de le faire arrêter. Mais, n'ignorant pas combien Concini s'étoit fait de partisans par ses bienfaits et ses prodigalités, il jugea qu'en une telle entreprise, il n'y avoit de sûreté pour lui que dans un assassinat, et fit ajouter à l'ordre de l'arrêter celui de le tuer en cas de résistance, bien décidé à interpréter ainsi le moindre mouvement ou la moindre parole qui lui échapperoient au moment où l'on se saisiroit de lui.

Cette intrigue, bien que tramée dans le plus profond mystère, n'avoit pu demeurer si secrète que quelques vagues indices n'en fussent parvenus jusqu'à la reine et au maréchal. Elle en conçut des alarmes assez vives pour avoir avec son fils plusieurs explications dans lesquelles elle lui offrit d'abandonner entièrement la conduite des affaires, et même de se rendre au parlement pour y faire une abdication solennelle du pouvoir qu'elle exerçoit en son nom. Louis fit voir en cette circonstance cette disposition naturelle qu'il avoit à dissimuler ses vrais sentiments, l'un des traits les plus marquants de son caractère: loin d'entrer dans les vues de sa mère, il lui donna tous les témoignages de confiance et de satisfaction qui pouvoient la rassurer, combattit le dessein qu'elle paroissoit former de ne plus prendre part au gouvernement, et l'invita fortement à vouloir bien continuer de servir de guide à sa jeunesse et à son inexpérience. De son côté le maréchal avoit par intervalles de tristes pressentiments: il songeoit quelquefois à se retirer de cette cour orageuse où il n'avoit qu'un seul appui qui, d'un jour à l'autre, pouvoit lui manquer, et à mettre hors de France sa vie et sa fortune en sûreté. L'ambition de sa femme l'empêcha, disent les historiens, de céder à cette heureuse inspiration.

Luynes toutefois ne précipita rien: il vouloit que le roi fût bien affermi dans les résolutions qu'il lui avoit fait prendre. Le voyant enfin tel qu'il désiroit qu'il fût, il s'occupa de chercher l'homme propre à frapper un coup aussi hardi. Le baron de Vitri, capitaine des gardes-du-corps, jouissoit d'une grande réputation de courage et faisoit hautement profession de haïr et de mépriser le maréchal: ce fut sur lui qu'il jeta les yeux. Vitri, sur l'ordre du roi qui lui fut montré, accepta la commission de s'emparer de Concini, mort ou vif, et s'étant associé quelques amis aussi déterminés que lui[18], l'exécuta avec beaucoup de sang-froid et de résolution. Cette scène tragique se passa le 24 avril, à six heures du matin, sur le petit pont du Louvre, où le maréchal alloit entrer. Vitri l'arrêta de la part du roi; et d'après ses instructions, regardant comme un acte de résistance un mouvement que celui-ci fit en arrière et une exclamation qui lui échappa, il le fit tuer sur-le-champ de trois coups de pistolet[19]. Montant aussitôt dans la chambre du roi, il lui dit ce qui avoit été fait; de là il se rendit dans l'appartement de la maréchale, qui étoit voisin de celui de la reine, et lui signifia l'ordre qu'il avoit de l'arrêter. Marie de Médicis fut à l'instant même confinée dans son appartement; on lui ôta ses gardes, qui furent remplacés par ceux du roi: celui-ci refusa de la voir, quelques instances qu'elle pût faire pour obtenir cette entrevue; et elle demeura seule et abandonnée, tandis que, dans l'appartement de son fils, tout respiroit la joie et retentissoit d'acclamations[20]. À l'exception de l'évêque de Luçon, dont la conduite, dans cette position difficile, avoit été aussi adroite que mesurée, tous les ministres nouveaux furent disgraciés et les anciens rappelés; à force d'outrages et de mauvais traitements, on détermina la reine à demander elle-même à se retirer de la cour; la ville de Blois fut désignée pour le lieu de son exil; et tout fut réglé d'avance pour son entrevue d'adieux avec son fils, et jusque dans les plus petites circonstances. Les princes revinrent aussitôt à la cour, et justifièrent leur révolte «par la nécessité où ils s'étoient trouvés de prendre les armes pour s'opposer aux violences et pernicieux desseins du maréchal d'Ancre, qui se servoit des forces du roi contre l'intérêt de sa majesté et dans l'intention de les opprimer.» On souffrit que le corps de celui-ci fût déterré par la populace, et qu'elle exerçât sur ce cadavre les plus indignes outrages[21]; et la maréchale, condamnée à mort par arrêt du parlement, fut exécutée en place de Grève le 8 juillet suivant[22]. Ainsi finit d'elle-même la guerre civile; et cette révolution de cour fut aussi complète qu'il étoit possible de la désirer.

(1618) Le gouvernement prit dès ce moment une allure plus ferme; et le pouvoir de celui qui succédoit au maréchal venant immédiatement du roi, imposa davantage, fut d'abord moins envié et moins contesté. Mais cela dura peu: le même esprit de mutinerie continuoit d'animer tous ces grands impatients du joug. Peut-être s'étoit-il accru par l'impunité et par cette espèce de triomphe qu'ils venoient de remporter sur l'autorité. La reine-mère avoit été pour eux un objet de haine, tant qu'elle avoit eu entre les mains cette autorité, qu'elle refusoit de partager avec eux: ils devinrent ses partisans dès qu'elle eut été abattue, et qu'ils eurent reconnu que par cet événement leur position n'étoit point changée. Blessé des hauteurs de Luynes, contrarié par lui dans quelques-unes de ses prétentions, le duc d'Épernon écouta le premier les propositions que lui fit faire Marie de Médicis, de former un parti pour la tirer de sa captivité, car elle étoit véritablement prisonnière à Blois; et les protestations qu'elle faisoit de vivre désormais entièrement éloignée des affaires, les engagements solennels qu'elle offroit même de prendre à cet égard, ne rassuroient point assez le roi et son favori, pour qu'ils cessassent un seul instant d'exercer à son égard la plus rigoureuse surveillance. L'intrigue fut conduite avec beaucoup de mystère et d'habileté: pour en assurer le succès, d'Épernon feignit même un moment de se réconcilier avec Luynes; et bientôt il eut rallié autour de lui assez de mécontents pour tenter l'entreprise audacieuse de délivrer la reine et de s'attaquer à l'autorité même du souverain.

(1619) Tout étant préparé, il sort de Metz, malgré l'ordre exprès que le roi lui avoit donné d'y rester, et en même temps la reine se sauve de Blois. Aussitôt tous les ennemis de Luynes se déclarent ses partisans; on lève des troupes de part et d'autre; la mère et le fils éclatent réciproquement en reproches, en plaintes, en récriminations; la guerre commence. Mais à peine commencée, elle tourne en négociations, grâce aux soins de l'évêque de Luçon, qui, par sa conduite également adroite et mesurée, avoit su inspirer de la confiance au favori sans manquer à ce qu'il devoit à la reine, de reconnoissance et d'attachement[23]. L'accommodement se fit, le roi vit sa mère à Tours, et tout s'y passa de manière à faire croire que la réconciliation étoit sincère des deux parts. Quant au duc d'Épernon, il y reçut, non des lettres de grâce pour sa révolte, mais en quelque sorte des remerciements pour avoir levé des troupes et augmenté les garnisons des places fortes de son gouvernement; et il fut déclaré que, «l'ayant fait dans la persuasion que c'étoit pour le service du roi, il n'y avoit rien qui ne dût être agréable à sa majesté.» «Suppositions chimériques, dit un écrivain contemporain[24], incapables de faire illusion à personne, et toutes propres à rendre le gouvernement méprisable.» «Mais il y avoit long-temps, ajoute le continuateur du père Daniel, que l'on étoit dans l'habitude d'en user ainsi. C'étoit le style et l'usage du temps. Les seigneurs révoltés n'auroient pu se résoudre à poser les armes, si on ne leur eût offert que des lettres d'abolition. Ils ne vouloient pas être traités en criminels dans les actes mêmes où on leur accordoit le pardon de leurs crimes[25]

Malgré les apparences de bon accord qu'avoit offertes leur entrevue, la mère et le fils se séparèrent conservant au fond du cœur autant d'aigreur et de méfiance l'un contre l'autre qu'auparavant. Le roi retourna à Paris; la reine se retira dans son gouvernement. Ce n'étoit point l'avis de l'évêque de Luçon: il vouloit qu'elle allât à la cour pour y tenir tête à ses ennemis et essayer de regagner l'amour et l'affection de son fils; d'autres, lui rappelant l'exil et la captivité de Blois, lui conseilloient de demeurer dans un lieu où elle pouvoit se faire craindre et se défendre si elle étoit attaquée: ce fut ce dernier conseil qui fut suivi. Marie de Médicis continua de correspondre avec son fils par des lettres où elle se montra plus susceptible et plus jalouse que jamais. Luynes, craignant alors de sa part quelque nouvelle entreprise, résolut de tirer enfin de sa prison le prince de Condé, qui n'avoit point été jusqu'alors compris dans l'amnistie accordée aux mécontents, parce qu'on avoit jugé plus prudent de ne point rejeter encore au milieu d'eux un personnage de cette importance: il l'en fit donc sortir dans l'intention de l'opposer à la reine, et de la contenir au moyen d'un si puissant auxiliaire. La nouvelle qu'elle en reçut ne parut pas d'abord lui être désagréable; mais la déclaration qui accompagna sa délivrance et que l'on publia quelques jours après[26], fut faite dans des termes qui l'offensèrent au dernier point, et ce ne fut pas sans beaucoup de peine que le roi et son favori parvinrent à l'apaiser.

Cependant celui-ci étoit arrivé plus rapidement encore que le maréchal d'Ancre au comble de la faveur. Le roi venoit d'ériger pour lui en duché-pairie, et sous le nom de Luynes, la terre de Maillé en Touraine; lui et les siens étoient pour ainsi dire accablés de biens et d'honneurs: aussi commença-t-il à devenir, de même que celui à qui il avoit succédé dans ce pouvoir emprunté, un objet de haine et d'envie pour les courtisans; et au milieu de cette cour turbulente et séditieuse, plusieurs tournèrent de nouveau les yeux vers la reine-mère, regardant la ville d'Angers, où elle exerçoit une sorte d'autorité souveraine, comme un refuge contre ce qu'ils appeloient la tyrannie du nouveau favori.

(1620) Le duc de Luynes, qui voyoit l'orage se former contre lui, conçut le dessein d'attirer cette princesse à Paris, afin de la surveiller de plus près. Des démarches furent faites auprès d'elle, pour la déterminer à y revenir: elles furent inutiles, et Marie de Médicis les repoussa avec d'autant plus de hauteur que son fils s'étoit avancé jusqu'à Orléans avec toute sa maison, comme s'il eût voulu employer la force pour l'y contraindre, dans le cas où l'on n'auroit pu réussir par la négociation. Le duc de Luynes, qui désiroit éviter la guerre civile, ne voulut pas pousser les choses plus loin, et le roi revint à Fontainebleau.

Ce n'étoit au fond qu'un acte de modération: on crut y voir de la foiblesse, et l'audace des mécontens s'en accrut. Enfin un complot fut formé en faveur de la reine-mère, et éclata tout à coup par la retraite ou la fuite de plusieurs princes du sang et d'un grand nombre de seigneurs les plus considérables de la cour. Le duc de Mayenne fut le premier qui sortit brusquement de Paris, sous prétexte qu'il n'y étoit point en sûreté et qu'on avoit formé le projet de l'arrêter. Le duc de Vendôme le suivit de près; le duc de Longueville se retira dans son gouvernement de Normandie; le comte et la comtesse de Soissons prirent la route d'Angers[27]; les ducs de Retz, de la Trémouille, de Roannez, de Rohan, d'Épernon, de Nemours, etc., s'allèrent cantonner dans les terres ou places fortes qu'ils possédoient en Bretagne, en Normandie, en Poitou, en Saintonge, dans l'Angoumois. Presque toute la noblesse de ces provinces s'étant déclarée pour la reine, son parti parut d'abord formidable, et ses conseillers, dont la présomption s'accroissoit encore par ces apparences si prospères, furent d'avis que dans la position où elle se trouvoit et avec les espérances qu'elle pouvoit concevoir, elle devoit faire la guerre et repousser toute négociation.

L'évêque de Luçon ne partageoit point cette confiance: son coup d'œil, plus perçant et plus sûr, avoit reconnu d'abord que tout céderoit invinciblement à l'ascendant de l'autorité royale; que la reine-mère, vis-à-vis de son fils, étoit dans une position bien moins favorable que ne l'avoient été les princes vis-à-vis de la régente; et que si ceux-ci n'avoient pu réussir dans leurs desseins, elle avoit encore de moindres chances de succès. On ne l'écouta point; et l'événement le justifia bientôt dans tout ce qu'il avoit pressenti. Avec une rapidité qui rendit presque ridicule ce qui avoit d'abord causé tant d'alarmes, le roi parcourut la Normandie à la tête de son armée, sans y rencontrer la moindre résistance: partout les portes des villes, que les mécontents avoient fermées, s'ouvrirent pour ainsi dire d'elles-mêmes à son approche; et il entra ainsi en Anjou, comme il auroit pu le faire au milieu de la paix la plus profonde. La confusion se mit aussitôt dans le conseil de la reine; à peine ses troupes firent-elles quelque résistance au pont de Cé; elles résistèrent plus foiblement encore à l'attaque de la ville d'Angers, qui fut emportée en quelques heures; et les négociations, qui n'avoient été interrompues qu'un moment, devenant alors la seule ressource de Marie de Médicis, un traité fut signé presque aussitôt entre elle et son fils, dans lequel la cour commença à se montrer plus ferme à l'égard des princes et des seigneurs révoltés[28], et dont le résultat fut de la faire revenir enfin à la cour, ce que le duc de Luynes vouloit par-dessus tout. L'évêque de Luçon fut un de ceux qui contribuèrent le plus à la conclusion de ce traité.

La reine étoit réduite à désirer cette réconciliation: le duc de Luynes, qui la lui faisoit accorder comme une faveur, la désiroit plus ardemment encore. Ainsi étoit étouffée dans son germe une guerre civile peu dangereuse sans doute, si l'on ne considère que ceux contre qui on la faisoit, mais dont les conséquences lui causoient de justes alarmes: car les protestants avoient toujours les yeux ouverts sur ce qui se passoit. Ces intraitables factieux n'attendoient que de nouveaux désastres pour lever l'étendard de la rébellion; et bien qu'ils fussent également ennemis de tout ce qui portoit le nom de catholique, ils étoient prêts à traiter avec tous les partis dès qu'ils y trouveroient l'avantage du leur. Déjà en 1618, et au moment où l'évasion de la reine du château de Blois sembloit leur offrir la perspective de longs troubles, ils s'étoient soulevés dans le Béarn et avoient insolemment refusé de restituer au clergé les biens dont ils l'avoient dépouillé dans les anciennes guerres civiles, quoique l'édit qui ordonnoit cette restitution leur assignât sur les domaines du roi un revenu égal à celui des biens qu'on leur redemandoit. L'année suivante, leur assemblée, qu'ils avoient tenue à Loudun, ne s'étoit pas montrée moins violente et moins audacieuse que celle de Saumur; et les choses y furent même poussées si loin, qu'on crut devoir les menacer, s'ils ne se hâtoient de nommer leurs députés, de les traiter comme criminels de lèse-majesté. Cette menace les effraya fort peu; et ce qui prouva qu'ils avoient raison de ne s'en point effrayer, c'est que l'on fut obligé d'en venir à négocier avec eux, et à employer, pour les déterminer à se séparer, le crédit des principaux seigneurs de leur parti[29]. Ils se séparèrent enfin, mais pleins de méfiance dans les promesses de la cour et déterminés à résister, à opposer la force à la force si l'on tentoit d'exécuter l'édit de Béarn, que, depuis deux ans, la cour étoit obligée de suspendre. Le duc de Luynes jugea très-bien qu'il étoit impossible de supporter plus long-temps de semblables insolences sans que la majesté royale en fût dégradée, et l'autorité souveraine en péril. Il étoit donc résolu d'humilier les protestants. L'occasion de cette paix paroissoit favorable; il ne la manqua pas: au lieu de retourner à Paris, le roi prit la route de Bordeaux, et se rendant de sa propre personne dans le Béarn, il y fit enregistrer son édit au parlement de Pau, et termina dans l'espace de cinq jours et avec beaucoup de hauteur, tout ce qui avoit rapport à ces contestations scandaleuses.

(1621) Ce fut pour les protestants le signal d'une révolte ouverte: instruits qu'on ne s'arrêteroit point là, et que le dessein étoit pris de les réduire enfin par la force, à peine le roi étoit-il parti, qu'ils prirent les armes et commencèrent les hostilités dans le Béarn même et dans le Vivarais. On les réprima, mais toutefois de manière à les persuader qu'on les craignoit et qu'on n'osoit se porter contre eux aux dernières extrémités. Pendant ce temps, le duc de Luynes, poussant sa fortune aussi loin qu'elle pouvoit aller, se faisoit nommer connétable de France, et avec une rare habileté, déterminoit Lesdiguères, non-seulement à lui céder ses prétentions sur cette dignité suprême de l'armée, mais encore à y accepter le second rang après lui[30]. Ayant ainsi attaché cet illustre guerrier à la cause royale et par des nœuds qu'il lui devenoit impossible de rompre, le nouveau connétable cessa de feindre; et il fut décidé que l'on feroit enfin sentir aux protestants révoltés tout le poids de l'autorité royale.

Il étoit temps en effet d'arrêter leur audace; et il étoit devenu impossible de la supporter plus long-temps. Ces sectaires avoient formé une nouvelle assemblée à La Rochelle; et cette assemblée y continuoit ses délibérations, malgré les défenses du roi plusieurs fois réitérées. Instruits des mesures de rigueur que l'on étoit résolu de prendre contre eux, ils s'étoient déjà préparés à résister, ainsi qu'on l'eût pu faire de puissance à puissance; et dans un réglement qu'ils firent pour régulariser leurs préparatifs de défense, tout le royaume fut partagé en cercles, dont chacun avoit son commandant particulier, lequel devoit correspondre avec le commandant supérieur de toutes les églises, essayant ainsi de constituer au sein de la monarchie une sorte de république fédérative. L'assemblée de La Rochelle poussa même l'insolence jusqu'à se créer un sceau particulier avec lequel elle scelloit ses commissions et ses ordonnances; enfin tout prit au milieu d'eux, non-seulement le caractère de la révolte, mais celui de l'indépendance la plus absolue.

Toutefois ils étoient loin de pouvoir soutenir par des moyens suffisants d'aussi grands desseins et des prétentions aussi hautaines: leurs chefs étoient divisés entre eux; leur parti n'avoit réellement de prépondérance que dans le Poitou, en Guienne, dans le Languedoc, et généralement dans le midi de la France; partout ailleurs les catholiques étoient les plus forts. Aussi, dès que Louis se fut mis en campagne, rien ne résista; partout les protestants furent désarmés, et dans le Poitou même sa marche ne fut arrêtée que par les villes de La Rochelle et de Saint-Jean-d'Angely. Celle-ci fut bientôt forcée de se rendre à discrétion, et M. de Soubise, qui y commandoit, se vit réduit à la nécessité humiliante de venir demander pardon au roi à deux genoux. Il étoit bien autrement difficile de s'emparer d'une place telle que La Rochelle; mais du moins le duc d'Épernon, qui en commandoit le siége, força-t-il les Rochellois à n'oser tenir la campagne et à demeurer renfermés dans leurs murailles. Cependant le roi continuoit sa marche victorieuse; tout plioit devant lui, et il arriva à Agen le 10 août, n'ayant été de nouveau arrêté un moment que par le siége de la petite ville de Clérac. Ce fut à ce siége que l'on commença à faire des exécutions sur les rebelles. La place ayant été forcée de se rendre sans condition, quatre de ses habitants furent pendus, que l'on choisit parmi les plus considérables et les plus mutins.

Ce fut à Agen que l'on décida que Montauban seroit assiégé; et c'étoit devant cette ville que les armes du roi devoient recevoir leur premier échec. Le siége en fut long et meurtrier: il y périt beaucoup de noblesse; le duc de Mayenne y fut tué; et le duc de Luynes ayant vainement tenté de ramener au roi le duc de Rohan, qui étoit alors dans le Midi le chef suprême de son parti[31], il fallut lever ce siége où l'armée royale s'étoit fort affoiblie, où surtout elle fut humiliée; ce qui releva d'autant le courage et l'ardeur des protestants, qui remuèrent aussitôt dans toutes les provinces et attaquèrent sur plusieurs points, où d'abord ils n'avoient songé qu'à se défendre. Le nouveau connétable montra, dans cette opération militaire, le peu d'expérience qu'il avoit de la guerre; et pendant tout le reste de cette campagne, dont les résultats n'eurent rien de décisif, sa faveur commençant à baisser, peut-être une disgrâce entière étoit-elle le dernier prix que son maître lui réservoit, lorsqu'il mourut, le 14 décembre, d'une fièvre maligne qui l'emporta en peu de jours, devant la petite ville de Monheur, dont le siége est devenu mémorable par ce seul événement.

Plusieurs ont présenté ce personnage comme un homme de peu de mérite et fort au-dessous de sa fortune. Nous en jugeons tout autrement: il nous est impossible de ne pas reconnoître en lui, pendant le peu de temps qu'il disposa du pouvoir, des vues, de l'adresse, de la fermeté; et rien ne le prouve davantage que de voir ses plans suivis par Richelieu, qui, dans tout ce qui concerne les protestants, ne fit qu'achever ce que le duc de Luynes avoit commencé[32].

Aucun des ministres qui marchoient à sa suite, n'avoit, ni dans son caractère ni dans ses rapports avec le roi, ce qu'il falloit pour le remplacer[33]: aussi firent-ils de vains efforts pour demeurer les maîtres des affaires. Dirigée par l'évêque de Luçon, qui seul avoit toute sa confiance, la reine-mère ne tarda point à rentrer dans le conseil, où elle se conduisit avec une prudence et une modération qui la remirent entièrement dans les bonnes grâces du roi. La cour étoit alors de retour à Paris, et l'on y délibéroit sur le dernier parti à prendre à l'égard des protestants: la question étoit de savoir si l'on continueroit la guerre, ou s'il étoit plus avantageux de leur accorder la paix. Le prince de Condé fit prévaloir le premier avis, vers lequel le roi étoit naturellement porté; et en effet leur audace, depuis la levée du siége de Montauban, n'avoit plus de frein: à Montpellier ils s'étoient déclarés en révolte ouverte; ils avoient repris l'offensive en Languedoc et en Guyenne, où ils assiégeoient les villes, pilloient les églises, ravageoient les campagnes, et résistoient avec acharnement aux troupes royales partout où elles se présentoient pour les comprimer. M. de Soubise dévastoit le Poitou avec une armée de six mille hommes; et la ville de La Rochelle, centre et boulevard de tout le parti, levoit des soldats en son propre nom, et exerçoit insolemment tous les droits de la souveraineté.

(1622) La guerre étant donc résolue, le roi partit, accompagné de sa mère, qui, ne voulant pas exposer à de nouvelles chances périlleuses le crédit que les circonstances venoient de lui rendre, croyoit prudent de ne point rester éloignée de lui. Le projet de Louis avoit d'abord été de se rendre par Lyon dans le Languedoc: la désobéissance du duc d'Épernon, qui refusa de sortir de ses gouvernements[34] pour porter des secours aux troupes royales dans le Poitou, força ce prince de prendre sa route par cette province. Il y trouva plus de résistance que jusqu'alors les rebelles ne lui en avoient opposé: il lui fallut livrer de nombreux combats; il assista de sa personne à plusieurs siéges très-meurtriers, dans lesquels il commença à donner des preuves de cette intrépidité extraordinaire qui lui étoit naturelle; et que l'on doit encore considérer comme un des traits frappants et singuliers d'un caractère où tant de foiblesses et si étranges se laissoient apercevoir[35]. Tout cédant enfin à son courage et à la supériorité de ses armes, il arriva avec son armée victorieuse devant la ville de Montpellier, que le duc de Montmorenci tenoit depuis long-temps bloquée et dont le siége lui étoit réservé. Ce fut là qu'il apprit l'entrée en France d'un corps considérable d'Allemands sous les ordres du comte de Mansfeld, qui, ne pouvant plus tenir en Allemagne, où il s'étoit fait l'auxiliaire de l'électeur palatin contre l'empereur[36], cherchoit un moyen d'en sortir et de faire subsister ses soldats. C'étoient les ducs de Bouillon et de Rohan qui l'avoient engagé à tenter cette invasion; et à ces traités sacriléges qui appeloient ainsi l'étranger dans le sein du royaume pour les soutenir dans leur rébellion, on pouvoit reconnoître les protestants. Le duc de Lorraine lui ayant ouvert un passage à travers ses états, Mansfeld entra en France par la Champagne; et l'alarme se répandit bientôt jusqu'à Paris, où la reine-mère, qu'une indisposition avoit d'abord retenue à Nantes, étoit retournée avec une partie du conseil, et où elle commandoit en l'absence de son fils. Toutefois cette alarme dura peu: plus habile à piller et à détruire qu'à commander une armée, Mansfeld, qui d'abord avoit pu négocier avec le duc de Nevers envoyé contre lui, et qui n'avoit pas su le faire à propos, vit son armée se mutiner et se désorganiser au premier échec qu'elle éprouva; et à peine entré dans nos provinces, fut forcé d'en sortir honteusement et en fugitif. Pendant ce temps, la guerre continuoit avec acharnement dans le Languedoc; les protestants se défendoient en désespérés dans leurs villes; il falloit les prendre presque toutes d'assaut, et des exécutions sanglantes étoient le prix de cette résistance furieuse et obstinée.

Cependant, de l'un et de l'autre côté, on étoit las de la guerre et inquiet de ses résultats. Les protestants connoissoient l'infériorité de leurs forces, et voyoient que, dans une semblable lutte, ils devoient finir par succomber. Louis n'étoit point sans s'apercevoir que de semblables triomphes alloient à la ruine de son royaume; et dans une guerre ainsi poussée à outrance, craignoit, de la part de ces sectaires, les effets de leur fanatisme et de leur désespoir. Il avoit essayé d'abord de les diviser, et déjà plusieurs de leurs principaux chefs avoient consenti à faire leurs traités particuliers; mais ce fut inutilement que l'on tenta de gagner le duc de Rohan; le plus considérable de tous: il continua de rejeter et avec la même fermeté toutes les offres qui lui furent faites tant pour lui que pour les siens, et voulut un traité général. Il fallut céder; et Lesdiguères, depuis peu connétable et à qui son retour à la foi catholique avoit enfin valu cette dignité suprême, fut le principal négociateur de ce nouveau traité, qui fut signé immédiatement après la reddition de la ville de Montpellier. On y confirma l'édit de Nantes dans toutes ses clauses; il y eut amnistie générale, et les protestants y conservèrent à peu près toutes les anciennes concessions qu'ils avoient successivement obtenues.

(1623, 24) C'est ici que les voies commencent à s'ouvrir pour Richelieu, et qu'on le voit enfin paroître avec quelque éclat sur ce grand théâtre de la cour, qu'il ne devoit plus quitter, où il alloit bientôt occuper le premier rang et fixer tous les regards. Nous avons vu comment, avec une adresse qui ne fut jamais sans dignité, il avoit su se ménager entre les partis qui divisoient la cour, et se concilier les ennemis de la reine sans manquer à ce qu'il lui devoit, et sans perdre un seul instant les justes droits qu'il avoit à sa confiance et à son attachement. Cette faveur dont il jouissoit auprès d'elle s'accroissant de jour en jour, il dut aux sollicitations pressantes de cette princesse d'être compris dans une promotion de cardinaux que fit le pape Grégoire XV; et ce fut à Lyon, où le roi passa à son retour de cette campagne, qu'il reçut de la main de sa majesté les insignes de sa nouvelle dignité. La cour étoit alors troublée par les intrigues, et les tracasseries des ministres, qui cherchoient à se supplanter les uns les autres[37], divisés entre eux par leurs intérêts particuliers, réunis dans un seul intérêt commun, qui étoit de ranimer l'ancienne méfiance du roi contre sa mère, et d'empêcher que, rentrant au conseil, elle n'y ramenât avec elle le nouveau cardinal dont ils avoient déjà reconnu la supériorité, et qu'ils redoutoient tous comme leur rival le plus dangereux. Ce fut un jeu pour celui-ci de renverser des hommes aussi foibles et aussi malhabiles. Dirigée par un guide d'un esprit si pénétrant et qui avoit une si profonde expérience de la cour et du maître dont il s'agissoit de s'emparer, Marie de Médicis reprit en peu de temps auprès de son fils le crédit qu'elle avoit perdu; provoqua la disgrâce des Sillerys, qui étoient les deux antagonistes de son favori; gagna le marquis de La Vieuville, qui avoit toute la confiance du roi, ou plutôt le força, malgré ses répugnances et les craintes que lui inspiroit Richelieu, à combattre avec elle les préventions que le roi avoit contre celui-ci, et dans cette dernière révolution qu'éprouvoit alors le ministère, à permettre qu'enfin l'entrée du conseil lui fût ouverte. Par un dernier trait d'habileté, Richelieu, qui étoit ainsi parvenu à se faire offrir la place qu'il faisoit solliciter, feignit d'abord de refuser ce qu'il désiroit avec tant d'ardeur; et tranquillisant ainsi tant d'esprits ombrageux sur cette soif d'ambition dont il étoit dévoré, et dont il avoit laissé entrevoir des indices que l'œil du roi lui-même n'avoit point laissé échapper, il prit d'abord la dernière place au conseil et parut disposé pour long-temps à s'en contenter; mais les fautes que commettoit La Vieuville ayant bientôt amené sa disgrâce, il arriva que, dans un si court intervalle, aucun des ministres n'étoit déjà plus en mesure de lui disputer la première; et dès ce moment commença cette partie du règne de Louis XIII, que l'on peut à plus juste titre appeler le règne de Richelieu.

Nous ne suivrons point cet homme extraordinaire dans tous les détails de sa vie publique; ils sont immenses: les événements qui s'y accumulent sont au nombre des plus célèbres et des plus éclatants que présentent nos annales; ils ont rempli l'Europe, et l'histoire en est tracée partout. Mais si les faits sont bien connus, il s'en faut que la politique qui les fit naître ait été appréciée ce qu'elle est en effet; que les conséquences en aient été bien saisies: c'est là ce qui demande toute notre attention.

Jetons donc un coup d'œil sur l'état de la société en France, tel que nous le présentent ces premières années du règne de Louis XIII.

Cet état étoit au fond le même que sous les règnes précédents; et la main vigoureuse de Henri IV, qui avoit un moment arrêté les progrès du mal, étant venu à défaillir, tous les symptômes de dissolution sociale avoient reparu. Les trois oppositions que nous avons déjà signalées (les grands, les protestants, le parlement qui représentoit l'opposition populaire) s'étoient à l'instant même relevées pour recommencer leur lutte contre le pouvoir; et ce pouvoir que les Guises, les derniers qui aient compris la monarchie chrétienne, avoient vainement tenté de rattacher à l'autorité spirituelle par tous les liens qui pouvoient le soutenir et le ranimer, s'obstinant à en demeurer séparé, à chercher dans ses propres forces le principe et la raison de son existence, ainsi assailli de toutes parts, se trouvoit en péril plus qu'il n'avoit jamais été, étant remis entre les mains d'une foible femme et d'un roi enfant.

Or, comme c'est le propre de toute corruption d'aller toujours croissant lorsqu'une force contraire n'en arrête pas les progrès, il est remarquable que ce que l'influence des Guises, aidée des circonstances où l'on se trouvoit alors, avoit su conserver de religieux dans la société politique, s'étoit éteint par degré, ne lui laissant presque plus rien que ce qu'elle avoit de matériel.

Et en effet, sous les derniers Valois, au milieu du machiavélisme d'un gouvernement qui avoit fini par se jeter dans l'indifférence religieuse et dans tous les égarements qui en sont la suite, nous avons vu se former, parmi les grands, un parti qui, sous le nom de politique, s'étoit placé entre les catholiques et les protestants, n'admettant rien autre chose que ce matérialisme social dont nous venons de parler, et s'attachant au monarque uniquement parce qu'il étoit le représentant de cet ordre purement matériel. Nous avons vu en même temps un prince insensé préférer ce parti à tous les autres[38], sa politique sophistique croyant y voir un moyen de combattre à la fois l'opposition catholique qui vouloit modérer son pouvoir, et l'opposition protestante qui cherchoit à le détruire.

Mais ce parti machiavélique n'avoit garde de s'arrêter là: des intérêts purement humains l'avoient fait naître; il devoit changer de marche au gré de ces mêmes intérêts. On le vit donc s'élever contre le roi lui-même après avoir été l'auxiliaire du roi, s'allier tour à tour aux protestants et aux catholiques, selon qu'il y trouvoit son avantage; et l'État fut tourmenté d'un mal qu'il n'avoit point encore connu. Aidés de la foi des peuples et de la conscience des grands, que cette contagion n'avoit point encore atteints, ces Guises, qu'on ne peut se lasser d'admirer, eussent fini par triompher de ce funeste parti: le dernier d'eux étant tombé, il prédomina.

Chassé de la société politique, la religion avoit son dernier refuge dans la famille et dans la société civile. En effet l'opposition populaire étoit religieuse, et par plusieurs causes qui plus tard se développeront d'elles-mêmes, devoit l'être long-temps encore; mais par une inconséquence qui partoit de ce même principe de révolte contre le pouvoir spirituel, principe qui avoit corrompu en France presque tous les esprits, les parlementaires, véritables chefs du parti populaire, refusant de reconnoître le caractère monarchique de ce pouvoir et son infaillibilité, cette opposition étoit tout à la fois religieuse et démocratique, c'est-à-dire également prête à se soulever contre les papes et contre les rois; et elle devoit devenir plus dangereuse contre les rois et les papes, à mesure que la foi des peuples s'affoibliroit davantage: or, tout ce qui les environnoit devoit de plus en plus contribuer à l'affoiblir.

Quant aux protestants, leur opposition doit être plutôt appelée une véritable révolte: ou fanatiques ou indifférents (car ils étoient déjà arrivés à ces deux extrêmes de leurs funestes doctrines), ils s'accordoient tous en ce point qu'il n'y avoit point d'autorité qui ne pût être combattue ou contestée, chacun d'eux mettant au-dessus de tout sa propre autorité. C'étoient des républicains, ou plutôt des démagogues qui conjuroient sans cesse au sein d'une monarchie.

Un principe de désordre animant donc ces trois oppositions (et nous avons déjà prouvé que la seule résistance qui soit dans l'ordre de la société, est celle de la loi divine, opposée par celui-là seul qui en est le légitime interprète aux excès et aux écarts du pouvoir temporel[39]; parce que, nous le répétons encore, et il ne faut point se lasser de le redire, cette loi est également obligatoire pour celui qui commande et pour ceux qui obéissent, devenant ainsi le seul joug que puissent légalement subir les rois, et la source des seules vraies libertés qui appartiennent aux peuples), par une conséquence nécessaire de ce désordre, tout tendoit sans cesse dans le corps social à l'anarchie, de même que dans le pouvoir il y avoit tendance continuelle au despotisme, seule ressource qui lui restât contre une corruption dont lui-même étoit le principal auteur. Pour faire rentrer les peuples dans la règle, il auroit fallu que les rois s'y soumissent eux-mêmes: ne le voulant pas, et n'ayant pas en eux-mêmes ce qu'il falloit pour régler leurs sujets, ils ne pouvoient plus que les contenir. Né au sein du protestantisme, dont il avoit sucé avec le lait les doctrines et les préjugés, peut-être Henri IV ne possédoit-il pas tout ce qu'il falloit de lumières pour bien comprendre la grandeur d'un tel mal, et sa politique extérieure, que nous avons déjà expliquée, sembleroit le prouver[40]; peut-être l'avoit-il compris jusqu'à un certain point, sans avoir su reconnoître quel en étoit le véritable remède, ou, s'il connoissoit ce remède, ne jugeant pas qu'il fût désormais possible de l'appliquer. Quoi qu'il en soit, son courage, son activité, sa prudence, n'eurent d'autre résultat que de lui procurer l'ascendant nécessaire pour contenir ces résistances, ou rivales ou ennemies de son pouvoir; et leur ayant imposé des limites que, tant qu'il vécut, elles n'osèrent point franchir, il rendit à son successeur la société telle qu'il l'avoit reçue des rois malheureux ou malhabiles qui l'avoient précédé.

Sous l'administration foible et vacillante d'une minorité succédant à un règne si plein d'éclat et de vigueur, ces oppositions ne tardèrent point à reparoître avec le même caractère, et ce que le temps y avoit ajouté de nouvelles corruptions. De la part des grands, il n'y a plus pour résister au monarque ni ces motifs légitimes, ni même ces prétextes plausibles de conscience et de croyances religieuses qui, sous les derniers règnes, les justifioient ou sembloient du moins les justifier: ces grands veulent leur part du pouvoir; ils convoitent les trésors de l'état; ils sont à la fois cupides et ambitieux. Aveugle comme tout ce qui est passionné, cette opposition aristocratique essaie de soulever en sa faveur l'opposition populaire, soit qu'elle provoque une assemblée d'états-généraux, soit qu'elle réveille dans le parlement cet ancien esprit de mutinerie et ces prétentions insolentes qui, dès que l'occasion lui en étoit offerte, ne manquoient pas aussitôt de se reproduire. On la voit s'allier à l'opposition protestante avec plus de scandale qu'elle ne l'avoit fait encore; et, se fortifiant de ces divisions, celle-ci marche vers son but avec toute son ancienne audace, des plans mieux combinés, plus de chances de succès, et ne traite avec tous les partis que pour assurer l'indépendance du sien. Enfin la cour elle-même, ainsi assaillie de toutes parts, ayant fini par se partager entre un jeune roi que ses favoris excitoient à se saisir d'un pouvoir qui lui appartenoit, et sa propre mère qui vouloit le retenir, le désordre s'accroissoit encore de ces scandaleuses dissensions.

Et qu'on ne dise point que les mêmes désordres reparoissent à toutes les époques où le gouvernement se montre foible, et qu'en France les minorités furent toujours des temps de troubles et de discordes intestines: ce seroit n'y rien comprendre que de s'arrêter à ces superficies. Dans ces temps plus anciens, et, en apparence, plus grossiers, les désordres que les passions politiques excitoient dans la société n'avoient ni le même principe ni les mêmes conséquences: la corruption étoit dans les cœurs plus que dans les esprits; et lorsque ces passions s'étoient calmées, des croyances communes rétablissoient l'ordre comme par une sorte d'enchantement, ramenant tout et naturellement à l'unité[41]. On voyoit le régulateur suprême de la grande société catholique, le père commun des fidèles (et les témoignages s'en trouvent à presque toutes les pages de l'histoire), s'interposant sans cesse entre des rois rivaux, entre des sujets rebelles et des maîtres irrités. Sa voix puissante et vénérable finissoit toujours par se faire entendre; et, grâce à son intervention salutaire, cette loi divine et universelle qui est la vie des sociétés, reprenoit toute sa puissance. Maintenant cette grande autorité étoit presque entièrement méconnue: les croyances communes, seul lien des intelligences, étoient impunément attaquées, minées de toutes parts par le principe de l'hérésie protestante, dissolvant le plus actif qui, depuis le commencement du monde, eût menacé l'existence des nations; le pouvoir temporel s'étant privé de son seul point d'appui, devenoit violent ne pouvant plus être fort, et se conservoit ainsi pour quelque temps par ce qui devoit achever de le perdre; de même, et par une conséquence nécessaire, l'obéissance dans les sujets se changeoit en servitude, ce qui les tenoit toujours préparés pour la révolte; et dès que cet ordre factice et matériel étoit troublé, ce n'étoit plus d'une crise passagère, mais d'un bouleversement total que l'État étoit menacé, et l'existence même de la société étoit mise sans cesse en question.

Le mal étoit-il donc dès lors sans ressource; et ce germe de mort que non-seulement la France, mais toute l'Europe chrétienne portoit dans son sein, étoit-il déjà si actif et si puissant, qu'il fût devenu impossible de l'étouffer? C'est là une question qu'il n'est donné peut-être à personne de résoudre; mais, ce qui est hors de doute, c'est qu'il appartenoit à la France, plus qu'à toute autre puissance de la chrétienté, de tenter cette grande et sainte entreprise, de donner au monde chrétien l'exemple salutaire de rentrer dans les anciennes voies; et tout porte à croire que d'autres nations l'y auroient suivie. Voilà que les circonstances portent à la tête des affaires, à travers mille obstacles qu'il a su vaincre avec la plus rare habileté, un homme d'une grande capacité et d'un grand caractère: il a saisi d'une main ferme le timon de l'État; et pour la première fois depuis le commencement du nouveau règne, les factions qui l'agitent commencent à sentir le poids d'une volonté. Cet homme est un prince de l'église: on doit croire qu'il est nourri de ses maximes, qu'il en comprend la politique, que c'est sous son ministère que s'arrêteront les progrès du mal, que s'opèrera peut-être une révolution entière dans le système funeste qui, depuis deux siècles, détruit la société. Rien de tout cela n'arrivera: cet esprit si pénétrant demeurera sans intelligence pour toutes ces choses; cette volonté si inflexible ne déploiera son énergie que pour fortifier et accroître un si grand mal; cette activité si prodigieuse, que pour le répandre partout et le rendre à jamais irrémédiable: Richelieu sera à lui seul plus funeste à la société que tous ceux qui ont gouverné avant lui.

Dès les commencements de son administration, il laissa entrevoir quelle seroit sa politique relativement aux affaires générales de l'Europe: mais il falloit se rendre le maître dans l'intérieur avant de songer à exercer au dehors une véritable influence; et, destinés à nous trouver presque toujours en contradiction avec les historiens qui nous ont précédé, nous le louerons de ce qu'il fit pour y parvenir, lorsque, sous ce rapport, la plupart d'entre eux l'ont dénigré[42]. Le désordre étoit alors à son comble, et nous ne pouvons l'exprimer plus vivement qu'en empruntant ses propres paroles. «Lorsque votre majesté, dit-il au roi dans son testament politique[43], se résolut de me donner en même temps et l'entrée de ses conseils et grande part à sa confiance, je puis dire avec vérité que les huguenots partageoient l'État avec elle; que les grands se conduisoient comme s'ils n'eussent pas été ses sujets, et les plus puissants gouverneurs de province, comme s'ils eussent été souverains en leurs charges... Je puis dire que chacun mesuroit son mérite par son audace; qu'au lieu d'estimer les bienfaits qu'ils recevoient de votre majesté par leur propre prix, ils n'en faisoient cas qu'autant qu'ils étoient proportionnés au déréglement de leur fantaisie; et que les plus entreprenants étoient estimés les plus sages, et se trouvoient souvent les plus heureux.» Il s'étoit proposé de remédier efficacement à de si grands abus; et il avoit promis au roi d'employer toute son industrie et toute l'autorité qui lui étoit confiée «pour ruiner le parti huguenot, rabaisser l'orgueil des grands, réduire ses sujets dans les bornes de leur devoir, et relever son nom dans les nations étrangères au point où il devoit être[44]

Il marcha donc constamment vers ce double but avec un courage et une persévérance que rien ne put ébranler, au milieu de périls et d'obstacles qu'une âme aussi forte et une volonté aussi inflexible pouvoient seules surmonter. Tant qu'il le jugea nécessaire, il dissimula avec les huguenots, dont les révoltes et les insolences alloient toujours croissant: pour pouvoir en finir avec ces sectaires, il lui falloit terminer ou du moins suspendre les guerres extérieures dont ils savoient si bien profiter, remettre l'ordre dans les finances, relever la marine françoise, qui, dans une si grande entreprise, lui devoit être un si puissant auxiliaire. Il y parvint; et tout étant ainsi préparé, ses projets éclatèrent au milieu d'une conspiration de la cour soulevée presque tout entière contre lui, conspiration qui menaçoit sa vie et le roi lui-même des derniers attentats[45]. Les chefs du complot, et parmi eux des princes du sang, sont arrêtés[46]; ceux des conjurés qui avoient des gouvernements de provinces en sont à l'instant même dépouillés; le duc d'Anjou, dont ils avoient fait le prétexte et l'instrument de leurs machinations, est forcé de se soumettre[47], et, dans la frayeur dont il est saisi, déclare lui-même ses complices; un de ces grands, le prince de Chalais, monte sur l'échafaud, et ses pareils commencent à reconnoître que leurs rébellions ne sont pas privilégiées, que leurs personnes ne sont pas inviolables. Ce coup, frappé à propos, en impose: le siége de La Rochelle, qui n'eût jamais été entrepris si la terreur ne se fût pas mise parmi les ennemis du cardinal, est commencé, poursuivi, achevé sous la direction même du ministre, malgré toutes les difficultés que présentoit une position jusque là jugée inexpugnable, tous les dangers que faisoit renaître sans cesse une résistance désespérée, et tous les obstacles qu'osoit y apporter encore cette faction des grands qui ne vouloit pas que la ville fût prise, parce que son ambition avoit besoin de l'existence des protestants. Ce boulevard du protestantisme tombe enfin: alors tout prend dans cette guerre, jusqu'alors si périlleuse, une marche prompte et décisive. Une année se passe à peine que le parti huguenot est forcé partout de se remettre à la discrétion du vainqueur, humilié par ses continuelles défaites, dompté par le sac de ses villes, par le supplice de ses chefs, réduit à vivre désormais tranquille et soumis au milieu de ses forteresses démolies et ouvertes de toutes parts[48]. L'entrée triomphante du cardinal dans Montauban fut la dernière scène de ce grand événement.

Tout n'étoit pas fini pour l'heureux ministre: la cabale de la cour, un moment déconcertée par des succès si éclatants, n'en devint que plus furieuse et plus ardente contre lui, lorsqu'après l'événement de la guerre de Mantoue[49], non moins glorieux pour les armes du roi, elle le vit si avant dans la faveur de son maître, que tout pouvoir lui étoit donné, et qu'il falloit que tout pliât sous ses volontés. La reine-mère, qui l'avoit protégé tant qu'elle avoit cru trouver en lui un instrument de cette ambition puérile dont elle étoit possédée de se mêler sans cesse des intrigues du cabinet et des affaires de l'état, se déclare dès ce moment son ennemie la plus acharnée. Gaston, que sa qualité d'héritier du trône rendoit alors plus considérable qu'il ne le fut depuis, unit ses ressentiments à ceux de sa mère: tout se rallie autour de ces deux personnages éminents; le roi seul défend son ministre; et cependant, poursuivi par les larmes et par les emportements de la reine, il chancèle un moment, et l'on espère qu'il va l'abandonner; Richelieu lui-même se croit perdu, et fait les préparatifs de sa retraite. Tout change de face en un seul jour, que l'histoire a rendu célèbre sous le nom de journée des dupes. Le cardinal a avec le roi une entrevue qu'il croit la dernière: il en sort plus puissant et plus redoutable que jamais; et, vainqueur de ses ennemis, il sait profiter de la victoire. L'obstination et la conduite imprudente de Marie de Médicis lui servent à aigrir contre elle l'esprit de son fils, qui finit par s'en éloigner sans retour, lorsqu'il la voit attirer la jeune reine dans son parti et mêler l'Espagne à toutes ces querelles. Cependant la haine froide et profondément calculée du ministre demandoit, au milieu de cette cour, presque entière conjurée contre lui, une victime dont la chute y répandît l'effroi et la consternation: le maréchal de Marillac fut celle qu'il choisit. Celui-ci étoit coupable sans doute, mais non pas assez pour porter sa tête sur un échafaud, si la vengeance du cardinal ne l'eût poursuivi. Avant même qu'on l'eût arrêté, le garde-des-sceaux son frère avoit déjà été disgracié et exilé. Le procès du maréchal, qui fut long, n'étoit pas encore terminé[50], que Gaston, dont Richelieu s'étoit ressaisi un moment par le moyen de ses favoris, se déclare de nouveau contre lui au gré de ces mêmes favoris: les ennemis du ministre croient enfin avoir trouvé une dernière occasion de le perdre; et pour rendre cette occasion décisive, leurs conseils, et particulièrement ceux de la reine-mère, poussent le foible prince à faire un éclat, à quitter la cour et à se mettre ouvertement à la tête du parti qui demandoit la disgrâce et l'exil de Richelieu. La cabale s'agite alors avec plus de violence que jamais, et conçoit de cette retraite les plus grandes espérances; il en fut autrement: ce que Marie de Médicis avoit considéré comme un moyen de reprendre son ancien ascendant, fut précisément ce qui acheva de la perdre. D'accord avec son ministre, qui désormais le menoit à son gré, le roi exile sa mère à Compiègne, où, de même qu'à Blois, elle est gardée à vue et traitée en prisonnière. Tous ses confidents sont exilés ou arrêtés. Gaston continuant de cabaler à Orléans, où il s'étoit renfermé, son frère marche contre lui à la tête d'une armée, le suit dans sa fuite jusqu'en Bourgogne, et le force à sortir de France et à se réfugier en Lorraine. Le maréchal de Bassompierre, qui avoit trempé dans ce dernier complot, est enfermé à la Bastille, où il seroit resté jusqu'à la fin de ses jours, si Richelieu ne fût mort avant lui; le duc de Guise, autre partisan de Gaston, se hâte de se retirer dans son gouvernement, et n'évite qu'en s'exilant lui-même volontairement le ressentiment du cardinal; enfin Marie de Médicis s'échappe de sa prison, ou, pour mieux dire, l'habile ministre s'en débarrasse en la laissant échapper. Elle se retire aux Pays-Bas, et quitte ainsi follement la France, où il étoit bien résolu de ne la jamais laisser rentrer. Dès ce moment la cour, déserte de tous ses ennemis, se peuple de ses flatteurs et de ses créatures; Richelieu est maître absolu, maître sans rivaux et sans contradicteurs: c'est alors qu'il achève de se faire connoître, que son regard embrasse l'Europe, et que sa funeste politique se développe à tous les yeux.

Abaisser la maison d'Autriche, c'est-à-dire détruire autant qu'il étoit en lui la seule puissance qui, de concert avec la France, pût soutenir la société chrétienne, la défendre contre l'ennemi redoutable dont elle étoit pressée de toutes parts, et qui pénétroit, pour ainsi parler, jusque dans ses entrailles, tel étoit le projet qu'avoit depuis long-temps conçu un prince de l'église catholique, apostolique et romaine; et ce projet, il le poursuivit, comme tout ce qu'il entreprenoit, avec une constance, une activité, une vigueur, que l'on pourroit trouver admirables s'il s'étoit proposé un autre but, mettant l'Europe en feu et la France elle-même en péril pour y réussir, et y employant des moyens qui passent en perversité tous ceux que la corruption des règnes précédents avoit pu imaginer.

Certes, la politique de la maison d'Autriche, au milieu de ces graves circonstances, est loin de mériter des éloges: c'étoit celle de son temps; et, pour nous servir d'une expression devenue fameuse de nos jours, elle marchoit avec son siècle, et s'enfonçoit autant qu'il étoit en elle dans les intérêts purement matériels de la société. Nous avons fait voir quelle avoit été la folle ambition de Philippe II, sa conduite cauteleuse envers la France, et, dans nos guerres de religion, l'hypocrisie de son zèle religieux. Sous ses successeurs, ces dispositions hostiles et cette marche insidieuse n'avoient point changé: le cabinet d'Espagne surtout n'avoit point cessé, autant qu'il étoit en lui, de fomenter nos discordes intestines, dans l'espoir insensé d'en faire son profit. Mais, quoi qu'il en pût être de ses fausses maximes et des artifices de sa politique, il n'en est pas moins vrai de dire que, par la position où la Providence l'avoit placée et malgré les fautes qu'elle n'avoit cessé de commettre, la maison d'Autriche se trouvoit en Europe à la tête du parti catholique et l'ennemie naturelle de tous ses ennemis. En Allemagne elle étoit établie comme un boulevard de la chrétienté contre les protestants et les sectateurs de Mahomet; et, tandis qu'elle y contenoit l'hérésie protestante par la terreur de ses armes; que, s'étendant par-delà les confins de l'Italie, elle l'empêchoit de pénétrer dans le centre même de la société religieuse, ses tribunaux ecclésiastiques lui fermoient l'entrée de la péninsule, et l'étouffoient à l'instant même dans son germe, dès qu'elle osoit s'y montrer. Sans cesse attentifs à ce qui se passoit au milieu du monde chrétien, les papes, dont l'œil pénétrant avoit saisi toute l'étendue du mal, mettoient dans cette royale famille leurs plus chères espérances; et, portant d'un autre côté leurs regards sur ces rois de France, qu'ils appeloient toujours les fils aînés de l'Église, ils voyoient et avoient raison de voir, dans l'union de ces deux puissances, le salut de la chrétienté. C'étoit vers cette union salutaire que se portoient tous leurs désirs; c'étoit pour la former qu'ils mettoient en jeu tous les ressorts de leur politique, qu'ils employoient ce reste d'influence que le respect humain leur avoit encore conservé dans les affaires générales de l'Europe. Ils crurent un moment avoir atteint ce but par le mariage de Louis XIII avec une infante; et, si la France eût eu à la tête de ses affaires un autre homme que Richelieu, peut-être y seroient-ils parvenus[51].

Mais depuis que ce royaume étoit gouverné par les maximes qui tendoient à séparer sans cesse la politique de la religion, il ne s'étoit point encore rencontré un esprit plus imbu de ces doctrines dangereuses, plus habile à les réduire en système, plus ardent à les mettre en pratique, que ce trop fameux ministre. Déjà, et dès le commencement de son ministère, il avoit fait voir, dans l'affaire de la Valteline, quels étoient ses principes politiques et dans quelles voies il étoit résolu de marcher[52]; dès lors on l'avoit vu opposer aux dangers qui menaçoient la religion catholique la raison d'état, et donner sujet de faire au roi très-chrétien ce reproche que, tandis que ses armes étoient employées d'un côté à détruire l'hérésie dans son royaume, de l'autre, elles l'aidoient à se relever dans les pays étrangers.

La maison d'Autriche, disent les apologistes de Richelieu, tendoit à la monarchie universelle; il falloit arrêter une ambition qui n'avoit plus de bornes. Cette accusation vague, si souvent répétée et si légèrement crue parce qu'elle n'a été que foiblement contredite, tombe d'elle-même dès que l'on considère avec un peu d'attention et la situation de l'Europe et celle de cette famille souveraine. Placée en Allemagne à la tête d'une confédération de petits souverains, sous la condition expresse de protéger leurs droits et de garder leurs constitutions, nul d'entre eux n'eût été disposé à l'aider dans ses projets dont le résultat eût été de les asservir eux-mêmes; et Ferdinand II venoit de l'éprouver, lorsque, après avoir abattu deux ligues protestantes qui s'étoient formées contre lui, il s'étoit vu arrêter dans ses projets de domination absolue par les électeurs catholiques eux-mêmes, qui vouloient que l'empereur fût le protecteur et non le maître de l'empire[53]. Impuissante de ce côté pour exécuter des projets aussi gigantesques, que pouvoit-elle en Espagne, en Italie et dans les Pays-Bas? On l'a vu sous Charles-Quint, lequel cependant réunissoit sur sa tête toutes ces couronnes depuis divisées, lorsque, après la bataille de Pavie, la France sembloit être réduite aux dernières extrémités; on l'a vu, sous Philippe II, lorsqu'elle étoit déchirée par les partis, et d'un bout à l'autre livrée à toutes les horreurs de la guerre civile. Ni par leurs intrigues, ni par la force de leurs armes, ces princes si habiles et si puissants n'avoient pu venir à bout de se maintenir dans une seule de ses provinces. Étoit-ce, lorsque le dernier coup venoit d'être porté dans ce royaume au protestantisme, lorsque l'autorité royale y avoit repris toute sa force au milieu des partis abattus, que l'on pouvoit sérieusement en craindre la conquête par le roi d'Espagne? Non; cette crainte chimérique eût été indigne de Richelieu: c'étoit un sujet ambitieux qui vouloit se rendre nécessaire à son maître en concevant des projets que lui seul sembloit capable d'exécuter; et c'étoit parce qu'il n'avoit point d'autre conscience politique que celle des intérêts matériels de la France, qu'il avoit conçu de semblables projets.

Ainsi donc, cherchant de toutes parts des ennemis à la maison d'Autriche et n'en trouvant point de plus ardents contre elle que les princes protestants d'Allemagne; les voyant, dans ce moment même, plus irrités que jamais contre l'empereur Ferdinand, qui usoit, plus violemment peut-être que ne l'eût voulu une sage politique, des avantages que lui donnoit cette suite continuelle de victoires[54] qu'il devoit au génie de Walstein, et dont l'éclat étoit tel que le souverain lui-même qui en recueilloit le fruit, étoit importuné de la gloire de son sujet; s'apercevant que le mécontentement avoit gagné jusqu'aux princes catholiques, que les entreprises et les manières trop hautaines du chef de l'empire commençoient à alarmer pour leurs propres priviléges, il jeta les yeux sur le roi de Suède qu'on lui avoit représenté comme un homme supérieur, comme un chef propre à rendre formidable la ligue nouvelle qu'il vouloit former contre l'empereur. Bien qu'il ait cru devoir s'en défendre, lorsque la clameur publique l'accusa d'avoir excité un prince protestant à entrer à main armée dans un pays catholique, il est certain que ce fut Richelieu lui-même qui l'y poussa, après avoir ménagé un accommodement entre lui et Sigismond, roi de Pologne, qui lui disputoit la couronne de Suède, et que ce prince entreprenant étoit venu chercher et combattre jusque dans ses propres états. Par suite d'un traité signé avec la France, Gustave aborda sur les côtes de la Poméranie le 24 juin 1630; et alors commença cette partie de la guerre de trente ans qui est désignée sous le nom de Période suédoise.

Qui n'en connoît les succès, les revers, les désastres effroyables? Le héros de la Suède entra comme un torrent en Allemagne: la ligue protestante à la tête de laquelle s'étoit mis l'électeur de Saxe, après avoir un moment balancé à se joindre à lui, et comme si elle eût craint de se donner un nouveau maître, finit par se rallier sous ses drapeaux; et la ligue catholique étant demeurée indécise, rien ne s'opposa d'abord à la marche du vainqueur. Il prend sa revanche du sac de Magdebourg[55] à la bataille de Leipzic, où il remporte une victoire complète sur le féroce Tilly. De là, tandis que les Saxons pénétroient en Bohème et en Silésie, il parcourt rapidement les provinces de Franconie, du Haut-Rhin, de Souabe et de Bavière, toutes les villes lui ouvrant leurs portes, et tous les princes protestants s'empressant de faire alliance avec lui. Il passe ensuite le Rhin à Oppenheim, force le 15 avril 1632 le passage du Lech[56]; et le 17 mai suivant il entre triomphant dans Munich. C'est alors que Ferdinand, naguère au faîte de la puissance, est réduit à la dure extrémité de s'humilier à son tour devant le sujet orgueilleux dont il avoit abaissé l'orgueil; et Walstein lui fait acheter aux conditions les plus dures la grâce qu'il veut bien lui faire de reprendre le commandement de ses armées. Sa première opération est de chasser les Saxons de la Bohème; puis il transporte le théâtre de la guerre en Saxe, pour forcer le roi de Suède à quitter la Bavière. Bientôt les deux armées ennemies sont en présence à Lutzen: la bataille s'engage; Gustave est tué au premier choc; mais les Suédois n'en sont pas moins vainqueurs; et Walstein, forcé de se retirer en Bohème, se contente d'en défendre l'entrée à l'armée victorieuse. C'est alors que la situation précaire où se trouvoit son souverain lui fait concevoir des projets ambitieux que Richelieu favorise, et dont il auroit profité sans la catastrophe tragique qui termina la vie de cet illustre ambitieux. Instruit qu'il le trahissoit, et impuissant à faire punir juridiquement un sujet devenu en quelque sorte le rival de son maître, Ferdinand le fit assassiner à Egra le 25 février 1634. Le roi de Hongrie paroît alors à la tête des armées impériales, et signale ses premières armes par la victoire de Nordlingue, où il écrase l'armée des confédérés. L'assemblée générale des états protestants, qui s'alloit réunir à Francfort-sur-le-Mein pour renouveler l'alliance avec la Suède, se dissipe d'elle-même à la première nouvelle de cette défaite; l'électeur de Saxe, l'ennemi le plus acharné de Ferdinand, est le premier à faire sa paix avec lui: et le traité de Prague, dans lequel le chef de l'empire reprit une partie de son ancien ascendant, ayant été accepté par la plupart des princes protestants, le parti Suédois parut abattu et ruiné sans retour[57].

Tant que ce parti avoit été triomphant, Richelieu, par un reste de pudeur, avoit tenu secrète l'alliance contractée entre la France et le chef de la ligue protestante; et, se renfermant dans une neutralité apparente, il offroit aux princes catholiques de l'Allemagne qui imploroient son secours contre un si terrible vainqueur, le partage de cette neutralité que Gustave rendoit impossible par les conditions intolérables auxquelles il vouloit la leur faire acheter. Dès que l'artificieux ministre vit la cause des Suédois sur le point d'être perdue, il leva le masque et se déclara ouvertement pour eux. Un nouveau traité est signé à Compiégne, le 28 avril 1635, entre Louis XIII et la reine Christine. La France traite en même temps avec les États-Unis, rompant ainsi la trève que ceux-ci étoient prêts à conclure avec l'Espagne; et chaque prince de l'union protestante est appelé à faire avec Richelieu son traité particulier. Maître de la Lorraine, dont il s'étoit emparé, n'ayant d'autre droit pour le faire que celui du plus fort,[58] celui-ci porte la guerre tout à la fois dans les Pays-Bas; dans les états héréditaires de l'Autriche, où il envoie une armée auxiliaire des armées protestantes; en Italie où il traite contre l'empereur avec les ducs de Savoie, de Parme et de Mantoue[59]. L'Europe entière est embrasée; et des résultats décisifs auroient pu seuls, même selon les règles de la politique humaine, justifier le ministre qui avoit allumé ce feu qu'il ne lui étoit pas donné de pouvoir éteindre. Ils furent loin de l'être: partout les succès sont contestés, partout les revers suivent les victoires. Les armées françoises entrent à diverses reprises dans le pays ennemi, et sont obligées d'en sortir; les ennemis de leur côté pénètrent en France sur plusieurs points, et les alarmes qu'ils causent se font ressentir jusqu'à Paris[60]. La Bourgogne, la Picardie, la Guienne, le Languedoc, sont tour à tour envahis et dévastés par les Impériaux ou par les Espagnols; les armées françoises envahissent et dévastent à leur tour les Pays-Bas, le Milanois, la Lorraine, la Franche-Comté, la Catalogne, la Cerdagne et le Roussillon. Le Portugal secoue le joug de l'Espagne et s'allie avec la France pour consolider l'indépendance qu'il venoit d'acquérir[61]. Pendant toute la vie de Richelieu, et six années encore après sa mort, l'Europe fut comme un vaste champ de bataille où parurent tour à tour les plus grands hommes de guerre qui eussent encore illustré les temps modernes[62], où l'on ne voit que villes prises et reprises, que batailles tour à tour gagnées et perdues, sans qu'il y ait un parti qui puisse décidément s'attribuer la victoire; mais les peuples souffrent et achèvent de se corrompre[63].

Les progrès de cette corruption furent d'autant plus rapides, que ce fut dans cette guerre fatale que parurent entièrement à découvert ces ressorts de la politique des princes chrétiens, uniquement fondée sur ce principe, qu'elle devoit être entièrement séparée de la religion, tandis que le fanatisme, qui est le caractère de toutes les sectes naissantes, produisoit parmi les princes protestants une sorte d'unité. Ainsi donc, ceux-là tendoient sans cesse à se diviser entre eux, parce qu'ils étoient uniquement occupés de leurs intérêts temporels; et ceux-ci, bien que leurs doctrines dussent incessamment offrir au monde ce matérialisme social dans ce qu'il a de plus désolant et de plus hideux, trouvoient alors, dans l'esprit de secte et dans une commune révolte contre les croyances catholiques, des rapports nouveaux et jusqu'alors inconnus qui les lioient entre eux, et de tous les coins de l'Europe attachoient à leurs intérêts politiques tous ceux qui partageoient leurs doctrines. Avant la réformation, les puissances du Nord étoient en quelque sorte étrangères à l'Europe; dès qu'elles l'eurent embrassée, elles entrèrent dans l'alliance protestante et, par une suite nécessaire, dans le système général de la politique européenne. «Des états qui auparavant se connoissoient à peine, dit un auteur protestant lui-même[64], trouvèrent, au moyen de la réformation, un centre commun d'activité et de politique qui forma entre eux des relations intimes. La réformation changea les rapports des citoyens entre eux et des sujets avec leurs princes; elle changea les rapports politiques entre les états. Ainsi un destin bizarre voulut que la discorde qui déchira l'église produisît un lien qui unît plus fortement les états entre eux[65].» Enfoncés dans ce matérialisme insensé, au moyen duquel ils achevoient de se perdre et de tout perdre, ces mêmes princes catholiques se croyoient fort habiles en se servant, au profit de leur ambition, de ce fanatisme des princes protestants, ne s'apercevant pas qu'il n'avoit produit entre eux cette sorte d'union politique que par ce qu'il y avoit en lui de religieux, et que c'étoit là un effet, singulier sans doute, mais naturel, inévitable même, de ce qui restoit encore de spirituel dans le protestantisme.

Ainsi donc, chose étrange, ce qui appartenoit à l'unité se divisoit; et il y avoit accord parmi ceux qui appartenoient au principe de division. Déjà on en avoit eu de tristes et frappants exemples dans les premières guerres que l'hérésie avoit fait naître en France: on avoit vu des armées de sectaires y accourir de tous les points de l'Europe au secours de leurs frères, chaque fois que ceux-ci en avoient eu besoin; tandis que le parti catholique n'y obtenoit de Philippe II que des secours intéressés, astucieusement combinés, quelquefois aussi dangereux qu'auroient pu l'être de véritables hostilités. La France en avoit souffert sans doute; mais, nous avons vu aussi que cette politique perverse n'avoit point réussi à son auteur.

L'histoire ne la lui a point pardonnée; cependant qu'il y avoit loin encore de ces manœuvres insidieuses à ce vaste plan conçu par une puissance catholique, qui, dans cette révolution dont l'effet étoit de séparer en deux parts toute la chrétienté, réunit d'abord tous ses efforts pour comprimer chez elle l'hérésie qui y portoit le trouble et la révolte; puis, devenue plus forte par le succès d'une telle entreprise, ne se sert de cette force nouvelle que pour aller partout ailleurs offrir son appui aux hérétiques, fortifier leurs ligues, entrer dans leurs complots, légitimer leurs principes de rébellion et d'indépendance[66], les aider à les propager dans toute la chrétienté, indifférente aux conséquences terribles d'un système aussi pervers, et n'y considérant que quelques avantages particuliers dont le succès étoit incertain, dont la réalité même pouvoit être contestée! Voilà ce que fit la France, ou plutôt ce que fit Richelieu après s'en être rendu le maître absolu; tel est le crime de cet homme, crime le plus grand peut-être qui ait jamais été commis contre la société.

L'abaissement de la maison d'Autriche étoit devenu pour lui comme une idée fixe à laquelle étoient enchaînées toutes les facultés de son esprit et toutes les forces de sa volonté. Rien ne put jamais l'en faire départir, ni les chances douteuses d'une guerre où les revers et les succès furent si long-temps balancés; ni les malheurs des provinces qu'écrasoient les impôts après qu'elles avoient été dévastées par les armées[67]; ni l'indignation des gens de bien qui détestoient cette guerre impie, la considérant dès-lors comme le fléau et le scandale de la chrétienté[68]; ni les exhortations paternelles du chef de l'Église, qu'il ne se faisoit aucun scrupule de tromper et de combattre comme politique, parce que, selon lui, la politique n'avoit rien à démêler avec la religion[69]; ni son maître lui-même, dont la conscience se réveilloit quelquefois pour s'élever contre les iniquités d'un tel ministre[70], et à qui il avoit su persuader qu'après l'avoir jeté dans de si grands périls et de si grands embarras, lui seul étoit capable de l'en tirer[71]. Pour arriver à ce but, il déployoit, ainsi que nous l'avons déjà dit, une activité et des ressources qui tenoient du prodige: il avoit des agents et des espions dans toutes les cours de l'Europe; il négocioit sans cesse avec amis et ennemis[72]; il enseignoit la trahison aux grands[73], il poussoit les petits à la révolte[74]; et ses manœuvres pour soutenir le parti puritain en Angleterre et pour exciter les mécontents d'Écosse, doivent le faire considérer comme un des auteurs de la révolution qui fit monter Charles Ier sur l'échafaud[75]. Toutes ces entreprises inouïes qui étonnoient et troubloient l'Europe, il les exécutoit au milieu des conspirations sans cesse renaissantes qui se tramoient contre lui[76]; et lorsqu'on le croyoit perdu, c'étoit par le supplice, l'exil ou l'emprisonnement des conspirateurs qu'il apprenoit à ses ennemis à redouter un pouvoir que sembloient affermir les dangers et les travaux. Tout finit donc par trembler devant lui; et le parlement, qui fut à ses pieds jusqu'au dernier moment, en murmurant sans doute, mais osant à peine faire entendre ses murmures[77]; et le clergé qui, en vertu des libertés gallicanes, continuoit de résister au pape chaque fois que l'occasion s'en présentoit, et qui, en vertu des servitudes auxquelles il s'étoit volontairement réduit à l'égard du pouvoir temporel, ne savoit rien opposer aux violences de ce ministre, à ses hauteurs, et accordoit tous les subsides qu'il jugeoit à propos de lui demander[78]; et la cour, qui avoit fini par l'honorer un peu plus que le monarque lui-même; et les gens de guerre pour qui il étoit la source de toutes faveurs et de tout avancement[79]; et la reine Anne d'Autriche elle-même, qu'il traita en criminelle d'état, et força de s'accuser et de demander grâce devant le roi son époux, pour avoir osé exprimer dans quelques lettres le désir que la France fût débarrassée de son ministre, et que la bonne intelligence fût enfin rétablie entre son père et son mari[80]. Enfin tel étoit l'empire qu'il avoit pris sur Louis XIII, qu'il le força, peu de semaines avant sa mort, à lui sacrifier des serviteurs qu'il aimoit[81]; et que ce foible prince recula devant la menace que lui fit de se retirer dans son gouvernement du Hâvre, un homme qui étoit près de sortir de ce monde pour aller dans l'autre rendre compte devant Dieu.

Tant qu'il vécut, les hérétiques, qu'il avoit comprimés plutôt qu'abattus en France, n'osèrent remuer; et c'en fut même fini à jamais de l'espèce de puissance politique qu'ils s'y étoient arrogée. Mais comme ce prince de l'Église étoit en même temps le protecteur de l'hérésie hors de France, il ne pensa pas un seul instant à l'empêcher de se propager au milieu du royaume très-chrétien; indifférent à toute licence des esprits et à tout désordre moral, pourvu que l'on se courbât sous sa main de fer, et que l'ordre matériel ne fût point troublé. Aussi arriva-t-il, par l'effet de cette politique scandaleuse et par cette communication continuelle que tant de campagnes faites sous les mêmes drapeaux établissoient entre les Français catholiques et les protestants étrangers, que le nombre des sectaires et des libres-penseurs s'accrut sous Louis XIII plus que sous aucun des règnes qui l'avoient précédé, n'attendant que des circonstances plus favorables pour exercer de nouveau leurs ravages et recommencer leurs attaques contre la société. Nous ne tarderons point à les voir reparoître sous d'autres formes, dans une position différente, employant d'autres armes, et n'en marchant pas avec moins d'ardeur et de persévérance vers le but qu'ils vouloient atteindre et qu'enfin ils ont atteint. Alors ceux-là même qui avoient le plus conservé pour Richelieu de cette vieille admiration que ne lui ont pas refusée quelquefois les esprits les plus impatients de toute autorité légitime[82], conviendront peut-être que nous ne l'avons point trop sévèrement jugé, et ne pourront trouver pour lui d'autre excuse que de dire qu'il ne comprit point toute l'étendue du mal qu'il faisoit, ni les suites qu'il devoit avoir. Nous sommes nous-même porté à croire qu'il en est ainsi, bien que nous ne l'en considérions pas moins comme un homme sans conscience et sans probité; et reconnoissant en lui, ainsi que nous l'avons déjà fait, la force de la volonté, un esprit subtil, actif, infatigable, nous lui refusons les vues profondes qui font le véritable homme d'état; persuadé d'ailleurs qu'on ne peut l'être dans aucune société sans être un homme religieux, et dans une société chrétienne surtout, si l'on n'est en même temps un parfait chrétien[83].

Richelieu mourut à Paris dans son palais le 4 décembre 1642. Louis XIII reçut la nouvelle de sa mort avec indifférence; et l'on ne tarda point à s'apercevoir qu'il éprouvoit une satisfaction secrète d'être délivré de cette servitude à laquelle un sujet audacieux avoit su depuis si long-temps le réduire. Le jour même de sa mort, Mazarin qu'il avoit recommandé au roi comme le personnage le plus propre à le remplacer, entra au conseil pour y occuper, dès son entrée, la première place. Rien ne fut changé du reste dans le ministère; et le grand conseil, composé de tous les ministres, continua de tenir ses séances comme à l'ordinaire; mais toutes les résolutions furent prises dans un conseil secret où furent admis seulement trois ministres, Mazarin, Chavigny et Desnoyers[84]. Là Louis XIII manifesta hautement sa volonté très-décidée de gouverner lui-même et de ne plus se laisser maîtriser par les agents de son autorité[85]. Il fit voir en même temps qu'il étoit plus pitoyable pour ses peuples et plus consciencieux dans sa politique qu'on n'avoit pu le penser, lorsque Richelieu abusoit de son nom pour opprimer la France et troubler l'Europe. Il étoit résolu d'apporter de prompts remèdes à tant de maux[86]; mais le temps ne lui en fut pas laissé, et déjà atteint d'une maladie mortelle lorsqu'il fut délivré de son ministre, il mourut lui-même à St-Germain-en-Laye le 14 mai de l'année suivante, laissant deux fils, Louis XIV, né le 5 septembre 1638,[87] et Philippe, duc d'Anjou, né le 21 septembre 1640.

Si l'on excepte une émeute qui s'éleva dans Paris à l'occasion des protestants,[88] et si l'alarme momentanée que lui causa la marche des Espagnols en Picardie, lors de la prise de Corbie, cette capitale n'éprouva sous ce règne aucune émotion qui mérite d'être remarquée. Dans le calme dont elle ne cessa de jouir, ses faubourgs s'accrurent, sa population augmenta; et, par une suite nécessaire de cet état de repos dans un pays catholique, les fondations pieuses et charitables s'y multiplièrent plus que sous la plupart des règnes précédents. Cependant la police étoit toujours imparfaite; et l'on est étonné de voir, sous un gouvernement aussi vigoureux, tant d'imprévoyance et de désordre dans l'administration de la première ville du royaume. La famine et la peste y emportèrent à différentes époques un grand nombre d'habitans; plusieurs incendies y causèrent de grands ravages[89]; des bandes de voleurs la désolèrent[90]; et l'on ne voit point que les magistrats, malgré tout leur zèle et tout leur dévouement, aient eu entre les mains des moyens suffisants pour prévenir ou même pour arrêter dans leur source de semblables fléaux. Sous ce règne, les rues de Paris, depuis long-temps négligées et devenues presque impraticables, furent entièrement repavées: l'on projeta même de rendre navigables les fossés qui l'entouroient, et de faire construire de nouveaux ponts pour la commodité du commerce; mais la grandeur du projet et les dépenses considérables qu'il auroit exigées, le firent abandonner.

(1643) Aigri contre la reine, à qui il croyoit avoir beaucoup de reproches à faire; conservant surtout contre elle un profond ressentiment de la part[91] qu'il l'accusoit d'avoir eue dans l'affaire de Chalais; plus mécontent encore de son frère dont le caractère foible, inconstant, et les continuelles mutineries lui avoient causé tant de chagrins et de si fâcheux embarras, persuadé d'ailleurs que l'un et l'autre étoient également incapables de gouverner, Louis XIII auroit voulu pouvoir les exclure tous les deux de la régence; et, avant la mort de Richelieu, il avoit déjà prononcé cette exclusion à l'égard du duc d'Orléans, de la manière la plus dure et la plus flétrissante pour lui. C'étoit une dernière satisfaction qu'il sembloit donner à son ministre, mais se voyant lui-même sur le point de mourir, et cherchant vainement quelque autre moyen de pourvoir au gouvernement de l'état pendant la minorité de son fils, ce fut pour lui une nécessité de revenir sur ses premières résolutions: toutefois, il les modifia de manière à ne point laisser à son frère et à sa femme un pouvoir trop absolu. Il nomma la reine régente, et Gaston lieutenant-général du royaume; mais il institua en même temps un conseil souverain de régence, sans lequel Anne d'Autriche ne pouvoit rien décider. Le duc d'Orléans étoit le chef de ce conseil; en cas d'absence, le prince de Condé le remplaçoit; et celui-ci étoit remplacé par Mazarin[92]. La reine et Gaston jurèrent entre les mains du roi de se conformer à ses dernières dispositions; le lendemain, 10 avril, sa déclaration à ce sujet fut enregistrée au parlement; et Louis XIII rendit les derniers soupirs au milieu des intrigues et des cabales qu'avoit déjà fait naître l'attente d'une révolution très-prochaine dans les affaires.

Et d'abord se rangèrent du parti de la reine tous ceux que la mort de Richelieu avoit fait sortir de prison ou revenir de l'exil, ayant à leur tête le duc de Beaufort, fils du duc de Vendôme; qui, dès long-temps, lui avoit donné les marques du plus grand dévouement, et en qui Anne d'Autriche avoit la confiance la plus entière[93]. Ce fut là ce qu'on appela la cabale des importants, à cause des airs d'autorité et de protection que se donnoient tous ceux qui y étoient admis; et cette dénomination, qui jetoit sur eux une sorte de ridicule, suffiroit seule pour prouver combien étoit foible et incertain, dans ses premiers moments, le pouvoir de la régente. Les plus brouillons, entre autres Potier, évêque de Beauvais, prétendirent d'abord qu'il falloit emporter de vive force le pouvoir, se persuadant qu'une simple déclaration de la reine suffiroit pour annuler les restrictions que Louis XIII avoit mises à son influence dans le gouvernement; d'autres plus prudents et plus expérimentés prévinrent que l'on n'obtiendroit rien du parlement, si l'on ne se présentoit à lui, muni du consentement des princes et des autres chefs du conseil de régence. On négocia donc avec eux: on leur promit à tous des dignités, des récompenses, et sous un autre titre, un pouvoir aussi grand. Le prince de Condé accéda au traité par les instances de sa femme, qui étoit dans l'intimité de la reine; le duc d'Orléans, dont le favori, l'abbé de la Rivière, avoit été gagné, se laissa aller plus facilement encore; et, dans le lit de justice que le jeune roi tint le 18 mai, quatre jours après la mort de son père, Anne d'Autriche obtint tout ce qu'elle voulut: elle fut déclarée régente, tutrice sans restriction, et maîtresse de former un conseil à volonté. Le cardinal Mazarin acheva de vaincre en cette circonstance les préventions que la reine avoit d'abord conçues contre lui[94]. Sa réputation d'habileté et d'expérience dans les affaires étoit grande: c'étoit Richelieu lui-même qui l'avoit faite; ses manières prévenantes et agréables firent le reste auprès d'une princesse qui n'étoit insensible à aucune des petites vanités de son sexe. Il fut nommé surintendant de l'éducation du roi, et, dans tous les points, la déclaration de Louis XIII demeura sans effet. C'étoit la seconde fois que le parlement disposoit ainsi souverainement de la régence, ce qui enfla son orgueil et commença à lui persuader qu'il étoit en effet le tuteur des rois.

Aussitôt que sa régence eut été confirmée, Anne d'Autriche quitta le Louvre, et vint avec ses fils habiter le palais cardinal, dont Richelieu avoit fait don au roi par testament; c'est alors, comme nous l'avons déjà dit, qu'il fut nommé Palais-Royal, et que l'on ouvrit, sur les ruines de l'hôtel de Silleri, la place qui existe encore devant la façade de ce monument[95].

Nous allons peindre un temps singulier, où les factions diverses qui se disputent le pouvoir, sans être moins ambitieuses, ne peuvent plus marcher aussi violemment à leur but, parce que, ni en elles-mêmes, ni dans ce qui les environne, elles n'ont plus la force qu'elles avoient eue autrefois; où l'intrigue, la souplesse, la ruse, toutes les petites passions, sans en excepter la galanterie, viennent au secours de leur foiblesse; où les femmes se trouvent mêlées à toutes les affaires, pour leur donner souvent un aspect frivole et badin, auquel ceux qui n'approfondissent rien, se sont laissés prendre: «La fronde étoit plaisante», a dit le plus superficiel et sans doute le plus brillant des écrivains du dix-huitième siècle[96]. Cet homme avoit le cœur trop corrompu pour qu'il lui fût donné de comprendre ce que le fond en avoit de triste et de sérieux. Quant à nous, nous voyons, dans les troubles dont elle se compose, une suite nécessaire des désordres qui l'ont précédée: elle nous offre une preuve de plus de cette marche continuelle et progressive de la société vers sa dissolution, et la démonstration la plus frappante peut-être des doctrines que nous avons proclamées, et du principe unique sur lequel nous avons établi la stabilité de l'ordre social. Mais pour bien faire comprendre l'application nouvelle que nous allons faire de ce principe et de cette doctrine, il convient de bien faire connoître les personnages de ce drame politique aussi compliqué que bizarre, et de mettre autant de clarté qu'il nous sera possible dans le récit des faits.

La faveur inattendue de Mazarin, faveur qu'il sut conserver et accroître par cette habileté, ces heureux dons de la nature, et ces qualités de l'esprit qui l'avoient fait naître[97], fut la première source des brouilleries de la cour. Les chefs de la cabale des importants aspiroient au ministère, et s'étoient crus un moment assurés d'y parvenir: déçus de leurs espérances, furieux de se voir supplantés par un étranger qui, selon eux, étoit venu leur enlever le prix de leurs souffrances et de leur dévouement, ils réunirent tous leurs efforts contre lui, renforcés bientôt par la duchesse de Chevreuse et par le marquis de Châteauneuf[98], les derniers que l'on vit reparoître, parmi ces amis ou serviteurs d'Anne d'Autriche qui avoient subi les persécutions de Richelieu, et tous les deux bien plus capables que l'évêque de Beauvais ou le duc de Beaufort, de diriger un parti. Mazarin eut l'adresse de faire écarter Châteauneuf, qu'il craignoit[99]; et la duchesse de Chevreuse se montra moins adroite que passionnée en abusant, dès les premiers jours de son arrivée à la cour, de cette ancienne affection que lui avoit conservée la reine, pour satisfaire la haine qu'elle avoit contre la maison de Richelieu. Elle ne fit pas attention que la prévoyance du ministre de Louis XIII s'étendant jusques sur l'avenir des siens, qu'il supposoit devoir être en butte après sa mort aux ressentiments de tous ceux qu'il avoit maltraités pendant sa vie, il leur avoit préparé, par le mariage de sa nièce Maillé de Brézé avec le duc d'Enghien, l'appui le plus solide dans la maison de Condé; et que répandant alors sur cette maison les biens, les honneurs, et lui donnant tout ce qu'il lui étoit possible d'accorder d'autorité, il lui avoit ainsi laissé toute la force nécessaire pour défendre et protéger ses alliés. L'acharnement que la duchesse mit à poursuivre les neveux du cardinal, la hauteur avec laquelle elle demanda leurs dépouilles pour ses amis et ses protégés[100], soulevèrent contre elle et contre sa cabale la plus grande partie de la cour. La princesse de Condé, qui étoit plus avant qu'elle encore dans la faveur de la reine, et qui avoit contribué à faire éloigner Châteauneuf[101], prit ouvertement la défense des Richelieu; et Mazarin, qui ne croyoit pas que le moment fût venu de rompre entièrement avec les importants, accorda peu de chose, et donna pour le reste des promesses qu'il étoit bien résolu de ne point tenir.

Cependant tandis que l'on intriguoit à la cour, les armes de France étoient de toutes parts victorieuses: la bataille de Rocroi, que le duc d'Enghien venoit de gagner à l'âge de vingt-deux ans, avoit détruit en un moment toutes les espérances que la maison d'Autriche avoit pu fonder sur les agitations et la foiblesse presque toujours inséparables d'une minorité; et les troupes espagnoles, qui avoient pu espérer de pénétrer encore dans le cœur du royaume, se voyoient attaquées dans leurs propres provinces, et réduites maintenant à une pénible défensive. Tous les yeux se fixèrent aussitôt sur un prince qui, à peine sorti de l'adolescence, effaçoit déjà l'éclat des plus grands généraux; et lorsqu'il reparut dans cette cour, tout resplendissant de gloire et entouré des jeunes compagnons de ses exploits, les partis qui la divisoient se le disputèrent avec la plus grande ardeur, et essayèrent d'entraîner en même temps vers eux la troupe brillante dont il étoit accompagné.

Il sembloit naturel qu'il se rangeât du côté des alliés de sa maison: la galanterie le jeta d'abord dans l'autre parti auquel appartenoit déjà la jeune duchesse de Longueville sa sœur; et bientôt des tracasseries de femmes le ramenèrent vers les siens. La duchesse de Montbazon[102], à laquelle il adressoit des vœux qui n'étoient point dédaignés, s'étoit permis, à l'égard de la duchesse de Longueville, une de ces indiscrétions injurieuses que les femmes ne pardonnent point[103]. Forcée d'en faire une réparation éclatante, elle ne put dévorer cet affront, qui fut un triomphe pour les Condé; et son dépit l'emportant au-delà de toutes les bornes, elle affecta de braver les ordres de la reine et de violer les conditions qui lui avoient été imposées: elle fut exilée. Les chefs de la cabale s'emportèrent aussitôt contre Mazarin, qu'ils accusèrent d'être le principal auteur de cette disgrâce, et imaginèrent des moyens nouveaux pour se débarrasser de lui. La reine, obsédée de leurs cris, impatientée de leurs remontrances indiscrètes et malignes sur les rapports trop familiers peut-être qui existoient entre elle et son ministre, finit par les considérer comme les seuls auteurs des bruits mortifiants pour elle qui s'élevoient à ce sujet. Déjà aigrie contre ces censeurs incommodes, le duc de Beaufort, qui s'étoit déclaré hautement et ridiculement le champion de madame de Montbazon, acheva de l'irriter par ses insolences brutales à son égard et par des menaces violentes contre le cardinal, dont celui-ci craignoit ou du moins faisoit semblant de craindre les effets, Anne d'Autriche crut enfin que la dignité du trône ne lui permettoit pas de souffrir plus long-temps ces insultes et ces mutineries. Entrant dans les craintes que lui témoignoit Mazarin, elle en fit part au prince de Condé et au duc d'Orléans, les intéressa à ses ressentiments, et, s'autorisant du consentement qu'ils lui donnèrent, fit arrêter le 2 septembre et renfermer à Vincennes ce même duc de Beaufort à qui, cinq mois auparavant, elle avoit prodigué les marques les plus éclatantes de confiance et d'attachement; la duchesse de Chevreuse, Châteauneuf et un grand nombre d'autres reçurent l'ordre de s'éloigner de la cour; l'évêque de Beauvais fut renvoyé dans son diocèse; et ainsi expira, presque sans bruit, la cabale des importants.

(1644, 45, 46, 47) Ici commence ce qu'on appelle les beaux jours de la régence; et ces beaux jours durèrent environ trois années. Grâce au génie de Turenne et du duc d'Enghien, qui continuoient au dehors à marcher de victoire en victoire, la France jouissoit au dedans d'une sécurité profonde; et il y eut un moment de joie expansive dans la nation, que tous les historiens du temps ont remarqué. Mazarin en profita pour entrer plus avant encore dans la faveur de la reine, et affermir sa fortune et son pouvoir contre les coups qui bientôt alloient leur être portés: car cette ivresse de la France ne devoit être que passagère. La guerre, pour être heureuse, n'en exigeoit pas moins des dépenses extraordinaires, auxquelles il étoit impossible de subvenir autrement que par des impôts. Les haines, les jalousies, les prétentions ambitieuses qui avoient d'abord éclaté au milieu de cette cour, en apparence si galante et si dissipée, continuoient de fermenter dans le fond des cœurs, et, pour éclater de nouveau, sembloient n'attendre qu'un moment plus favorable. Le crédit toujours croissant de Mazarin ne leur laissoit point de repos; et déjà toutes ces petites passions préludoient dans l'ombre, en ne laissant pas échapper une seule occasion de répandre sur ce ministre un mépris et un ridicule qui rejaillissoient jusque sur la régente. La ville recevant insensiblement de la cour ces impressions fâcheuses, elles ne tardèrent point à devenir populaires; et la haine fut bientôt générale contre lui, sans qu'on pût dire au juste pourquoi on le haïssoit: le prétexte qui devoit justifier cette haine ne tarda point à se présenter.

«Malheureusement, dit le cardinal de Retz, Mazarin, disciple de Richelieu, et de plus, né et nourri dans un pays où la puissance du pape n'a point de bornes, crut que le mouvement rapide et violent donné sous le dernier ministère étoit le naturel; et cette méprise fut l'occasion de la guerre civile.» Nous pensons que cet habile fauteur d'intrigues eût été fort embarrassé d'expliquer lui-même quel étoit ce naturel auquel il falloit que le ministre s'accommodât. Il n'y eut point de méprise en ceci; mais seulement le résultat inévitable de la différence des positions et des caractères. Richelieu étoit altier, violent, inflexible; il gouvernoit sous le nom du monarque absolu qui lui avoit communiqué toute sa puissance: rien ne lui résista; tout se courba devant lui. Mazarin avoit, de même que son prédécesseur, de la pénétration, de l'habileté; mais son caractère étoit timide et irrésolu. Essayant de remplacer par l'adresse et la ruse ce qui lui manquoit en force et en volonté, il avoit en outre le désavantage de conduire les affaires sous l'autorité incertaine d'une régence et au milieu des embarras d'une minorité: l'opposition, qui avoit rendu si orageuses les premières années de Louis XIII, sortit donc à l'instant même de la longue inaction à laquelle ce terrible Richelieu avoit su la réduire. C'est ainsi que s'explique très-naturellement l'état d'une société politique où tous les principes naturels, qui font la vie sociale, étoient depuis long-temps méconnus.

Toutefois cette opposition qui, dès qu'elle sent que le pouvoir foiblit, recommence à se soulever contre lui, n'a plus maintenant le même caractère qu'elle avoit autrefois. Ce même homme qui y joua un rôle si remarquable, va nous apprendre ce que le despotisme du règne précédent l'avoit faite; et ses aveux à cet égard sont d'autant plus précieux, que la naïveté en est extrême, et qu'il ne semble pas se douter de la grande révélation qu'il va nous faire: «Ce signe de vie, dit-il, dans le commencement presque imperceptible, ne se donne point par Monsieur; il ne se donne point par M. le prince; il ne se donne point par les grands du royaume; il ne se donne point par les provinces: il se donne par le parlement, qui, jusqu'à notre siècle, n'avoit jamais commencé de révolution, et qui certainement auroit condamné, par des arrêts sanglants, celle qu'il faisoit lui-même, si tout autre que lui l'eût commencée.»

Ce que Gondi appelle un signe de vie est donné par le parlement, et il semble s'en étonner! Que prouve cet étonnement sinon que ces princes et ces grands, qui attendoient ce signe de vie pour se ranimer eux-mêmes et recommencer à troubler l'état, ne connoissoient ni leur position, ni ce qu'ils alloient faire, ni ce qu'ils étoient en effet devenus? Avant Richelieu, nous les avons vus formant à eux seuls une opposition qui, dès qu'elle étoit mécontente, levoit des armées, soulevoit les provinces, se cantonnoit dans les places fortes, menaçant le pouvoir, transigeant avec lui et se faisant payer le prix de sa rébellion. Une seconde opposition, non moins menaçante et plus dangereuse encore, celle des protestants donnoit en quelque sorte la main à la première, avoit comme elle ses armées et ses forteresses, et toutes les deux réunies pouvoient tout oser et tout braver. Nous avons vu comment le ministre de Louis XIII les abattit toutes deux; et en effet elles étoient arrivées à ce point qu'elles menaçoient l'existence même de la société, et qu'elles ne pouvoient plus être souffertes. L'esprit dont elles avoient été animées survivoit sans doute à leurs désastres; mais leur force matérielle étoit réellement anéantie et sans retour. Ces villes fortifiées, ces châteaux forts dont l'intérieur de la France avoit été hérissé, étant désormais ouverts de toutes parts, l'une et l'autre opposition n'avoient plus ni moyens pour commencer l'attaque, ni refuge après la défaite; et sans aucun point de contact entre elles, divisées dans leurs propres membres, elles étoient désormais incapables de rien entreprendre qui pût troubler et alarmer le pouvoir. Il n'en étoit pas de même du parlement: au milieu de ces orages politiques qui avoient tout renversé autour de lui, il avoit su se conserver, parce que, dans la marche sûre et prudente qu'il s'étoit tracée, en même temps qu'il se créoit des droits politiques qui ne lui appartenoient pas, il avoit toujours eu l'art de céder à propos, dès que la résistance lui avoit semblé offrir quelque apparence de danger, se rendant par cela même plus cher à la multitude qu'il s'étoit arrogé le droit de protéger et de défendre, et accroissant de ses humiliations et de ses défaites, la force morale qu'il tiroit de ces affections populaires. N'ayant point d'autres moyens d'attaque et de défense que cette force morale qui, lorsqu'elle n'avoit point d'appui étranger, sembloit devoir causer peu d'ombrage; ne se montrant hostile contre le pouvoir politique que lorsqu'il s'agissoit de soutenir ce qu'il appelloit les intérêts du peuple, il se faisoit ensuite l'auxiliaire de ce même pouvoir contre l'autorité spirituelle, dès que celui-ci avoit besoin de son secours, lui rendant alors son esprit de révolte agréable, parce qu'il se révoltoit avec lui; et se montrant ainsi flatteur et servile, lorsque les circonstances ne lui étoient pas utiles ou favorables à être insolent et mutin. Il n'avoit donc plié sous Richelieu que pour se relever ensuite plein de vigueur et de vie, avec toutes ses prétentions orgueilleuses, tous ses vieux préjugés, et ce qu'une si longue contrainte avoit pu y ajouter d'aigreur et de ressentiment. D'un côté, le pouvoir royal dans des mains où l'adresse s'efforçoit de suppléer à la force, de l'autre, cette opposition toute populaire, et plus forte que jamais de la faveur d'une multitude qui souffroit et qui avoit été long-temps opprimée, voilà tout ce qui restoit de vivant dans l'état; et lorsque tout se complique en apparence, tout se simplifie en effet. Le roi et le peuple sont seuls en présence l'un de l'autre: et toute la suite des événements va nous prouver qu'en effet rien n'a de force et de vie que selon qu'il se rallie au peuple ou au roi.

Cependant les tracasseries et les intrigues de cour ne perdoient rien de leur activité. Mazarin devoit en grande partie son élévation à Chavigni: celui-ci abusa de cette espèce d'avantage qu'il croyoit avoir sur le premier ministre; il se rendit avec lui difficile, exigeant, et lui donna, dans le conseil, assez d'embarras et de contrariétés, pour que celui-ci se crût obligé de l'en éloigner. Chavigni avoit de l'audace et de l'habileté: lui et ses amis crièrent à l'ingratitude; et il alla se cantonner pour ainsi dire dans le parlement, où il trouva des partisans, parce que le ministre y avoit des ennemis. Les présidents Longueil, Viole, de Novion et de Blancmesnil se déclarèrent pour lui, entraînant après eux plusieurs des plus brouillons parmi les conseillers; Châteauneuf, qui étoit toujours relégué à Montrouge, se joignit à cette cabale, qui devint assez inquiétante pour que Mazarin crût devoir s'en délivrer par un coup d'autorité. Châteauneuf fut exilé en Berri, d'autres dans leurs maisons de campagne; et Chavigni se vit réduit à se circonscrire dans le gouvernement de Vincennes, qui lui avoit été donné par Richelieu. Ces mesures étoient sans doute peu rigoureuses: elles n'en firent pas moins beaucoup de mécontents, parce qu'elles furent considérées comme des actes arbitraires.

(1648) L'embarras des finances, cette cause la plus fréquente des révolutions, devoit bientôt faire naître des mécontentements plus sérieux; et c'étoient là les fruits amers que la politique de Richelieu avoit légués à ses successeurs. Nous avons dit que la guerre d'Espagne, bien que les résultats continuassent d'en être heureux, exigeoit des dépenses considérables: il falloit de l'argent pour la soutenir; il en falloit pour fournir aux profusions d'une cour prodigue et fastueuse; les sommes énormes qu'il avoit fallu donner au duc d'Orléans, au prince de Condé et à plusieurs autres pour acheter leur assistance ou payer leur fidélité, achevoient d'épuiser le trésor; et une mauvaise administration confiée à des ministres qui tous, sans en excepter Mazarin lui-même, ne paroissent pas avoir été fort scrupuleux sur les moyens de s'enrichir, mettoit le comble à ces désordres. La dépense se trouva donc bientôt dans une disproportion effrayante avec la recette: pour combler ce déficit, le surintendant Emery, traitant effronté, impitoyable, et en qui cependant le cardinal avoit une entière confiance, inventoit tous les jours mille ressources odieuses, quelquefois même ridicules. Le parlement qui avoit déjà enregistré, non sans difficulté, plusieurs édits vexatoires[104], dont il étoit l'auteur, retrouvant contre ce despotisme maladroit et purement fiscal son ancien esprit de mutinerie, éclata enfin à l'occasion du tarif, impôt qui établissoit une augmentation considérable sur les droits des denrées qui entroient à Paris; et les murmures de la population entière de cette capitale se mêlèrent aux remontrances de ses magistrats. La cour, effrayée de ce commencement de fermentation, retira le tarif, mais pour y substituer impolitiquement des édits encore plus onéreux, et à un tel point, que le parlement leur préféra encore ce premier édit qui fut modifié. Tout cela ne se passa point sans assemblées des chambres, conférences avec les ministres, députations vers la régente; il y eut des discours et des écrits, dans lesquels les questions les plus graves et les plus dangereuses sur les droits des peuples et des rois, sur le pouvoir arbitraire et le pouvoir limité furent publiquement discutées. Les têtes continuèrent à s'échauffer, et le peuple commença à s'attrouper et à murmurer.

La cour eut l'imprudence d'opposer la violence aux murmures: plusieurs membres du parlement, plus hardis que les autres, furent enlevés et transférés dans diverses prisons[105]; et, pour emporter de vive force l'enregistrement, on conçut l'idée bizarre, et l'on donna ce signe de foiblesse de conduire le jeune roi en robe d'enfant au parlement: il y parut au moment où on l'y attendoit le moins, portant avec lui un grand nombre d'édits, tous plus ruineux les uns que les autres; et sa présence mit cette compagnie dans la nécessité de les vérifier. L'avocat-général Talon s'éleva d'abord avec force contre une semblable surprise, attentatoire à la liberté des suffrages. Le lendemain, les maîtres des requêtes, à qui l'un de ces édits donnoit douze nouveaux collègues, s'assemblent et prennent la résolution de ne pas souffrir cette création nouvelle, dont l'effet étoit, tout à la fois, de diminuer le prix des anciennes charges et de les rendre moins honorables. Le même jour, les chambres assemblées commencent à examiner tous les édits vérifiés. La régente et son ministre traitent cet examen de révolte contre l'autorité royale; et, en même temps qu'ils ordonnent la pleine et entière exécution de ces édits, le duc d'Orléans et le prince de Conti sont chargés de porter, l'un à la chambre des Comptes, l'autre à la cour des Aides, ceux qui concernoient ces deux compagnies. C'est alors que le soulèvement devint général: la cour des Aides députa vers la chambre des Comptes, lui demandant de s'unir à elle pour la réformation de l'état; l'une et l'autre s'assurèrent du grand Conseil; et le parlement, sur l'invitation qu'elles lui en firent, donna aussitôt son arrêt d'union avec ces trois cours de justice. Il portoit «qu'on choisiroit dans chaque chambre du parlement deux conseillers, qui seroient chargés de conférer avec les députés des autres compagnies, et qui feroient leur rapport aux chambres assemblées, lesquelles ensuite ordonneroient ce qui conviendroit.»

Le cardinal fit casser cet arrêt par le conseil[106]; et par une imprudence nouvelle, ordonna encore l'enlèvement de deux magistrats[107]. Le parlement, à qui la défense de s'assembler avec les autres compagnies fut notifiée dans les termes les plus durs, n'y répondit qu'en se réunissant le même jour avec elles, pour délibérer sur l'ordonnance même du conseil. Cependant le peuple continuoit à murmurer; il y eut même des voies de fait exercées contre des officiers envoyés par la régente pour s'emparer de la feuille de l'arrêt, et la cour commença enfin à concevoir quelques craintes. Elle fit proposer des accommodements, que le parlement rejeta avec une sorte de hauteur, parce qu'ils touchoient son intérêt particulier, qu'il affectoit de négliger pour ne songer qu'au bien public; et, comme l'effervescence populaire alloit toujours croissant, la régente, bien plus encore par le danger dont elle étoit menacée que par les remontrances et les délibérations de cette compagnie, crut devoir céder, et permit enfin l'exécution de cet arrêt d'union qu'elle avoit d'abord si fortement contesté. Alors les députés nommés par le parlement et par les autres cours souveraines se réunirent dans la chambre de Saint-Louis, et commencèrent à y tenir des assemblées régulières. Toutefois la reine, en tolérant cette espèce de comité, lui fit dire «que son intention étoit que les affaires s'y expédiassent en peu de temps, pour le bien de l'état, surtout qu'il y fût avisé aux moyens d'avoir de l'argent promptement.»

Mais le parlement, devenu par ce triomphe plus audacieux, et plus entreprenant, ne tint nul compte de cette injonction de la régente; et ce qu'elle indiquoit à la chambre de Saint-Louis, comme l'objet principal de ses délibérations, fut justement ce dont elle s'occupa le moins. On la vit agir, dès les commencements, comme si elle eût été appelée à partager le gouvernement de l'état: ce fut sur les affaires publiques que roulèrent ses discussions, et même une sorte d'ordre s'établit touchant la manière de les discuter. Les matières étoient présentées à la chambre par un de ses membres: on les y examinoit avec attention, on donnoit même une décision; mais cette décision étoit ensuite portée aux chambres assemblées, dont la sanction devenoit nécessaire pour lui donner de la validité. En dix séances, tout ce qui concernoit le gouvernement, justice, finances, police, commerce, solde des troupes, domaine du roi, état de sa maison, etc., fut soumis aux délibérations de ce comité, et devint, par une suite nécessaire, l'objet des délibérations du parlement. Ou par désœuvrement ou par curiosité, une foule de gens s'attroupoient dans les salles du palais, et y passoient les journées entières à recueillir ce qui se disoit, y mêlant leurs propres réflexions et les répandant ensuite au dehors. Les projets de réforme et les moyens d'y parvenir devenoient la matière de toutes les conversations; on s'en entretenoit dans les boutiques, dans les ateliers, jusque dans les marchés et les places publiques. Il devint à la mode de censurer le gouvernement et de décrier les ministres, surtout le cardinal, devenu bientôt le principal et presque le seul objet de l'animadversion de cette multitude. Alors deux partis se formèrent, qui se distinguèrent l'un de l'autre par des noms de factions: les partisans de la cour furent appelés Mazarins, les autres reçurent le nom de Frondeurs; mot alors bizarrement employé dans une telle acception[108], et dont le nouveau sens a été depuis adopté dans la langue françoise. Enfin cette manie de s'occuper des affaires de l'état passa de Paris dans les provinces, et de toutes parts disposa les esprits à prendre part aux troubles de cette capitale.

Si nous pénétrons maintenant dans l'intérieur du parlement; si nous rassemblons ce que les mémoires du temps nous peuvent fournir de lumières sur les éléments dont il se composoit, sur l'esprit et les passions dont il étoit animé, ils nous montrent, dans ses jeunes conseillers, des têtes ardentes, déjà imbues de toutes ces vieilles traditions de la magistrature, qui leur persuadoient qu'en s'asseyant sur les fleurs de lis, ils étoient devenus les protecteurs du peuple, et des censeurs du pouvoir, qui ne pouvoient être ni trop sévères ni trop vigilants. Trouver ainsi une occasion de passer subitement de l'étude aride des lois et des fonctions obscures de juges civils ou criminels, à la mission importante de réformateurs de l'état, au rôle brillant d'orateurs politiques, délibérant en présence de la nation entière, attentive à leurs discours et charmée de leur éloquence, leur sembloit un événement aussi heureux pour eux que pour la France; et les illusions de leur amour-propre ajoutoient encore à cet esprit de licence et à cette espèce d'enthousiasme républicain dont ils étoient possédés. Parmi les magistrats à qui l'âge avoit donné, dans les manières, plus de sérieux et de gravité, un grand nombre, et même le plus grand nombre, n'avoit pas, pour s'élever contre la cour et décrier le gouvernement, d'autres motifs que ceux qui entraînoient cette jeunesse ardente et tumultueuse: la haine du pouvoir et la manie de se rendre agréable à la multitude; mais plusieurs d'entre eux, et quelques-uns de ceux-ci étoient justement les plus habiles ou les plus influents, y joignoient des ressentiments particuliers qui rendoient leurs dispositions hostiles encore plus actives et plus dangereuses. Les présidents Potier de Blancmesnil, Longueil de Maisons, Viole et Charton[109] étoient les principaux dans cette classe de mécontents. Enfin, au milieu de cette élite de ses magistrats qu'il considéroit comme les défenseurs nés de ses franchises et de ses libertés, le peuple de Paris s'étoit fait une espèce d'idole d'un vieux conseiller nommé Broussel. C'étoit un homme d'un caractère ardent, d'un esprit borné; et, soit qu'il fût aigri contre cette cour, qui l'avoit négligé ou dédaigné[110], soit qu'il se laissât emporter par un zèle inconsidéré pour le bien public, on n'en voyoit point, même parmi les plus jeunes et les plus fougueux, de plus violent dans ses diatribes contre le ministère, ne manquant aucune occasion de le censurer, de le mortifier, et se montrant surtout intraitable lorsqu'il s'agissoit d'impôts: c'étoit là ce qui l'avoit rendu cher à la multitude qui l'appeloit son père, et mettoit en lui toutes ses espérances.

On conçoit le parti que des brouillons et des ambitieux pouvoient tirer d'une assemblée ainsi disposée, et dont l'influence étoit si grande sur la population de Paris: aussi devint-elle aussitôt un instrument de trouble et de discorde entre les mains de quelques intrigans habiles, restes de la cabale des importants, et qui crurent y trouver un moyen, les uns de parvenir au ministère, les autres d'y rentrer, en forçant la reine à changer ses ministres. Les principaux étoient Châteauneuf, Laigues, Fontrailles, Montrésor, Saint-Ibal, Chavigni qui venoit de se joindre à eux, et Jean-François-Paul de Gondi, alors coadjuteur de l'archevêque de Paris, son oncle, décoré lui-même du titre d'archevêque de Corinthe, depuis cardinal de Retz, et l'un des plus audacieux caractères et des plus dangereux esprits qui aient jamais paru au milieu des factions populaires. Pour exciter du désordre dans l'état, ils n'avoient point de plus nobles motifs que ceux que nous venons de faire connoître; mais ils se gardoient bien de les laisser même soupçonner à ces fanatiques du bien public, dont ils feignoient de partager l'ardeur patriotique, et qu'ils poussoient ainsi hors de toute mesure, pour arriver au but qu'ils s'étoient proposé, et que, seuls et abandonnés à eux-mêmes, il leur étoit impossible d'atteindre.

Au milieu de ces artisans d'intrigues et de cette assemblée si ridiculement factieuse et turbulente, s'élevoit la figure imposante de Matthieu Molé, premier président, personnage également remarquable par la vigueur de son esprit et par la fermeté de son caractère, intrépide au point d'étonner ses adversaires même les plus courageux, et de les avoir plus d'une fois forcés au respect et à l'admiration. Quant à ses principes et à ses opinions, c'étoit si l'on peut s'exprimer ainsi, le beau idéal des doctrines parlementaires: il croyoit, et de la foi la plus inébranlable, que la cour de justice du roi possédoit en effet très-légitimement le droit qu'elle s'étoit arrogé de résister à l'autorité royale, lorsque, dans sa sagesse, elle avoit reconnu que celle-ci se trompoit ou qu'elle dépassoit volontairement les bornes que lui prescrivoient les lois fondamentales du royaume. Mais il convenoit en même temps que cette résistance devoit s'arrêter dans les justes bornes au-delà desquelles elle eût attaquée le principe même de la souveraineté, et compromis le salut de la monarchie; et c'est ainsi que, cherchant long-temps cette balance chimérique des droits et des devoirs, il trouva long-temps le secret de mécontenter les deux partis: le parlement, parce que, autant qu'il étoit en lui, il cherchoit à l'arrêter quand il le voyoit aller trop loin; les ministres, parce qu'il exécutoit rigoureusement les mesures que sa compagnie lui prescrivoit contre eux. Les uns l'accusoient d'être vendu à la cour, les autres de favoriser les frondeurs; et il ne sortit de cette position équivoque, où il lui étoit même impossible de se maintenir, que lorsqu'il eut pris enfin la seule résolution raisonnable que, dans de telles circonstances, il convint de prendre à un homme de bien, celle de se ranger du côté de l'autorité. Toutefois, avant d'en venir là, placé entre l'un et l'autre parti, fort de la droiture de ses intentions et de son amour pour la paix, qui étoit l'unique objet de tous ses désirs et de toutes ses sollicitudes, s'il ne parvint pas à la procurer, il empêcha du moins le mal d'arriver à cet excès qui auroit mis la monarchie en péril; et peut-être fut-elle sauvée alors par ce grand et vertueux magistrat.

Cependant la chambre de Saint-Louis continuoit ses opérations; et ce comité préparatoire offroit cet avantage aux chefs cachés de tous ces mouvemens, qu'il leur devenoit ainsi facile de porter aux ministres les coups les plus rudes sans qu'on pût soupçonner la main d'où ils étoient partis; et, les attaquant aussi vivement qu'ils le jugeoient nécessaire, de se mettre à l'abri de leurs ressentiments. C'étoit là qu'étoient mystérieusement concertées toutes les propositions hardies et toutes les questions désagréables que l'on élevoit à leur sujet: les membres de cette chambre les examinoient d'abord, ainsi que nous venons de le dire; et elles étoient ensuite présentées aux chambres assemblées où on les discutoit publiquement: ainsi le premier auteur demeuroit ignoré, et, suivant le plan qu'avoient formé les boute-feux, le parlement se trouvoit de plus en plus compromis avec la cour. C'est par cette voie que furent successivement proposés, la suppression des intendants de provinces qui étoient odieux au peuple, l'érection d'une chambre de justice destinée à faire rendre gorge aux traitants, la confection d'un nouveau tarif pour les entrées de Paris, un mode de paiement pour les rentes de l'hôtel de ville, et plusieurs autres règlements de finances, bons peut-être en eux-mêmes, mais qui, dans la circonstance présente, produisoient le pire de tous les effets, celui de jeter l'alarme parmi les prêteurs, et au milieu des circonstances les plus pressantes, d'enlever ainsi à l'état ses dernières ressources. Vainement le duc d'Orléans, sur l'invitation que lui en fit la reine, se rendit-il assidu aux assemblées du parlement pour essayer de modérer par de justes représentations et par des paroles conciliantes des prétentions si multipliées et si intempestives; vainement le premier président l'aida-t-il de tous ses efforts en faisant naître des délais, et profitant des moindres prétextes pour rompre les assemblées ou en rendre les délibérations inutiles: ni l'un ni l'autre ne gagnèrent rien sur ces esprits ardents et opiniâtres. Cependant la pénurie des finances devenoit de jour en jour plus effrayante; les coffres du roi étoient vides, les armées n'étoient point payées, et l'on se voyoit menacé non-seulement de perdre le fruit de tant de victoires qui devoient conduire à une paix utile et glorieuse, sur laquelle l'ennemi, instruit de nos discordes intestines, se rendoit déjà moins traitable, mais encore de voir de si grands succès se changer en revers dont la suite eût été incalculable.

Dans de telles extrémités, la régente crut qu'en accordant au parlement une partie de ses demandes, elle verroit finir ces dangereuses tracasseries: on fit donc tenir le 31 juillet, un lit de justice au jeune roi; le chancelier y lut une déclaration par laquelle la cour faisoit des concessions sur toutes les propositions qui lui avoient été présentées par le parlement; et la fin de son discours fut une défense formelle de continuer les assemblées de la chambre de Saint-Louis, et l'injonction aux magistrats de rentrer dans leurs fonctions accoutumées, et de rendre la justice aux sujets du roi.

La cour achevoit ainsi de montrer sa foiblesse, et ses adversaires n'en devinrent que plus hardis. La chambre de Saint-Louis cessa en effet de s'assembler; mais les assemblées des chambres recommencèrent dès le lendemain; et, malgré tout ce que put imaginer le premier président pour l'empêcher, la délibération s'établit sur la déclaration même du roi. Il fut arrêté que l'on feroit des remontrances; et, tandis qu'on les rédigeoit, de nouveaux articles, qui avoient été ou différés ou oubliés, furent mis sur le bureau.

Irritée au dernier point et ainsi poussée à bout, la régente se décida enfin à employer d'autres moyens: la victoire de Lens, que le duc d'Enghien, maintenant prince de Condé[111], venoit de remporter sur les Espagnols, lui parut une occasion favorable pour rompre le charme qui attachoit à la suite de quelques magistrats, une multitude qu'elle voyoit en même temps transportée d'un tel succès; et, éblouie de la gloire du jeune héros, elle se crut assez forte, après un si grand événement, pour faire un exemple, abattre d'un seul coup l'audace du parlement, et frapper de terreur les secrets auteurs de toutes ces manœuvres séditieuses.

Elle y eût réussi sans doute, si elle n'eût eu en tête un ennemi encore plus actif et plus profond que son ministre n'étoit souple et rusé. Gondi, ennemi de Mazarin, qui l'avoit desservi dans une circonstance importante, mal vu à la cour, à laquelle il avoit d'abord voulu s'attacher, et où celui-ci avoit su le rendre odieux, cherchoit depuis long-temps, et ainsi que nous l'avons déjà dit, à faire son profit des tempêtes publiques qui commençoient à s'élever autour de lui, et dans lesquelles il n'avoit pas balancé à se jeter, comme dans son propre élément. Prodige d'adresse et de dissimulation, tandis que de sourdes libéralités lui gagnoient les cœurs des peuples, que, par une apparence de zèle religieux et de sollicitude pastorale, il captoit la confiance des classes plus élevées de la capitale, et que, par des manœuvres plus savantes encore, il échauffoit, dans des assemblées mystérieuses, les esprits les plus turbulents et les plus déterminés du parti[112], ce prélat affectoit de donner à la cour des avis sincères et désintéressés sur les dangers qui l'environnoient, exagérant le péril, et chargeant les portraits, afin de n'être pas écouté; mais conservant, par cette conduite politique, une modération convenable à son caractère d'archevêque, et nécessaire à la réussite de ses projets. Il étoit ainsi parvenu à se rendre l'âme de la faction, le centre de tous ses mouvements secrets, lorsque la régente, croyant avoir bien pris toutes ses mesures, fit tout à coup enlever, non pas avec mystère et dans le silence de la nuit, mais en plein midi, au moment que l'on chantoit le Te Deum pour le grand succès que venoient de remporter les armes de France, trois des plus opiniâtres parmi les membres du parlement, Charton, Blancmesnil et Broussel. Charton s'esquiva; Blancmesnil fut conduit à Vincennes, et le vieux Broussel emmené à Saint-Germain.

L'esprit de révolte, jusqu'alors comprimé, sembloit n'attendre qu'un acte de cette nature pour éclater avec toutes ses fureurs. L'arrestation de Blancmesnil fit peu de sensation; mais celle du vieux Broussel[113], cette idole du peuple, produisit une émotion générale. On s'assembla dans les rues; on s'excita mutuellement, on cria de toutes parts aux armes; les marchands, effrayés, fermèrent leurs boutiques, et la face de Paris fut changée en un instant.

Averti par ces cris, le coadjuteur, qui voyoit avec plaisir commencer des troubles dans lesquels il devoit jouer un rôle si dangereux et si brillant, jugeant nécessaire cependant de détruire les soupçons que la cour avoit déjà conçus contre lui à ce sujet, sort de l'archevêché en rochet et en camail pour aller trouver la reine, marche jusqu'au Palais-Royal, au milieu d'une foule immense, qui demandoit Broussel avec des hurlements de rage, y arrive, accompagné du maréchal de La Meilleraie, qu'il avoit rencontré à la tête des gardes, près le Pont-Neuf, cherchant à apaiser le tumulte, et que cette même populace avoit forcé à la retraite. Il y montre toute l'étendue du mal, et le maréchal confirme la peinture qu'il en fait. La reine et le cardinal n'écoutèrent point d'abord de tels discours, venant d'un homme que l'on regardoit comme l'auteur de la révolte; mais les avis, toujours plus alarmants, se succédèrent avec tant de rapidité, qu'il fallut enfin y penser sérieusement; et, parmi ceux qui s'en effrayèrent, Mazarin n'étoit pas le moins effrayé. On tint une espèce de conseil dont le résultat fut qu'il falloit rendre Broussel. Le coadjuteur vouloit qu'on le rendît sur-le-champ: la reine exigeoit qu'avant tout le peuple se séparât, et ce fut Gondi lui-même que l'on chargea de porter à la multitude cette espèce de capitulation. Il sentit tout le danger d'une semblable commission; mais il lui fallut céder, entraîné d'ailleurs par le maréchal de La Meilleraie, qui voulut l'accompagner, et dont l'emportement acheva de tout perdre. Tandis que le coadjuteur s'avançoit à la rencontre des mutins, et s'apprêtoit à leur parler, le maréchal se précipita vers eux d'un autre côté, à la tête des chevau-légers de la garde, agitant son épée, et criant de toutes ses forces: Vive le roi! liberté à Broussel! Ce cri fut mal entendu, et ce mouvement parut un signe d'hostilité. On lui répond en criant aux armes! il est assailli d'une grêle de pierres; et, perdant enfin patience au bout de quelques moments, il tire et blesse mortellement, vis-à-vis les Quinze-Vingts, un crocheteur qui, selon les uns, passoit tranquillement ayant sa charge sur le dos, selon d'autres se montroit le plus ardent parmi ceux dont il étoit environné. Alors la fureur du peuple ne connut plus de bornes: l'insurrection s'étendit dans tous les quartiers, et les environs du Palais-Royal furent dans un moment remplis de gens armés. Le coadjuteur, porté par la foule jusqu'à la Croix-du-Tiroir, y retrouva M. de La Meilleraie qui se défendoit avec peine contre un gros de bourgeois postés dans la rue de l'Arbre-Sec. Le prélat se jeta au milieu d'eux pour les séparer, et le maréchal fit cesser le feu de sa troupe; mais, au même instant, un autre peloton de séditieux, qui sortoit de la rue des Prouvaires, fit une décharge très-brusque sur les chevau-légers. Fontrailles, qui étoit auprès du maréchal, eut le bras cassé; un des pages du coadjuteur fut blessé, et lui-même renversé d'un coup de pierre qui l'atteignit à la tête. Enfin, ayant été reconnu au moment où un bourgeois, lui appuyant son mousqueton sur la tempe, alloit lui faire sauter la cervelle, il fut relevé, entouré avec de grandes acclamations; et, profitant avec beaucoup de présence d'esprit de cette circonstance pour dégager le maréchal, il marcha du côté des halles, entraînant avec lui toute cette populace, tandis que M. de La Meilleraie effectuoit sa retraite vers le Palais-Royal.

Ses exhortations, ses prières, ses menaces calment les esprits. La foule qui l'avoit accompagné, et à laquelle s'étoient joints tous les fripiers dont ce quartier fourmille, consent à déposer les armes; mais, obstinés à ravoir Broussel, ils le ramènent vers le Palais-Royal, où le maréchal de La Meilleraie, qui l'attendoit à la barrière, le fait entrer et le présente à la reine comme son sauveur et celui de l'État. Il y fut néanmoins accueilli avec un dédain ironique, parce qu'on ne cessoit point de le considérer comme l'auteur de la sédition qu'il avoit feint d'apaiser, et que la cour n'avoit encore qu'une idée imparfaite de la grandeur du mal. Gondi en sortit, la rage dans le cœur, et méditant des projets de vengeance. Cachant toutefois son dépit à la populace qui l'attendoit, il soutint jusqu'au bout le rôle de pacificateur qu'il avoit voulu prendre dans cette journée; et, forcé de se faire monter sur l'impériale de sa voiture, pour rendre compte à cette multitude du résultat de son ambassade, il lui parla avec un ton pénétré des promesses positives que la reine avoit données de la délivrance des prisonniers, promesses qu'il regardoit comme sacrées, et qui ne laissoient plus aucun prétexte au rassemblement. La nuit vint[114]; la cohue se dissipa, et Gondi rentra chez lui, blessé et en proie aux plus vives inquiétudes. Cependant on étoit si loin de se fier dans le public aux promesses de la reine, que beaucoup de bourgeois restèrent en armes devant leurs portes, et que des corps-de-garde furent distribués dans diverses parties de la ville; on en posa même un à la barrière des Sergents, à dix pas des sentinelles du Palais-Royal.

Les alarmes du coadjuteur et la méfiance du peuple n'étoient que trop bien fondées: car, cette nuit même, on délibéroit, dans le conseil de la régente, sur les moyens de se rendre maîtres le lendemain de Paris[115]. Trois mécontents, Laigues, Montrésor et Argenteuil, vinrent successivement trouver le prélat, et lui donner les avis les plus sinistres sur les dispositions de la cour, qui, disoient-ils, vouloit à la fois le punir de la révolte, et le perdre dans l'esprit du peuple, en le faisant passer pour un des agents de ses promesses fallacieuses. Il n'en falloit pas tant pour enflammer cet esprit ardent et audacieux, pour le jeter dans les dernières extrémités. Il déclare à ses amis que, le lendemain avant midi, il sera maître lui-même de cette ville dont la cour prétend s'emparer, et commence sur-le-champ l'exécution d'un plan de défense que ceux-ci regardèrent d'abord comme le projet d'un insensé. Tandis que la régente et le ministre faisoient mettre sous les armes toute la maison du roi; qu'on introduisoit secrètement dans la ville quelques troupes cantonnées dans les environs, et que l'avis étoit donné aux bons bourgeois sur lesquels la cour croyoit pouvoir compter, de s'armer secrètement, les agents de Gondi parcouroient la ville, en y répandant les bruits les plus alarmants; lui-même se concertoit avec plusieurs colonels de quartiers qui lui étoient dévoués, faisoit établir des pelotons de leurs milices depuis le Pont-Neuf jusqu'au Palais-Royal, dans tous les endroits où l'on avoit entendu dire que la cour devoit faire poster des troupes, s'emparoit de la porte de Nesle, et faisoit commencer les barricades. Le jour paroissoit à peine que le parlement étoit déjà assemblé.

La cour ignoroit absolument toutes ces dispositions. À six heures du matin, le chancelier Séguier sort de sa maison et prend la route du Palais, où il devoit, suivant les uns, casser tout ce que le parlement avoit fait jusque là, suivant d'autres, lui prononcer son interdiction absolue. Sa voiture est arrêtée sur le quai de la Mégisserie, par les chaînes déjà tendues; il est reconnu, entouré, menacé; des cris de mort se font entendre, et le poursuivent jusqu'au quai des Augustins. Il se sauve, suivi de son frère, l'évêque de Meaux, et de sa fille, la duchesse de Sully, dans l'hôtel du duc de Luynes; la populace y pénètre après lui, le cherchant partout avec des cris effroyables[116]. Un hasard presque miraculeux le dérobe aux perquisitions de ces assassins. Le maréchal de La Meilleraie accourt avec une troupe de cavaliers, et le délivre enfin de cette horrible position. La foule, qui s'écarte un moment devant les soldats, plus furieuse encore de voir sa proie lui échapper, se réunit de nouveau, poursuit sa voiture jusqu'au Palais-Royal, l'accablant d'une grêle de pierres et de balles: la duchesse de Sully en fut légèrement blessée au bras; quelques gardes et un exempt de police sont tués.

Cette fureur se communique dans un instant à toute la ville: la populace des faubourgs se précipite de toutes parts vers le palais et la cité, où le gros du rassemblement étoit déjà formé. En moins de deux heures près de treize cents barricades sont élevées dans Paris; tous les dépôts d'armes sont ouverts ou forcés; l'air retentit des plus horribles imprécations contre Mazarin et les autres ministres; la reine elle-même n'est point ménagée. Les cris de vive Broussel! vive le coadjuteur! se mêlent à ces cris forcenés. Cependant le parlement, assemblé tumultuairement, décidoit d'aller en corps redemander à la régente ses membres arrêtés; et la cour faisoit solliciter alors ce même coadjuteur qu'elle avoit outragé la veille, pour obtenir de lui qu'il calmât la sédition. Il s'en défendit avec une douleur hypocrite, et le parlement se mit en marche pour le Palais-Royal, au milieu des acclamations d'une multitude qui abaissoit devant lui ses armes et faisoit tomber ses barricades. Le premier président, Mathieu Molé, marchoit à la tête de sa compagnie. Il parla à la reine avec beaucoup de chaleur et d'éloquence, essayant de la convaincre qu'il n'y avoit d'autre moyen de calmer une population entière, prête à se porter aux dernières extrémités, que de rendre les prisonniers. La reine, d'un caractère inflexible jusqu'à l'opiniâtreté, ne lui répondit que par des reproches et par des menaces, et sortit brusquement pour ne pas en entendre davantage. Molé et le président de Mesmes, qui avoient un égal dévouement pour la cour, mais non pas le même courage, reviennent et veulent tenter un dernier effort au moment où la compagnie s'apprêtoit à sortir: ils rembrunissent encore les couleurs du tableau, montrent Paris entier, armé, furieux, et sans frein, l'État sur le penchant de sa ruine; ils n'obtiennent rien. Mazarin propose seulement de rendre les prisonniers, si le parlement consent à ne plus s'occuper de l'administration, et à se renfermer uniquement dans ses fonctions judiciaires: la compagnie promet de s'assembler le soir pour délibérer sur cette proposition; la cour est satisfaite de cette promesse qui lui faisoit gagner du temps, ce qui étoit beaucoup pour elle; et les magistrats commencent à défiler pour retourner au palais.

Le peuple, qui croyoit Broussel renfermé dans le Palais-Royal, et qui s'attendoit à le voir ramené par le parlement, ne le voyant pas reparoître, commença à murmurer dès la première barricade; les murmures augmentèrent à la seconde; ils dégénérèrent à la troisième, près de la croix du Tiroir, en menaces et en voies de fait. Un furieux saisissant le premier président, et lui appuyant le bout d'un pistolet sur le visage, «lui commande de retourner à l'instant, et de ramener Broussel, ou le Mazarin et le chancelier en otage, s'il ne veut être massacré lui et les siens.» Molé, calme et serein au milieu de cette foule, qui grossissoit sans cesse autour de lui, l'accablant de malédictions et d'outrages, ne donne pas le moindre signe de crainte ni de foiblesse, répond aux cris de ces rebelles avec toute la dignité d'un magistrat qui a le droit de les punir de leur rébellion, et ralliant paisiblement sa compagnie, revient au petit pas vers le Palais-Royal, au milieu de ce cortége de forcenés.

Il lui fallut essuyer ici de non moins rudes assauts. Anne d'Autriche, que la colère avoit mise hors d'elle-même et entièrement aveuglée sur le danger, s'indignoit que le parlement eût osé revenir après ce qui s'étoit passé; et l'on prétend même qu'elle eut un moment la pensée de faire arrêter quelques conseillers, pour lui répondre des fureurs de la populace. Molé parla avec plus d'éloquence et de chaleur encore que la première fois. Cinq ou six princesses qui se trouvoient dans le cabinet, se jetèrent aux pieds de la reine; le duc d'Orléans, Mazarin surtout, dont la frayeur étoit extrême, se joignirent à la foule suppliante qui l'environnoit, et parvinrent enfin à lui arracher ces paroles: «Eh bien! Messieurs du parlement, voyez donc ce qu'il est à propos de faire.» Ces paroles sont saisies avec empressement: on fait monter le parlement dans la grande galerie; il y tient séance, délibère, et le résultat de la délibération est que la reine sera remerciée de la liberté des prisonniers, et que, jusqu'aux vacances, la compagnie ne s'occupera plus des affaires publiques, à l'exception du paiement des rentes sur l'Hôtel-de-Ville et du tarif. Des lettres de cachet sont délivrées; on prépare les carrosses du roi et de la reine pour aller chercher Broussel et Blancmesnil, et le parlement fait marcher ces carrosses devant lui comme un signe certain du triomphe qu'il vient de remporter. Les passages alors lui sont ouverts; et les acclamations qui l'avoient accompagné le matin, le suivent encore jusqu'au palais.

Le peuple n'en resta pas moins armé toute la nuit et le lendemain, jusqu'au retour de Broussel, qui ne parut à Paris que vers dix heures du matin. Il y fut reçu avec tous ces transports frénétiques que la multitude éprouve ordinairement pour ses idoles. Les barricades sont rompues, les corps-de-garde se dispersent, et deux heures après, les rues de Paris étoient libres et sa population paroissoit tranquille; cependant il s'y conserva encore, pendant quelques jours, un reste de fermentation qui continua de donner des inquiétudes à la reine et au cardinal. Sur le moindre bruit qui se répandoit que des troupes arrivoient dans les environs de Paris, des cris de fureur se faisoient entendre de nouveau, tantôt dans un quartier, tantôt dans un autre; à ces cris se mêloient le cliquetis des armes, et quelquefois même des salves de mousquetade. Mazarin, plus effrayé que jamais, demeura, pendant ce temps, déguisé, botté, et tout prêt à partir, parce que, disoit-on, le peuple étoit résolu de le prendre pour otage, et, si la cour usoit de violence, d'exercer sur lui les plus terribles représailles. On ne parvint à calmer cette multitude qu'en lui témoignant une confiance sans réserve, en éloignant les troupes qui lui portoient ombrage, et en réduisant la garde du roi à un très-petit nombre de soldats. On conçoit combien une telle condescendance dut coûter à la fierté de la régente.

La cour sembloit abattue, le parlement triomphoit; mais l'auteur secret de tant de désordres, Gondi, étoit trop clairvoyant pour ne pas prévoir que le retour seroit terrible, surtout pour lui, s'il ne se procuroit des appuis plus solides que cette faveur inconstante du peuple, et cette fougue momentanée du parlement, divisé lui-même en plusieurs partis, et incapable de marcher long-temps dans les mêmes voies. La feinte douceur que la reine et son ministre lui témoignèrent le lendemain, les caresses dont ils l'accablèrent, ne firent que l'affermir dans ces idées et dans sa résolution. Il savoit que le vainqueur de Lens étoit mécontent de la cour, et surtout de Mazarin: ce fut sur lui qu'il jeta les yeux; c'est lui qu'il résolut de faire le soutien de son parti.

Le prince n'étoit point encore revenu de l'armée: il s'agissoit, jusqu'à son retour, de maintenir la cour dans l'inaction, sans cesser cependant d'entretenir l'animosité du peuple, ce que personne ne savoit faire avec plus d'habileté que le coadjuteur[117]; et il y eût réussi, si le parlement eût voulu entrer dans ses vues, si ce prélat eût pu modérer les mouvements de cette compagnie, comme il savoit exciter ceux de la multitude. Il avoit trouvé le moyen de s'introduire dans les assemblées secrètes que tenoient quelques-uns de ses membres, et c'étoit sous son influence que s'y préparoient les matières qui devoient être présentées aux chambres assemblées, et que l'on y convenoit de la manière dont elles seroient présentés: en ceci il n'avoit d'autre intention que de tenir toujours la compagnie en haleine. Mais, par une impétuosité qui rompit toutes ses mesures, le parlement osa se proroger lui-même à l'approche des vacances sur lesquelles la régente avoit compté; et insistant, malgré le refus qu'elle en fit d'abord, la forcer en quelque sorte à lui accorder une prolongation de service, sous prétexte d'affaires qui ne souffroient aucun délai. Anne d'Autriche outrée de cette insolence, voyant d'ailleurs s'accroître de jour en jour l'audace séditieuse de la populace[118], prit enfin la résolution d'emmener le roi hors de Paris, et d'employer, s'il le falloit, contre cette ville rebelle, toutes les forces de la monarchie.

Tout fut préparé dans le plus profond mystère, et la cour partit tout à coup pour Ruel le 13 septembre au matin. Dès qu'elle y fut arrivée, Mazarin, qui, dans sa position, avoit le grand avantage de pouvoir employer la force quand la ruse ne lui sembloit pas suffisante pour arriver à ses fins, avoit cru devoir se délivrer par un moyen violent de Chavigni et de Châteauneuf, qu'il considéroit comme les plus dangereux de tous ses ennemis. Le premier fut constitué prisonnier à Vincennes, dont il étoit gouverneur; le second fut de nouveau exilé. Ce coup d'autorité exaspéra les esprits: les principaux frondeurs se virent menacés, dans cette violence dont deux d'entre eux venoient d'être les victimes; on cria à la tyrannie; pour la première fois, Mazarin fut nommé, dans les opinions, avec les qualifications, les plus injurieuses; on agita la question de savoir s'il ne conviendroit pas de pourvoir à la sûreté publique en mettant des bornes à l'exercice du pouvoir absolu sur la liberté des citoyens. Le parlement fit prier les princes de se rendre dans son sein pour y délibérer sur l'arrêt de 1617[119], qui, à l'occasion du maréchal d'Ancre, défendoit, et ce sous peine de la vie, aux étrangers, de s'immiscer dans le gouvernement de l'État; et, malgré un arrêt du conseil, donné en cassation du sien, persista dans toutes ses conclusions. La reine, de plus en plus irritée, se fait alors amener furtivement de Paris son second fils, le duc d'Anjou, qu'une indisposition l'avoit forcée d'y laisser: à peine cette nouvelle est-elle sue, que l'alarme se répand de nouveau partout; le parlement donne ordre au prévôt des marchands et aux échevins de pourvoir à l'approvisionnement et à la sûreté de la ville; tout s'y dispose comme si elle étoit sur le point de soutenir un siége; les bourgeois préparent leurs armes, et ne paroissent point effrayés des hasards et des conséquences d'une guerre civile.

Gondi, qui ne l'auroit point voulu sitôt parce qu'il ne jugeoit pas que l'on y fût encore assez préparé, tout déconcerté qu'il étoit par ce mouvement trop rapide du peuple et par cette folle conduite du parlement, prenoit cependant ses mesures pour un événement qu'il jugeoit inévitable; et il étoit prêt à faire partir pour Bruxelles un négociateur chargé de traiter avec le comte de Fuensaldagne qui y commandoit, et de le déterminer à faire marcher une armée espagnole au secours de Paris, lorsqu'on vint lui annoncer l'arrivée du prince de Condé, à laquelle il ne s'attendoit pas sitôt. C'étoit Anne d'Autriche elle-même qui l'avoit appelé dans l'intention de s'en faire un appui qu'elle ne croyoit pas pouvoir lui manquer. Mais Gondi, plus fécond encore en ressources, et rassuré par ce retour même qui sembloit devoir détruire toutes ses espérances, renonça aussitôt au projet qu'il avoit formé du côté de l'Espagne, et conçut le dessein, plus hardi peut-être, de disputer à la cour le héros sur lequel elle avoit compté. Il vit le prince en secret, le trouva, au sujet de Mazarin, tel qu'il le désiroit, sut lui persuader que tout le mal venoit de cet entêtement que la reine mettoit à soutenir un tel ministre, et qu'il falloit employer tous les moyens pour la forcer à l'abandonner. Le prince tomboit d'accord avec lui sur tous ces points: abattre le cardinal et gouverner peut-être à sa place lui sembloit une perspective séduisante; mais les prétentions excessives et les entreprises audacieuses du parlement l'effrayoient: «Je m'appelle Louis de Bourbon, disoit-il, et je ne veux pas ébranler la couronne;» comme si un instinct secret lui eût révélé qu'en effet il n'y avoit plus rien désormais entre le roi et le parlement.

Dans l'espèce d'irrésolution où le jetoit cette situation des affaires, il fut décidé qu'on prendroit un parti mitoyen; que, pour le moment, le prince se présenteroit comme intermédiaire entre les deux partis, et dans cet intervalle de repos qu'il auroit su faire naître, travailleroit de tous ses efforts à dégoûter la reine de Mazarin, et sinon à le précipiter tout à coup du haut rang où elle l'avoit élevé, du moins à l'en laisser glisser, de manière qu'il devînt ensuite facile de s'en débarrasser tout-à-fait. En conséquence de ce plan, qui convint à Gondi parce qu'il lui faisoit gagner du temps, Condé détourna la reine du projet qu'elle avoit formé d'attaquer Paris, et lui proposa d'engager une conférence entre lui-même, le duc d'Orléans et les députés du parlement. Cette conférence eut lieu à Saint-Germain, où la cour s'étoit transportée; et Gondi, par une démarche très-adroite, trouva le moyen d'en faire exclure le cardinal. Elle commença le 25 septembre, et dura, à plusieurs reprises, jusqu'au 22 octobre. On y discuta, les uns après les autres, tous les articles de l'arrêté du parlement; et tous, long-temps débattus, furent enfin accordés jusqu'à celui de la sûreté publique[120], qui avoit le plus offensé la cour, et au moyen duquel la liberté fut aussitôt rendue à MM. de Châteauneuf et de Chavigni. Tout cela se fit d'abord malgré la reine, qui auroit bien voulu que les princes ne se fussent pas montrés si faciles; mais, après avoir vainement tenté de les ramener à ces partis violents qu'elle étoit toujours disposée à prendre, elle se radoucit tout à coup, par l'envie extrême qu'elle avoit de voir cesser les assemblées du parlement. Enfin cette déclaration fameuse qui portoit un si rude coup à l'autorité royale fut enregistrée comme la compagnie l'avoit conçue et rédigée; les chambres prirent leurs vacations, et la cour revint à Paris, où le roi fut reçu de ce peuple aveugle et léger, avec les acclamations ordinaires et les transports de la plus vive allégresse.

Le caractère même de cette paix présageoit son peu de durée. Elle étoit trop désavantageuse à la régente pour qu'elle ne cherchât pas d'abord à en éluder les conditions, ensuite à accabler des rebelles qui avoient eu l'audace de traiter avec leur souverain et de prescrire des bornes à son autorité. Ceux-ci sentoient tout le danger de leur position, surtout Gondi, dont l'ambition n'avoit rien gagné à ce dernier arrangement, et qui craignoit toujours le juste châtiment que lui méritoient les barricades. Les yeux sans cesse attachés sur cette cour qu'il avoit si profondément offensée, et sur les factieux subalternes que dirigeoit son dangereux génie, cet artisan de discordes n'attendoit que l'occasion favorable pour ourdir de nouveaux complots. La disposition générale des esprits étoit telle qu'elle ne pouvoit tarder à se présenter. (1649) Par une maladresse que rien ne peut justifier, Mazarin, dès les premiers jours, avoit jugé à propos de contrevenir aux articles les plus minutieux de cette déclaration, que, dans la chaleur des partis, on regardoit comme une loi fondamentale de l'État: c'en fut assez pour rallumer un feu mal éteint. Les esprits les plus impétueux et les plus turbulents du parlement demandèrent à grands cris l'assemblée des chambres, et ne l'obtenant pas assez vite du premier président, s'assemblèrent d'eux-mêmes, entraînèrent ainsi le reste de leurs confrères, et recommencèrent leurs délibérations séditieuses. La reine, effrayée de cette fermentation nouvelle, crut leur en imposer en y envoyant les princes et les pairs; mais Gaston, toujours flottant entre les deux partis, étoit peu attaché à ses intérêts; Condé mettoit dans ses paroles et dans ses actions une hauteur, une véhémence qui n'étoient propres qu'à aigrir les esprits; la plupart des grands respiroient la faction. Dans cette journée mémorable, le premier de ces deux princes parla vaguement et foiblement; le second s'emporta jusqu'à menacer un conseiller[121] dont les clameurs l'importunoient. Le tumulte le plus violent s'élève aussitôt dans l'assemblée; on oublie le respect que l'on doit à son rang et à son caractère; il est forcé de faire une sorte de réparation en protestant qu'il n'a eu l'intention de menacer personne, et sort au milieu des cris insolents des jeunes conseillers des enquêtes, la rage dans le cœur, et bien résolu à ne plus s'exposer à de semblables avanies, «ne voulant pas, disoit-il, de prince qu'il étoit, devenir bourgmestre de Paris.»

C'est ainsi qu'il se lia plus fortement que jamais au parti de la régente, dont Gondi avoit espéré une seconde fois le détacher. Mais cet esprit si actif, si fécond en ressources, au moment même où Condé lui échappoit, cherchoit déjà et trouvoit de nouveaux appuis. Les divisions intestines qui agitoient la cour, et qu'il épioit avec soin jusque dans leurs plus petits détails, celles surtout qui venoient d'éclater dans la propre famille du prince, lui fournirent bientôt tous les moyens nécessaires pour relever son parti, pour lui donner même un nouvel éclat. Le prince de Conti, mécontent et jaloux d'un frère dont la gloire l'offusquoit et qui l'accabloit de sa supériorité; la duchesse de Longueville, sœur de ces deux princes, qui croyoit avoir des raisons de haïr Condé après l'avoir tendrement aimé; le duc de Longueville, furieux contre Mazarin, qui l'avoit bercé de fausses espérances; le jeune Marsillac[122], amant de la duchesse, maître absolu de son esprit et dont l'ambition étoit encore plus grande que l'amour; tous ces esprits ardents ou irrités, animés encore par l'éloquence insidieuse et entraînante du coadjuteur, et suivis de cette foule de mécontents qui abondent toujours dans les cours, se jetèrent dans son parti, promirent de rester à Paris, de le défendre s'il étoit attaqué, s'abouchèrent avec les principaux chefs de la faction parlementaire, les Viole, les Longueil, etc., qui leur promirent tout au nom de leur compagnie; et tandis qu'ils espéroient faire servir les mouvements aveugles du parlement à leurs propres intérêts, se rendirent eux-mêmes les instruments des projets ambitieux du coadjuteur.

Sûr des moyens de défense, Gondi voulut commencer lui-même l'attaque. Son ennemi étoit détesté: en accroissant chaque jour cette haine populaire par des bruits absurdes et calomnieux[123] que personne ne sut jamais mieux que lui faire circuler parmi la multitude, il voulut y joindre encore le ridicule. Mazarin y prêtoit malheureusement beaucoup. Le chansonnier Marigni[124] fut déchaîné contre lui, et remplit Paris de ses ballades et de ses triolets. Les railleries les plus piquantes, les sarcasmes les plus amers l'accablèrent de toutes parts; les placards les plus diffamants couvroient toutes les murailles, et la presse vomissoit chaque jour des libelles encore plus horribles qui se distribuoient clandestinement. Tant d'outrages rejaillissoient jusque sur la reine, qui n'étoit plus désignée dans le public que par le sobriquet de dame Anne. Elle ne pouvoit faire un pas dans Paris sans entendre retentir à ses oreilles quelques-uns de ces vaudevilles insolents et grossiers, où sa vertu même n'étoit pas épargnée. Enfin, ne pouvant plus supporter tant d'outrages, sentant croître, de jour en jour, les embarras de sa position, à cause de cette pénurie des finances que le parlement sembloit se faire un jeu d'accroître par ses résistances, sûre du prince de Condé que ses prières et ses larmes avoient achevé de fixer au soutien de sa cause, parvenue à obtenir du duc d'Orléans qu'il ne s'opposeroit point au projet qu'elle avoit formé, elle prit la résolution de sortir une seconde fois de Paris, et d'exercer sur cette ville rebelle le châtiment qu'elle avoit mérité.

Cette sortie, préparée dans le mystère le plus profond, fut exécutée au milieu de la nuit dans le plus grand désordre. Tous ceux qui devoient accompagner le roi, avertis au moment même du départ, le suivirent dans un trouble et avec des inquiétudes qui furent encore augmentées par l'état de dénuement dans lequel la cour entière se trouva à son arrivée à Saint-Germain. La reine, fière de l'appui de Condé, et méditant les projets d'une vengeance qu'elle croyoit prompte et facile, montroit seule de la fermeté et même une sorte de joie. À Paris, le premier sentiment du peuple et du parlement fut celui de la consternation. Gondi et ceux qui avoient son secret changèrent bientôt ces dispositions: ils parvinrent à rendre quelque courage à cette compagnie, et dans un moment surent faire passer la multitude de l'abattement à la fureur. On prit les armes; on s'empara des portes; toutes les issues furent fermées à ceux qui vouloient gagner Saint-Germain; on pilla leurs bagages; on maltraita leurs gens; et ces excès furent autorisés par un arrêt du parlement, qui, sans avoir égard à une lettre écrite par le roi au prévôt des marchands[125], et dont la lecture fut faite dans sa première assemblée, ordonna à ce magistrat de veiller à la sûreté publique et à la garde des portes. Le lieutenant de police eut ordre en même temps d'assurer l'approvisionnement de Paris et le passage de vivres.

Cependant ce parlement, regardé par le peuple comme la seule autorité qu'il dût écouter, alors qu'il agissoit lui-même comme si cette autorité eût été légitime, étoit livré aux plus cruelles perplexités, et renfermoit déjà dans son sein tous les germes de foiblesse et de division. Deux partis, l'un de factieux, l'autre de membres dévoués à la cour, l'agitant en sens contraire, cherchoient, chacun de son côté, à entraîner ceux de leurs confrères qui, étrangers à toutes les passions, à tous les intérêts, ne vouloient que le bien public; et du reste, se voyant ainsi isolés entre le peuple et la cour, tous craignoient le nom de rebelles, et le déshonneur qui y étoit attaché. Gondi, peu inquiet d'abord de ces incertitudes qu'il étoit sûr de faire disparoître à l'instant où il montreroit les appuis illustres qu'il avoit su donner à la révolte, commençoit lui-même à concevoir les plus vives alarmes: le duc de Bouillon et le maréchal de La Mothe, qui s'étoient aussi engagés avec les frondeurs, étoient restés à Paris avec la duchesse de Longueville; mais le duc, époux de cette princesse, parti de la Normandie dont il étoit gouverneur, au lieu de se rendre dans cette capitale, avoit tourné court à Saint-Germain, sans donner depuis de ses nouvelles; le prince de Conti, forcé par son frère de suivre la cour, ne paroissoit point encore; et l'on n'étoit pas moins inquiet de Marsillac, qui s'étoit rendu auprès du jeune prince pour fortifier ses résolutions et favoriser sa fuite. Ces alarmes, que partageoient les autres chefs de la faction, étoient accrues par la conduite inégale du parlement, tantôt poussant l'audace jusqu'à renvoyer sans les ouvrir de nouvelles lettres du roi qui lui ordonnoient de se transporter à Montargis, tantôt foible au point d'envoyer en quelque sorte demander grâce à Saint-Germain. Ses députés s'y présentèrent sans avoir été appelés, tandis que Gondi, mandé à la cour par un ordre formel du roi, faisoit arrêter sa voiture par le peuple pour être dispensé de faire un voyage aussi périlleux. Ils y furent mal reçus, renvoyés avec menaces, et cette rigueur impolitique servit les factieux plus que tout le reste. Dès qu'on apprit qu'il n'y avoit point de transaction à espérer, le désespoir donna du courage aux plus foibles; et les chefs ne manquèrent pas de semer des bruits alarmants dont l'effet fut d'accroître encore cette effervescence générale. La chambre des comptes et la cour des aides, qui avoient également député vers la cour, qui avoient éprouvé la même réception, partagèrent les ressentiments du parlement; et tous les corps, à l'exception du grand conseil, se réunirent dans le projet de se défendre contre ce qu'ils appeloient la tyrannie du cardinal. Il n'y eut qu'un cri contre lui, et c'est alors que fut rendu cet arrêt qui le déclare «ennemi du roi et de l'État, perturbateur du repos public; lui ordonne de se retirer le jour même de la cour, et dans huitaine du royaume, enjoignant, passé ce temps, aux sujets du roi de lui courre sus, et faisant défense à toute personne de le recevoir.» On ordonna des subsides, on leva des soldats dans la populace de Paris, on nomma même un général[126] à cette armée sans expérience et sans discipline.

Cependant Gondi attendoit toujours avec la plus vive impatience les véritables chefs qui devoient former et commander une aussi foible milice. Sourdes intrigues, courses nocturnes, largesses populaires, il n'avoit rien épargné pour allumer le feu de la sédition; le succès avoit passé ses espérances, et des nouvelles satisfaisantes qu'il reçut enfin de Marsillac achevoient de le rassurer, lorsque l'événement le plus inattendu vint le jeter dans de nouveaux embarras. Le duc d'Elbœuf, prince de la maison de Lorraine, poussé par l'amour de l'intrigue et des nouveautés, surtout par son extrême indigence, se croyant appelé à jouer sur ce théâtre le rôle des Guise et des Mayenne, entra tout à coup à Paris avec ses trois fils, et vint offrir ses services d'abord au corps de ville, où on le reçut avec les plus vifs transports de joie, ensuite au parlement, où, malgré les efforts des membres initiés aux secrets du coadjuteur, il sut entraîner tous les esprits, et fut nommé sur-le-champ général en chef de l'armée parisienne. Pendant que ces choses se passoient, les princes se présentèrent enfin aux portes de la ville, qu'on eut beaucoup de peine à leur ouvrir[127], et y entrèrent au milieu des préventions et des méfiances du peuple, lequel ne pouvoit croire que la famille de Condé pût venir prendre sincèrement sa défense. C'est ici qu'il faut admirer les ressources prodigieuses du moteur secret de tant d'intrigues ténébreuses. Si d'Elbœuf conservoit sa supériorité, Gondi n'étoit plus rien: avec les princes il étoit tout; il falloit donc, sans perdre de temps, abattre l'un et relever les autres. Aussitôt tous ses agents secrets sont mis en mouvement pour décrier le nouveau général. Marigni le chansonne; il est présenté sourdement dans le peuple comme un traître qui s'est introduit dans Paris d'intelligence avec la cour, à laquelle il est vendu; on lui suppose même une correspondance secrète avec elle, et on la fait circuler. Pendant qu'on faisoit jouer toutes ces machines, le coadjuteur parcouroit les rues de Paris ayant Conti dans son carrosse, démarche qui annonçoit de la confiance, calmoit le peuple, et l'accoutumoit à la vue du jeune prince. Lorsque tout fut ainsi préparé, il le conduisit au parlement, où commencèrent aussitôt les premières scènes d'une action théâtrale qu'il avoit concertée avec tous les chefs de son parti. Le duc de Longueville se présenta d'abord, offrant à la compagnie ses services, toute la Normandie dont il étoit gouverneur, et la priant de trouver bon que, pour sûreté de sa parole, il fît loger à l'Hôtel-de-Ville sa femme, sa fille et son fils. Le duc de Bouillon parut ensuite, faisant les mêmes protestations, mais donnant à entendre que c'étoit sous les ordres du prince de Conti qu'il espéroit servir la cause commune. Le maréchal de La Mothe offrit après lui ses services aux mêmes conditions. À mesure que ces illustres personnages se succédoient, le prince d'Elbœuf perdoit de sa considération et de ses partisans. C'est en vain qu'il voulut élever la voix, et réclamer le rang suprême qui lui avoit été accordé la veille: on ne l'écouta point; et il fut forcé de descendre, avec les autres chefs, à celui de simple général sous le prince de Conti, qui fut créé généralissime. En sortant du parlement, Gondi alla chercher les duchesses de Bouillon et de Longueville, qu'il conduisit lui-même comme en triomphe à l'Hôtel-de-Ville, au milieu des acclamations d'une multitude immense attirée par la nouveauté d'un spectacle, qui d'ailleurs achevoit de détruire toutes les méfiances. La Bastille, que la cour n'avoit pas songé à mettre en état de défense, fut sommée et prise le même jour[128] par capitulation; et la guerre civile fut ainsi organisée, au gré du coadjuteur.

Laigues, Vitri, Noirmoutier, Brissac, de Luynes, et un grand nombre d'autres seigneurs, mécontents de la cour, et attirés par le nom d'un prince du sang, vinrent grossir la foule des frondeurs. Ces nouveaux venus furent chargés des levées, des fortifications, du soin d'exercer les soldats, et reçurent divers départements dans les conseils que l'on créa. Un personnage destiné à y jouer un plus grand rôle, le duc de Beaufort, échappé depuis quelque temps de sa prison avec beaucoup de bonheur et d'audace, ne tarda pas à les joindre. C'étoit un prince d'un esprit borné, à la fois courageux et fanfaron, adoré de la populace dont il avoit le langage et les manières, également méprisé dans les deux partis, où il fut désigné sous le nom de Roi des Halles, qu'il n'avoit que trop mérité. Gondi, commençant à s'apercevoir qu'il gouvernoit difficilement le prince de Conti et la duchesse de Longueville, sentit tout le parti qu'il pouvoit tirer de cet instrument aveugle qui venoit de lui-même se jeter entre ses mains. Il se l'attacha fortement, et par son moyen devint seul puissant dans le peuple. On continuoit cependant les levées. Elles se firent avec une telle facilité, que dans l'espace de deux jours on mit sur pied une armée de douze mille hommes. Les biens de Mazarin furent confisqués, vendus publiquement pour subvenir aux frais de la guerre; et la recherche de ses meubles fit naître les délations et les vexations les plus odieuses à l'égard d'un grand nombre de particuliers. Le parlement, s'occupant, dès ces premiers moments, de concentrer et de régulariser l'autorité, forma plusieurs chambres administratives auxquelles furent attribuées toutes les diverses branches de la police générale et particulière, ce qui réduisit les généraux et le prince de Conti lui-même à une nullité presque absolue. Une circulaire fut envoyée à tous les parlements et aux villes les plus considérables, par laquelle on les invitoit à s'unir au parlement et à la capitale pour la délivrance du roi et l'expulsion de son ministre; et l'on crut justifier suffisamment tant d'attentats contre l'autorité légitime en envoyant à la cour des remontrances dans lesquelles, après avoir renouvelé contre le cardinal toutes les déclamations tant de fois répétées, le parlement déclaroit de nouveau ne s'être soulevé que pour soustraire le roi et le peuple à son insupportable tyrannie.

Tandis que toutes ces choses se passoient à Paris, la régente et son ministre, déployant toute l'étendue de la puissance royale, déclaroient le parlement criminel de lèse-majesté; et Condé se préparoit, avec huit à neuf mille hommes, à en bloquer cinq cent mille renfermés dans une ville immense et fortifiée. Mais cette poignée de soldats étoit un débris de cette brave armée avec laquelle il avoit remporté tant de victoires; et la multitude innombrable qui lui étoit opposée, se composoit d'artisans, de laquais, de citadins amollis par le repos et les plaisirs de la capitale. Le mépris profond qu'il avoit pour de semblables ennemis l'avoit porté d'abord à s'emparer de tous les postes qui servoient de communication avec les provinces d'où Paris tiroit ses subsistances, formant ainsi le projet audacieux de l'affamer, projet qu'un autre eût à peine osé concevoir avec une armée de cinquante mille hommes. Forcé bientôt de se réduire à un plus petit nombre de quartiers, pour ne pas s'exposer à être battu en détail, et à voir fondre ainsi sa petite troupe, il se réduisit à trois postes, Saint-Denis, Sèvre et Saint-Cloud, qu'il commit à la garde de ses plus habiles officiers, tandis qu'à la tête d'une troupe légère, toujours à cheval, il couroit de quartier en quartier, interceptant quelques convois, brûlant quelques moulins, et donnant l'exemple d'une activité et d'une vigilance admirables, pour produire malheureusement d'assez médiocres effets. Quant à l'armée de la fronde, elle étoit retenue dans la ville par ses chefs, non qu'ils manquassent de courage, mais parce qu'ils savoient mieux que personne ce que valoit cette lâche et indocile milice.

Ils se hasardèrent enfin à la faire sortir, à essayer s'ils ne pourroient pas l'aguerrir dans quelques petits combats. C'est ici que la fronde prend réellement un caractère plaisant et même ridicule que tous les écrivains ont reconnu, mais dont ils ont fait une application trop générale; c'est ici que l'esprit national se montre dans toute sa piquante singularité. Les troupes parisiennes, pleines de jactance dans leurs paroles, riches et élégantes dans leurs habillements, sortoient en campagne, ornées de plumes et de rubans, pour jeter leurs armes et fuir à toutes jambes vers la ville, lorsqu'elles rencontroient le moindre escadron de l'armée royaliste. Elles y rentroient au milieu des huées, des brocards, des traits malins de toute espèce. On rioit de la gaucherie de leurs évolutions militaires. Toujours battues lorsqu'elles osoient faire la moindre résistance, on ne les consoloit de ces petits échecs que par de plus grandes risées. L'entrée de quelques convois qu'on avoit pu dérober à la vigilance de l'ennemi, passoit pour un grand triomphe, et l'on honoroit du titre de bataille la plus petite escarmouche. Dans l'attaque de Charenton[129], la seule affaire sérieuse de ce siége burlesque, la seule où Condé éprouva de la résistance, et où ses soldats furent obligés de déployer leur valeur, l'armée parlementaire, trois fois plus nombreuse que celle des royalistes, s'ébranla si lentement pour aller au secours des assiégés, qu'on voyoit encore son arrière-garde au milieu de la place Royale, tandis que les autres corps, arrêtés sur les hauteurs de Picpus, y contemploient tranquillement l'assaut et la prise de la ville, sans oser seulement traverser la vallée de Fécamp, qui les séparoit des royalistes. Une gaieté folle animoit les deux partis: Marigni, Blot, le médecin Gui-Patin, Scarron, Mézerai, jeune alors, inondoient Paris de chansons, de ballades, de pamphlets, où ils déchiroient et plaisantoient tout le monde, royalistes et parlementaires. Condé, d'un autre côté, si dédaigneux et si railleur, réjouissoit la cour des sarcasmes amers qu'il lançoit sur ses valeureux adversaires[130]. Les bons mots pleuvoient de tous les côtés. Faisant allusion au prince de Conti son frère, qui étoit contrefait et même un peu bossu, il fit un jour une profonde salutation à un singe attaché dans la chambre du roi, lui donnant le titre de généralissime de l'armée parisienne. La cavalerie que fournirent les maisons les plus considérables de Paris fut nommée, par les frondeurs eux-mêmes, cavalerie des portes cochères. Le régiment de Corinthe, levé par le coadjuteur, ayant été battu dans une rencontre, on appela cet échec la première aux Corinthiens. Vingt conseillers créés par Richelieu, et dédaignés de leurs confrères, ayant voulu effacer la honte de leur nouvelle création en fournissant chacun un subside de 15,000 liv., n'en retirèrent d'autre avantage que d'être appelés les Quinze-Vingts.

Cependant, la prise de Charenton commença à diminuer un peu de cet enivrement des frondeurs. Jusque-là Paris avoit nagé dans l'abondance, tandis que la disette régnoit à Saint-Germain. Les habitants des campagnes, sûrs d'être bien payés, profitoient de tous les passages pour porter leurs denrées à la capitale; et les propres soldats de Condé, attirés par le même appât, contribuoient eux-mêmes à l'approvisionner. Mais lorsque le prince, maître de ce poste important, eut pris des mesures pour resserrer davantage les assiégés, les privations commencèrent à se faire sentir; la fatigue et le dégoût succédèrent par degrés aux premiers mouvements d'enthousiasme, sinon dans le peuple, du moins dans la classe des bourgeois aisés, qui seuls supportoient tout le poids de la guerre. Accablés de subsides, exposés aux insolences du peuple et aux vexations des soldats, ils soupiroient après la paix, qui seule pouvoit leur rendre le repos et la considération qu'ils avoient perdus. Il est inutile de dire que la partie la plus saine du parlement, dominée et contenue par les factieux, la désiroit avec la même ardeur. Quant aux généraux, pleins en apparence d'une animosité commune contre le ministère, ils n'avoient en effet d'autre but que leur intérêt particulier; et leur mécontentement, né de l'oubli ou du dédain de la cour, étoit prêt à cesser dès qu'elle se montreroit disposée à leur accorder ses faveurs. Si l'on en excepte le coadjuteur et le duc de Beaufort, il n'en étoit pas un seul qui n'eût avec elle quelque négociation secrète. La cour elle-même fatiguée d'une guerre plus difficile à terminer qu'elle ne l'avoit cru d'abord, et dont les suites pouvoient devenir très-fâcheuses, n'étoit point éloignée maintenant de l'accommodement qu'elle avoit d'abord refusé avec tant de hauteur; et ses émissaires, secrètement répandus dans Paris, s'y abouchoient avec les chefs, travailloient à y développer ces dispositions pacifiques, dont les signes devenoient de jour en jour plus manifestes. Le regard perçant de Gondi avoit pénétré tous ces mouvements divers, et saisi tout d'un coup les dangers extrêmes d'une semblable situation. De tant d'appuis qu'il croyoit avoir élevés à ses projets ambitieux, tous étoient sur le point de lui manquer, à l'exception de ce peuple, qui étoit bien plus dans les mains du parlement que dans les siennes, dont il connoissoit la cruelle inconstance, et dont il avoit été forcé même de partager la faveur avec le duc de Beaufort, ce qui la rendoit encore plus incertaine. Un esprit aussi violent et aussi fier ne pouvoit supporter l'idée d'une paix où, confondu dans la foule des négociateurs, il n'eût joué que le rôle d'un factieux subalterne; et ce parlement, ces chefs, auxquels il pouvoit encore opposer la multitude, en devenoient les arbitres, si cette multitude venoit à l'abandonner. Cependant, comme l'intérêt des généraux n'étoit pas le même que celui des parlementaires; que ceux-ci désiroient la paix uniquement pour l'amour d'elle, tandis que les autres feignoient de vouloir la guerre pour devenir par son moyen maîtres des conditions du traité, le coadjuteur avoit su, dans les premiers moments, les opposer les uns aux autres avec son habileté accoutumée. D'abord, et malgré toutes les difficultés que le premier président lui avoit opposées, il avoit trouvé le moyen de prendre séance au parlement, comme substitut de l'archevêque de Paris, son oncle, dont l'absence le servit ainsi merveilleusement; et l'on conçoit l'avantage immense qu'en avoit tiré un esprit aussi délié et aussi insinuant que le sien: en peu de temps il s'y étoit rendu maître presque absolu des délibérations. Déjà Talon, Molé, Mesmes, ayant osé hasarder quelques propositions pacifiques, avoient été vivement combattus par le prince de Conti, et forcés au silence par les clameurs des enquêtes[131]. Un héraut envoyé par le roi, et qu'on auroit reçu venant de la part d'un ennemi, fut, par un artifice de Gondi, et sous les prétextes les plus frivoles[132], renvoyé sans réponse, sans même qu'on daignât ouvrir ses paquets. Cependant son adresse et son crédit n'avoient pu empêcher qu'on ne députât du moins vers la reine pour lui rendre raison d'un procédé aussi inouï; et la manière affable dont les députés avoient été reçus, le récit qu'ils firent à leur retour des bonnes dispositions de la régente, avoient encore accru cette disposition à la paix qui lui causoit de si vives alarmes: car, il faut le répéter, toute la force de cet ambitieux et de ses adhérents, avoit été jusqu'alors dans leur union avec le parlement; seuls ils n'étoient rien, et la reine en étoit tellement convaincue, qu'elle écrivoit au Prévôt des Marchands et aux Échevins: «Chassez le parlement de Paris; et en même temps qu'il sortira par une porte, je rentrerai par l'autre.» Une réconciliation sincère de cette compagnie avec la cour ne leur eût pas été moins funeste, et les eût mis entièrement à la discrétion d'Anne d'Autriche, qui n'étoit rien moins que disposée à leur pardonner. Gondi sentit donc qu'il étoit perdu s'il ne cherchoit un appui plus sûr, un pouvoir plus indépendant, plus disposé à favoriser ses vues, et au moyen duquel il pût compromettre sans retour le parlement avec la reine et son ministre.

Il ne pouvoit trouver un tel appui que dans les ennemis de l'état. L'Espagne, qui ne demandoit pas mieux que de se mêler des affaires de la France pour en accroître le désordre, n'avoit cessé de négocier secrètement avec lui depuis le commencement des troubles; nous avons vu qu'il avoit été sur le point de solliciter lui-même son secours, et qu'il n'y avoit renoncé que lorsqu'il avoit pu espérer de faire cause commune avec les princes. Maintenant que ceux-ci se faisoient des intérêts différents des siens, il se détermina à donner plus de suites à ces négociations. Les dispositions où se trouvoit cette puissance les rendirent très-faciles; et le comte de Fuensaldagne, sur les ouvertures que lui fit faire le coadjuteur, lui dépêcha, de l'aveu de l'archiduc, un moine bernardin nommé Arnolfini, lequel arriva à Paris muni d'un blanc-seing, que les chefs de la fronde pouvoient remplir à volonté; mais c'étoit surtout Gondi qu'il avoit ordre d'écouter et d'entraîner, s'il étoit possible, à se lier particulièrement et par des engagements positifs.

Gondi étoit trop habile pour donner dans de semblables piéges; et ce fut vainement que le duc de Bouillon, qui lui-même négocioit depuis long-temps avec l'archiduc, tâcha de l'y déterminer. Il n'avoit garde de se compromettre à ce point, lorsque d'un moment à l'autre la politique de la cour pouvoit, ou par la levée du siége ou par le renvoi de Mazarin, ôter tout prétexte à la guerre civile, et dans un cas pareil ne lui laisser d'autre ressource que d'aller dans les Pays-Bas jouer le rôle des exilés de la ligue, et servir, comme il le dit lui-même, d'aumônier à l'archiduc. Il ne doutoit pas, et l'événement prouva qu'il ne s'étoit point trompé, que ce duc de Bouillon lui-même ne l'abandonnât sans le moindre scrupule, si la cour consentoit jamais à lui rendre la principauté de Sedan dont elle l'avoit dépouillé. Il osa donc concevoir le projet d'engager les généraux et le parlement avec le gouverneur espagnol; sûr de pouvoir ainsi continuer sans danger ses négociations clandestines, et, quelque issue que prissent les affaires, de trouver l'impunité avec un si grand nombre de coupables. Jamais intrigue ne fut mieux ourdie, ni manœuvres ne furent plus habilement conduites. Secrètement endoctriné par Gondi et par ses deux associés le duc et la duchesse de Bouillon, le moine que l'on avoit revêtu d'un habit de cavalier, et à qui l'on avoit fabriqué des instructions, des harangues, des lettres remplies de projets et des promesses les plus brillantes, prend le nom plus imposant de don Joseph d'Illescas, et arrive la nuit avec grand fracas chez le duc d'Elbœuf que l'on vouloit tromper d'abord, afin qu'il aidât lui-même à tromper les autres. Celui-ci, qui se croit aussitôt l'homme le plus considérable du parti, rassemble chez lui les chefs, et leur présente cet envoyé avec une importance qui ne laisse pas que d'amuser Gondi et Bouillon, tous les deux présents à cette scène de comédie. Cette vue d'un émissaire d'une puissance ennemie, venant leur proposer de traiter avec elle, sans la participation du roi et peut-être contre lui, effaroucha d'abord quelques parlementaires, qui assistoient à cette conférence: mais ce premier moment de trouble et de surprise étant passé, on se mit à examiner le parti qu'il étoit possible de tirer de l'intervention des Espagnols; on convint de la marche à suivre; et il fut décidé que don Illescas seroit présenté par le prince de Conti aux chambres assemblées.

Il le fut dès le lendemain 19 février, au moment même où les gens du roi, revenus de leur voyage à la cour, rendoient compte de l'accueil favorable qu'ils y avoient reçu. Ce fut vainement que le président de Mesmes, interpellant le prince de Conti, voulut lui faire honte d'oser demander pour un envoyé de l'archiduc une faveur qu'il avoit fait refuser au héraut de son propre souverain: toute la cohue du parlement (c'est ainsi que Gondi lui-même appelle la chambre des enquêtes), ameutée par ce chef expérimenté, s'éleva contre lui, et fit tant par ses cris qu'il fallut céder, et que le faux don Illescas fut introduit. Il prit place au banc du bureau et prononça un discours dont la substance étoit «Que Mazarin avoit offert à l'Espagne une paix avantageuse; mais que son maître, sachant combien ce ministre étoit odieux à la nation, avoit jugé plus convenable à sa dignité de s'adresser au parlement, le considérant comme le conseil et le tuteur des rois; et que telle étoit la confiance qu'il avoit dans la sagesse de cette illustre compagnie, qu'il la laissoit maîtresse des conditions.» Bien qu'un tel exposé, dont le faux sautoit aux yeux, dût rendre au moins suspecte la mission de ce personnage, il fut remercié; et l'on décida qu'il seroit fait registre de son discours pour en référer à la régente.

Pour les chefs des frondeurs c'étoit avoir beaucoup obtenu, quoiqu'en apparence ce fût peu de chose; et avoir ainsi engagé le parlement à écouter les Espagnols, actuellement en guerre ouverte avec la France, c'étoit justifier d'avance tous les traités que Gondi et les siens pourroient faire avec l'ennemi. Il fut lui-même étonné de son propre succès: Molé, de Mesme, Talon et parmi les royalistes du parlement les plus intègres et les plus éclairés en furent effrayés; ils virent avec douleur l'ascendant que prenoient les brouillons dans leur compagnie, et résolus de tout sacrifier pour déjouer leurs intrigues et ramener la paix, tandis que l'envoyé espagnol retournoit auprès de son maître pour lui rendre compte de l'heureux succès de sa mission, le premier président demandoit des passe-ports à la cour pour se rendre auprès d'elle à la tête d'une députation de la compagnie. Elle étoit composée des gens du roi, du président de Mesmes et de huit conseillers.

La reine et son ministre désiroient alors plus vivement que jamais d'entrer en accommodement; et en effet la situation de leurs affaires devenoit de jour en jour plus alarmante. Ces négociations des frondeurs avec l'Espagne, toutes fâcheuses qu'elles étoient, les inquiétoient peut-être moins que celles qui se faisoient de Saint-Germain à Paris. Gaston, foible et ambitieux, se ménageant toujours entre les partis, écoutoit alors secrètement Conti, la duchesse de Longueville et Marsillac, qui, opposés depuis quelque temps au coadjuteur, lui offroient de le mettre à la tête de leur parti. Beaufort et Gondi ne lui faisoient pas des offres moins séduisantes; et la régence étoit des deux côtés l'appât qu'on faisoit surtout briller à ses yeux. Lui-même faisoit aussi sonder les chefs du parlement pour savoir ce qu'il en pourroit espérer, s'il se décidoit à embrasser leur cause; et quoiqu'il fût encore retenu par l'ascendant de Condé, il pouvoit d'un moment à l'autre prendre une fatale résolution. Si l'on jetoit les yeux sur les provinces, elles offroient encore de plus grands sujets de crainte. Quelques-unes étoient ouvertement révoltées, d'autres ébranlées et prêtes à entrer dans la révolte; plusieurs commandants de places fortes, gagnés par les frondeurs, paroissoient disposés à livrer l'entrée des frontières à l'ennemi; enfin la défection incroyable de Turenne[133], jusque-là si fidèle, bien que l'adresse et l'activité de Mazarin en eussent sur-le-champ arrêté les plus fâcheux effets, redoubloit encore d'aussi vives alarmes en faisant voir jusqu'où pouvoit s'étendre cet esprit de vertige et de révolte. Les passe-ports furent donc accordés sans difficulté aux députés du parlement.

Gondi excepté, les chefs n'avoient point calculé ce qui pouvoit résulter d'une conférence entre la cour et le parlement. La députation lui causoit, à lui seul, des inquiétudes; et ces inquiétudes ne furent que trop justifiées. Les députés, reçus avec une rigueur apparente, mais au travers de laquelle ils purent facilement démêler que la cour ne demandoit pas mieux que d'entrer en accommodement, supprimèrent, dans le rapport qu'ils firent de leur première entrevue, tout ce qui étoit de nature à aigrir les esprits, et n'offrirent à leur retour que des peintures agréables de la manière dont on les avoit accueillis, et des ouvertures de paix qui leur avoient été faites. Le parlement ne manqua pas de saisir ces premières lueurs d'espérance, et fit inviter les généraux à venir en délibérer avec lui. Avant de s'y rendre ils s'assemblèrent tumultuairement, et, suivant le succès plus ou moins heureux de leurs négociations particulières avec la cour, se montrèrent plus ou moins opposés à ces dispositions pacifiques de la compagnie. Gondi, sans expliquer ses raisons, sut avec une adresse merveilleuse les amener à son avis, qui étoit de laisser le parlement faire des avances pour la paix jusqu'à la réponse de l'archiduc. Il préféroit sans doute la guerre à une paix faite uniquement par cette compagnie; mais il vouloit encore moins faire une telle guerre, et surtout des alliances avec les ennemis de l'état, sans être soutenu par un corps puissant et vénéré, qui seul pouvoit ôter à la rébellion son caractère infâme et ses affreux dangers. Le peuple, qu'il méprisoit autant qu'a jamais pu le faire aucun chef de parti, lui sembloit un instrument dont il ne devoit user qu'avec les plus grandes précautions, par cela même qu'il lui étoit alors possible d'en faire tout ce qu'il auroit voulu. Anéantir par lui le parlement, c'étoit, en lui ôtant son dernier frein, se livrer soi-même à ses caprices, et se mettre à la merci des étrangers; s'en servir pour intimider cette compagnie et diriger ses délibérations, c'étoit agir avec prudence, habileté, et suivant les véritables intérêts de la faction. Tel étoit le plan que s'étoit tracé cet esprit supérieur, et qu'il suivit constamment tant que les autres chefs ne lui opposèrent pas des obstacles invincibles. Tandis qu'il protégeoit contre la fureur populaire ce même parlement assemblé pour accepter les conférences offertes par la reine, il prenoit en même temps ses mesures pour le forcer à les rompre dès qu'il le jugeroit à propos, non-seulement par le soin qu'il avoit d'entretenir la multitude dans sa haine contre Mazarin, mais encore en ôtant à la compagnie toute influence sur l'armée, jusqu'alors enfermée dans la ville, et qu'il sut faire sortir et camper hors des murs de Paris. C'est alors qu'il commença à parler en maître, à faire trembler les modérés du parlement, à concevoir l'espérance d'éterniser la guerre, ou du moins de n'être forcé à faire qu'une paix utile et honorable.

Les conférences, dont Mazarin eut encore la mortification de se voir exclu, ne tardèrent pas à s'ouvrir; et leurs commencements furent très-orageux. Des deux côtés les prétentions étoient extrêmes. La cour manquoit à ses promesses en resserrant plus que jamais les passages qu'elle s'étoit engagée à laisser libres pendant toute la durée des négociations, et le prince de Condé aigrissoit les esprits par une hauteur déplacée. D'un autre côté le parlement, sous l'influence du coadjuteur, rendoit des arrêts en faveur de Turenne, contre les partisans de la cour, contre le cardinal; et les espérances de paix sembloient s'éloigner de jour en jour davantage. Sur ces entrefaites l'archiduc envoya un second député, et Gondi reconnut plus que jamais combien il étoit difficile de suivre un plan tel que le sien avec des hommes uniquement guidés par de petites passions et par de petits intérêts. Le moment étoit décisif. Avant que les conférences eussent amené aucun résultat, il falloit engager le parlement avec les Espagnols, en donnant la paix générale intérieure et extérieure comme le but unique de cette alliance audacieuse; et de cette manière on paroit à tous les inconvénients[134]. Plus tard il falloit ou adopter tout ce qu'auroient conclu les députés, ou se jeter dans les bras des ennemis. Il ne fut point écouté. Les généraux, ou gagnés par l'argent des Espagnols, ou dirigés par l'état plus ou moins heureux de leurs rapports secrets avec la cour, signèrent avec l'archiduc un traité partiel qui les mettoit dans une situation fausse et dangereuse. Ils purent reconnoître peu de jours après quelle faute ils avoient faite: car au moment même où les conférences sembloient prêtes à se rompre par l'exagération des prétentions opposées, où l'influence des chefs, et surtout de Gondi, sur le parlement, sembloit plus forte que jamais, enfin lorsque les députés, dont les pouvoirs alloient expirer, étoient sur le point de se retirer, on apprit tout à coup à Paris que le 11 mai, l'accommodement avoit été signé à Ruel par les princes, les ministres, et tous les députés.

Du côté de la cour, ce fut la crainte qu'inspiroit cette liaison des frondeurs avec les ennemis de l'État, qui amena si brusquement une telle détermination; du côté des députés, ce fut un dévouement patriotique qui mérite d'être admiré. Ils ne se dissimuloient point le danger extrême auquel ils alloient s'exposer; mais si les conditions de cette paix étoient raisonnables et entroient dans l'intérêt général, ils pouvoient espérer de la faire recevoir malgré les factieux; et même dans le cas où ils auroient été désavoués, ils affoiblissoient du moins la faction en faisant voir au parlement la possibilité de traiter avec avantage, sans lier sa cause à des intérêts étrangers. Tels furent les motifs qui firent conclure ce traité, que Mazarin fut admis à signer, et dans lequel le parlement, faisant la loi à la cour dans tout ce qui touchoit ses intérêts, oublia entièrement ceux des généraux. Leur étonnement fut égal à leur dépit lorsqu'ils apprirent un événement qui détruisoit en un moment toutes leurs espérances; et cependant, tel étoit leur aveuglement sur ces négociations fallacieuses dont la cour les amusoit depuis si long-temps, que chacun d'eux, dans la crainte de se fermer toutes les voies de conciliation qu'il croyoit s'être ouvertes, opina à rejeter le dernier avis de Gondi, qui consistoit à forcer le parlement d'entrer sur-le-champ dans l'alliance avec l'Espagne pour la paix générale, ce qui étoit encore praticable, parce que rien n'étoit si facile que de le forcer à désavouer ses députés. Ils aimèrent mieux employer l'influence du peuple à faire rompre le traité conclu avec la cour, pour en entamer un autre dans lequel ils fussent admis à faire valoir leurs prétentions particulières. Ce fut vers ce but qu'ils dirigèrent les délibérations dans la séance où les députés rendirent compte à la compagnie du résultat de leur mission, séance à jamais mémorable, où Molé arracha l'admiration de ses ennemis mêmes, par le calme majestueux, le courage intrépide avec lequel il soutint la violence des assauts que les factieux lui livrèrent dans l'intérieur même du parlement, et les cris de mort qu'une populace furieuse élevoit au dehors contre lui[135]. Les choses en vinrent au point que les chefs même qui avoient ameuté cette populace se virent dans la nécessité de protéger contre ses excès les députés qui avoient trahi leur cause; et rien ne leur réussit des mesures qu'ils avoient prises par cette difficulté qu'ils éprouvèrent sans cesse, et dont ils faisoient en ce moment et plus que jamais la fâcheuse expérience, d'engager le parlement aussi loin qu'ils auroient voulu, ce corps s'arrêtant toujours, par une sorte d'instinct monarchique, au degré qui séparoit la résistance au pouvoir de la révolte déclarée. Ces chefs forcèrent sans doute les députés à retourner à la cour pour modifier ce traité; mais tout ce qu'il en résulta pour eux, ce fut d'être abandonnés par le peuple après l'avoir été par le parlement, dès qu'on s'aperçut qu'ils n'avoient fait la guerre et ne vouloient faire la paix que pour leur propre intérêt. La cour, les voyant ainsi décriés et réduits, par la défection de l'armée de Turenne, à l'impuissance la plus absolue, se moqua d'eux, et les paya presque tous de vaines promesses. Gondi, qui ne demanda rien, qui ne fut pas même compris nominativement dans cette paix honteuse où il avoit été entraîné malgré lui, fut le seul cependant qui y gagna quelque chose, parce qu'il conserva du moins avec Beaufort cette faveur populaire qu'il réserva pour des temps meilleurs. Le parlement fit encore la loi à son souverain[136]; mais Mazarin, que l'on avoit jugé si malhabile, resta à son poste; les Espagnols reçurent des conjurés eux-mêmes le signal de la retraite[137]; et l'on vit tout à coup au tumulte et aux désordres des partis succéder un calme apparent pendant lequel chacun se prépara à soutenir ou à exciter de nouveaux orages.

Gondi, comme nous venons de le dire, tiroit seul des avantages réels de cette paix. Il avoit rejeté avec mépris les faveurs insidieuses et mesquines de la cour, telles que le paiement de ses dettes, la jouissance de quelques abbayes, etc. Ce n'étoit pas pour si peu de chose qu'un homme de cette trempe avoit daigné conspirer: la pourpre et le ministère, tels étoient les objets de sa vaste ambition. Beaufort, qui n'avoit pu obtenir ce qu'il désiroit[138], étoit toujours entre ses mains; et l'amour du peuple pour ce prince sembloit s'augmenter encore de la haine qu'il portoit toujours à Mazarin. D'un autre côté, la duchesse de Chevreuse revenue de son exil[139], par une suite de ce mépris où étoit tombée l'autorité royale, liée avec le coadjuteur par des rapports où l'amour n'avoit pas moins de part que la politique, lui servoit d'intermédiaire pour renouer ses intrigues avec l'Espagne, et même pour tromper Mazarin, dont elle avoit la confiance, et à qui elle faisoit entrevoir la possibilité de l'attirer à son parti. Gondi voyoit en outre un germe de division prêt à éclater entre le ministre et Condé, et fondoit sur ces divisions de nouvelles espérances. La haine publique pour son ennemi sembloit augmenter de jour en jour, et il avoit grand soin de l'entretenir par ses manœuvres accoutumées. Les partisans de la cour étoient publiquement et impunément insultés par les frondeurs[140]; et telle étoit leur puissance, que, malgré cette paix solennellement jurée et la soumission apparente qui en étoit résultée, Mazarin et la régente n'osèrent rentrer à Paris qu'après avoir négocié leur retour avec les chefs du parti. Gondi eut l'audace d'aller lui-même à Compiègne pour en régler les conditions; et le roi rentra enfin dans sa capitale avec les apparences d'un triomphe qui n'en imposa à personne, mais du moins au milieu de ces acclamations d'amour qu'excita presque toujours parmi les François la présence de leur légitime souverain.

Cette paix, loin de calmer les esprits, sembloit avoir donné un nouveau degré d'activité à la haine, à l'intrigue, à toutes les passions. Condé, fier, impétueux, trop ambitieux peut-être, ne voyoit point de prix qui fût au-dessus de ses services; et Mazarin, effrayé de cette ambition soutenue par un aussi grand caractère, sembloit ne plus voir en lui qu'un sujet dangereux qui vouloit abuser de ce qu'il avoit fait pour son maître. Les demandes exagérées du prince, tant pour lui que pour ses créatures, étoient éludées aussi adroitement que possible par le ministre; mais, se renouvelant sans cesse, elles lui suscitoient chaque jour de nouveaux embarras. Celui-ci, pour échapper à la protection trop redoutable du héros, voulut s'appuyer de l'alliance de la maison de Vendôme, en mariant une de ses nièces au duc de Mercœur, auquel elle auroit porté en dot l'amirauté. Condé s'y opposa hautement, et même avec des paroles outrageantes pour Mazarin. La duchesse de Longueville, qui s'étoit rapprochée de son frère après avoir été rejetée du parti des frondeurs, aigrissoit encore par ses artifices des ressentiments dont elle espéroit profiter. Les troubles de la Guienne et de la Provence, causés par l'orgueil et la tyrannie des gouverneurs de ces deux provinces, le comte d'Alais et le duc d'Épernon, mirent le comble à cette mésintelligence, par l'opposition de vues et d'intérêts que firent éclater en cette circonstance le prince et le cardinal, le prince soutenant le comte d'Alais, qui étoit son parent, le cardinal refusant d'abandonner le duc d'Épernon à la merci du parlement de Bordeaux. Enfin Mazarin ayant essayé de brouiller son rival avec Gaston, au moyen d'une de ces fourberies qui lui étoient si familières, Condé, poussé à bout, reconnut qu'un éclat étoit nécessaire; toutefois plus habile et plus rusé qu'on n'auroit pu l'attendre d'un caractère si altier et si violent, il sentit que son intérêt n'étoit pas de perdre le ministre, mais de le subjuguer; et, pour y parvenir, il employa des manœuvres dignes de la politique astucieuse de son ennemi. Sûr que le cardinal n'oseroit rien entreprendre contre lui sans l'aveu de Gaston, il commence par s'assurer de ce prince en gagnant l'abbé de La Rivière son favori. Il s'attache plus fortement encore, par ses bienfaits et par ses caresses, la duchesse de Longueville et le prince de Conti; il protége ouvertement Chavigni, l'un des plus fougueux ennemis du ministre; soutient avec chaleur les prétentions des ducs de Bouillon et de Longueville, qui demandoient, l'un Sedan, l'autre le Pont-de-l'Arche, qu'on leur avoit promis à la paix de Ruel; rompt enfin publiquement avec Mazarin[141], et appelle autour de lui les frondeurs qu'il méprisoit intérieurement, et qui, malgré la sécurité qu'ils affectoient, étoient en ce moment fort abattus, et cherchoient de tous côtés un appui contre les ressentiments et la vengeance de la cour. Ils y volent, ivres de joie et d'espérances. Déjà Gondi et Beaufort ne rêvent que soulèvements, séditions, guerre civile; les sarcasmes et les libelles renaissent de toutes parts; Condé, jusque-là odieux aux Parisiens, a presque la faveur populaire; on réforme d'avance l'état; on change le ministère: Mazarin semble perdu sans ressource. Tout à coup La Rivière[142], que l'adroit ministre a su gagner à son tour, lui ramène le duc d'Orléans, dont l'esprit versatile et jaloux commençoit déjà à s'inquiéter de la marche trop rapide du héros. Gaston propose à Condé sa médiation: celui-ci, satisfait d'avoir jeté l'effroi dans l'âme de Mazarin, l'accepte, se rend maître des conditions du raccommodement[143], et dès qu'il a repris à la cour toute son influence, abandonne brusquement les frondeurs, convaincus alors, mais trop tard, qu'ils ont été ses dupes, qu'il en a fait les vils instruments de son ambition.

La fronde fut abattue par ce mépris du prince; et l'inaction dont elle avoit espéré sortir, et dans laquelle cet abandon soudain l'avoit replongée, alloit achever sa ruine. Personne ne le sentoit plus vivement que Gondi; et s'il eût été possible de lui rendre son activité, il savoit aussi tout ce qu'il pouvoit espérer de ce parti puissant dans lequel on comptoit encore, outre la faction parlementaire, une foule de seigneurs qu'à la signature de la paix Mazarin avoit imprudemment négligés ou confondus dans la foule des rebelles. Épiant sans cesse les occasions de le ranimer, le coadjuteur avoit d'abord tenté, mais vainement, de donner un caractère séditieux à une assemblée de la noblesse, convoquée sur le motif frivole d'une distinction extraordinaire accordée à quelques personnes de la cour[144]. N'ayant pu parvenir à en faire des états généraux, il vit que tout étoit perdu si, continuant à jouer le rôle d'un vil séditieux, de tribun sans aveu d'une populace révoltée, il ne trouvoit le moyen, comme il le dit lui-même, de se reprendre et se recoudre pour ainsi dire avec le parlement. Les vacations de cette compagnie, la défense faite aux chambres de s'assembler, et à laquelle elles s'étoient soumises par le traité, sembloient lui ôter à ce sujet toute espérance: le malheur des temps ne tarda pas à lui en fournir l'occasion la plus favorable qu'il pût désirer.

On voit qu'il est question ici de la fameuse affaire des rentiers. Emeri, que, dès le commencement des troubles, Mazarin s'étoit vu forcé par le cri public de dépouiller de la direction des finances, venoit d'y rentrer non-seulement sans le moindre obstacle, mais même avec une sorte de faveur; et son génie, plein de ressources, avoit su ranimer le crédit public, et redonner quelque vie au trésor épuisé. Parmi les opérations utiles qu'il crut nécessaire de faire pour adoucir la haine populaire, le paiement des rentes sur l'Hôtel-de-Ville interrompu par les troubles civils, lui parut devoir être avant tout rétabli. Les adjudicataires, qu'un arrêt du conseil condamna, d'après cette disposition, à payer toutes les semaines une somme considérable, s'y refusèrent, et prouvèrent l'impossibilité où ils étoient de le faire par la cessation presque absolue du paiement des impôts. Les rentiers, décidés à jouir de tous les bénéfices de la loi, s'assemblent aussitôt, et présentent requête à la chambre des vacations: ils n'obtiennent que partie de ce qu'ils avoient demandé, et s'assemblent de nouveau. Alors Gondi introduit parmi eux cinq à six frondeurs subalternes qui ne tardent pas à dominer l'assemblée, et à la diriger selon les vues du parti. On y propose la création de douze syndics chargés de veiller aux intérêts du corps; on y arrête une députation au coadjuteur et au duc de Beaufort, pour leur demander une protection qu'ils n'avoient garde de refuser. Cette démarche solennelle et leur réponse hypocrite ramènent à eux la multitude qui commençoit à les négliger, et soutiennent l'audace des rentiers. La chambre des vacations avoit défendu à ceux-ci de s'assembler: ils bravent ses menaces, et présentent requête tant pour assurer l'état de leurs syndics, que pour amener une assemblée générale des chambres, but secret de tous ces mouvements toujours dirigés par les frondeurs. Molé, dont l'œil vigilant a pénétré toutes ces intrigues, veut faire casser le syndicat; et ce dessein, à peine entrevu dans une assemblée tenue chez lui, augmente encore l'effervescence des esprits. Une révolte est sur le point d'éclater; et les membres du parlement, en sortant de la séance, sont insultés par la populace. Cependant les chefs, n'espérant pas réussir complètement par de tels moyens, et sachant d'ailleurs que la cour étoit disposée à faire un coup d'autorité en s'assurant des syndics les plus mutins et les plus ardents, imaginèrent, pour achever d'émouvoir le peuple entier, une imposture odieuse sans doute, mais très-habilement concertée. Il fut décidé, dans un conciliabule tenu chez le président Bellièvre, l'un des plus fougueux frondeurs, de supposer l'assassinat d'un des syndics; et Joly, conseiller au châtelet, le plus turbulent de tous, qui depuis fut attaché à la personne du coadjuteur[145], s'offrit pour être le syndic assassiné. Les préparatifs de cette tragi-comédie se firent chez Noirmoutiers[146]. Un gentilhomme, nommé d'Estainville, désigné pour être l'assassin, perça d'un coup de pistolet l'habit de Joly étendu sur un mannequin, et précisément à l'endroit où il falloit qu'il le fût pour rendre l'assassinat vraisemblable. Joly passe en carrosse le lendemain à sept heures et demie dans la rue des Bernardins, baisse la tête à un signal convenu; le coup part, et la balle, traversant la voiture, va tomber à dix pas de là pour y être ramassée par le secrétaire de l'avocat-général Bignon, qui demeuroit à quelque distance de là. Le prétendu meurtrier, muni d'un bon cheval, se sauve à bride abattue. Joly, qui d'avance avoit eu soin de se faire au bras une espèce de plaie, fait constater sa blessure par un chirurgien du voisinage, et va se jeter dans son lit.

Les frondeurs aussitôt se répandent par la ville, criant de toutes parts qu'on a voulu assassiner un syndic, et que ce premier crime n'est que le prélude des plus sanglantes exécutions. Ils se réunissent aux rentiers, et se précipitent à la Tournelle, demandent vengeance d'un aussi horrible attentat. Cependant Mazarin a pénétré cette intrigue ténébreuse, et songe déjà à la faire retomber sur ses auteurs. Le tumulte étoit grand; il essaie de le rendre plus affreux encore, d'exciter une sédition populaire, pour commettre Condé avec les frondeurs, et détruire ainsi ses ennemis les uns par les autres. L'agent qu'il met en jeu[147] pour cette manœuvre ayant manqué son coup, il prend la résolution d'employer les mêmes machinations que les factieux, de les combattre avec leurs propres armes. Le même jour un guet-apens est posté par son ordre dans la place Dauphine, le plus près possible du Pont-Neuf, passage habituel du prince pour se rendre au Palais-Royal, d'où il retournoit chaque jour vers minuit à l'hôtel de Condé. On feint de s'alarmer de ce rassemblement; on envoie contre lui le guet, avec lequel il a une sorte d'engagement. Les cavaliers inconnus déclarent qu'ils sont là par ordre de M. de Beaufort: tout semble annoncer un complot, et l'adresse du ministre sait si bien ménager les apparences, que Condé, tout intrépide qu'il est, conçoit quelques alarmes et consent, sur les sollicitations pressantes et hypocrites dont il est obsédé, que son carrosse parte, occupé par un seul laquais. La voiture passe sur le Pont-Neuf à onze heures du soir; elle est entourée; un coup de pistolet part; le laquais est blessé. Condé, enveloppé dans une trame aussi subtile, ne doute plus que les chefs de la fronde n'aient voulu attenter à ses jours; et dès ce moment, livré à toute l'ardeur de son bouillant caractère, il ne respire plus que la plus terrible vengeance.

Tout Paris fut comme lui dans l'erreur; et le peuple, tout séditieux qu'il pouvoit être, n'en étoit point alors au point d'applaudir à des assassinats. Gondi et Beaufort, signalés comme les auteurs du crime, d'accusateurs qu'ils étoient devenus accusés, perdent en un moment toute leur faveur. Beaufort, abattu, veut fuir, se jeter dans une place forte, c'est-à-dire s'avouer coupable. Gondi le retient, fait passer dans son âme une partie de son courage, et tous les deux décident de faire tête à l'orage. Ils se promènent sans suite dans la ville, vont faire plusieurs visites au prince, qui refuse de les recevoir, enfin affectent la tranquillité la plus profonde, tandis que Condé, dirigé sans s'en douter par le cardinal, présentoit requête au parlement pour que l'on informât sur l'entreprise tentée contre sa personne. L'affaire de Joly fut mêlée avec celle-ci dans les informations; on décréta de prise-de-corps plusieurs personnes, entre autres La Boulaye, que Mazarin fit évader. Toutefois ses manœuvres, jusque là bien conduites, manquèrent tout à coup lorsque l'on produisit les témoins qui venoient déposer contre les chefs de la fronde. Il est probable qu'il avoit été impossible de s'en procurer d'autres; mais c'étoient des hommes de la dernière classe du peuple, dont plusieurs avoient été condamnés à des peines infamantes, et qui d'ailleurs ne purent présenter que des allégations vagues et entièrement dénuées de vraisemblance, contre ceux qu'ils venoient accuser. La bassesse de ces misérables, qui furent convaincus d'être espions à gage du ministre, révolta les juges et le peuple lui-même; et cette circonstance, jointe à la sécurité que montroient les accusés, commença à leur ramener les esprits. Ils essayèrent de profiter de ces dispositions pour dessiller les yeux du prince; mais Condé, aussi, imprudent qu'inflexible, déclara avec sa hauteur ordinaire qu'il les poursuivroit jusqu'à ce qu'ils se fussent exilés eux-mêmes de la capitale.

Cependant les accusés passoient alternativement de la crainte à l'espérance. Les avocats-généraux, malgré tous les efforts de Molé, ne trouvant contre eux aucune preuve valable, n'avoient pas cru devoir les impliquer dans leur réquisitoire: ils se crurent délivrés de cette affaire. Mais le procureur-général, gagné par la cour, promit de lancer contre eux un décret: ils le surent, et se virent bientôt dans le même embarras qu'auparavant. Le parti entier s'assembla chez le duc de Longueville, et tous les avis y furent violents, à l'exception de celui de Gondi, qui, leur montrant jusqu'à l'évidence la folie qu'il y auroit à vouloir employer la force dans l'état où ils étoient réduits, finit par les convaincre qu'il n'y avoit point d'autre voie de salut que d'aller se défendre au parlement avec tout le courage de l'innocence. Ils y allèrent en effet; et le coadjuteur, se servant à propos de son audace et de son éloquence ordinaires, montra dans un jour si éclatant toute l'absurdité des accusations, toute la bassesse des témoins, que, malgré le décret qui dans cette séance mémorable fut effectivement lancé contre lui et contre Beaufort[148], il adoucit les membres qui lui étoient le plus opposés, ranima ceux qui tenoient à son parti, et, sortant du palais au milieu des acclamations du peuple, fut reconduit en triomphe à l'archevêché.

(1650) Ce furent alors les frondeurs qui demandèrent à grands cris le jugement de leurs chefs, jugement auquel Mazarin mit tous les retardements qu'il lui fut possible d'imaginer pour aigrir davantage les deux partis. Les accusés récusèrent hautement Molé et son fils Champlâtreux, qu'ils signalèrent comme leurs ennemis; ils récusèrent aussi Condé comme leur accusateur, et tout à coup retirèrent leurs actes de récusation, ce qui leur donna un grand air d'innocence, et ne contribua pas médiocrement au succès de leur cause. Dans les délibérations orageuses que fit naître cette grande affaire, Condé put facilement s'apercevoir que son parti s'affoiblissoit de jour en jour; et la défection de Gaston, qui jusqu'alors avoit fait cause commune avec lui, acheva de détruire ses espérances, sans rien diminuer de sa fierté et de son ardeur de vengeance. Au parlement, dans la ville, les deux partis ne marchoient qu'armés et pour ainsi dire en ordre de bataille[149]. À tous moments le sang étoit prêt à couler; et les haines, aigries, envenimées par ce choc continuel des opinions dont la grande chambre étoit le tumultueux théâtre, sembloient être devenues à jamais irréconciliables. C'étoit là que le rusé ministre attendoit son trop bouillant rival; c'étoit dans ces haines allumées par sa cauteleuse adresse qu'il alloit trouver des ressources sûres pour se délivrer enfin du plus humiliant esclavage. Il est trop vrai que l'orgueil et la tyrannie de Condé ne pouvoient plus être supportés. Il révoltoit la cour et la ville par ses hauteurs, dominoit insolemment dans le conseil, maltraitoit les ministres, outrageoit la reine elle-même à laquelle il étoit devenu odieux[150], et sembloit marcher ouvertement à l'indépendance. Aussi imprudent qu'il étoit audacieux, en même temps qu'il se brouilloit ouvertement avec la fronde, il poussoit à bout le cardinal, qui, ne pouvant frapper à la fois les deux ennemis qui le harceloient, se décida à abattre le plus dangereux. Il avoit fallu surtout empêcher leur réunion, à laquelle rien n'eût pu résister; et c'est en quoi l'on ne peut trop admirer la rare habileté de Mazarin. Anne d'Autriche, profondément offensée, lui avoit permis de la venger; et ce fut dans les frondeurs eux-mêmes que le ministre trouva les appuis nécessaires pour assurer une vengeance qui n'alloit pas moins qu'à faire arrêter son redoutable ennemi. Il parvient d'abord à détacher de lui Gaston, qu'il éclaire sur la trahison de son favori La Rivière, depuis long-temps vendu à Condé; il gagne le coadjuteur par madame de Chevreuse, tandis que le prince, quoiqu'à demi détrompé sur l'affaire de l'assassinat, continuoit à poursuivre celui-ci avec l'entêtement le plus déraisonnable et surtout le plus impolitique. Ce qu'on auroit peine à croire, si les discordes civiles n'offroient pas trop souvent des exemples de ces révolutions singulières qu'amènent dans les événements les passions et les intérêts, ce Gondi, qui naguère ne respiroit que la révolte, que la cour regardoit comme un traître digne du dernier supplice, est appelé par la reine pour être l'appui du trône contre un héros qui jusque-là en avoit été le soutien et le défenseur. Il ose aller aux entrevues qu'elle lui fait proposer, la voit ainsi que son ministre, en est accueilli, fêté, caressé; règle les conditions auxquelles il permet l'exécution de ce grand coup d'état; stipule pour tous les chefs de son parti des récompenses qu'il refuse pour lui-même, afin de conserver toujours son influence sur la multitude; se concerte avec le ministre pour tromper Condé et l'attirer dans le piége; abandonne enfin sans scrupule le duc de Longueville et le prince de Conti, inutiles désormais à la fronde, et qu'il étoit prudent d'envelopper dans la disgrâce du chef de leur maison. Mais, dans toutes ces dispositions si habilement prises, il fut forcé de consentir à faire un secret de l'entreprise à Beaufort dont on craignoit l'indiscrétion[151]; et l'amour-propre offensé de celui-ci ne le pardonna jamais au coadjuteur.

Les trois princes furent arrêtés au Palais-Royal, en plein jour, au moment où ils alloient entrer au conseil. Ils le furent par la faute de Condé, qui méprisa tous les avis qu'on lui faisoit passer de toutes parts sur le coup qu'on méditoit contre lui[152]. Mais le ministre en commit une plus grande encore en ne s'assurant pas, en même temps, de toute la famille et des principaux amis de ce prince. Naturellement éloigné des partis violents, il se contenta de faire exiler les deux princesses à Chantilli[153]. La duchesse de Longueville, Bouillon, Turenne, Grammont, une foule de gentilshommes attachés à Condé, eurent le temps de se sauver dans les provinces, essayant de les soulever en sa faveur. Parmi ses amis qui restèrent à Paris, plusieurs l'abandonnèrent lâchement. Le jeune Boutteville seul, par une témérité folle que l'amitié justifie, essaya d'émouvoir le peuple en parcourant les rues, et en répandant le bruit que c'étoit Beaufort que Mazarin venoit de faire arrêter. À ce nom adoré, la fermentation devint générale; les bourgeois s'armèrent; et la cour eût vu se renouveler les barricades, si Gondi, averti à temps de l'erreur, ne se fût hâté de publier partout le nom du véritable prisonnier. Beaufort lui-même parut à cheval suivi d'un nombreux cortége; et le peuple, passant alors des plus vives alarmes à la joie la plus effrénée, alluma des feux de joie et tira des coups d'arquebuse pour célébrer un événement qui le délivroit du plus odieux de ses ennemis.

Dès le lendemain de la détention des princes, tous les grands du royaume, les officiers de la couronne et les compagnies supérieures furent mandés au Palais-Royal pour y entendre un long manifeste contre Condé, que le cardinal accusa ouvertement d'aspirer à la tyrannie. Ce manifeste, envoyé le jour suivant au parlement en forme de déclaration, y fut enregistré sans la moindre difficulté. Il n'est pas besoin de dire que Gondi et Beaufort furent à l'instant déchargés de toutes les accusations qui avoient été portées contre eux.

Cependant la cour étoit loin de jouir avec une entière sécurité de l'espèce de triomphe qu'elle venoit de remporter. Les princes étoient à peine sur la route de Vincennes, que les frondeurs avoient inondé le Palais-Royal, entourant la reine et l'accablant de leurs protestations de fidélité. Elle avoit reçu leurs hommages avec un sang-froid au travers duquel perçoient le mépris qu'elle ressentoit pour eux et la méfiance qu'ils lui inspiroient. Pour un tyran dont elle venoit de se délivrer, elle alloit peut-être se donner une foule de tyrans; et tout la portoit à croire qu'elle n'avoit fait que changer d'esclavage. En effet Mazarin, qui avoit cru respirer un moment, retomba bientôt dans ses premières inquiétudes lorsqu'il vit l'adroit et vigilant Gondi chercher avidement la confiance de Gaston, dont lui-même avoit fait éloigner l'insignifiant favori, s'emparer entièrement de cet esprit jaloux et pusillanime, et étayer son parti de l'appui d'un aussi grand nom. Telle étoit leur situation fâcheuse et singulière, qu'une union même momentanée étoit à peu près impossible entre de tels rivaux. Les frondeurs ne pouvoient pas même avoir l'air de former la moindre liaison avec Mazarin, sans perdre cette confiance de la multitude qu'il leur étoit si important de conserver; et Mazarin, qui avoit tant de raisons de se méfier d'eux, prétendoit les soumettre à toutes ses volontés, en se montrant toujours prêt, s'ils osoient remuer, à délivrer Condé, et à se réconcilier avec lui à leurs dépens. La prompte pacification de la Normandie que la duchesse de Longueville avoit vainement tenté de soulever, celle de la Bourgogne, qui parut d'abord plus difficile parce que le prince y avoit un grand nombre de partisans[154], et qui fut ensuite presque aussi rapide, augmentoient encore l'assurance du ministre; et dans plusieurs circonstances il s'essaya en quelque sorte avec les frondeurs en leur suscitant une foule de petites contrariétés[155], en se servant du raccommodement même de Gondi avec la cour pour le décrier dans l'esprit de la multitude. Celui-ci de son côté, parant rapidement les coups que le cardinal commençoit à lui porter, le montroit à tous les mécontents comme un despote insolent que rien ne pouvoit plus contenir depuis qu'il avoit mis une partie de la famille royale dans les fers, et parloit déjà de demander de nouveau son expulsion en même temps que la liberté des princes. Il n'en falloit pas tant pour faire trembler Mazarin, qui reconnut alors la nécessité de ménager un parti qu'il ne pouvoit encore braver impunément, et se rapprocha de son ennemi avec toutes ces feintes caresses qu'il prodiguoit ici très-inutilement, puisqu'il savoit bien que Gondi n'en pouvoit jamais être la dupe. Celui-ci se prêta sans peine à ce rapprochement, dans la crainte que des divisions si promptement manifestées n'augmentassent le nombre des partisans de Condé, qui déjà commençoient à remuer; et tous les deux, se payant de mensonges et de flatteries, se nourrissant de méfiance, conclurent une sorte de paix factice que l'un et l'autre se promettoient bien de rompre dès que leur intérêt le demanderoit.

Pendant que ces choses se passoient à Paris, les princesses, gardées à vue dans leur retraite de Chantilli, avoient trouvé le moyen d'échapper à leurs surveillants par le secours d'un serviteur du prince, nommé Lénet[156]; et, tandis que la plus jeune, réfugiée à Montrond avec le duc d'Enghien, s'y entouroit des partisans de son mari, et se préparoit à soutenir par les armes une cause si sacrée pour elle, la princesse douairière, introduite furtivement à Paris, y faisoit connoître son arrivée en paroissant tout à coup au parlement, auquel elle présentoit requête pour la délivrance de son fils. Elle n'obtint rien, malgré l'assistance de Molé, qui désiroit avec ardeur la réunion de la famille royale; et Gaston, montrant une fermeté dont le principe n'étoit point en lui-même, non-seulement fit rejeter sa demande, mais encore la força de sortir de la capitale, et de se retirer dans le nouveau lieu d'exil qui lui avoit été désigné[157]. Alors la jeune princesse lève l'étendard de la révolte, se concerte avec les ducs de Bouillon et de la Rochefoucauld, retirés, l'un dans la vicomté de Turenne, l'autre dans le Poitou; entre dans la Guienne, où les germes de mécontentement, loin d'être étouffés, sembloient s'accroître de jour en jour davantage par l'arrogance intolérable de d'Épernon, si impolitiquement maintenu dans ce gouvernement; y entraîne les esprits déjà disposés à se soulever; paroît devant Bordeaux, dont les portes lui sont ouvertes, où elle est reçue avec transport par le peuple et par la bourgeoisie, qui étoient contre le gouverneur, où l'audace et les manœuvres de Lénet forcent le parlement à consacrer tout ce qu'elle entreprend de concert avec les ducs[158] contre l'autorité du roi; rassemble des troupes; fait un traité avec les Espagnols, qui se présentent aussitôt pour profiter de ces nouveaux troubles, tandis que la duchesse de Longueville et Turenne, réfugiés dans Stenai sur les frontières du Luxembourg, traitoient de leur côté avec eux, et formoient une armée dont ce grand capitaine prenoit le commandement en se donnant le titre singulier de lieutenant-général de l'armée du roi pour la liberté des princes. Ainsi Mazarin se trouva placé entre les frondeurs qui commençoient à l'insulter dans Paris, et des partis armés qui le menaçoient aux deux extrémités du royaume.

Turenne, dont l'intention étoit de tout tenter pour l'enlèvement des princes, dressa son plan en conséquence, et contre le gré des Espagnols. Après avoir côtoyé quelque temps la frontière pour inquiéter toutes les places et mieux cacher son dessein, il entra tout à coup en France, et commença ses opérations par le siége du Catelet qu'il emporta en peu de jours. Guise, qu'il alla aussitôt investir, opposa plus de résistance, et donna au cardinal le temps de lui porter des secours. Ce ministre avoit senti d'abord tout le danger d'un tel mouvement sur une frontière si voisine de la capitale, lorsque d'un autre côté des provinces entières se soulevoient; et son premier soin fut d'y porter à l'instant toutes les forces dont il pouvoit disposer. Le maréchal Duplessis-Praslin, chargé de diriger cette opération, le fit avec beaucoup de bonheur et d'habileté. Il sembloit que Turenne, dans sa révolte, eût perdu tout son génie: il fut vaincu par un homme ordinaire, et l'armée espagnole leva honteusement le siége de Guise.

Ce triomphe de Mazarin jeta l'alarme parmi les frondeurs. Ils craignirent qu'il ne devînt trop puissant, qu'il ne secouât enfin leur joug s'il parvenoit à pacifier la Guienne; et dès ce moment toutes leurs manœuvres eurent pour but de l'en empêcher. Le ministre les devina, et les trompa cette fois-ci complétement. On leur sacrifia le chancelier Séguier, dont il se méfioient, et les sceaux furent donnés au marquis de Châteauneuf, ami intime de la duchesse de Chevreuse; plusieurs d'entre eux reçurent des grâces dont ils furent satisfaits; le cardinal feignit d'entrer dans toutes leurs vues, sut ainsi leur inspirer assez de sécurité pour qu'ils laissassent le roi partir pour Fontainebleau; et, dès qu'il l'eut tiré de leurs mains, la cour entière, suivie d'un corps nombreux de troupes, s'avança rapidement vers la Guienne, et vint mettre le siége devant Bordeaux.

Furieux d'avoir été pris pour dupes, les chefs du parti se préparèrent à prendre leur revanche, et ils y réussirent. Pendant la durée du siége, qui fut long, meurtrier, et dans lequel les Bordelois montrèrent plus de courage et d'ardeur que n'avoient fait les Parisiens, le parlement de cette ville envoya des députés à celui de la capitale: Gondi crut dès-lors entrevoir, dans cet événement, le moyen de rendre les frondeurs maîtres du traité qui pourroit résulter entre le roi et la province révoltée; mais jamais peut-être il n'eut plus besoin de toutes les ressources de son génie, parce que jamais sa position n'avoit été plus embarrassante. Nous avons dit que les amis de Condé s'agitoient sourdement en sa faveur: le duc de Nemours et la duchesse de Châtillon, qui dirigeoient tous leurs mouvements, étoient déjà parvenus à se faire des partisans nombreux jusque dans le parlement; et leurs espérances s'accrurent encore par cette députation qui, dans la médiation qu'elle venoit solliciter à Paris, ne séparoit point les intérêts des princes de ceux de la ville de Bordeaux. Opposé à leur délivrance par un intérêt très-puissant, non moins opposé à tout ce qui pouvoit accroître l'ascendant du ministre, il falloit que Gondi sût à la fois arrêter la fougue du parlement, que la plus petite circonstance pouvoit entraîner à faire inconsidérément tout ce que demandoient les députés; inspirer assez de fermeté à Gaston pour le déterminer à s'emparer de la médiation, à tenir la balance égale entre les partis, en séparant les deux questions, et surtout y mettre assez d'adresse pour que le parlement, contenu et dirigé par ce prince, ne fût point choqué de l'influence qu'il exerçoit sur ses délibérations. Grâce à ses manœuvres, tout réussit au gré de ses vœux. Malgré les efforts et les intrigues des ducs et de la princesse, les Bordelois, fatigués d'un siége dont le résultat ne pouvoit manquer de leur être funeste, acceptèrent la paix proposée d'accord avec Gaston, sans insister davantage sur la liberté des princes; et la cour, en même temps qu'elle recevoit la loi des frondeurs par l'organe du duc d'Orléans, se vit forcée de traiter d'égal à égal avec une ville rebelle qu'elle auroit voulu punir de sa rébellion. La princesse, libre par le traité de se choisir une retraite, sortit de Bordeaux au moment où le roi y fit son entrée. Bouillon et La Rochefoucauld, qui avoient fait preuve, dans cet événement, d'une conduite et d'un courage dignes d'une meilleure cause, n'y gagnèrent autre chose que d'être nommés dans une amnistie accordée généralement à tous les fauteurs de la révolte.

Cet avantage, que Gondi venoit de remporter à force d'intrigue et d'activité, changeoit du reste peu de chose à ce qu'il y avoit de faux et d'embarrassant dans sa position. Son union politique avec la cour lui avoit fait perdre une partie de sa faveur populaire; parmi les principaux frondeurs, les uns étoient gagnés par les libéralités de Mazarin, d'autres flottoient entre les partis au gré de leurs intérêts; il n'y avoit guère que les moins considérables qui lui fussent sincèrement attachés. Il avoit à la vérité une ressource en apparence plus sûre dans Gaston, dont ses artifices avoient entièrement subjugué le foible caractère; mais cette foiblesse même lui faisoit craindre justement qu'à tous moments il ne lui échappât. D'un autre côté la cour, qu'il venoit d'outrager même en ayant l'air de la servir, qui le regardoit avec raison comme l'artisan caché de l'affront qu'elle venoit d'essuyer, revenoit à Paris plus irritée que jamais contre lui; et le ministre, croyant pouvoir plus facilement l'attaquer dans l'état de foiblesse où lui-même s'étoit réduit, ne dissimuloit plus ses dispositions hostiles contre ce dangereux rival. Il l'accusoit ouvertement, non-seulement d'être l'auteur secret du traité honteux de Bordeaux, mais encore d'avoir concerté avec Turenne certaines négociations insidieuses proposées par les Espagnols pendant son absence[159]; il le noircissoit secrètement auprès des partisans des princes, leur faisant entendre qu'il ne tenoit pas à lui qu'on ne prît à leur égard les plus horribles résolutions; il insinuoit en même temps à Gaston que son nouveau favori cherchoit uniquement à se raccommoder avec la cour en le trahissant. Ainsi placé entre un prince inconstant et pusillanime dont le frêle appui menaçoit à chaque instant de s'écrouler, et un ministre, non moins astucieux que lui, qui, d'un moment à l'autre, pouvoit, pour le perdre entièrement, ouvrir aux princes leur prison, et se réunir de nouveau avec eux, qui même en avoit fait entrevoir plus d'une fois le dessein, Gondi, qui avoit affecté le désintéressement le plus complet dans une intrigue populaire, vit bien qu'il falloit suivre une autre marche, dans une intrigue purement de cabinet, et qu'il n'avoit d'autre ressource contre un aussi redoutable ennemi que cette haute dignité, depuis si long-temps l'objet secret de son ambition, qui seule pouvoit le mettre à l'abri de ses coups, en le faisant marcher de pair avec lui. Profitant donc, et sans perdre un moment, de cette faveur de Gaston qu'il possédoit encore tout entière, de ce reste de vigueur que conservoit encore son parti, il afficha hautement ses prétentions au chapeau de cardinal, après avoir persuadé aux chefs de la fronde qu'ils étoient aussi intéressés que lui à la demande qu'il faisoit de cette dignité, laquelle devenoit dans ses mains leur sauve-garde à tous; et se servant contre Mazarin lui-même des armes avec lesquelles celui-ci avoit voulu le combattre, il lui fit craindre, s'il éprouvoit un refus, qu'il ne se réunît aussitôt au parti des princes, comme il en étoit vivement sollicité.

Mazarin, épouvanté d'une telle menace, sentit plus que jamais combien il étoit fâcheux pour lui de n'avoir pas ces précieux otages entièrement en sa puissance. Depuis quelque temps ils n'étoient plus à Vincennes: une entreprise très-hardie que Turenne avoit faite pour les délivrer[160], un complot formé dans le même dessein par leurs plus dévoués partisans, avoient déterminé à les transporter dans quelque lieu plus sûr. Gondi eût bien voulu qu'on les eût renfermés à la Bastille, dont le gouverneur étoit dévoué à la fronde; le ministre avoit au contraire proposé de les faire conduire au Hâvre-de-Grace, dont il étoit entièrement le maître, et les difficultés insurmontables que firent naître des prétentions si opposées, avoient déterminé à adopter la proposition faite par Gaston de les transférer à Marcoussy, château-fort situé à six lieues de Paris, près de Montlhéry. Il arriva, par cette complication d'intrigues que resserroient sans cesse tant de passions et d'intérêts divers, que Mazarin imagina de mettre à profit ce désir immodéré qu'avoit Gondi d'obtenir le cardinalat, pour effectuer une translation nouvelle de ces illustres prisonniers, tandis que Gondi lui-même crut, en donnant au ministre l'espoir de cette translation, parvenir à lever tous les obstacles qui s'opposoient à sa nomination. Laigues, Beaufort, la duchesse de Chevreuse furent employés tour à tour dans cette négociation; on distribua les rôles et dans le conseil de la reine et parmi ces agents de la fronde, comme dans une comédie; Gaston vînt lui-même à Fontainebleau, bien endoctriné par Gondi, qui, connoissant toute sa foiblesse, ne l'avoit toutefois laissé partir qu'à regret. En effet il soutint mal son personnage: vaincu par les prières et les caresses de la reine, ébloui par les promesses mensongères de Mazarin, il signa l'ordre de cette translation tant désirée avant d'avoir pris toutes les précautions suffisantes. À peine cette signature importante lui eut-elle été arrachée, que les princes, tirés de Marcoussy, furent conduits précipitamment dans le château du Hâvre; Mazarin, maître alors de sa proie, ne garda plus aucune mesure, et refusa positivement le chapeau qu'attendoit le coadjuteur.

C'étoit une sorte de triomphe qu'il remportoit sur ses ennemis; mais ce triomphe devoit lui coûter cher. Gondi, poussé à bout, se décida enfin à écouter les partisans des princes; Laigues et la duchesse de Chevreuse, joués comme lui par Mazarin, entrèrent dans tous ses ressentiments, et l'aidèrent de toutes leurs forces dans cette nouvelle machination. Elle fut conduite avec l'adresse et l'activité que l'on pouvoit attendre de ces habiles conjurés. Gaston, qu'il étoit si difficile d'entraîner à un parti décisif, fut persuadé par Laigues, et permit de tout faire; Gondi se rapprocha du garde des sceaux Châteauneuf, qu'il haïssoit, dont il étoit détesté, mais qui désiroit autant que lui la perte de Mazarin, dont il ambitionnoit les dépouilles. Il eut des entrevues secrètes avec la princesse Palatine[161], qu'on voit paroître pour la première fois sur ce théâtre d'intrigues, et qui depuis y joua un des rôles les plus importants. Cette femme extraordinaire, d'un esprit aussi pénétrant, aussi délié que le coadjuteur, mais d'un caractère plus noble et plus franc, s'étoit attachée à la cause des princes, avoit obtenu leur confiance entière, et dirigeoit alors tout le parti attaché à leurs intérêts. Elle avoua à Gondi qu'elle n'attendoit leur liberté que des frondeurs, de lui surtout. Les rapports singuliers qu'ils démêlèrent aussitôt dans leurs vues et dans le tour de leur esprit, les disposèrent d'abord favorablement l'un à l'égard de l'autre, et la négociation n'éprouva entre eux ni lenteur ni difficultés; les difficultés véritables se trouvoient dans le plan à suivre pour tromper la cour, prête à prendre l'alarme dès qu'elle verroit l'apparence sérieuse d'une union entre les deux partis. Pour y parvenir, les amis des princes[162] furent eux-mêmes trompés. Le duc de Beaufort et madame de Montbason, gagnée, suivant l'usage, à prix d'argent, parurent les premiers. Ce prince signa d'abord un traité partiel, qui fit croire à Mazarin que les chefs des frondeurs, divisés entre eux, négocioient surtout sans l'aveu et sans l'appui de Gaston. Les autres chefs réunis signèrent ensuite un second traité. Lorsque tout fut ainsi préparé, on arracha au foible Gaston sa signature; de leur côté les princes accordèrent tout ce qu'on leur demanda[163], et, sans perdre un moment, les frondeurs commencèrent à exécuter le plan que Gondi avoit concerté.

Un événement qui arriva, pendant ces négociations mystérieuses put convaincre le cardinal des dispositions où étoient à son égard ses irréconciliables ennemis. La voiture du duc de Beaufort fut arrêtée à dix heures du soir au milieu de la rue Saint-Honoré par une bande de brigands. Un de ses gentilshommes nommé Saint-Egland, qui alloit le chercher dans cette voiture à l'hôtel Montbason, ayant voulu faire quelque résistance, fut tué par ces misérables, qui ne cherchoient qu'à voler, et qui se sauvèrent dès qu'ils virent arriver du secours. Aussitôt le parti entier jeta les hauts cris, attribuant ce meurtre à Mazarin, qui, disoit-on, avoit eu l'intention de faire poignarder le duc lui-même[164]. Le jugement de plusieurs de ces assassins, qu'on arrêta peu de temps après, et dont les aveux ne laissèrent aucun doute sur le véritable caractère de cet assassinat, ne fit point cesser leurs clameurs; et Beaufort osa se plaindre de leur exécution comme d'un attentat nouveau, dont le but étoit d'ensevelir à jamais un secret aussi important. Une telle calomnie, soutenue avec une si grande obstination, auroit dû sans doute déterminer Mazarin à rester à Paris, pour conjurer ce nouvel orage; mais, d'un autre côté, les progrès des Espagnols en Champagne sembloient justifier les plaintes qu'on élevoit contre lui de toutes parts, d'avoir dégarni cette frontière pour faire la guerre de Guienne, et sacrifié ainsi l'intérêt de l'État à ses inimitiés particulières. Il pensa donc qu'un succès militaire, en apaisant ces murmures, lui fourniroit en même temps le moyen d'abattre ses ennemis sans retour; et formant un corps de troupes d'environ douze mille hommes, qu'il fit marcher du côté de Rhétel, sous les ordres du maréchal Duplessis-Praslin, il partit peu de temps après pour en diriger lui-même les opérations.

Jusqu'ici, dans cette suite de nouvelles manœuvres, Gondi ne s'étoit servi que de son habileté: il falloit maintenant y joindre l'activité et l'audace, et l'on sait ce qu'il pouvoit faire en ce genre. Il prépara donc, pour la rentrée du parlement, une suite de scènes bien liées entre elles, dont la première fut jouée le jour même de la mercuriale[165]. On y présenta, au nom de la princesse de Condé, une requête par laquelle elle demandoit que son mari et les deux autres prisonniers fussent amenés au Louvre, et gardés par un officier de la maison du roi; que le procureur-général fût mandé pour déclarer s'il avoit quelque chose à proposer contre leur innocence; que, dans le cas contraire, ils fussent mis sur-le-champ en liberté. Le secret de la nouvelle association avoit été si bien gardé, que Molé lui-même, qui désiroit toujours la réunion de la famille royale, mais qui la vouloit par des voies légitimes, appuya fortement cette requête, bien persuadé qu'elle ne venoit que des amis des princes, et étant loin de penser que Gondi pût y avoir la moindre part. La délibération fut remise, tout d'une voix, au 20 décembre. Cependant la reine, alarmée, fit défendre par les gens du roi de s'occuper de cette affaire, et, dans la séance du 7, l'avocat-général Talon, après avoir fait son rapport sur cette défense, venoit de donner des conclusions en conséquence, lorsqu'on apporta une autre requête par laquelle mademoiselle de Longueville demandoit aussi la liberté de son père. On en avoit à peine achevé la lecture qu'un grand bruit se fit entendre à la porte de la grand'chambre: c'étoit des Roches, capitaine des gardes du prince de Condé, qui vouloit entrer et présenter à la compagnie une lettre des trois prisonniers, par laquelle ils demandoient, ou qu'on leur fît leur procès, ou qu'on leur rendît la liberté. Molé, commençant à soupçonner quelque manœuvre, et doutant de la validité de cette lettre, s'opposa, malgré les clameurs des enquêtes, à l'admission de l'envoyé; il invoqua les formes avec sa fermeté ordinaire, et son avis l'emporta. Cependant la lettre, après avoir passé par le parquet, fut reconnue pour authentique, et des Roches la présenta. Les gens du roi concluoient à ce qu'elle fût rejetée, ainsi que les deux requêtes; mais, sans statuer sur leurs conclusions, on remit la délibération au lendemain. Une lettre de cachet, envoyée par la reine, ordonna de la suspendre pendant huit jours; le parlement ne lui en accorda que quatre, sans égard pour l'état d'indisposition réelle où se trouvoit cette princesse, et qu'elle avoit donné pour prétexte de cette suspension. La délibération reprit donc son cours; les déclamations contre le ministre recommencèrent; et bien que Gaston, d'accord avec Gondi, eût refusé d'assister aux séances, afin de donner le change à la cour, qui, si elle l'eût vu déclaré tout-à-fait contre elle, auroit pu prendre un parti, et traiter elle-même avec les princes, la violence des opinions, loin de se ralentir, sembla augmenter de moment en moment. Le jour qu'on avoit choisi pour porter les derniers coups approchoit, lorsque la nouvelle de la victoire de Rhétel vint, comme un coup de foudre, frapper tous les esprits. Cette ville avoit été prise, ou plutôt achetée à prix d'argent par le cardinal; Turenne et les Espagnols venoient d'être entièrement défaits par le maréchal Duplessis; et Mazarin, qui s'attribuoit audacieusement toute la conduite de cette campagne brillante, s'apprêtoit à revenir triomphant à Paris.

Tout sembloit perdu. Gaston, les amis des princes, les frondeurs, étoient attérés; Gondi seul, devenu plus audacieux par l'excès même du péril, résolut de tenir tête à l'orage. Le jour même où ce succès fut annoncé au parlement, tout en témoignant la joie qu'il en ressentoit, il osa joindre à son discours insidieux une demande plus formelle que jamais de la liberté des princes: ceci commença à relever les courages. Le jour suivant il alla plus loin, et donnant à Mazarin, pour le mieux décrier, tout l'honneur de la victoire, il s'attacha à démontrer l'imprudence extrême qu'il y avoit eu à risquer une bataille dont la perte eût ouvert aux ennemis le cœur même du royaume, et amené le bouleversement et la perte totale de la France. Présentés sous cette face, les succès de Mazarin devinrent presque pour lui un sujet de blâme et d'accusation; à ces reproches, que Gondi lui adressoit publiquement, il joignoit avec plus de succès encore une foule de calomnies sourdement répandues dans le peuple et parmi ses partisans, ou pour aigrir les haines, ou pour accroître les terreurs. Tout alla au gré de ses désirs. Les acclamations recommencèrent à son entrée et à sa sortie du palais; et l'arrêt qui intervint enfin après tant de délibérations, arrêt dans lequel la personne du ministre ne fut point épargnée, ordonna des remontrances à la reine pour demander la liberté des princes, et une députation au duc d'Orléans pour le prier d'interposer à cet effet son autorité. Mazarin arriva le lendemain à Paris.

(1651) Son entrée eut un appareil triomphal; mais les courtisans seuls y prirent part, et ce triomphe fut renfermé dans les murs du Palais-Royal. Cependant la reine, un peu rassurée par la présence de son ministre, refusa d'abord de recevoir les députés du parlement, alléguant toujours pour prétexte le mauvais état de sa santé. Ces lenteurs firent gagner quelques jours; mais enfin il fallut les recevoir et écouter ces remontrances: elles furent présentées par Molé, qui, n'étant pas encore suffisamment éclairé sur les manœuvres de Gondi et la connivence secrète du duc d'Orléans, les prononça avec une vigueur et une liberté dont la cour entière fut choquée. La reine essaya encore de gagner du temps; mais forcée enfin de s'expliquer par les impatiences du parlement, elle fit une réponse dure et chagrine, dans laquelle elle déclara qu'il ne falloit point compter sur la liberté des princes que tous leurs partisans n'eussent mis bas les armes[166] et que Stenai ne fût rentré au pouvoir du roi.

Alors le coadjuteur, voyant arriver le moment décisif, dirige tous ses efforts vers Gaston, qu'il veut faire éclater, lui montrant Mazarin, qui soupçonnoit déjà leurs projets, sur le point peut-être de les faire avorter, en traitant lui-même avec les princes. Il en arrache enfin la permission de prononcer son nom dans la délibération qui devoit avoir lieu sur la réponse de la reine. L'effet en fut prodigieux: à peine Gondi a-t-il déclaré au nom de son altesse qu'elle est disposée à s'unir à la compagnie pour la délivrance de ses cousins, que les acclamations les plus vives s'élèvent de toutes parts. La plus grande partie du parlement, se précipitant hors de la grand'chambre, vole vers le Luxembourg, pour remercier le prince de cette faveur signalée. La cour est consternée; son effroi redouble lorsqu'elle voit Gaston, animé d'un courage qu'il empruntoit à tous ceux qui l'environnoient, et surtout à son favori, rassembler les quarteniers de la ville, et leur ordonner de tenir leurs armes prêtes pour le service du roi; mander Châteauneuf, Le Tellier, le maréchal de Villeroi; déclarer hautement aux premiers qu'il n'ira point au Palais-Royal, qu'il n'assistera à aucun conseil tant que la reine sera sous l'influence d'un ministre abhorré de la nation; charger le dernier de lui répondre de la personne du roi; enfin commander en maître absolu et déployer, dans toute son étendue, le caractère d'un lieutenant-général du royaume.

Mazarin surtout étoit dans un effroi qui tenoit du délire. La cour essaya aussitôt d'entamer des négociations avec le duc. On lui promit formellement la délivrance des princes, et l'on fit même partir devant lui, pour le Hâvre, ceux qui devoient la négocier[167]. On lui offrit pour lui-même tout ce qu'il voudroit demander; on alla même jusqu'à proposer le mariage d'une de ses filles avec le roi. La reine, connoissant tout l'empire qu'elle avoit sur lui, sollicitoit vivement la faveur de le voir, de l'entretenir un seul instant; mais Gondi, qui redoutoit plus que tout le reste un semblable entretien, lui fit éviter tous ces piéges, et surtout celui-là. Gaston refusa donc obstinément de rien entendre, et demanda avant toutes choses l'exil de Mazarin. Alors la régente et son ministre, parvenus au dernier degré de fureur contre l'artisan d'une trame si funeste et si perfide, imaginèrent de détourner sur lui l'orage élevé sur leurs têtes, et de le faire accuser en plein parlement. Servien[168], Châteauneuf, sont appelés pour les aider dans cette manœuvre; Molé, outré d'avoir été joué par le coadjuteur[169], et toujours guidé par cette même ardeur de voir la paix s'établir enfin parmi les membres de la famille royale, leur prête son ministère; et tous réunis fabriquent contre Gondi une pièce très-violente, dans laquelle il étoit accusé des plus horribles complots, de complots qui n'alloient pas moins qu'à mettre le royaume en combustion, pour assouvir son ambition insatiable. Cette pièce, débitée d'abord solennellement devant les députés du parlement mandés au Palais-Royal, fut lue quelques instants après dans la grand'chambre par le premier président lui-même devant Gaston, qui, depuis sa déclaration, y paroissoit pour la première fois, et venoit par sa présence achever ce que les frondeurs avoient si heureusement commencé. La surprise fut extrême; et comme il arrive toujours dans les grandes assemblées, où le moindre incident qu'on n'a pas prévu peut troubler les esprits et changer la marche des choses, ce coup porté au coadjuteur alloit peut-être renverser tous ses projets, en donnant une face nouvelle à la délibération: c'est alors que, rassemblant tout ce qu'il avoit de sang-froid, d'éloquence et d'intrépidité, il prononça ce discours, aussi adroit qu'énergique, dans lequel, ne répondant à l'accusation intentée contre lui que par un prétendu passage de Cicéron qu'il venoit de composer lui-même sur-le-champ[170], il rétablit la question principale qui devoit faire l'objet de la délibération du parlement, savoir, la liberté des princes et l'exclusion de Mazarin. Les esprits furent à l'instant même ramenés vers lui. Ce fut vainement que la reine, au milieu même de la séance, fit encore conjurer Gaston de venir la trouver; que Molé, Talon, joignirent à ses prières les plus vives instances, les exhortations les plus pathétiques, un seul coup d'œil de Gondi suffit pour maintenir le foible prince; il ne cessa de refuser, sous prétexte qu'il n'y avoit point de sûreté pour lui au Palais-Royal; et après quelques efforts impuissants du parti attaché au gouvernement, l'avis du coadjuteur forma l'arrêt.

La cour se vit alors pressée de toutes parts: le clergé avoit déjà envoyé une députation à la reine pour solliciter également la délivrance des princes. Gaston excita la noblesse, qui s'étoit assemblée l'année précédente, à s'assembler de nouveau, et à faire de cette délivrance l'objet principal de ses délibérations. La reine, dont les alarmes redoublent, croit alors devoir prendre des précautions pour sa sûreté: le duc s'en plaint hautement dans le parlement, comme d'un outrage fait à la fidélité qu'il conserve au roi, et la compagnie lui donne à l'instant même, en sa qualité de lieutenant du royaume, tout pouvoir sur les maréchaux de France et sur tous les corps militaires. Plusieurs séances orageuses se succèdent, dans lesquelles Molé, toujours d'accord avec la cour, est accablé d'outrages, parce qu'il cherche à gagner du temps. On demande à grands cris l'exécution de l'arrêt; et Gaston ne veut point absolument communiquer avec la reine que la lettre de cachet pour délivrer les prisonniers ne soit expédiée. Anne, désespérée, concerte avec son ministre une ruse dont celui-ci surtout espéroit un grand succès, et qui montra seulement l'extrémité à laquelle tous les deux étoient réduits. Au moment où l'on s'y attendoit le moins, Mazarin quitte Paris, va s'établir à Saint-Germain, et se flatte ainsi d'avoir ôté à Gaston tout prétexte de se refuser à cette entrevue, qui sembloit à la cour entière l'événement décisif. Le prince eût cédé sans doute, si Gondi, devenu le maître absolu de toutes ses pensées et de toutes ses actions, ne l'eût rendu inébranlable sur cet article important. Il s'obstine donc à ne vouloir rien entendre que les princes ne soient délivrés. Cependant cette évasion du cardinal fait naître des inquiétudes: on croit y voir le projet d'enlever de nouveau le roi de sa capitale, et l'on prend à ce sujet les précautions les plus insultantes pour la reine. Elle croit calmer les esprits en faisant porter au parlement une promesse verbale de renvoyer le ministre: le vague de cette promesse produit l'effet contraire; il accroît leur effervescence, et un arrêt rendu au milieu du plus affreux tumulte, renouvelant celui qui, deux ans auparavant, avoit proscrit Mazarin, ordonne qu'il sera chassé de France, qu'il en sortira avant quinze jours avec tous ses parents et domestiques, permettant à tout le monde, passé ce délai, de lui courre sus. C'est alors une nécessité pour cette princesse de signer la lettre qui ratifie une délivrance si ardemment désirée.

Elle la signa toutefois avec une facilité qui pouvoit étonner dans un caractère aussi inflexible que le sien: c'est qu'alors elle étoit réellement décidée à se soustraire à la tyrannie qui l'opprimoit, et que tout étoit préparé pour sa fuite. Gaston en est averti, et retombe dans ses incertitudes: l'idée de retenir son roi prisonnier l'épouvante. L'audacieux Gondi, qui le voit balancer, se charge seul de l'événement. Il fait monter Beaufort à cheval; le maréchal de La Mothe, Laigues, Coligni, Tavannes, Nemours, imitent son exemple. On se saisit de toutes les portes qui avoisinent le Palais-Royal, et l'on y fait, à l'entrée et à la sortie, les perquisitions les plus sévères. Les bourgeois prennent les armes; la demeure du souverain est cernée par les patrouilles des frondeurs; et ces factieux ont l'insolence d'en violer l'entrée, de pénétrer, au milieu de la nuit, jusque dans la chambre du jeune prince, pour s'assurer par leurs propres yeux qu'il est bien en leur puissance. La reine, voyant toutes les issues fermées, veut s'échapper par la rivière: elle la trouve couverte de bateaux armés qui sont prêts à la repousser. Lorsque tant d'attentats sont consommés, Gondi, par son ascendant irrésistible, entraîne Gaston au parlement, et malgré les reproches amers, les plaintes éloquentes de Molé, lui fait tout approuver. La reine est forcée de désavouer le projet de sa fuite, et les députés, qui devoient aller ouvrir aux princes les portes de leur prison, reçoivent l'ordre de partir; mais avant qu'ils fussent arrivés au Hâvre, les princes étoient déjà délivrés.

C'étoit à Mazarin lui-même qu'ils devoient leur liberté. Tant que ce ministre avoit espéré ou l'entrevue de la reine avec Gaston, ou son évasion de Paris, il étoit resté aux environs de cette capitale, décidé, dès qu'il verroit la moindre apparence de succès, à s'emparer des trois prisonniers, et à les transférer dans quelque lieu plus sûr que le Hâvre[171]. Les mauvaises nouvelles qu'il reçut, et qui lui furent confirmées par la reine elle-même, le déterminèrent à s'éloigner; et il dirigea ses pas vers la prison des princes, incertain encore s'il exécuteroit son projet, ou si, prévenant les frondeurs, il essaieroit de se faire auprès d'eux un mérite d'une liberté qu'il leur accorderoit sans conditions[172]. Plusieurs ont prétendu que Mazarin eût pris le premier de ces deux partis, s'il eût pu entrer au Hâvre avec son escorte; mais, forcé par le gouverneur de la laisser hors de la ville, il n'eut plus d'autre ressource que le dernier; et s'humiliant devant les princes plus qu'il n'étoit convenable, quelle que fût sa situation, il alla lui-même leur annoncer qu'ils étoient libres. Ceux-ci le reçurent avec un mépris que Condé poussa même jusqu'à l'insulte; et tandis que le ministre sortoit de France pour aller se confiner à Bruyll, sur les terres de l'électeur de Cologne, les princes s'avancèrent rapidement vers Paris, où ils firent, peu de jours après, une sorte d'entrée triomphale. Le peuple, toujours aveugle et inconstant, alluma des feux de joie pour leur délivrance, aussi stupidement qu'il l'avoit fait pour leur captivité. Leur entrevue avec Gaston, Beaufort, Gondi, etc., se passa en effusions de tendresse; ils ne virent qu'un moment, et avec une contrainte et une froideur remarquables, la régente qui les attendoit en tremblant; le parlement les reçut tous les trois, principalement Condé, avec les plus vifs transports d'allégresse; et ce prince, maintenant soutenu d'un parti formidable contre une reine qui sembloit désormais sans appui, parut être un moment ce qui avoit toujours été le vœu secret de son ambition, l'arbitre suprême de l'État.

Cependant cette ambition, contraire aux intérêts des frondeurs, laissoit déjà entrevoir un germe de divisions qu'une main habile pouvoit développer; et Mazarin, du fond de sa retraite, où son œil pénétrant veilloit sans cesse sur ses ennemis, où sa politique artificieuse dirigeoit seule encore tous les conseils de la cour, n'avoit garde de le laisser échapper. Condé ne vouloit point d'égal; les frondeurs étoient décidés à ne point souffrir de maître; et tous étoient également avides du pouvoir: il en résulta que, dès le commencement, cette espèce de prépondérance que le prince prétendit s'arroger sur le parti excita la jalousie de tout le monde. Lui-même ne tarda pas à ne considérer ceux qui l'environnoient que comme autant d'obstacles à sa grandeur; et la reine, ayant saisi cette disposition où il se trouvoit, hasarda, pour l'attirer vers elle, des avances qui ne furent ni reçues ni absolument rejetées, mais qui commencèrent à l'ébranler. Gondi s'en aperçut aussitôt dans une séance du parlement, où il vit ce prince applaudir et donner sa voix à un avis qui, à l'occasion de Mazarin, tendoit à exclure du ministère tous les cardinaux, tant étrangers que françois, ce qui étoit visiblement dirigé contre lui.

Toutefois il sut encore parer ce coup qu'on vouloit lui porter; et le garde des sceaux Châteauneuf l'aida puissamment dans cette circonstance, parce qu'il avoit les mêmes vues et les mêmes intérêts. Mais l'arrivée subite de la duchesse de Longueville à Paris, de cette femme dont on a dit si justement qu'après avoir été l'héroïne du parti, elle en étoit devenue l'aventurière, excita plus vivement les alarmes du coadjuteur. Elle étoit revenue plus audacieuse encore par sa révolte même; et tandis que Turenne, fatigué du rôle honteux qu'elle lui avoit fait jouer, rentroit en grâce auprès de la régente, et lui vouoit une fidélité qui désormais ne devoit plus se démentir, la duchesse, se précipitant de nouveau dans le chaos des intrigues, essayoit de reprendre sur son frère l'ascendant qu'elle avoit perdu; et, sans montrer un désir bien vif de le voir se rapprocher de la cour, manifestoit ses mauvaises dispositions à l'égard des frondeurs, en cherchant à rompre le mariage depuis si long-temps projeté entre le prince de Conti et mademoiselle de Chevreuse. La cour, qui, par d'autres motifs, craignoit autant qu'elle les séductions de la fille et le caractère audacieux et intrigant de la mère, n'épargnoit rien pour arriver au même but; et la princesse Palatine, négociatrice secrète employée par la régente pour éblouir et ramener Condé, étaloit à ses yeux tout ce qui pouvoit flatter ses projets ambitieux. À son gouvernement de Bourgogne on ajoutoit celui de Guienne; la Provence devoit être donnée au prince de Conti; ses principaux serviteurs obtenoient, à proportion, des récompenses aussi magnifiques[173]; en un mot, tout ce qu'il demandoit lui étoit sur-le-champ accordé.

Cette facilité extrême, et même maladroite, auroit dû lui faire soupçonner quelque piége caché sous des amorces aussi brillantes: loin d'avoir la moindre méfiance, il se livre inconsidérément à ces promesses fallacieuses[174]; cherche des prétextes pour retarder l'union projetée avec la duchesse de Chevreuse; trompe et humilie à la fois madame de Montbason[175]; et continuant cependant à se ménager entre la cour et les frondeurs, il exige, avant d'abandonner ceux-ci, la disgrâce de Châteauneuf qu'il haïssoit[176]. Pour lui complaire, on donne les sceaux à Molé, qui garde en même temps sa place de premier président; et Chavigni, odieux à la reine, mais entièrement dévoué au prince, sort de l'exil où il languissoit depuis long-temps, pour venir reprendre sa place au conseil. À la nouvelle du renvoi de Châteauneuf, le duc d'Orléans laisse éclater son dépit, sans pouvoir toutefois s'en prendre ouvertement à Condé, qui dissimule encore quelque temps avec lui, mais qui laisse enfin échapper son secret dans une conférence où le duc avoit réuni les chefs des deux frondes pour délibérer sur ces mutations, dans lesquelles il voyoit une violation de ses droits, et même une sorte d'insulte faite à sa personne. Gondi et plusieurs autres proposèrent des partis vigoureux que Condé désapprouva hautement, et que le timide Gaston put bientôt se repentir de n'avoir pas suivis: car, dès le lendemain, le prince se croyant sûr de la cour, et ne voyant pas d'ailleurs la possibilité de se maintenir plus long-temps entre les deux partis, leva le masque en rompant brusquement, et même d'une manière outrageante, avec madame de Chevreuse.

Les frondeurs sembloient perdus, surtout Gondi. En horreur à la cour, qu'il venoit de trahir; sans pouvoir auprès du peuple, à qui son alliance passagère avec elle l'avoit rendu justement suspect; ne pouvant compter sur un prince tel que Gaston; négligé de ses propres partisans, comme un intrigant subalterne, désormais inutile à leurs intérêts, il ne sembloit pas que rien pût le tirer d'une situation aussi critique; et la résolution qu'elle lui fit prendre, bien qu'elle fût, dans de telles circonstances, la seule qui pût encore le sauver, n'en prouva pas moins l'extrémité fâcheuse à laquelle il étoit réduit. Trop prudent pour engager avec Condé une lutte inutile et téméraire, il se retira tout à coup du monde et des affaires, se renferma à l'archevêché, affecta de n'avoir plus de relations qu'avec des chanoines et des curés, parut uniquement occupé des fonctions de son sacré ministère; et cependant dans cette retraite forcée, dont les frondeurs s'étonnoient, qui excitoit les risées de ses ennemis, il entretenoit un commerce régulier avec Gaston et Châteauneuf, alloit toutes les nuits à l'hôtel de Chevreuse, répandoit dans le peuple des bruits alarmants sur les négociations du prince avec la cour, faisoit de son palais une espèce de château-fort, où il étoit à l'abri de toute entreprise violente que l'on auroit voulu tenter contre sa personne, et attendoit ainsi pour reparoître sur la scène, les événements que la fortune pourroit faire naître en sa faveur, puisque son génie n'avoit plus le pouvoir de les provoquer.

Le succès justifia sa conduite, et fit passer pour politique profonde ce qui n'étoit sans doute que l'œuvre de la nécessité. Mazarin, comme nous l'avons dit, et comme tout semble le prouver, n'avoit poussé la reine à tant d'avances à l'égard de Condé, ne lui avoit fait faire tant de concessions que pour abattre une seconde fois cet implacable ennemi. Il venoit de le brouiller plus fortement que jamais avec les frondeurs, dont l'appui l'auroit rendu si redoutable; il se garda bien de détruire ceux-ci comme il eût pu si facilement le faire dans le premier moment de leur consternation, les réservant pour lui porter encore de nouveaux coups. Condé s'enveloppa de lui-même dans une trame si subtilement ourdie, en se séparant une seconde fois de la fronde avant d'avoir entièrement achevé ses arrangements avec la cour. Cette faute le mit dans une situation équivoque. En même temps qu'elle nuisoit au succès de ses négociations[177], elle le forçoit de ménager encore Gaston, qui, toujours guidé secrètement par le coadjuteur, feignit de se réconcilier avec Chavigni, en demandant toutefois qu'on lui fît le sacrifice de Molé. Condé, par une ingratitude que rien ne peut excuser, abandonna celui-ci, qui rendit les sceaux et ne lui pardonna jamais. Ce fut après lui avoir suscité un tel ennemi que Mazarin crut le moment favorable pour éclater. Dans une lettre qu'il écrivit aussitôt à la reine, il n'eut pas de peine à lui démontrer que ces avantages énormes accordés à un prince d'un tel caractère exposoient l'autorité royale aux plus grands dangers; il le lui fit voir avant peu maître absolu du royaume, si elle avoit l'imprudence impardonnable de lui céder elle-même ses plus riches provinces; et, plutôt que de traiter à des conditions aussi funestes, il l'exhorta, au nom du salut de la France et de son propre fils, à se servir des frondeurs, à mettre Gondi lui-même à la tête des affaires, en le nommant premier ministre. Il n'en falloit pas tant pour déterminer une princesse si ombrageuse sur le pouvoir; et, la nuit même qui suivit la réception de cette lettre, le coadjuteur, réveillé brusquement par le maréchal Duplessis, apprit, non sans le plus grand étonnement, l'épouvante que le prince causoit à la régente, et la proposition inattendue que Mazarin l'avoit engagée à lui faire, et qu'elle lui faisoit effectivement, de lui donner la première place dans le gouvernement.

Il n'étoit pas aussi facile d'abuser Gondi que le prince de Condé. Il reconnut aussitôt la ruse: il vit que Mazarin, dont l'intention ne pouvoit être de lui céder si philosophiquement ses honneurs et son pouvoir, ne vouloit créer ici qu'un fantôme de ministre, ou pour perdre entièrement le prince, ou pour le mettre dans la nécessité absolue de recourir à lui, et qu'alors son premier soin seroit de briser l'ouvrage de ses mains, ce qu'il feroit sans peine d'un coadjuteur de Paris. La dignité seule de cardinal pouvoit mettre Gondi hors des atteintes d'un si dangereux adversaire. Il résolut donc de refuser le ministère, et de profiter de cette heureuse circonstance pour obtenir la pourpre. Son plan s'arrange aussitôt dans sa tête: il voit la reine en secret, promet de se dévouer tout entier à sa cause, sous la condition expresse de pouvoir continuer à déchirer publiquement Mazarin, seul moyen de reprendre son autorité dans le peuple et parmi les frondeurs; s'engage à lui ramener Gaston, à forcer Condé de sortir de Paris, et pour prix de ces services obtient la promesse positive du cardinalat. Il fut convenu, dans cette entrevue fameuse, que Châteauneuf seroit rappelé et nommé à la place que le coadjuteur venoit de refuser. La haine que tous les deux lui portoient sembloit les pousser à l'élever si haut pour avoir le plaisir de l'en précipiter. La princesse palatine, qui s'étoit rangée du parti de la reine, que, dès ce moment elle n'abandonna plus, fut chargée par elle d'être l'intermédiaire entre le cardinal et le coadjuteur.

Gondi instruit d'abord Gaston d'une révolution aussi inespérée; et sortant tout à coup de sa retraite, comme s'il y eût été forcé par l'amour du bien public et par la situation critique des affaires, commence aussitôt l'exécution de ses promesses en alarmant secrètement les frondeurs sur les prétentions extraordinaires de Condé, sur les correspondances mystérieuses et continuelles de la reine avec le cardinal, montrant la guerre civile comme le résultat inévitable d'une telle ambition et d'une telle opiniâtreté. Tout change en un moment: une querelle de plume s'établit entre la grande et la petite fronde, dans laquelle la première a tout l'avantage. Dans le parlement, le coadjuteur déconcerte Condé, qui savoit ses liaisons nouvelles avec la cour, en criant plus haut que lui contre Mazarin; et, s'ennuyant des lenteurs, propose à la reine de le faire arrêter par l'autorité de Gaston. Elle n'ose prendre un parti aussi violent: sur son refus, il revient au projet de le forcer à lui céder la place, et, pour y parvenir, affecte de suivre régulièrement les séances du parlement, avec un cortége aussi nombreux et aussi redoutable que celui du prince, éclairant sa conduite, attaquant ses avis, déclamant contre ses prétentions. Cette lutte audacieuse continue pendant trois mois, irrite, exaspère l'impétueux Condé. Excité encore par sa sœur, par quelques amis avides de nouveaux désordres, il entame avec l'Espagne de secrètes négociations. La reine en a connoissance, et délibère une seconde fois de le faire arrêter. Condé, qui en est averti[178], croit d'abord que ce n'est qu'une feinte, et s'abstient seulement d'aller au Palais-Royal. Cependant la réflexion ne tarda pas à lui faire reconnoître qu'il court un danger véritable au milieu de tant d'ennemis dont il est entouré, flottant entre les brouilleries et les raccommodements, ne jouissant que d'un crédit précaire, à la merci des caprices d'un peuple dont il étoit si facile de lui enlever la faveur, et des résolutions d'une compagnie où ses partisans n'étoient pas les plus nombreux. Malgré son intrépidité naturelle, il commence à s'alarmer; ses amis se réunissent pour accroître ses alarmes; il finit par se persuader que sa liberté est réellement menacée, sort de Paris comme un fugitif, et va se renfermer dans sa maison de Saint-Maur.

Gondi, qui n'attendoit que son départ pour donner à ses intrigues le dernier degré d'activité, ne manqua pas de le présenter aussitôt sous les couleurs les plus odieuses, comme un acte de rébellion qui annonçoit les plus sinistres projets. Toutes ces impressions furent reçues; et Condé, qui écrivit aussitôt au parlement pour expliquer les motifs d'une démarche aussi étrange, ne fut écouté qu'avec la plus grande défaveur. Tout succédoit au gré de la cour, si Gaston n'eût montré, dans cette circonstance importante, ses indécisions accoutumées. Elles épouvantèrent la reine, qui, malgré les conseils toujours vigoureux du coadjuteur, n'osa dans ces premiers moments prendre un parti décisif contre son ennemi. Gaston, à son tour, voyant qu'elle balançoit, crut qu'elle ménageoit, peut-être à ses dépens, un accommodement avec Condé, et se hâta de faire secrètement des avances à celui-ci. Dans ce moment même arrivèrent des lettres de Mazarin, qui, fixant les irrésolutions de la reine, la déterminèrent à s'unir ouvertement avec le duc et à éclater contre le prince. Gondi est chargé d'en faire la proposition à son maître; mais il étoit trop tard, et quoiqu'il sentît bien la faute qu'il avoit faite, faute dont il fit l'aveu à son favori, le timide Gaston n'osa jamais rompre les nouveaux engagements qu'il venoit de contracter avec un rival dont le génie faisoit trembler le sien. Condé, trouvant une force nouvelle dans une telle foiblesse, du fond de sa retraite demandoit avec hauteur le renvoi de Tellier, Lionne et Servien, créatures du cardinal, et qu'il appeloit par dérision les sous-ministres. Le duc, n'osant s'y opposer, descendit jusqu'à la prière pour le déterminer à se désister d'une demande que la reine regardoit comme le plus grand des outrages. Il fut inébranlable. Ce fut vainement que Gondi, dans plusieurs séances du parlement où cette question fut agitée, essaya, par tous les moyens que put lui suggérer son adresse et son éloquence, de vaincre les inconcevables irrésolutions de Gaston; celui-ci persista dans son dessein ridicule de ménager à la fois et la reine et Condé, et par cette conduite versatile trouva le secret de les mécontenter tous les deux. Les sous-ministres furent renvoyés, sur l'avis secret de Mazarin; mais la reine, par le mépris que lui inspiroit Gaston, se fortifia dans la résolution de ne point céder à Condé; et celui-ci, enhardi par les avances du duc et par les terreurs qu'il lui inspiroit, osa bientôt braver la cour et revenir à Paris.

Sa situation à Saint-Maur étoit en effet assez embarrassante. Une foule nombreuse de ses anciens partisans s'étoit d'abord rassemblée autour de lui; mais presque tous avoient disparu lorsqu'ils eurent reconnu que son intention étoit de les engager trop avant. Turenne l'avoit abandonné, parce qu'il s'ennuyoit de la rébellion; Bouillon, parce qu'il croyoit trouver plus de sûreté dans le parti de la cour; le duc de Longueville, par lassitude; et La Rochefoucauld, si maltraité dans la dernière guerre, ne cherchoit qu'à lui inspirer des sentiments pacifiques. D'un autre côté, le renvoi des sous-ministres ne laissoit plus aucun prétexte à son éloignement. Sa sœur, le prince de Conti, Nemours, étoient les seuls qui l'excitassent à la guerre. Naturellement porté aux partis violents et décisifs, il les écoutoit volontiers; mais, dans l'impuissance absolue où il se trouvoit alors de suivre un tel conseil, il se trouva heureux que cette foiblesse extrême de Gaston, toujours balançant entre lui et la cour, lui fournît le moyen de rentrer à Paris sans danger. Il y revint donc brusquement; et, avec son audace accoutumée, se rendit au parlement, où il n'eut aucun succès, de là chez Gaston, qui, dissimulant le chagrin que lui causoit son retour, se montra plus foible qu'il n'avoit jamais été.

La reine, indignée d'une telle lâcheté, s'adressa alors à Gondi, le sommant de lui tenir la parole qu'il lui avoit donnée, de s'opposer aux entreprises du prince. L'intérêt du coadjuteur étoit sans doute de ne pas violer une semblable promesse: il se mit donc en mesure de la remplir, et, quelques jours après, parut au parlement avec un cortége aussi nombreux que celui de Condé. De tels moyens n'étoient pas faits pour intimider ce caractère intrépide: aussitôt le prince augmenta lui-même sa suite, qu'il rendit plus effrayante encore que magnifique; il parla plus hardiment que jamais dans le parlement contre les liaisons de la régente avec Mazarin; il affecta de se tenir éloigné du Palais-Royal, ou de n'en approcher que pour étaler aux yeux de la cour le cortége insolent dont il étoit sans cesse accompagné; enfin les choses en vinrent au point que la reine, outrée de son audace et de cette foiblesse désespérante du duc d'Orléans, exigea de Gondi qu'il se déclarât ouvertement contre Condé, et qu'il la servît même contre la volonté de Gaston.

Il s'y décida, et la volonté ferme du favori finit par entraîner celle du maître. Ce qu'il y a de singulier, c'est qu'il employa d'abord contre le prince un moyen dont la cour avoit usé peu de temps auparavant pour le perdre lui-même: Châteauneuf, qui, d'après les arrangements pris, devoit bientôt rentrer au ministère; Molé, que tant de raisons rendoient contraire à Condé, furent appelés dans un conseil, où l'on dressa contre lui une pièce qui le peignoit sous les traits les plus odieux; et certes, pour lui donner tous les caractères d'un rebelle, il n'y avoit malheureusement qu'à rassembler les faits. Le parlement, la chambre des comptes, la cour des aides, le corps de ville furent mandés au palais par députés, et y entendirent d'abord la lecture de cette foudroyante Philippique. Condé, alarmé, veut se justifier dans la séance du lendemain, et interpelle Gaston de venir à son secours: Gaston s'y refuse, et Gondi, qui lui a inspiré le courage de risquer ce refus, l'y fait persister, malgré les sollicitations pressantes de son impérieux rival. Cependant le duc, tout en refusant de l'accompagner, se laisse arracher un écrit, dans lequel il a l'air de justifier le prince des inculpations dirigées contre lui, et principalement de ses intelligences avec les Espagnols, intelligences qui n'étoient que trop réelles, et plus actives que jamais en ce moment, à cause du péril où il croyoit se trouver. Muni de cette pièce, Condé vole à la grand'chambre, et en même temps qu'il y renouvelle son apologie, accuse ouvertement le coadjuteur d'être l'auteur des calomnies présentées par la reine contre lui. Celui-ci réplique avec une hauteur qui put passer pour téméraire: car si Condé eût voulu relever une parole outrageante qui lui étoit échappée, Gondi, mal accompagné ce jour là, eût peut-être couru risque de la vie. Le prince ne le fit point, ou par mépris, ou par grandeur d'âme. Son ennemi n'éprouva d'autre désagrément que d'être hué en sortant par le parti opposé; et, échappé à ce danger, alla se préparer à en braver le surlendemain de plus grands. La reine l'y excita elle-même, et concerta avec lui tous les préparatifs de cette journée fameuse. Elle mit à sa disposition une partie des troupes de la garde; les habitants du pont Saint-Michel et du pont Notre-Dame, vendus à ce chef de parti, reçurent l'ordre de se tenir prêts au premier signal; ils eurent un mot de ralliement; Gondi alla la veille reconnoître le champ de bataille, marquer les postes, et la grand'chambre prit l'aspect d'une ville assiégée. L'audacieux prélat y arriva le premier, entouré de tous ses amis; Condé ne tarda pas à s'y rendre avec des forces à peu près égales. Gaston, résolu à se déclarer pour le vainqueur, affecta de garder la neutralité en se renfermant dans son palais.

On s'étoit assemblé pour délibérer sur l'accusation portée contre le prince. Son impatience ne lui permit pas de laisser entamer la délibération; et dès qu'il eut pris place, il commença à se plaindre de cet appareil menaçant dont les avenues du palais et la grand'chambre elle-même offroient le spectacle extraordinaire, et lança à Gondi un trait piquant que celui-ci releva sur-le-champ avec une insolence qui mit le prince hors de lui-même. Il répliqua par un propos menaçant; Gondi y répondit par une bravade plus insolente encore. Dans un moment, comme si cette parole eût été le signal du combat, l'assemblée entière se lève avec un bruit effroyable, chacun court se ranger auprès de son chef, les présidents se jettent entre ces deux troupes, toutes les deux armées, et prêtes à s'élancer l'une sur l'autre; ils pressent, ils conjurent, ils supplient; ils demandent surtout que l'on fasse disparoître cette foule de gens qui entourent le sanctuaire de la justice, les armes à la main. Condé cède le premier, et ordonne à La Rochefoucauld de faire retirer ses amis; Gondi sort de son côté pour donner également aux siens le signal de la retraite: au tumulte que l'on vient d'apaiser dans la grand'chambre succède tout à coup dans la grand'salle un tumulte plus affreux encore, dès que le coadjuteur y paroît. À sa vue, quelques partisans du prince tirent l'épée en criant au Mazarin! ceux de Gondi en font autant: dans un moment, les deux troupes, jusqu'alors confondues, se séparent, se forment sur deux files, se mesurent de l'œil, sont prêtes à se précipiter l'une sur l'autre, agitant, avec la fureur la plus effrénée, des sabres, des épées, des pistolets; le sang va couler. La présence d'esprit de Crénan, capitaine des gardes du prince de Conti, et de Laigues, son ami, qui étoit dans le parti opposé, arrêta un massacre dont les suites étoient incalculables, et pouvoient amener la destruction entière de Paris. Il fut convenu que les deux partis crieroient ensemble vive le roi! sans rien ajouter. La salle retentit aussitôt de ce cri unanime; on remet l'épée dans le fourreau, et les partis se confondent comme auparavant.

Pendant que ces choses se passoient, Gondi couroit un affreux danger. Dès qu'il avoit vu briller les armes, il avoit cherché à rentrer dans le parquet des huissiers: La Rochefoucauld, maître de la porte, le saisit au passage, le serra entre les deux battants, criant à ses amis de se dépêcher de le tuer, tandis qu'un misérable de la dernière classe du peuple qui l'avoit poursuivi, le voyant ainsi engagé entre la grand'salle et le parquet, levoit un poignard pour l'en frapper. Les amis du duc eurent horreur de sa proposition, et refusèrent de lui prêter un aussi infâme ministère; l'assassin fut contenu de l'autre côté par d'Auvilliers; et Champlâtreux entrant presqu'au même instant dans le lieu où se passoit cet odieux événement, repoussa La Rochefoucauld avec indignation, et délivra le prélat[179]. La scène se prolongea dans la grand'chambre, où les deux ennemis rentrèrent ensemble, en s'accablant d'injures.[180] Le désordre alloit peut-être renaître avec des suites plus affreuses, lorsqu'enfin persuadés par les ardentes supplications du premier président et des gens du roi, les deux chefs consentirent à faire sortir leurs créatures, l'un par les degrés de la Sainte-Chapelle, l'autre par le grand escalier. Cette foule étoit à peine dissipée, que la compagnie se sépara.

Gondi reconnut alors qu'il s'étoit trop avancé, que la lutte étoit trop inégale entre lui et un prince du sang du caractère de Condé. L'impossibilité de la soutenir plus long-temps sans s'exposer aux plus grands dangers, le détermina à user du conseil que lui donna Gaston, de se faire défendre par la reine d'assister aux séances du parlement[181]. Cependant Condé, maître du champ de bataille, continuoit de demander hautement raison de l'écrit publié contre lui, et faisoit rendre des arrêts en sa faveur; Gaston restoit toujours dans son indécision accoutumée; et la reine, après avoir long-temps refusé de s'expliquer sur les remontrances que lui adressoit la compagnie, tant en faveur du prince que contre les liaisons qu'elle continuoit d'avoir avec Mazarin, commençoit à mollir sensiblement, et paroissoit disposée à entrer dans tous les accommodements qu'on lui proposoit. Mais la face des choses alloit changer encore plus rapidement que jamais: cette douceur affectée n'étoit qu'une feinte conseillée par Mazarin lui-même pour gagner du temps, et atteindre une époque solennelle qui devoit nécessairement produire une grande révolution dans la situation des partis. Cette époque étoit celle de la majorité du roi. Condé, qui n'étoit point la dupe de ces vaines apparences, ne voyoit arriver qu'avec effroi un événement qui alloit accroître les forces de ses ennemis de tout le prestige attaché à l'autorité royale. Il eût dû le prévoir sans doute; mais l'imprévoyance étoit le vice radical de presque tout ce qui se faisoit alors, et l'on a pu remarquer que les plus habiles étoient sans cesse occupés à combattre ce qu'il y avoit de faux dans leur position. À mesure que ce moment fatal approchoit, le prince sentoit redoubler ses terreurs; mille soupçons funestes l'agitoient; pour peu que le peuple eût semblé ému du spectacle imposant qu'on alloit étaler à ses yeux, on pouvoit profiter de cette impression pour l'arrêter de nouveau, et abattre ainsi son parti. Plusieurs indices porteroient à croire qu'on en avoit conçu le dessein: il est certain du moins qu'il en eut la crainte; et, déterminé par un motif si puissant à ne point assister à la majorité, il écrivit au roi pour s'en excuser, et sortit de Paris la veille même du jour consacré à cette grande cérémonie.

Tandis qu'elle se faisoit avec une pompe que commandoit la politique, et que rien encore n'avoit égalé, le prince étoit à Trie, où il essayoit inutilement d'entraîner le duc de Longueville dans sa révolte. Le chagrin qu'il en conçut s'accrut encore par la nouvelle des changements opérés, le jour même de la majorité, dans le ministère, changements qui, bien qu'arrangés depuis long-temps[182], sembloient n'avoir été faits que pour le braver. Dans les perplexités où le jetoient et le fâcheux état du présent et l'incertitude plus fâcheuse encore de l'avenir, il revint, malgré les instigations continuelles de ses amis, à des sentiments plus modérés, et résolut de tenter encore son accommodement avec la cour. Une perfidie de Gaston empêcha l'exécution de ce projet, qui sans doute eût épargné à la France une longue suite de malheurs. Condé lui avoit envoyé un nouveau plan de pacification, et étoit allé attendre sa réponse à Angerville, en Gâtinois: le duc, dont l'intérêt n'étoit pas de le voir revenir, forcé cependant de lui répondre, et de ménager les apparences, lui envoya un courrier, qui, se trompant à dessein[183], d'après l'ordre secret qu'il en avoit reçu, alla d'abord à Angerville en Beauce, et ne se rendit au lieu indiqué que vingt-quatre heures après le départ de l'impatient Condé. Furieux de voir ses avances méprisées, aigri encore par les avis que lui donnoit Chavigni de ne point se fier aux promesses de la cour, sans cesse excité par son conseil, qui ne cessoit de lui répéter que, dès qu'il auroit tiré l'épée, tout seroit à ses pieds; encouragé surtout par les marques d'attachement que lui prodigua la ville de Bourges, où il venoit de se retirer, ce prince ne voulut rien entendre, lorsqu'on lui apporta dans cette ville, de la part de la reine, des conditions aussi favorables qu'il pouvoit les désirer. Lénet fut envoyé en Espagne pour achever les traités ébauchés avec l'archiduc; Nemours alla prendre le commandement des troupes renfermées dans Stenai; et, suivi de La Rochefoucauld, Condé prit la route de la Guienne, avec l'espoir, en apparence très-fondé, de soulever toutes les provinces environnantes.

L'effet ne répondit point à son attente; et son génie militaire, sa prodigieuse activité ne purent faire que de nouvelles levées ne fussent pas vaincues par de vieux soldats que lui-même avoit aguerris. Le comte d'Harcourt, qu'on envoya d'abord à sa poursuite, eut constamment l'avantage sur lui; mais Condé, qui, à la place de son ennemi, l'eût entièrement détruit si celui-ci eût été à la sienne, ne se laissa pas même entamer; et la marche de ce grand général jusqu'à Bordeaux doit être considérée, vu l'insuffisance de ses moyens, comme un de ses plus hauts faits militaires. À peine fut-il arrivé dans cette ville, que la cour pensa à marcher sur ses pas; mais, pour exécuter ce projet, il falloit le consentement des frondeurs, surtout celui de Gondi. Elle l'obtint, en lui montrant pour prix de sa fidélité le don immanquable du chapeau[184], premier objet de tous ses désirs. L'aveu de Gaston suivit nécessairement le sien; mais le coadjuteur ne poussa point la complaisance jusqu'à abandonner ce prince à la reine, qui désiroit vivement l'emmener avec elle. Il ne pourroit dominer un personnage de ce caractère qu'en le gardant auprès de lui; et d'ailleurs l'intérêt de Gaston étoit de rester à Paris, puisqu'il n'ignoroit pas que Mazarin, quoique absent, continuoit seul à gouverner la cour.

Ici les intrigues se compliquent plus que jamais, et la situation de chaque parti semble devenir plus embarrassante. Le coadjuteur, sur une simple promesse, avoit laissé la reine échapper de ses mains; c'étoit une grande faute, car il résultoit de la position nouvelle de cette princesse qu'elle pouvoit ou rappeler son ministre ou faire la paix avec Condé, pour écraser ensuite les frondeurs. Si elle s'arrêtoit au premier parti, en se déclarant pour elle, Gondi se perdoit dans l'esprit de Gaston, le peuple l'abandonnoit entièrement, et la bonne foi de Mazarin devenoit la seule garantie de la récompense qu'il attendoit; s'il la prévenoit dans le second, en déterminant Gaston à recevoir à l'instant même les avances que le prince ne cessoit de lui faire, sa nomination étoit aussitôt révoquée, et sa fortune rejetée de nouveau dans tous les hasards des troubles politiques. Dans un tel état de choses, toute résolution ferme et absolue sembloit dangereuse[185]: cette indécision de son maître, qui l'avoit si souvent désespéré, se trouva propre à le servir. Il résolut, et rien n'étoit plus aisé sans doute, de maintenir Gaston toujours flottant entre la cour et Condé, toujours négociant avec l'un et l'autre, de manière à inspirer à la reine assez de crainte pour qu'elle jugeât imprudent de trop s'avancer, assez de confiance pour qu'elle ne crût pas nécessaire de rien précipiter. Tandis qu'il espéroit gagner ainsi l'époque qui devoit faire confirmer sa nomination au cardinalat, il affectoit de se montrer plus fidèle que jamais à la cour, en maintenant le parlement dans ses mauvaises dispositions à l'égard de Condé, en laissant même enregistrer un arrêt du conseil, qui le déclaroit lui et ses adhérents criminels de lèse-majesté, si dans l'espace d'un mois ils n'avoient déposé les armes; et rien en effet ne pouvoit mieux remplir ses vues que d'achever de brouiller ainsi la régente avec le prince, sans enlever entièrement à celui-ci l'espoir de s'unir de nouveau avec Gaston. D'un autre côté, l'ambition de Châteauneuf le servoit au gré de tous ses vœux, en suscitant sans cesse des obstacles au retour de Mazarin, retour que ce ministre craignoit peut-être plus que Gondi lui-même, puisqu'il devoit être nécessairement le signal de sa disgrâce. À force de souplesse, d'activité dans son travail, d'intrigues de toute espèce, il étoit peu à peu parvenu à rendre moins pénible à la reine l'absence du cardinal; il avoit même conçu quelque espoir de l'en détacher tout-à-fait en créant un simulacre de premier ministre dans la personne du prince Thomas de Savoie, parent de cette princesse, ce qu'elle avoit vu avec une sorte de complaisance. Cependant, par un retour singulier, Condé se voyoit réduit à désirer le rappel de son ennemi, n'imaginant plus que ce seul moyen de forcer Gaston à revenir à lui, et à lui rendre ainsi le parlement, la capitale et toutes les grandes villes du royaume. Tel étoit le but d'une foule de négociations insidieuses qu'il conduisoit à la fois à Bruyll, à Paris, à la cour, et dont Gourville[186] étoit l'agent infatigable.

De toutes ces dispositions diverses, dont aucune n'échappoit à l'œil pénétrant de Mazarin, une seule lui causoit de sérieuses alarmes: c'étoit le refroidissement de jour en jour plus marqué qu'il découvroit dans la correspondance de la régente. Ces indices, toujours croissants, lui firent enfin reconnoître qu'il étoit perdu s'il tardoit un seul moment à rentrer en France: aussitôt toutes les créatures qu'il avoit à la cour furent mises en mouvement auprès de la reine pour la ramener à son ancien attachement, et tandis qu'on ranimoit ainsi, sans beaucoup d'efforts, une affection dont les traces étoient si profondes, le cardinal se préparoit à donner un grand éclat à son retour, en essayant d'entamer avec les Espagnols des négociations pour la paix générale, et d'acheter au duc de Lorraine la petite armée qu'il mettoit en quelque sorte à l'enchère de toutes les puissances de l'Europe[187]. N'ayant pu réussir dans ces deux projets, il en forma un troisième, moins brillant peut-être, mais sans doute plus utile à ses intérêts: ce fut de gagner les commandants des places frontières, et de les décider à lui fournir chacun une partie de leurs troupes, d'en former une armée et de se présenter au roi avec ce renfort. Il y parvint avec beaucoup de promesses et un peu d'argent. Huit mille hommes furent ainsi réunis auprès de Sedan, et le maréchal d'Hocquincourt, qui d'ailleurs en avoit l'ordre secret de la cour, consentit à les commander[188]. Mazarin avoit eu, pendant cet intervalle, assez de pouvoir pour se faire donner, par le roi lui-même, un ordre très-pressant de revenir, et, muni de cette pièce importante, il se prépara à rentrer en France à la tête de cette petite armée.

La nouvelle inattendue de ce retour fut un coup de foudre pour Gondi: c'est alors qu'il reconnut la faute irréparable qu'il avoit faite de laisser la régente sortir de Paris; cette faute, ainsi qu'il le dit lui-même avec une confusion profonde, étoit des plus lourdes, palpable, impardonnable; elle changeoit toute la face des affaires; et le seul parti qui lui restoit à prendre étoit d'en atténuer autant que possible les effets. Vainement donc la régente fit mille tentatives pour obtenir de lui, au sujet de ce retour projeté du cardinal, un consentement d'où dépendoit entièrement celui de Gaston; il ne voulut rien écouter. Il exhala son dépit en reproches et en menaces, et remplissant l'âme de Gaston de toute l'ardeur dont il étoit lui-même enflammé, il l'entraîna sur-le-champ au parlement, où recommencèrent aussitôt et avec une fureur nouvelle toutes les scènes que la haine contre ce ministre, l'intérêt, la crainte, toutes les passions y avoient si souvent et depuis si long-temps excitées. Plusieurs séances très-orageuses se succédèrent en peu de jours et se terminèrent par un arrêt terrible contre Mazarin, dans lequel on défendoit aux commandants de place, aux maires et échevins des villes, de lui livrer passage, où l'on ordonnoit des députations au roi, pour lui présenter ce retour comme une calamité publique.

La cour, prenant alors une marche nouvelle parce qu'en effet sa situation n'étoit plus la même, au lieu de chercher désormais à arrêter les excès du parlement, prit la résolution de l'abandonner à lui-même, persuadée avec raison que l'anarchie poussée au dernier période ne pouvoit manquer d'être favorable au retour de l'autorité. En conséquence de ces dispositions nouvelles, Molé, dont la fermeté ne pouvoit plus lui être utile, fut appelé auprès du roi, dans la crainte que, s'il restoit à Paris, le duc d'Orléans ne s'emparât des sceaux. Il partit, emmenant avec lui le surintendant et toute la chancellerie. Beaucoup de personnes de qualité suivirent son exemple, et quittèrent la capitale, comme un séjour désormais mal assuré. Bouillon et Turenne, que Gaston vouloit faire arrêter, se sauvèrent, par l'assistance même de Gondi[189]; Laigues et Noirmoutiers se rangèrent du côté de la cour; la duchesse de Chevreuse elle-même, détachée du coadjuteur par la jalousie que lui causoient ses liaisons avec la princesse Palatine, suivit le même parti. Ces départs successifs jetoient l'alarme dans Paris: Gaston l'augmentoit encore par la violence de ses procédés. Avant le départ du premier président, il avoit excité clandestinement une émeute de la plus vile populace, s'imaginant donner ainsi à la cour une preuve de l'horreur que les Parisiens avoient pour le ministre exilé; ces misérables avoient osé assiéger la maison de Molé, et l'intrépide magistrat les avoit dissipés par sa seule présence. À peine fut-il parti, que le duc, retournant au parlement, où les esprits aigris, irrités par le désordre des séances précédentes, étoient préparés à tous les excès, y annonça comme certain, ce qui jusqu'alors n'avoit été qu'un événement probable, le retour de Mazarin; et les dispositions de la cour tellement favorables à ce retour, qu'elle-même l'avoit ordonné. À ces mots, la faction poussa des cris de rage; les opinions les plus violentes, les plus désordonnées se succédèrent avec les mouvements les plus impétueux; et du sein de ce fracas de paroles sortit enfin cet arrêt fameux qui, déclarant de nouveau le cardinal criminel de lèse-majesté, perturbateur du repos public, proscrivoit sa tête et fixoit même le prix de cette proscription[190]. Des conseillers furent nommés pour aller sur la frontière armer les communes, et élever partout des obstacles à son passage; un autre arrêt, adressé à tous les parlements, les invita à prendre les mêmes mesures contre cet ennemi de l'état. Cependant, chose vraiment remarquable, au milieu de tant d'attentats contre le ministre, l'autorité royale commençoit à faire sentir son ascendant; un roi majeur imposoit à ces brouillons, qui jusque-là avoient suivi aveuglément l'impulsion de leurs chefs. Ce fut donc vainement que Gaston et Gondi, qui sentoient que des arrêts étoient bien peu de chose contre une armée, essayèrent d'entraîner le parlement à lever des contributions, et à soudoyer des troupes pour s'opposer efficacement à la rentrée du cardinal. Cette proposition fut rejetée d'une voix presque unanime, comme attentatoire à l'autorité du souverain. Ainsi on reconnoissoit cette autorité et on l'outrageoit tout à la fois, par une contradiction qui confondoit ceux mêmes qui se livroient à des démarches si inconsidérées[191].

(1652.) Cependant Mazarin s'avançoit en France, protégé par son armée; et le maréchal d'Hocquincourt lui frayoit un passage, culbutant sans peine les foibles milices que les commissaires du parlement avoient rassemblées contre lui. Sur les avis qu'il recevoit de sa marche et de ses succès, le parlement continuoit à rendre des arrêts contradictoires; protestant hautement contre le retour du ministre, même après une déclaration du roi, qui faisoit connoître que ce retour étoit son ouvrage, refusant l'offre que lui faisoit Condé de ses services contre l'ennemi commun, éludant sans cesse les propositions de Gaston, qui ne cessoit de demander la création d'une force militaire imposante, et l'union avec les autres parlements. La conduite bizarre de cette compagnie jetoit le duc et Gondi dans un embarras inexprimable: le premier, plus jaloux que jamais des qualités brillantes de son illustre rival, eût préféré sans doute de continuer à flotter entre les partis; mais la nullité absolue à laquelle le réduisoient de tels arrêts ne lui montroit plus d'autre ressource que dans cette jonction avec Condé, pour laquelle il avoit une si grande répugnance: car de former lui-même une tiers-parti, de lever de son côté l'étendard de la révolte, l'idée seule l'en faisoit frémir, et toute l'éloquence de son favori, qui avoit formé le plan de ce tiers-parti[192], ne put jamais l'y déterminer.

Celui-ci étoit dans une position plus embarrassante encore, par ses engagements avec la cour, qui l'empêchoient d'entrer dans cette union déjà méditée entre le prince et le duc d'Orléans, par ses vues secrètes d'ambition qui lui rendoient Mazarin odieux et son retour insupportable, par la difficulté qu'il trouvoit à empêcher entre les deux princes un rapprochement dont la nécessité devenoit pour Gaston de jour en jour plus évidente. Il étoit impossible sans doute qu'il se tirât complétement de ce labyrinthe inextricable où la force des événements l'avoit engagé; mais il fit du moins tout ce qu'il étoit possible de faire. Prévoyant que le premier soin de Mazarin, à son retour, seroit d'empêcher sa promotion au cardinalat, il intrigua à la cour de Rome; et, profitant de l'aversion naturelle que le pontife avoit pour ce ministre, qu'il avoit connu dans sa jeunesse et dont il avoit su apprécier l'esprit intrigant et le caractère artificieux, il fit hâter sa nomination qui fut déclarée la veille même du jour où l'on reçut de la cour l'ordre qui la révoquoit. Ménageant toujours la reine pour ne pas se fermer toutes les voies au ministère, il remplissoit la promesse qu'il lui avoit faite de ne point s'unir lui-même avec Condé, et la forçoit en quelque sorte à ne pas trouver mauvais qu'il laissât Gaston suivre ce parti, le seul en effet qu'il lui fût possible de prendre. Enfin, quoique sa nouvelle dignité, dont la source étoit inconnue au plus grand nombre, offrît mille moyens à ses ennemis de calomnier ses intentions, de le présenter comme vendu à la cour et à Mazarin, il conserva la faveur du duc, parce que celui-ci connoissoit tout le mystère de cette conduite, vraiment inexplicable aux yeux du public. Pour jouer plus sûrement tant de rôles différents, Retz, (c'est ainsi que nous nommerons désormais le nouveau cardinal) affecta, dès ce moment, de n'en plus jouer aucun. Sa haute dignité ne lui permettoit plus de paroître aux séances du parlement[193]: il saisit avec joie une si favorable occasion de s'absenter entièrement de ces assemblées, qui, comme il le dit lui-même, «n'étoient plus que des cohues non-seulement ennuyeuses, mais insupportables.» Il courut pour la seconde fois se renfermer à l'archevêché; et, dans cette retraite, commandée par la plus subtile politique, conseiller secret de Gaston, qu'il dirigeoit dans ses nouveaux rapports même en évitant de les partager, il attendoit ainsi, et en quelque sorte sans danger, le moment où il pourroit reparoître sur la scène, libre d'y jouer alors le personnage qui lui sembleroit le plus convenable à ses intérêts.

Turenne, Mazarin et les deux princes, vont maintenant occuper sur cette scène les premiers rangs. L'arrivée du ministre à Poitiers, où résidoit alors la cour, avoit fait disparoître aussitôt tous ses concurrents. L'ambitieux Châteauneuf s'étoit vu forcé de se retirer pour aller mourir dans l'exil; et le prince Thomas étoit retombé dans la nullité la plus absolue. Mazarin, soit qu'il possédât au suprême degré l'heureux don de captiver les esprits, soit que, suivant la belle expression de Bossuet, il fût «devenu nécessaire, non-seulement par l'importance de ses services, mais encore par des malheurs où l'autorité souveraine étoit engagée,» avoit eu l'art de se rendre aussi agréable au jeune roi qu'il l'avoit jamais été à sa mère, et dirigeoit ainsi les affaires avec une puissance plus absolue peut-être qu'auparavant. Gaston, qui venoit enfin de se déclarer ouvertement pour Condé, avoit formé une petite armée, destinée, sous les ordres de Beaufort, à agir de concert avec les troupes espagnoles et françoises que Nemours amenoit de Flandre pour le service du prince[194]. Celui-ci entra en France sans éprouver la moindre résistance, parce que les troupes du roi étoient divisées; et, s'avançant jusqu'à Mantes, son dessein étoit de prendre le chemin de la Guienne, afin de renfermer la cour entre ses troupes et celles avec lesquelles manœuvroit Condé. Mais la régente ne lui en laissa pas le temps: elle avoit maintenant d'aussi fortes raisons pour revenir à Paris et y combattre l'ascendant d'une faction qui menaçoit d'entraîner tout le royaume, qu'elle en avoit eu pour le quitter avant l'arrivée du cardinal; et, laissant assez de troupes au comte d'Harcourt pour tenir Condé en échec dans la Guienne et l'empêcher d'en sortir, elle revint côtoyant la Loire, protégée par une armée inférieure en forces à celle de Nemours, et dont le commandement fut partagé entre Turenne et le maréchal d'Hocquincourt. Cette armée, après avoir repris, presque sans coup férir, la ville d'Angers, que le duc de Rohan avoit soulevée un moment en faveur du prince, s'avança jusqu'à Blois et sembla menacer Orléans. Cette ville étoit le chef-lieu de l'apanage de Gaston. Devoit-il en fermer les portes aux troupes du roi? C'étoit là une action hardie dont, en sa qualité de prince, les suites l'effrayoient[195]; et c'en étoit assez pour le faire retomber dans ses anciennes perplexités. Enfin il se décida à y envoyer Mademoiselle, sa fille aînée, pour y soutenir ses partisans contre ceux de la cour: elle partit, la tête exaltée sur la mission dont elle étoit chargée[196], et entra à Orléans par une brèche que lui ouvrirent quelques habitants, les autorités locales ayant refusé de la recevoir. La possession d'Orléans ouvroit à l'armée des frondeurs les provinces d'outre-Loire, et l'armée royale étoit encore trop foible pour s'opposer à leurs progrès; mais la mésintelligence des chefs l'empêcha de profiter de cet avantage, et sauva ainsi la cour d'un très-grand danger, Nemours voulant absolument que les deux armées réunies se rapprochassent de Condé pour lui porter secours, Beaufort, d'après les ordres secrets de Gaston et de Retz, refusant de passer la Loire et d'abandonner ainsi Paris aux entreprises de l'armée royaliste[197]. Des chefs la discorde passa aux officiers, de ceux-ci aux soldats, à un tel point que plus d'une fois les troupes des deux princes furent sur le point de se charger; et, profitant de ces divisions, l'armée du roi remontoit la Loire, mettant toujours cette rivière entre elle et l'armée des frondeurs.

Pendant que toutes ces choses se passoient, la situation de Condé dans la Guienne devenoit de jour en jour plus mauvaise. C'étoit vainement que son audace et son génie luttoient, avec de misérables recrues, contre l'excellente armée du comte d'Harcourt: ses prodiges de valeur et de conduite ne faisoient que reculer une ruine qui sembloit inévitable; et, se voyant sans ressource de ce côté par la foiblesse extrême à laquelle il étoit réduit, il prévoyoit également de l'autre une perte assurée, s'il ne trouvoit un moyen d'étouffer des discordes dont l'effet eût été de détruire une armée, désormais son unique espérance. Sa présence pouvoit seule rétablir l'ordre: il se décide à partir; et, laissant le prince de Conti et la duchesse de Longueville se disputer entre eux, et fomenter dans Bordeaux d'obscures cabales, il traverse une grande partie de la France, déguisé, au travers d'une foule de dangers dont le récit a un air presque romanesque, et arrive inopinément aux avant-postes de son armée, lorsque la mésintelligence entre Beaufort et Nemours étoit parvenue au dernier degré. À son aspect, le courage du soldat est ranimé: Montargis, dont le siége avoit été décidé, puis abandonné, ouvre ses portes à la première sommation. Maître de cette ville, Condé forme le projet de surprendre l'armée royale, dont les deux chefs s'étoient séparés à cause de la disette des fourrages. Il marche pendant une nuit obscure sur une partie de cette armée cantonnée près de Bléneau, et commandée par le maréchal d'Hocquincourt, tombe sur ses quartiers, trop éloignés les uns des autres, les enlève presque sans résistance, jette le désordre et l'épouvante parmi ses troupes, et, sur le point de remporter une victoire complète, se la voit arracher par Turenne, dont les belles manœuvres sauvent l'armée royale et la cour, qu'il avoit déjà sauvées à l'attaque du pont de Gergeau[198]. Cependant ce succès, quoique imparfait, jette un si grand éclat sur les armes de Condé, qu'il croit pouvoir quitter sans danger le commandement de ses troupes[199] et se rendre à Paris, où les avis secrets de Chavigni le pressoient de venir pour déjouer, disoit-il, les intrigues de Retz, dont l'ascendant sur Gaston devenoit de jour en jour plus dangereux, et tendoit à le mettre entièrement hors de sa dépendance. Il est certain que ni le duc ni son confident ne se soucioient de le voir dans la capitale; qu'ils prirent, pour l'empêcher d'y arriver[200], des mesures que Gaston n'eut pas ensuite le courage de soutenir; et que, sans le bruit de ses exploits, qui l'avoit précédé, le prince n'eût peut-être pas trouvé les portes ouvertes pour le recevoir.

Il y entra au milieu des applaudissements de la populace, que Chavigni avoit su émouvoir en sa faveur, mais avec l'improbation unanime de tous les corps de Paris, qui ne pouvoient voir, sans en être indignés, cet air de triomphe dans un sujet qui venoit de tailler en pièces une partie de l'armée de son roi. Quoique Gaston eût avec lui toutes les apparences d'une intelligence parfaite, et affectât même de l'accompagner partout, le prince fut froidement reçu au parlement, à la chambre des comptes, à la cour des aides; partout on lui reprocha, du moins indirectement, l'état de rébellion dans lequel il sembloit persister contre l'autorité légitime, et il ne put obtenir des chambres assemblées que des arrêts nouveaux contre Mazarin: l'autorisation qu'il demandoit de lever des troupes et de l'argent lui fut refusée. Une assemblée de l'hôtel-de-ville, où il espéroit dominer, ne lui fut guère plus favorable; et, sur l'invitation qu'il lui fit d'écrire aux principales villes du royaume pour former une union avec la capitale, il fut seulement arrêté qu'il seroit fait une députation au roi pour le supplier de donner la paix à son peuple.

La cour eût pu tirer un grand parti de cette disposition des esprits, si elle ne se fût trop hâtée de manifester la ferme résolution de maintenir le cardinal contre la haine publique, qui ne cessoit de le poursuivre; mais une déclaration du roi envoyée sur ces entrefaites au parlement, par laquelle il étoit sursis à tous les arrêts rendus contre son ministre, et que la compagnie avoit ordre d'enregistrer sur-le-champ, ramena, presque malgré eux, vers le prince un grand nombre de ceux que le devoir commençoit à en éloigner. Les membres du parlement, même les plus vertueux, dominés par l'esprit de corps, ne vouloient pas que Mazarin pût se relever sur les débris de leurs arrêts. L'exemple de cette grande corporation entraîna toutes les autres; Condé entendit un cri unanime s'élever contre ce nom abhorré; et les Parisiens oublièrent un moment le rebelle pour ne voir en lui que l'ennemi du cardinal. Toutefois, malgré cette espèce de succès, il étoit loin encore de dominer dans Paris. Les honnêtes gens, las de la guerre civile, le voyoient avec d'autant plus de peine, que ses partisans essayoient de l'y faire régner par la terreur, excitant à toutes sortes de désordres cette populace qu'ils avoient soulevée. Retz aigrissoit encore ce mécontentement par toutes les intrigues qui lui étoient familières. Ainsi Condé, placé au milieu de tant d'intérêts divers, dont aucun ne s'accordoit entièrement avec les siens, ne se soutenoit réellement dans la capitale que par la haine que l'on portoit à Mazarin. Toutefois ses égards et ses déférences lui gagnèrent entièrement Gaston, qui lia enfin sa fortune à la sienne, sans renoncer toutefois à écouter les conseils du coadjuteur.

Pendant ce temps, l'armée royaliste se rapprochoit de Paris en exécutant divers mouvements, dont le but étoit de rompre les communications de Condé avec l'armée des confédérés. Celle-ci, chassée de Montargis par la disette des fourrages, alla se renfermer dans Étampes. Ce fut alors que Turenne, chargé seul du commandement des troupes royales, dont l'existence avoit été de nouveau compromise par les imprudences de d'Hocquincourt, fit faire à l'armée royale un mouvement qui la plaça entre Paris et l'armée rebelle, et déploya cette belle suite de manœuvres qui accrurent encore sa réputation militaire, et le montrèrent à l'Europe comme un digne rival de Condé. Tandis qu'il assiégeoit Étampes, vaillamment défendue par Tavannes, et qu'il poursuivoit ce siége au milieu des contrariétés de toute espèce que lui suscitoit la misère profonde des peuples et de la cour[201], le duc de Lorraine, cet illustre aventurier dont nous avons déjà parlé, entra en France avec son armée vagabonde; et, laissant partout des traces horribles de son passage, vint camper auprès de Dammartin, à sept lieues de Paris. Déjà vendu à Mazarin, il feignit de passer tout à coup dans le parti des princes, qui allèrent au-devant de lui, le comblèrent de caresses, et le reçurent dans Paris même avec les plus grands honneurs. Le peuple imbécile, dont il venoit de dévaster les campagnes, l'applaudit à son entrée, en même temps que le parlement refusoit de le recevoir dans son sein, le traitant publiquement d'ennemi de l'État. Mais, également insensible aux honneurs et aux outrages, uniquement avide d'argent, il continua dans Paris même de négocier avec la cour, et, après s'être fait chèrement payer par elle sa retraite, se fit payer encore par les princes pour rester, se conduisant, dit Talon[202], «comme un bandit qui n'a ni foi ni loi, ni probité quelconque.» Turenne, que le traité conclu avec lui avoit déterminé à lever le siége d'Étampes, et dont sa trahison dérangeoit tous les plans, se conduisit avec tant de sang-froid et d'habileté dans cette circonstance périlleuse qui devoit perdre un général ordinaire, qu'au lieu de se trouver enfermé entre les deux armées ennemies, comme on en avoit formé projet, il vint lui-même assiéger le camp de l'étranger, et le força à se retirer en Flandre, suivant ses premiers engagements. On ne peut exprimer la fureur des princes et des Parisiens à cette fatale nouvelle: Condé surtout étoit consterné; il savoit trop la guerre pour ne pas avoir déjà reconnu que, dans la circonstance où il se trouvoit, elle ne pouvoit lui offrir aucune chance favorable sans un tel auxiliaire, et cette retraite sembloit anéantir toutes ses espérances.

Du reste les négociations ne lui réussissoient pas plus que les armes. Mazarin avoit su l'y engager depuis quelque temps par les conseils de Chavigni, qui sans doute étoit dès-lors livré à la cour et au ministre; et, consommé comme il l'étoit dans l'art de séduire et de tromper, on peut juger quel parti le cardinal sut tirer de ces négociations pour amuser et diviser les partis. Il est peu de spectacle plus curieux que le manége dont la cour fut alors le théâtre. Dès que Condé eut commencé à négocier, Gaston envoya aussitôt des négociateurs. Le parlement, de son côté, arrêta des remontrances; et tous d'accord sur un seul point, l'expulsion de Mazarin et l'éloignement des troupes royales, se présentoient sur tous les autres avec des intérêts entièrement opposés. Ce n'étoit des deux côtés qu'entrevues, conférences, demandes, promesses, manœuvres de toute espèce, dans lesquelles on se jouoit mutuellement; où souvent les négociateurs eux-mêmes traitoient contre les intérêts de ceux qui les avoient envoyés. Condé se présentoit avec des prétentions exorbitantes: Mazarin, sans les rejeter positivement, avoit grand soin de leur donner de la publicité pour les faire traverser par Retz et Gaston; sur les remontrances adressées par le parlement, le roi l'invitoit à lui faire une députation solennelle pour traiter de la paix concurremment avec les princes; et les princes, effrayés d'une démarche qui, de même qu'au siége de Paris, pouvoit rendre cette compagnie maîtresse des conditions du traité, traversoient, autant qu'il étoit en eux, les rapports qu'elle prétendoit se créer avec la cour. Les partisans de la guerre les aidoient dans cette manœuvre: Beaufort soulevoit la populace; les magistrats, qui n'avoient plus un Molé à leur tête, poursuivis, maltraités à la sortie de leurs séances, de jour en jour plus orageuses, n'osoient plus s'assembler; une anarchie complète régnoit dans Paris; et cependant la cour, moins traitable que jamais depuis l'éloignement du duc de Lorraine, tandis qu'elle embarrassoit tous les partis dans des piéges si adroitement tendus, profitoit du temps précieux qu'elle leur faisoit perdre pour concentrer toutes les forces dont elle pouvoit disposer, préparer des opérations militaires plus décisives, et finir la guerre d'un seul coup.

Quoique Condé eût donné au parlement une parole solennelle de tenir ses troupes toujours à dix lieues de la capitale, cependant, sous prétexte que la cour, après avoir pris le même engagement, ne l'avoit pas rempli, il ne s'étoit fait aucun scrupule de violer sa promesse en s'emparant de Charenton, du pont de Neuilly et de Saint-Cloud. Après la retraite du duc de Lorraine, ce prince avoit rassemblé le gros de son armée dans ce dernier village, étendant son camp jusqu'à Surène, tandis que Turenne, renforcé par un corps de troupes considérable que le maréchal de La Ferté lui avoit amené de la Lorraine, étoit venu occuper Chevrette, à une lieue de Saint-Denis, de manière que la rivière seule séparoit les deux armées. Avec des forces si supérieures à celles de Condé, il jugea qu'il lui seroit facile de l'anéantir s'il pouvoit le placer entre l'armée royale et les murs de Paris, parce que les intelligences que la cour avoit su se procurer dans cette ville où le désordre étoit à son comble[203], lui donnoient l'assurance que jamais les portes ne s'en ouvriroient pour frayer un passage à l'armée rebelle. Pour exécuter ce grand dessein, Turenne avoit fait construire un pont de bateaux à Épinay; et le succès en eût été immanquable, si le coup d'œil perçant de Condé n'eût saisi d'abord tout son plan et reconnu le danger extrême où il alloit se trouver: car une armée double de la sienne, se partageant en deux, pouvoit tout à la fois venir d'un côté l'attaquer dans son camp, et de l'autre le tenir en échec au pont de Saint-Cloud, ce qui auroit rendu sa défaite inévitable. Il prit donc sur-le-champ la résolution de sortir d'une situation aussi périlleuse, de gagner Charenton avec sept à huit mille hommes qui lui restoient, et de s'y poster sur cette langue de terre qui fait la jonction de la Seine avec la Marne. Deux chemins y conduisoient: l'un, plus long et plus sûr, c'étoit de traverser Meudon et la plaine de Grenelle, de longer les faubourgs Saint-Germain et Saint-Marcel, pour passer ensuite la Seine à l'endroit où est l'hôpital général. Mais il auroit fallu faire remonter par Paris un pont de bateaux; et il étoit incertain que les bourgeois voulussent le permettre; alors Condé se seroit vu forcé de se replier sur le faubourg Saint-Germain, et il ne devenoit pas impossible qu'un combat ne s'y engageât avec les troupes royalistes sous les fenêtres mêmes du Luxembourg, et que Gaston, foudroyé par l'artillerie du roi dans son propre palais, ne se décidât brusquement à faire sa paix avec la cour. L'autre chemin, plus court, en passant à travers le bois de Boulogne et en défilant presque à la vue de l'ennemi, le long des faubourgs Saint-Honoré, Saint-Denis, Saint-Martin, étoit aussi plus dangereux. Ce fut ce dernier que Condé se vit forcé de suivre. Il leva son camp au milieu de la nuit, espérant, par l'activité de ses mouvements, prévenir ceux de l'ennemi; mais il avoit en tête un général qui, de même que lui, ne se laissoit pas facilement surprendre. Turenne, instruit de sa marche au moment même où son armée commençoit à s'ébranler, détache aussitôt quelques escadrons pour le harceler dans sa retraite, et ces troupes légères sont bientôt suivies de toute l'armée royale. Des hauteurs de Montfaucon, où Condé, dès le point du jour, avoit su entraîner Gaston qui paroissoit alors disposé à faire un grand effort en sa faveur, les deux princes virent les troupes confédérées s'étendant depuis Charenton, où l'avant-garde étoit déjà arrivée, jusqu'au faubourg Saint-Denis. De ce côté l'arrière-garde, plusieurs fois chargée et rompue par les escadrons royalistes, se rallioit avec peine, s'efforçant de gagner le faubourg Saint-Antoine, tandis que l'armée royale s'avançoit, développant ses rangs et se mettant en bataille dans la plaine située entre Saint-Denis et Paris. À cette vue Gaston, tremblant, court se renfermer dans son palais; et Condé, bien convaincu que la retraite est maintenant tout-à-fait impossible, fait replier son avant-garde sur le corps de bataille qui n'étoit pas encore sorti du premier des deux faubourgs, s'empare des barrières et de quelques foibles retranchements élevés peu de temps auparavant par les Parisiens[204], place son canon et ses troupes à l'entrée des trois principales rues[205], et attend ainsi de pied ferme l'effort de l'ennemi. Turenne, dont l'artillerie n'étoit point encore arrivée, balance d'abord à l'attaquer, et s'y détermine enfin sur l'ordre exprès qu'il en reçoit de Mazarin[206]. Tavannes, Clinchamp, Valon, Nemours sont opposés à Navailles, à Saint-Maigrin, à Turenne lui-même; Condé est partout. Tandis que des deux côtés on se prépare au combat, la reine, à genoux dans l'église des Carmélites de Saint-Denis, élève ses mains vers le Dieu des armées pour le succès de sa juste cause; le roi, suivi du cardinal et de toute sa cour, gagne les hauteurs de Charonne et de Menil-Montant, d'où ses regards embrassent tous les mouvements des deux armées; et les Parisiens, craignant également et royalistes et confédérés, ferment leurs portes et se rangent aussi comme spectateurs sur leurs murailles.

Ainsi commença ce fameux combat du faubourg Saint-Antoine, où, sur un espace très-resserré et avec un très-petit nombre de troupes, les deux généraux firent des prodiges d'habileté et de valeur, qui ajoutèrent encore un nouvel éclat à leur haute renommée. Condé surtout, attaqué par des forces supérieures dans une circonstance qui sembloit devoir être décisive, exalté par le péril extrême qu'il couroit, se surpassa lui-même, parut être au-dessus d'un mortel. Suivi d'un gros de gentilshommes et du régiment de l'Altesse, on le voyoit se porter dans tous les postes avec la rapidité de l'éclair, rétablir le combat, ramener la victoire. À chaque instant les barricades sont forcées, et, dès qu'il paroît, regagnées. Turenne lui-même, déjà parvenu jusqu'à l'abbaye Saint-Antoine, perd, à son aspect, tout le terrein dont il s'est emparé, et sa valeur tranquille est forcée de céder à ce bouillant courage. Des flots de sang coulent des deux côtés; mais les pertes de l'armée royale sont à l'instant réparées, et celles de Condé l'épuisent de moment en moment davantage. Ses plus braves officiers sont tués à ses côtés; l'ennemi étant parvenu à se loger dans les maisons qui bordent l'entrée du faubourg, ce n'est plus qu'au milieu d'un feu croisé et au travers d'une grêle de balles qu'il est possible d'arriver jusqu'aux barricades: les soldats refusent de braver une mort qui semble inévitable; leurs chefs qu'ils abandonnent s'y précipitent seuls, et sous ce feu meurtrier disputent à des bataillons entiers ces foibles retranchements[207]. C'est alors que la situation de l'armée confédérée devient à chaque instant plus critique. Gaston, tour à tour agité par la crainte et par la jalousie, n'ose sortir du Luxembourg ni prendre un parti; Retz, qui craint plus encore une victoire de Condé que sa défaite, reste tranquille à l'archevêché. C'est en vain que quelques amis du prince réunis autour du duc essaient de l'ébranler, il paroît inflexible. Cependant le danger étoit à son comble: sur tous les points où Condé ne paroissoit pas, ses troupes étoient repoussées, enfoncées; cet escadron redoutable qui l'avoit accompagné partout, qui avoit fait avec lui tant de prodiges de valeur, étoit presque entièrement détruit; le soldat, épuisé de fatigue, tomboit dans le découragement et molissoit dans sa résistance; les rues étoient encombrées de cadavres. Cependant les guichets de la porte Saint-Antoine ne s'ouvroient que pour laisser entrer les blessés; tout sembloit perdu, et la lassitude que cette résistance opiniâtre avoit aussi causée à l'ennemi retardoit seule de quelques instants cette perte assurée. Mademoiselle, dont la tête romanesque se monte à la vue des dangers que court un héros; que l'ambition et la vanité animent peut-être autant que cette noble pitié, vole au Luxembourg, se jette aux pieds de son père, emploie les larmes, les caresses, les plus ardentes supplications, parvient enfin à lui arracher l'ordre qui doit faire le salut du prince et de son armée, traverse Paris au milieu des flots d'un peuple que le spectacle déplorable de tant de morts et de mourants[208] commençoit à soulever, voit dans la Bastille même Condé qui paroît devant elle dans un affreux désordre et livré au plus grand désespoir, lui montre son ordre et fait à l'instant même ouvrir les portes. Le héros, rassuré, va préparer sa retraite, et l'effectue avec autant de sang-froid qu'il avoit montré d'ardeur dans la bataille, au moment même où Turenne, renforcé par le corps du maréchal La Ferté, se préparoit à le tourner et à l'enfermer entre son armée et les murailles de la ville. Les troupes du prince passent au milieu de Paris, gagnent les faubourgs Saint-Marceau et Saint-Victor, et, s'étendant le long de la rivière des Gobelins, mettent la Seine entre elles et l'armée royale. Cependant l'arrière-garde, qui faisoit ferme encore sur la rive droite, est inquiétée par la cavalerie ennemie: alors Mademoiselle fait pointer sur elle le canon de la Bastille; ses décharges réitérées jettent le désordre dans cette cavalerie, la forcent à regagner la campagne, et les derniers débris de l'armée du prince doivent leur salut à cette action violente et audacieuse[209].

La cour avoit compté sur une victoire plus complète, et la gloire du vaincu effaçoit presque celle du vainqueur[210]. Cependant Condé, qu'une action si brillante rendoit plus cher à ses partisans, et faisoit admirer de ceux même qui ne l'aimoient pas, voulut profiter de l'éclat qu'elle jetoit sur lui pour tenter un coup hardi qui le rendît maître absolu de Paris, où son autorité continuoit d'être foible et précaire, espérant se procurer ainsi une paix plus avantageuse, ou de nouveaux moyens de continuer la guerre. Il ne s'agissoit pas moins que de s'emparer des suffrages dans la prochaine assemblée de l'Hôtel-de-Ville, d'y faire déposer le gouverneur de Paris, le prévôt des marchands et la plupart des échevins qui lui étoient contraires, pour les remplacer par Beaufort, Broussel et autres gens à sa dévotion. Le duc d'Orléans, qu'il avoit su entraîner dans ce projet, devoit être nommé lieutenant-général du royaume; il recevoit, lui, le titre de généralissime des armées, et la ville signoit un traité avec les princes. Ce plan étoit hardi; mais, pour en rendre le succès immanquable, Condé méditoit le projet plus hardi encore, mais plus difficile, de faire sortir de Paris ce Retz dont le génie continuoit d'obséder Gaston et luttoit sans cesse contre le sien. C'étoit le matin même du jour désigné pour l'assemblée, et au moyen d'une émeute populaire secrètement préparée par ses nombreux agents, que devoit être frappé ce coup décisif. Le cardinal, saisi dans l'archevêché, d'où il affectoit toujours de ne point sortir, eût été conduit hors de la ville, avec défense d'y rentrer sous peine de la vie; Condé entraînoit ensuite à l'Hôtel-de-Ville Gaston abattu et tremblant, et, dans le premier trouble où cette violence eût jeté les esprits, il auroit pu en effet tout demander et tout obtenir. Cette manœuvre, si bien concertée, manqua par les moyens mêmes qui devoient la faire réussir. Les émissaires du prince, mêlés à la populace qu'ils avoient rassemblée dès la pointe du jour sur le Pont-Neuf et dans la place Dauphine, avoient imaginé, pour se reconnoître, de mettre des bouquets de paille à leurs chapeaux. Ce signe est remarqué et devient dans un moment celui de tous les factieux. Ils forcent tous ceux qu'ils rencontrent à l'arborer sans distinction de rang, de sexe, ni d'âge. Les esprits s'échauffent par cette manie même, la sédition s'accroît et semble s'étendre sur la ville entière. Gaston, qui en ignore l'auteur, s'imagine qu'elle est préparée contre Condé lui-même, et, malgré tous les efforts que celui-ci fait pour lui échapper, le retient au Luxembourg jusqu'à l'heure de l'assemblée. Ils s'y rendent; mais la première partie du projet manqué fait avorter l'autre. Ils trouvent à l'Hôtel-de-Ville une résistance qu'ils n'attendoient pas; on n'y parle que d'obéissance au roi, dont on vient de recevoir une lettre[211], et les princes eux-mêmes sont interpellés par le maréchal de l'Hôpital, gouverneur de la ville, pour savoir s'ils ne sont pas également disposés à obéir. Ils sortent outrés de dépit, et traversant la place de Grève, où malheureusement cette populace ameutée et toujours guidée par les mêmes chefs les avoit suivis sans dessein, il leur échappe de dire assez haut pour être entendus que l'Hôtel-de-Ville est rempli de Mazarins. Cette parole imprudente, recueillie, commentée, vole dans un moment de bouche en bouche. Les émissaires de Condé croient y reconnoître le signal qu'ils attendoient depuis si long-temps, et dirigent aussitôt la fureur du peuple contre ses magistrats. La place retentit du cri d'union plusieurs fois répété; et ces clameurs sont suivies de plusieurs coups de fusils tirés par les plus furieux dans les vitres de la salle d'assemblée; les archers qui gardoient les portes ont l'imprudence d'y répondre par une décharge dont plusieurs mutins sont tués ou blessés. C'est le signal du plus horrible désordre: ces portes, que l'on a fermées, sont dans un moment ou enfoncées ou livrées aux flammes; la foule s'y précipite, et alors commence une scène de désolation, où l'on ne voit plus que des victimes et des bourreaux. On égorge dans les salles de l'Hôtel-de-Ville; ceux qui peuvent en échapper sont massacrés sur la place; quelques-uns rachètent leur vie à prix d'argent; d'autres cherchent à gagner les toits, ou à se cacher dans les coins les plus obscurs. La soif du pillage, qui se mêle à celle du sang, en fait découvrir plusieurs, et cette découverte étend et prolonge le carnage. Nul moyen de porter du secours; les rues circonvoisines étoient barricadées et gardées par ces furieux. Déjà la flamme, après avoir dévoré une partie de l'Hôtel-de-Ville, s'étend jusqu'à l'église Saint-Jean-en-Grève, et menace tout le quartier. On n'entend que des cris de fureur ou de désespoir; et c'est dans ce moment seulement que les princes sont avertis du désastre que leur imprudence a causé. Gaston épouvanté veut y envoyer Condé; il refuse, et propose Beaufort, plus accoutumé que lui à apaiser la populace. Mademoiselle s'offre d'elle-même quelques moments après, et tous les deux, non sans quelque effroi pour eux-mêmes et de longues hésitations, parviennent, vers minuit, jusqu'au théâtre de cette horrible boucherie, qui étoit cessée lorsqu'ils y arrivèrent. Ils entrèrent dans l'Hôtel-de-Ville et mirent en sûreté ceux qui s'y étoient cachés. Leur dévouement trop tardif n'eut pas d'autre effet.

Il n'y a point de preuves certaines que Condé fût l'auteur de ce massacre; et quoique ce soit un préjugé fâcheux contre lui que l'indifférence avec laquelle il en reçut la nouvelle, et le refus qu'il fit d'aller arrêter le mal, son caractère, que l'on trouve toujours noble et généreux, même au milieu de ses plus grandes erreurs, semble repousser jusqu'au soupçon d'un crime où il y auroit eu autant de bassesse que d'atrocité. Il n'en est pas moins vrai qu'il en fut accusé, et que ce malheureux événement acheva de ruiner entièrement ses affaires: à l'admiration qu'avoient inspirée ses exploits succéda tout à coup l'horreur profonde que l'on éprouve pour les tyrans. Comme eux, Condé régna dans Paris, par la terreur. Les citoyens consternés, se renfermèrent chez eux; le parlement et l'Hôtel-de-Ville restèrent presque déserts; et au milieu d'un petit nombre de magistrats, ou vendus à son parti, ou subjugués par la crainte, le prince put impunément faire les changements qu'il avoit projetés. Beaufort fut gouverneur de Paris, Broussel, prévôt des marchands. Cependant la misère du peuple étoit à son comble[212]; une soldatesque effrénée ravageoit la campagne; et leurs chefs, pour la retenir dans une cause injuste, étoient forcés de fermer les yeux sur ses excès; la famine commençoit à se faire sentir dans la ville; tout enfin annonçoit une révolution prochaine, qui, pour être un peu retardée par l'effet de ces mesures tyranniques, n'en paroissoit pas moins inévitable.

En effet Paris, depuis cette époque jusqu'à la fin de ces malheureux troubles, présente l'image de la plus horrible confusion. Retz, réveillé tout à coup par cette scène sanglante, de l'espèce de sécurité dans laquelle il sembloit plongé, instruit peut-être du danger qu'il avoit couru, sortit de sa retraite, et reparut avec un appareil formidable[213], prêt à disputer à Condé cette puissance absolue qu'il sembloit s'arroger, déclamant contre les horreurs qui venoient de se passer, et attirant ainsi vers lui tous ceux qui gémissoient de la nouvelle tyrannie. Avec les intérêts les plus opposés, les deux princes, affectant l'union la plus parfaite, se faisoient donner par le parlement ces titres de lieutenant général du royaume et de généralissime des armées qu'ils avoient tant ambitionnés; mais les arrêts de cette compagnie, reçus maintenant avec mépris dans la France entière, tournés en ridicule dans Paris même, étoient cassés sur-le-champ par des arrêts de la cour, qui en faisoient voir toute l'absurdité[214]. Gaston demandoit de l'argent pour lever des troupes; et d'après ses demandes, on ordonnoit des impôts que tout le monde refusoit de payer. Il fut résolu de former un conseil pour la nouvelle autorité qu'on venoit d'établir: dans cette formation, des disputes sur les préséances donnèrent lieu à des scènes ou tragiques ou scandaleuses; Nemours provoqua Beaufort à un duel, dont il fut lui-même la victime[215]; Condé donna un soufflet au comte de Rieux, qui le lui rendit[216]. C'est ainsi que, de jour en jour, le parti des princes perdoit de son autorité et de sa considération. D'un autre côté la cour n'étoit guère moins embarrassée: elle savoit que Fuensaldagne et le duc de Lorraine s'apprêtoient à rentrer en France pour soutenir de nouveau les rebelles; et forcée de quitter les environs de Paris, elle ne savoit où se retirer. Turenne releva seul les courages abattus, et détermina le roi à se réfugier, non en Bourgogne, comme Mazarin en avoit donné le conseil pusillanime, mais seulement à Pontoise, tandis que, portant son armée du côté de Compiègne, il alloit observer la marche de l'ennemi. Toutefois la correspondance n'en continuoit pas moins entre le roi et le parlement; et, dans ces rapports entre le maître et les sujets, le renvoi de Mazarin étoit le seul prétexte qu'ils donnassent du refus d'obéissance à ses ordres. Pour les pousser à bout, le jeune prince promet et annonce le départ prochain de son ministre: aussitôt Condé, qui craint avec raison un piége caché sous cette promesse, se réunit à Gaston pour la décréditer comme une ruse nouvelle du cardinal; et tous les deux déclarent en plein parlement ne pouvoir désarmer que l'ennemi de l'état ne soit hors du royaume. Cette déclaration rompt toutes les communications entre le roi et cette compagnie: elle a même l'audace de rappeler ses députés, qui avoient reçu l'ordre de se rendre au lieu où la cour résidoit. Alors le monarque, déployant enfin le caractère trop long-temps méconnu de l'autorité souveraine, rend un arrêt par lequel il transfère à Pontoise le parlement de Paris, interdisant à ses membres tout acte de leur juridiction jusqu'à ce qu'ils y fussent réunis.

Quatorze à quinze d'entre eux trouvèrent le moyen de sortir de la ville sous divers déguisements, et de se rendre à Pontoise, où ils furent installés par Molé. Le parlement de Paris ne manqua pas de rendre sur-le-champ un arrêt qui déclaroit nul et illégitime le nouveau parlement: celui-ci lui répondit par un arrêt non moins violent, et sans doute mieux fondé, puisqu'il étoit soutenu de l'autorité royale. Au milieu de ces débats entre les deux parlements, Mazarin préparoit la scène qui devoit enfin terminer cette guerre funeste et scandaleuse. En gagnant du temps, en opposant sans cesse les uns aux autres tous les intérêts, toutes les passions, il avoit allumé entre ses ennemis des méfiances que rien ne pouvoit guérir, des haines que rien ne pouvoit calmer. Réduits, par leurs discordes intestines, au dernier état de foiblesse, les rebelles ne trouvoient un reste de force que dans la haine commune qu'ils lui portoient, et dans l'union apparente qu'elle produisoit entre eux. Il résolut de leur enlever cette dernière ressource; et son éloignement de la cour, si fâcheux pour lui dans un temps où les partis divers étoient dans toute leur vigueur, devenoit maintenant un coup de la plus adroite politique. La mort subite du duc de Bouillon[217], dont les talents supérieurs, l'ambition, l'activité pouvoient seuls l'inquiéter pendant sa retraite momentanée, acheva de le décider. Jamais comédie ne fut jouée avec plus d'adresse et de naturel. Le parlement de Pontoise, d'accord avec le cardinal et la régente, demanda son expulsion dans des termes non moins énergiques que celui de Paris. Mazarin lui-même pria le roi à mains jointes de le laisser partir; et après avoir établi dans le ministère un ordre tel que personne ne pût avoir la pensée d'envahir une place qu'il ne quittoit que pour quelques instants, il sortit de France une seconde fois, le 19 août, et se retira à Sedan, d'où il continua de conduire toutes les affaires.

Ce qu'il avoit prévu ne manqua pas d'arriver: ce départ acheva très-rapidement la révolution déjà commencée dans les esprits. Dès que la nouvelle en fut répandue à Paris, le parlement entier montra ouvertement la ferme résolution de se soumettre à un monarque qui daignoit faire les premiers pas, et engagea les princes à accéder à son acte de soumission. Jamais ils ne s'étoient trouvés dans une position plus embarrassante; et cet exil de Mazarin, si long-temps le prétexte de leur révolte, étoit en effet l'événement le plus fâcheux qui pût alors leur arriver. N'osant se compromettre par un refus, ils feignirent d'entrer dans les vues de la compagnie, mais avec des restrictions qui leur laissoient en effet la faculté d'accepter ou de refuser, se proposant intérieurement de combattre encore, et d'obtenir du succès de leurs armes une paix telle qu'ils la vouloient avoir. La cour, se fortifiant de plus en plus de la foiblesse de ses ennemis, tint ferme, et ne voulut entendre de leur part aucunes conditions particulières. Condé, dont les avances et les propositions avoient été plus mal reçues que celles de Gaston, essaya de nouveau d'agiter le parlement; mais il n'inspiroit plus la même terreur: on osa le contredire; et l'acte de soumission fut arrêté.

Ce fut pour les princes une nécessité d'y souscrire; mais ils le firent purement par politique: car dans ce moment même ils attendoient le duc de Lorraine, qui rentroit en France de concert avec Fuensaldagne, et que l'or de l'Espagne avoit entièrement gagné à leur parti. Tous les deux y vinrent en effet, chacun avec une armée; mais les ruses politiques de Mazarin déterminèrent le général espagnol à se retirer[218], et les belles opérations militaires de Turenne paralysant tous les efforts du prince lorrain, et de Condé réunis[219], portèrent ainsi le dernier coup à la faction chancelante de celui-ci. Retz alors voyant que la paix étoit inévitable, que tout y tendoit invinciblement, fait prendre à Gaston le seul parti qui fût convenable dans la situation désespérée des choses, celui d'essayer de se rendre l'arbitre de cette paix tant souhaitée, et de se donner tout le mérite du retour du roi dans sa capitale. Il se charge de cette mission délicate, et qui, dans la circonstance où il se trouvoit, n'étoit pas sans danger pour lui, part pour Compiègne à la tête d'une députation du clergé, y est reçu mieux qu'il n'espéroit[220], mais ne réussit point dans l'objet de son voyage. La cour, qui, quelques mois auparavant, eût accepté ses propositions avec empressement, se voyoit actuellement dans une situation à pouvoir reconquérir ses droits, sans grâces ni conditions; elles furent donc refusées, jusqu'à celle que faisoit le duc d'Orléans de se retirer à Blois, pourvu qu'une amnistie honorable assurât son état, celui des princes et de leurs partisans; et ce furent les amis du cardinal, Servien, Le Tellier, Ondeley, qui, se méfiant de la facilité de la reine, empêchèrent le succès de cette négociation.

Gaston, voyant ses avances rebutées, éclata d'abord en plaintes et en menaces, puis retombant bientôt dans ses indécisions accoutumées, fournit ainsi à ses ennemis tous les moyens nécessaires pour réussir sans son secours. Quant à Condé, le mauvais succès de ses armes avoit achevé de lui faire perdre toute considération à Paris. La haine et le mépris pour son parti y étoient parvenus au dernier degré; les Espagnols et les Lorrains étoient publiquement insultés par la populace; chaque jour lui apprenoit la défection de quelques-uns des siens, même de ceux sur lesquels il avoit le plus compté. Dans ce naufrage général, chacun pensoit à ses propres intérêts: la fureur de négocier s'étoit emparée de tout le monde; et la route de Compiègne à Paris étoit en quelque sorte couverte de négociateurs qui alloient et venoient, sous divers déguisements, recevoir des réponses ou porter des conditions. Au milieu de cette population immense et exaspérée contre lui, Condé en vint au point de craindre pour sa propre sûreté. Se voyant donc sans espoir du côté de la cour; excité par ceux qui s'étoient sincèrement attachés à sa fortune à écouter les propositions brillantes que lui faisoient les Espagnols; entraîné par cette passion qu'il avoit pour la guerre, et par cette hauteur de caractère qui ne lui permettoit pas de plier sous un ministre qu'il avoit si long-temps et si publiquement dédaigné, il se résolut enfin à sortir de France, et se jetant dans les bras des ennemis de son pays, il prit, le 18 octobre, avec le duc de Lorraine, le chemin de la Flandre par la Picardie.

Le jour de son départ fut pour la capitale un jour d'allégresse. L'imprudent Gaston en triompha lui-même, se persuadant que sa retraite alloit le rendre maître absolu du traité que Paris se disposoit à faire avec son souverain; mais la cour étoit désormais trop puissante pour daigner seulement l'écouter, et lui trop foible, même pour diriger les soumissions de la ville envers elle. Délivrés de ce reste de terreur que leur inspiroit encore Condé, le parlement, l'Hôtel-de-Ville, toutes les grandes corporations résolurent de faire leur paix particulière, sans s'embarrasser beaucoup du désir que le duc témoigna d'être seul chargé de ce soin, et des efforts qu'il fit pour mettre obstacle à leur dessein. Le clergé avoit commencé, les autres suivirent. Toutes les députations furent accueillies avec douceur et bonté, à l'exception de celles du parlement et de l'Hôtel-de-Ville, la cour les considérant comme interdits, et ne reconnoissant d'autre parlement que celui qu'elle avoit assemblé à Pontoise. L'un et l'autre firent bientôt leur paix en annulant d'eux-mêmes toutes les dispositions séditieuses qu'ils avoient successivement prises: élection irrégulière d'un gouverneur et d'échevins anti-royalistes, création d'un conseil d'union, concession du titre de lieutenant-général au duc d'Orléans, et de généralissime au prince de Condé; et en attendant qu'ils fussent reçus en corps, leurs membres se mêlèrent aux députés des autres corporations. La cour, alors à Mantes, s'avança jusqu'à Saint-Germain, où Sa Majesté, sur les humbles supplications que lui firent les députés de revenir à Paris, promit d'y faire incessamment son entrée.

Enfin, trois jours après, le 21 octobre, le monarque rentra dans sa capitale par la porte Saint-Honoré, dans tout l'appareil de sa puissance, et au milieu des acclamations unanimes d'un peuple fatigué de sa révolte et plein d'espérances pour l'avenir. Gaston fut exilé à Blois, où Beaufort le suivit; Mademoiselle n'attendit pas l'ordre du roi, et se retira dans ses terres. Les duchesses de Chevreuse et de Montbason reçurent défense de paroître à la cour, et partirent pour leurs châteaux. Sur la menace qu'on lui fit de le faire pendre s'il se laissoit assiéger, le fils du vieux Broussel se hâta de rendre la Bastille. Dès le lendemain de son arrivée, le roi tint au Louvre un lit de justice auquel furent également appelés les conseillers de Paris et ceux de Pontoise; dix à douze seulement des premiers avoient reçu l'ordre de quitter Paris. Dans ce lit de justice, le roi fit enregistrer un édit qui interdisoit au parlement toute délibération sur le gouvernement de l'état et sur les finances, ainsi que toutes procédures contre les ministres qu'il lui plairoit de choisir.

Retz, bien accueilli d'abord, plutôt par l'inquiétude que pouvoit causer encore sa popularité que par le souvenir de ce qu'il avoit fait pour la paix, à laquelle il n'avoit en effet contribué qu'en ne s'y opposant pas, pouvoit profiter de cette position heureuse où tant de circonstances inespérées l'avoient placé, pour assurer à jamais son avenir. Mais cet esprit inquiet et turbulent étoit en quelque sorte ennemi du repos; en sortant du Louvre, où il s'étoit trouvé au moment même de l'arrivée du roi, il étoit allé conseiller encore la révolte à Gaston prêt à partir pour son exil. La reine, instruite de cette nouvelle manœuvre, ne pensa d'abord à s'en venger qu'en l'éloignant de Paris, et lui fit faire à ce sujet des propositions où il crut voir de la foiblesse[221]: elles accrurent son audace; il s'aveugla au point de croire qu'il pouvoit imposer des conditions; et s'environnant d'une escorte de ses partisans, qui le mettoit à l'abri d'un coup de main, se confiant en ce qu'il croyoit avoir conservé d'ascendant sur une multitude qui lui avoit été si long-temps dévouée, il prétendit traiter avec la cour de puissance à puissance, et poussa l'insolence au point que le dessein fut pris de l'arrêter et même de l'attaquer à main armée, si l'on ne pouvoit autrement s'en emparer. On ne fut point obligé d'en venir à ces extrémités: lui-même, par excès de confiance, se laissa prendre à un piége que lui tendit Mazarin; sur la foi d'un traité entamé avec ce ministre, il se relâcha de ses précautions, vint au Louvre moins accompagné, et y fut arrêté le 19 décembre. Le peuple, dont on avoit craint quelque mouvement en sa faveur, le vit conduire à Vincennes sans témoigner la moindre émotion[222]. Ainsi finit Gondi, moins habilement sans doute qu'il n'avoit commencé.

(1653) Mazarin attendoit tranquillement l'accomplissement de toutes ces mesures qu'il commandoit et dirigeoit du fond de sa retraite, pour venir reprendre, avec plus de puissance que jamais, le gouvernement de la France. Turenne et les principaux officiers de l'armée le reçurent aux frontières et l'accompagnèrent dans sa marche triomphale jusqu'à Paris, où son entrée, qu'il y fit le 3 février, fut celle d'un souverain qui, après avoir visité dans une paix profonde les provinces de son royaume, vient réjouir sa capitale de son retour.

Le roi étoit allé lui-même au-devant de l'heureux ministre hors des murs de la ville; et les Parisiens se montrèrent aussi extrêmes dans les hommages qu'ils lui rendirent qu'ils l'avoient été dans les outrages dont ils l'avoient accablé. Ils lui donnèrent à l'Hôtel-de-Ville une fête, dans laquelle lui furent prodigués tous les honneurs jusqu'alors réservés au souverain; il jeta de l'argent au peuple, qui répondit à ses largesses par mille acclamations; et l'on dit que, surpris lui-même d'un changement si grand et si subit, il conçut un grand mépris pour une nation qui se montroit si inconstante et si légère. S'il en est ainsi, il faut s'en étonner: Mazarin avoit-il donc si peu d'expérience des choses humaines; et pouvoit-il ignorer que, dans tous les temps et dans tous les lieux, les peuples, abandonnés à eux-mêmes, furent toujours ce que les Parisiens venoient de se montrer? S'il en étoit autrement, ils n'auroient pas besoin d'être conduits; et la société d'ici-bas seroit tout autre que Dieu n'a voulu qu'elle fût. Ceux qui les gouvernent ne doivent donc point les mépriser, puisqu'ils ne sont que ce qu'il leur est impossible de ne pas être: leur devoir est de les bien conduire, s'ils ne veulent devenir eux-mêmes véritablement dignes de mépris; et de se rappeler sans cesse que ces peuples sont entre leurs mains comme un dépôt qui leur a été confié, et dont il leur sera demandé un compte très-rigoureux.

Plus que jamais affermi dans cet empire qu'il avoit su prendre sur la reine-mère, et trouvant dans le jeune roi un élève docile, qui, tant qu'il vécut, n'osa pas même essayer de régner et se reposa sur lui de la conduite de toutes les affaires, Mazarin, dès ce moment et jusqu'à la fin de sa vie, gouverna la France en maître absolu. Il y avoit encore à Bordeaux quelques restes de faction fomentés par le prince de Conti et par la duchesse de Longueville: ce fut un jeu pour lui de les apaiser. Ce parlement, qui avoit mis sa tête à prix, aussi souple maintenant sous sa main qu'il l'avoit été sous celle de Richelieu, sur l'ordre qu'il reçut de son nouveau maître et ainsi que le coadjuteur l'avoit prédit, fit le procès à ce même prince de Condé dont un si grand nombre de ses membres avoient été les complices, le dépouilla de tous ses emplois, charges, gouvernements, et le condamna à mort comme criminel de lèse-majesté. Mazarin vécut ainsi huit années depuis son retour à Paris, assez heureux pour avoir pu achever, par le traité des Pyrénées et par le mariage de Louis XIV, le grand ouvrage de cette paix européenne qu'il avoit commencée par le traité de Westphalie; assez puissant pour avoir pu impunément accumuler d'immenses richesses, en achevant, pour y parvenir, de combler le désordre des finances; faisant en quelque sorte de la fortune publique sa propre fortune et celle des siens, avec un scandale dont jusqu'à lui peut-être il n'y avoit point eu d'exemple; et au moyen de cette espèce de brigandage, élevant sa famille aux plus hautes alliances, la faisant entrer dans des maisons souveraines, et même dans la maison royale de France. Il mourut en 1661, dans ce comble de prospérité et de gloire, laissant, comme homme d'état, une réputation équivoque, et cette idée généralement répandue qu'il devoit moins sa fortune à son génie qu'à son adresse et aux circonstances singulières qui l'avoient si heureusement servi. «Donnez-moi le roi de mon côté, deux jours durant, disoit le cardinal de Retz, et vous verrez si je suis embarrassé.» Ce mot, d'un grand sens, nous semble de tout point applicable à Mazarin: ainsi s'expliquent les retours inespérés de cette fortune, qui, au milieu de tant d'obstacles faits pour l'abattre sans retour, se relevoit sans cesse au moyen de cette prédilection inexplicable dont Anne d'Autriche étoit en quelque sorte possédée pour cet étranger, prédilection que sembloient accroître les traverses qu'elle éprouvoit à cause de lui, et dont on étoit d'autant plus étonné et confondu qu'on cherchoit vainement à comprendre comment il avoit pu la mériter.

Dans sa politique extérieure, Mazarin se montra un digne élève de Richelieu, en achevant ce que son maître avoit commencé. Comme il importe de faire connoître en quel état il laissa cette Europe qu'il prétendoit avoir pacifiée, nous allons jeter un coup d'œil rapide sur ce qui se passoit hors des frontières de la France, et pendant les premières années de la régence, et pendant celles où elle fut agitée et affoiblie par la guerre civile.

(De 1643 à 1648.) La bataillé de Rocroi, gagnée par le duc d'Enghien, à peine sorti de l'adolescence, avoit jeté un grand éclat sur les commencements de la régence; et ce premier succès si brillant avoit été suivi de plusieurs autres moins décisifs, lorsque la défaite de Randzau, à Tudelingue, força notre armée d'Allemagne à rétrograder et à se mettre à couvert derrière le Rhin. Turenne, que l'on appela alors de l'Italie pour rétablir l'honneur de nos armes, vint en prendre le commandement, et marcha de nouveau en avant, accompagné du jeune vainqueur de Rocroi. Tous les deux remportèrent ensemble la victoire non moins fameuse de Fribourg, qui les rendit maîtres de tout le cours du fleuve qu'ils venoient de traverser. Pendant ce temps, le duc d'Orléans s'emparoit en Flandres de Gravelines; le maréchal de Brézé battoit la flotte espagnole à la vue de Carthagène; le fameux général suédois Torstenson conquéroit avec une rapidité qui tenoit du prodige, toute la Chersonnèse cimbrique, couronnoit ses marches savantes et ses manœuvres admirables par la victoire de Niemeck, où il tailla en pièces l'armée impériale commandée par Gallas; remportoit bientôt après une victoire nouvelle à Tabor sur tous les généraux réunis de l'empereur, et portoit, jusque dans le sein de l'Autriche, la terreur de son nom et de ses armes. En Catalogne, la France avoit d'abord éprouvé des revers, puis obtenu quelques avantages qui lui fournissoient les moyens de s'y soutenir. En Savoie on se battoit également avec des alternatives de succès et de revers.

Ce fut immédiatement après la bataille de Tabor que Turenne se laissa surprendre par Merci, et fut battu à Mariendal par sa faute, et cette faute est la seule qu'il ait commise en toute sa carrière militaire. Elle est réparée par le duc d'Enghien, qui quitte l'armée de Champagne pour voler à son secours, et gagne la bataille de Nortlingue, dans laquelle Merci fut tué. On voit, dans cette guerre, ce prince paroître, pour ainsi dire à la fois, sur tous les points menacés. Après avoir vaincu à Nortlingue, il retourne en Flandres partager les succès du duc d'Orléans, et met le comble à ses exploits par la prise de Furnes et de Dunkerque. Il fut moins heureux l'année suivante en Catalogne, où il échoua au siége de Lérida.

Cependant, au milieu de tant d'opérations militaires, dans lesquelles l'avantage étoit visiblement pour la France et pour ses alliés, l'Espagne négocioit avec les Hollandois, ses anciens sujets; et ceux-ci, n'ayant nul égard à l'engagement qu'ils avoient pris de ne rien conclure avec cette puissance sans l'aveu de la France, avoient fait avec elle, en 1648, un traité de paix qui releva ses espérances, et lui permit de reprendre l'offensive[223]. Sûr de n'avoir plus de diversion à craindre de ce côté, l'archiduc Léopold, frère de l'empereur, pénétra dans la Flandre, où il prit plusieurs villes, et sut se maintenir, malgré les efforts des armées françoises pour l'en chasser; tandis que Turenne, qui, depuis deux ans et faute de secours, n'avoit rien fait de remarquable en Allemagne, rentroit en France par suite du traité de neutralité fait avec l'électeur de Bavière, traité qui n'empêcha pas celui-ci de se réunir à l'empereur, dès qu'il eut été délivré de la crainte que lui inspiroient les armées françoises. C'est alors que les succès toujours croissants de l'archiduc furent arrêtés, ou pour mieux dire détruits sans retour, par la victoire décisive de Lens, que remporta sur lui le prince de Condé. Dans le cours de cette même année 1648, commença à Paris la guerre civile, et fut signé à Munster le traité de Westphalie.

Depuis qu'une guerre si longue et si acharnée, allumée par la politique coupable de Richelieu, embrasoit et désoloit l'Europe, bien des tentatives avoient été faites pour lui rendre la paix. Les premières ouvertures d'une pacification générale avoient été tentées par le pape, en 1636. Il offroit sa médiation aux puissances belligérantes, et la ville de Cologne pour lieu des conférences. L'empereur et le roi d'Espagne y envoyèrent des députés, et invitèrent la France à répondre, de concert avec eux, à l'appel du souverain pontife. Elle se garda bien de le faire, sûre que les Suédois et les Hollandois ne consentiroient point à négocier sous la médiation du chef de l'église catholique, et ne voyant, dans de telles conférences, que l'inconvénient de se séparer de ses alliés: ce fut au contraire pour elle un motif nouveau de resserrer l'alliance qu'elle avoit contractée avec la Suède; et les deux puissances prirent, en 1638, l'engagement formel de n'entrer dans aucune négociation pour la paix, sans leur mutuel consentement.

Forcé de renoncer à l'espoir d'une pacification générale, l'empereur conçut alors le projet de traiter avec les princes et états de l'empire, sans la participation des puissances étrangères, et une diète fut convoquée à cet effet à Ratisbonne; mais elle ne lui procura point le résultat qu'il en vouloit obtenir, les princes protestants ayant refusé les conditions de l'amnistie qu'il leur avoit proposée.

Il revint alors à son premier dessein d'une négociation pour la paix générale, en cessant d'y faire intervenir le pape, dont la médiation eût rendu, à l'égard des puissances protestantes, tout moyen de conciliation impraticable. Le médiateur fut le roi de Danemarck; et un traité préliminaire, signé à Hambourg, décida que le congrès se tiendroit en même temps à Munster et à Osnabruck, en Westphalie. L'ouverture en fut fixée au 25 mars 1642. Toutefois, il se passa encore plus d'une année avant que ces préliminaires eussent été ratifiés, les chances variables de la guerre changeant elles-mêmes d'un jour à l'autre les dispositions des souverains. Enfin, toutes les difficultés étant levées, le congrès s'ouvrit le 11 juillet 1643, dans les deux villes qui avoient été désignées; et toutes les puissances intéressées dans cette grande querelle y envoyèrent successivement leurs ministres. Il ne s'étoit point encore vu en Europe une réunion de tant de négociateurs, ambassadeurs, députés, au nom de tant de nations différentes qu'il s'en trouva à ce fameux congrès de Westphalie.

Les ministres de France[224], qui y étoient arrivés les derniers, s'apercevant que la crainte de déplaire à l'empereur empêchoit plusieurs princes de l'empire d'y envoyer leurs plénipotentiaires, écrivirent, de concert avec les ministres de Suède, une circulaire à tous ces princes, pour les inviter à prendre part aux délibérations, afin de défendre leur liberté civile et religieuse contre les attentats de la maison d'Autriche, qui, disoient-ils, ne cessoit d'aspirer à la monarchie universelle. Tel étoit l'esprit dans lequel ces négociateurs du roi très-chrétien venoient à ce congrès. Ce fut vainement que l'empereur témoigna son mécontentement d'une lettre, ou plutôt d'un libelle dont les expressions étoient si déplacées et si choquantes, et s'opposa à cette admission de tous les états de l'empire à traiter avec lui et avec les puissances, la déclarant attentatoire à sa dignité et contraire à ses intérêts. Les ministres de France et de Suède insistèrent, soutenant qu'il y alloit, pour les moindres de ces états, comme pour les plus considérables, non-seulement de leur liberté et de leurs biens, mais encore de leur religion, qui étoit ce qu'ils avoient de plus cher; et l'empereur, déconcerté par la victoire que Torstenson venoit en ce moment même de remporter à Jancowits[225], se vit obligé de céder à cette proposition, vraiment inconcevable, si l'on considère par qui et en quels termes elle étoit présentée. Ces difficultés et mille autres qui vinrent encore entraver les préliminaires, retardèrent l'ouverture des conférences jusqu'aux premiers jours de l'année 1646. Les ministres des puissances catholiques étoient établis à Munster, et ceux des princes protestants à Osnabruck.

Il est impossible de suivre ici, même sommairement, la marche tortueuse et compliquée de ces négociations dans lesquelles, depuis le plus grand jusqu'au plus petit, tous les princes, protestants et catholiques, vouloient sûreté pour leurs intérêts, garantie pour leurs envahissements; où la vérité et l'erreur traitoient sur le pied de l'égalité la plus parfaite. La France y gagna les villes de Metz, Toul, Verdun, Pignerol, Brisac, le landgraviat de la haute et basse Alsace[226], et la préfecture des dix villes impériales qui y étoient situées. La Suède partagea la Poméranie avec la maison de Brandebourg[227]; et les autres princes de l'empire, alliés des deux hautes puissances, obtinrent, suivant leur mérite, le prix de leur félonie[228]. Ce fut, du reste, la partie du traité la plus facile à régler. Relativement aux états protestants, ce que l'on appeloit les griefs de religion présenta de bien plus grandes difficultés. Ce fut vainement que les plénipotentiaires impériaux tentèrent d'en renvoyer la solution à une assemblée particulière: les Suédois, soutenus par les ministres de France, exigèrent qu'ils fussent discutés en plein congrès; et c'est dans la discussion de ces griefs, et dans les concessions qui en furent la suite, qu'il faut chercher le véritable esprit de la politique européenne, telle que la réforme l'avoit faite, telle qu'elle n'a point cessé d'être jusqu'à la révolution, telle qu'elle est encore, et plus perverse peut-être, malgré cette terrible leçon.

C'est dans ce fameux traité de Westphalie, devenu le modèle des traités presque innombrables qui ont été faits depuis, qu'il est établi plus clairement qu'on ne l'avoit encore fait jusqu'alors, qu'il n'y a de réel dans la société que ses intérêts matériels; et qu'un prince ou un homme d'état est d'autant plus habile qu'il traite avec plus d'insouciance ou de dédain tout ce qui est étranger à ces intérêts. La France, et c'est là une honte dont elle ne peut se laver, ou plutôt, osons le dire (car le temps des vains ménagements est passé) un crime dont elle a subi le juste châtiment, la France y parut pour protéger et soutenir, de tout l'ascendant de sa puissance, cette égalité de droits en matière de religion que réclamoient les protestants à l'égard des catholiques. On établit une année que l'on nomma décrétoire ou normale (et ce fut l'année 1624) laquelle fut considérée comme un terme moyen qui devoit servir à légitimer l'exercice des religions, la jurisdiction ecclésiastique, la possession des biens du clergé, tels que la guerre les avoit pu faire à cette époque; les catholiques demeurant sujets des princes protestants, par la raison que les protestants restoient soumis aux princes catholiques. Si, dans cette année décrétoire, les catholiques avoient été privés dans un pays protestant de l'exercice public de leur religion, ils devoient s'y contenter de l'exercice privé, à moins qu'il ne plût au prince d'y introduire ce que l'on appelle le simultané, c'est-à-dire l'exercice des deux cultes à la fois[229]. Tous les états de l'empire obtinrent en même temps un droit auquel on donna le nom de réforme: et ce droit de réformer fut la faculté d'introduire leur propre religion dans les pays qui leur étoient dévolus; ils eurent encore celui de forcer à sortir de leur territoire ceux de leurs sujets qui n'avoient point obtenu, dans l'année décrétoire, l'exercice public ou privé de leur culte, leur laissant seulement la liberté d'aller où bon leur sembleroit, ce qui ne laissa pas même que de faire naître depuis des difficultés. Le corps évangélique étant en minorité dans la diète, il fut arrêté que la pluralité des suffrages n'y seroit plus décisive dans les discussions religieuses. Les commissions ordinaires et extraordinaires nommées dans son sein, ainsi que la chambre de justice impériale, furent composées d'un nombre égal de protestants et de catholiques: il n'y eût pas jusqu'au conseil aulique, propre conseil de l'empereur et résidant auprès de sa personne, où il ne se vît forcé d'admettre des protestants, de manière à ce que, dans toute cause entre un protestant et un catholique, il y eût des juges de l'une et de l'autre religion. La France, encore un coup, la France catholique soutint ou provoqua toutes ces nouveautés inouïes et scandaleuses; et ses négociateurs furent admirés comme des hommes d'état transcendants; et le traité de Westphalie fut considéré comme le chef-d'œuvre de la politique moderne.

Quant à la suprématie du chef de l'empire, elle ne fut plus qu'un vain simulacre, par le privilége qui fut accordé à tous les princes de l'empire de contracter, sans son aveu, telle alliance qu'il leur plairoit avec des puissances étrangères, et au moyen de la clause qui transporta à la diète le droit, jusqu'alors exercé par le conseil aulique, de proscrire les princes pour cause de désobéissance ou de trahison. Ainsi furent réduits les empereurs à être, ou à peu de chose près, les présidents d'un gouvernement fédératif; ainsi la diète, que jusqu'à cette époque ils convoquoient rarement et seulement lorsqu'il leur étoit impossible de s'en passer, devint bientôt permanente à Ratisbonne, où elle n'a point cessé d'être assemblée depuis 1663 jusque en 1806. C'est alors que la dissolution subite et si facilement opérée du corps germanique a prouvé par une dernière catastrophe, précédée de tant d'autres que nous ferons successivement connoître, ce qu'étoit ce traité de Westphalie, plus funeste encore aux vassaux qu'il avoit affoiblis et divisés en leur donnant l'indépendance, qu'au souverain qu'il avoit dépouillé de ses prérogatives et rendu impuissant à les protéger.

Le pape protesta contre ce traité impie et scandaleux, qu'il n'eût pu reconnoître sans renoncer à sa foi et à sa qualité de chef de l'Église universelle. L'Espagne refusa également d'y accéder, à cause de la cession de l'Alsace qu'on y avoit faite à la France; et, ainsi que nous l'avons déjà dit, la paix ne fut réellement conclue qu'entre la France, l'empereur, la Suède, et les princes et états de l'empire, alliés ou adhérents des uns et des autres. La France et l'Espagne continuèrent la guerre, celle-ci ayant pour auxiliaire le duc de Lorraine, la première étant assistée de la Savoie et du Portugal.

(De 1648 à 1659) Les troubles de la fronde, qui éclatoient au moment où la paix venoit d'être signée à Munster, et cet avantage immense qu'avoit obtenu l'Espagne de détacher les Hollandois de l'alliance de sa rivale, lui fournirent d'abord les moyens de soutenir avec plus d'égalité une guerre que jusqu'alors le génie de Condé et de Turenne avoit rendue pour elle si pénible et si difficile. Toutefois, malgré les embarras de ses dissensions intestines et la défection de ses meilleurs généraux, les succès de la France balancèrent encore ceux de ses ennemis; et l'on continua long-temps de se battre sur tous les points de ces mêmes frontières, si long-temps le théâtre de tant de batailles sanglantes et stériles, sans obtenir de part et d'autre aucun résultat décisif. Condé lui-même, en passant dans le camp ennemi, n'y porta point ce bonheur qui jusqu'alors ne l'avoit pas un seul instant abandonné; parce qu'en effet il ne joua, dans les armées espagnoles, qu'un rôle secondaire qui ne lui permit pas d'y fixer la victoire. Enfin Turenne l'emporta: ses manœuvres habiles la firent passer et pour toujours sous les drapeaux de la France. Dans les campagnes mémorables de ce grand capitaine, qui se succédèrent depuis 1654 jusqu'en 1658, les lignes d'Arras furent forcées, la prise de Quesnoi et de Landreci ouvrit aux armées françoises l'entrée des Pays-Bas espagnols; il gagna la bataille des Dunes, prit Dunkerque, Furnes, Dixmude, Oudenarde, Menin, Ypres, etc., et ne fut arrêté dans cette suite non interrompue de succès que par la paix des Pyrénées, signée en 1659, paix fallacieuse, qui, portant en elle-même un germe de guerres nouvelles, laissa à peine aux peuples le temps de respirer.

ORIGINE DU QUARTIER.

Avant la clôture de Philippe-Auguste, les anciens plans nous représentent ce quartier comme un grand espace de terrain au milieu duquel s'élevoient quelques églises entourées de terres labourées, de vignes et autres cultures qui appartenoient ou aux réguliers qui desservoient ces églises ou à d'autres particuliers. Les plus remarquables de ces cultures étoient les clos Garlande, Bruneau, et Mauvoisin. On verra par la suite comment ils se couvrirent successivement d'habitations, avant et après que l'enceinte eût été élevée.

Cette enceinte de Philippe-Auguste renfermoit, dans ce quartier, tout l'espace qui s'étend depuis la rivière jusqu'au haut de la rue Saint-Jacques; et, traversant la ligne où est maintenant la rue qui en a reçu le nom de rue des Fossés-Saint-Jacques, elle alloit gagner celle de Saint-Victor. Toutefois le terrain qu'elle embrassoit ne formoit pas le tiers de l'emplacement qu'occupe aujourd'hui le quartier Saint-Benoît.