Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée. Les numéros des pages blanches n'ont pas été repris.

[i]

CHRONIQUE
DU CRIME
ET
DE L'INNOCENCE.

[ii]

IMPRIMERIE DE MARCHAND DU BREUIL,
rue de la Harpe, n. 90.

[iii]

CHRONIQUE
DU CRIME
ET
DE L'INNOCENCE;

Recueil des Événemens les plus tragiques; Empoisonnemens, Assassinats, Massacres, Parricides, et autres forfaits, commis en France, depuis le commencement de la monarchie jusqu'à nos jours, disposés dans l'ordre chronologique, et extraits des anciennes Chroniques de l'Histoire générale de France, de l'Histoire particulière de chaque province, des différentes Collections des Causes célèbres, de la Gazette des Tribunaux, et autres feuilles judiciaires.

Par J.-B. J. CHAMPAGNAC.

Tout ce qui me fait peur m'amuse au dernier point.

C. Delavigne, École des Vieillards.

Tome Quatrième.


Paris.
CHEZ MÉNARD, LIBRAIRE,
PLACE SORBONNE, No 3.


1833.

[iv]

CHRONIQUE
DU CRIME
ET
DE L'INNOCENCE.


ENFANT RÉCLAMÉ PAR DEUX PÈRES.


Enlever un enfant à ses parens, le porter dans une famille étrangère qui le reçoit comme s'il lui appartenait véritablement, et qui croit même le reconnaître; troubler tellement les idées de cette faible créature, qu'il finisse par ne pas savoir quels sont ceux à qui il doit le jour: telle est l'entreprise hardie, immorale et inhumaine, dont nous allons rendre compte.

Déjà nos lecteurs connaissent l'histoire d'un enfant réclamé par deux mères. Ici ce sont deux pères qui se disputent le même enfant. Cette différence n'est pas la seule qui distingue ces deux faits bizarres et intéressans.

Michel Richer avait eu sept enfans de Marguerite Lerouge, qu'il avait épousée en 1762. De ces sept enfans, il n'en restait plus que deux au mois d'avril 1773, Pierre-François-Alexandre et Étiennette-Marguerite.

Pierre-François-Alexandre, né le 29 septembre 1768, était infirme depuis sa naissance; il semblait ne vivre que pour souffrir: un sang impur circulait dans ses veines; des humeurs scrofuleuses le minaient insensiblement, et souvent se manifestaient au dehors par des plaies dégoûtantes. Tous les traitemens imaginables, tous les secours de l'art étaient impuissans; la guérison de cet enfant avait été jugée impossible.

Comme on craignait que cette affreuse maladie ne se communiquât, le sieur Richer crut devoir séparer ses deux enfans; il mit son petit malade en pension à Vaugirard; mais, Étiennette-Marguerite étant morte quelque temps après, Pierre-François-Alexandre revint à la maison paternelle.

Cependant Richer ne désespérait pas de la guérison de son enfant. On lui conseilla de le mettre à l'Hôtel-Dieu, comme étant le lieu où il serait, disait-on, à portée de recevoir des secours que l'on ne trouve pas ailleurs. Il y consentit, et conduisit son fils à cet hôpital le 5 avril 1774. Comme cet enfant était doué d'une physionomie douce et d'une figure agréable, plusieurs religieuses s'intéressèrent à lui. L'hôpital Saint-Louis servait de succursale à l'Hôtel-Dieu, pour les maladies susceptibles de se communiquer. On y transporta le petit Richer. La sœur Sainte-Luce, de l'Hôtel-Dieu, écrivit aussitôt à la sœur Sainte-Claire, qui était, à Saint-Louis, cheftaine de la salle Sainte-Marthe, où l'enfant devait être déposé, pour le lui recommander avec instance. Sur cette recommandation, l'enfant fut couché seul dans une manne.

Le dimanche suivant, le sieur Richer alla visiter l'enfant. Il le trouva toujours souffrant, toujours couvert de plaies. Il demeura près de lui jusqu'au soir, et le pressa, en le quittant, contre son sein paternel, dans lequel il avait peine à retenir ses sanglots.

Faisons connaître maintenant l'intrigante dont les manœuvres odieuses jouent un grand rôle dans cette intéressante histoire.

Au mois de février 1773, le nommé Jacob Beaumann, batelier à Strasbourg, demeurait à Paris, rue des Cinq-Diamans, avec une personne qu'il disait être sa femme et un enfant dont il croyait être le père. La nommée Marguerite d'Oppinchemitz, native de Sarbourg en Alsace, femme de Guillaume-Roch Lejeune, officier de maison, tenait une tabagie, rue et porte Saint-Martin; elle y recevait principalement des Alsaciens et des Allemands, et logeait des filles de ces mêmes contrées. Le mystère profond dont était enveloppé le mariage de Beaumann avec une de ces filles déroba des détails qui auraient pu jeter un grand jour sur la conduite de la femme Lejeune.

Beaumann, après son mariage, était allé à Strasbourg avec sa femme, qui y accoucha d'un garçon, le 2 novembre 1770; seize mois après, c'est-à-dire à la fin de février 1772, il revint à Paris avec sa femme et son enfant; puis retourna à Strasbourg au mois de février 1773, laissant à Paris sa femme, qui le suivit quelques jours après, après qu'elle eut confié en dépôt son enfant à la femme Lejeune.

Cette intrigante faisait publiquement à Paris profession de charlatanerie. En quittant sa tabagie, elle s'était mise à débiter un secret qu'elle disait merveilleux pour la guérison des hémorroïdes et des rhumatismes; et elle s'était fait annoncer dans les Petites Affiches comme possédant seule ce précieux spécifique.

La Lejeune se trouva donc dépositaire de l'enfant Beaumann. Cet enfant était, dit-on, attaqué d'humeurs froides: nous ignorons ce fait; toutefois, en admettant cette supposition, il est présumable que la femme Beaumann avait confié son enfant au charlatanisme de la Lejeune dans l'espoir d'obtenir sa guérison. Mais cette misérable, dès que la mère fut partie, jugea plus commode et moins dispendieux pour elle de se débarrasser de cet enfant. Elle le fit recevoir le 2 mars 1773 aux Enfans-Trouvés; le lendemain, il fut transporté à la Salpêtrière; de là, conduit malade le 22 décembre de la même année, à l'hôpital Saint-Louis, où il mourut le 25 mars 1774.

L'enfant Richer ne fut conduit à cet hôpital que le 5 avril suivant, c'est-à-dire onze jours après la mort de l'enfant Beaumann, et dans une salle autre que celle où celui-ci avait été placé.

Cependant Jacob Beaumann, de retour à Paris, à la fin de mars 1774, se proposa de retirer son enfant de la Salpêtrière, où on lui dit qu'il avait été porté. Il voulait le remmener à Strasbourg. La Lejeune ne fut pas sans inquiétude lorsqu'elle vit, à son arrivée, qu'il lui réclamait son enfant, dont certainement elle n'ignorait pas la mort. Mais, pour cacher l'énorme abus qu'elle avait fait de la confiance de ce père infortuné, elle conçut un coup audacieux, dans lequel tout autre que cette femme aurait peut-être échoué; il est même probable que toute autre n'aurait osé en concevoir la pensée; en effet, il ne tombera dans l'esprit de personne d'enlever un enfant à son père pour le donner à un étranger, sans y avoir un intérêt quelconque. On ignore quel pouvait être l'intérêt de la Lejeune.

Le 19 avril, cette femme, après avoir pris toutes ses mesures, se rend à l'hôpital Saint-Louis, entre dans la salle Sainte-Marthe, voit l'enfant Richer, et demande à un domestique à qui elle doit s'adresser pour avoir la permission de l'emporter. On lui indique la sœur Sainte-Claire; mais, pendant que l'on va avertir cette religieuse, la Lejeune feint d'ôter du bras de l'enfant le billet qui servait à le faire connaître, et dit, après l'avoir lu, qu'elle ne s'était pas trompée, que ce billet annonçait l'enfant qu'elle cherchait, sans dire cependant le nom écrit sur le billet, qu'elle serra dans sa poche.

On dit qu'elle feignit d'ôter ce billet, parce qu'en effet elle ne l'ôta pas: la sœur Sainte-Marie l'avait ôté à l'enfant à son arrivée, et le conservait dans un tiroir de sa chambre, le petit malade ayant des plaies au bras. Cette coupable simulation de la Lejeune avait donc pour objet d'en imposer aux personnes qui étaient auprès de la manne de l'enfant; et elle réussit en effet complètement.

L'enfant, pour qui cette femme était une étrangère, manifestait de la répugnance à s'en aller avec elle; il criait, se débattait, repoussait ses caresses. Pour l'apaiser, elle lui donna un petit pain et des œufs rouges. La sœur Sainte-Claire, qui survint, lui demanda ce qu'elle souhaitait.—Je viens, répondit la Lejeune sans se déconcerter, je viens retirer cet enfant, qui appartient à un homme arrivé de cent lieues pour le chercher.—Je ne vous connais point, lui répliqua la religieuse, et je ne remettrai cet enfant qu'au père.—Je vais le chercher le père, dit la Lejeune en sortant.—Quelques instans après, elle revint avec un homme qui avait l'air d'un paysan étranger, et qu'elle dit être le père de l'enfant qu'elle réclamait. Ce paysan étranger n'était autre que Jacob Beaumann, qu'elle avait amené avec elle, et qui l'attendait dans la cour de l'hôpital.

Dès que Beaumann aperçoit l'enfant, il l'embrasse, se met à pleurer. La sœur Sainte-Claire veut lui parler, mais la Lejeune lui fait observer qu'il n'entend pas le français. Cette femme était si impatiente d'emporter l'enfant, qu'elle ne voulait pas même attendre qu'on lui remît ses habillemens. Aussi, dès qu'elle les eut reçus, elle sortit précipitamment, emportant le jeune Richer. Il était environ midi.

Le 21 du même mois d'avril, le sieur Richer se rend à l'hôpital Saint-Louis pour voir son fils; il lui portait une robe de chambre, quelques hardes et des joujoux. Il demande où est son enfant. Qu'on juge de sa consternation lorsqu'on lui dit que, depuis deux jours, il a été enlevé. Pendant quelques instans, il demeure pétrifié de saisissement. La douleur profonde où il était plongé, l'agitation et la stupeur que lui avait causées cette nouvelle inattendue, frappèrent la sœur Sainte-Claire, qui reconnut qu'elle avait été trompée, qu'on avait abusé du nom de l'abbé Deschamps, prêtre de service à l'hôpital Saint-Louis, pour enlever l'enfant. Elle écrivit au même instant à cet ecclésiastique pour l'informer de cet enlèvement et de ses circonstances. Le sieur Richer porta la lettre. L'abbé Deschamps ne connaissait la Lejeune que par les annonces qu'elle avait fait insérer dans les Petites Affiches. Il se procura son adresse, se rendit chez elle et l'amena par degrés à avouer que c'était elle qui avait fait l'enlèvement. Après avoir arraché cet aveu si précieux, l'abbé Deschamps appela le sieur Richer, qui l'avait accompagné jusqu'à la porte de la maison. Richer monta; la Lejeune lui répéta tout ce qu'elle venait de dire à l'abbé Deschamps; mais, comme elle craignit que son crime n'eût des suites fâcheuses, elle fit, cette fois, tous ses efforts pour se justifier d'avoir favorisé l'enlèvement de l'enfant et d'y avoir coopéré. Elle raconta ensuite tout ce qu'elle avait fait pour préserver du froid l'enfant, qui avait été conduit à Strasbourg; qu'elle lui avait donné une robe de chambre de l'un de ses enfans, en remplacement de laquelle Beaumann lui avait laissé la redingote du sien. A la vue de cette redingote: Voilà l'habillement de mon enfant, s'écria Richer; on a enlevé mon enfant; c'est un Allemand qui l'a volé!

Ce cri de la nature, poussé avec véhémence, alarma la Lejeune. Richer ne put retenir son indignation, ni s'empêcher de lui reprocher d'avoir elle-même trempé dans l'enlèvement. Ces reproches, le ton qui les accompagnait, échauffèrent tellement la bile de cette femme criminelle, qu'elle se répandit en injures. Après cet orage, on entra en négociations: la Lejeune promit de faire revenir l'enfant; elle demanda même de l'argent pour des démarches qui ne furent pas faites; et l'enfant n'arrivait pas. Richer et sa femme étaient désespérés. La sœur Sainte-Claire informa le lieutenant-général de la police du royaume du fait de l'enlèvement. Ce magistrat écrivit au préteur de Strasbourg; mais l'affaire restait sans solution.

Pendant tous ces retards, la tendresse paternelle inspira Richer. Il se rappela qu'il avait connu autrefois à Strasbourg, un maître tailleur nommé Delille. Il lui écrivit aussitôt pour le prier d'aller voir son enfant, dont il lui donnait le signalement le plus complet, indiquant, avec la plus fidèle minutie, le nombre et la nature de ses plaies, et les endroits de son corps où elles étaient placées; de sorte qu'à la lecture de cette lettre, il était impossible de se méprendre sur la conformité parfaite du portrait avec l'original.

Le sieur Delille, après avoir vu l'enfant, après avoir examiné ses plaies, convaincu qu'il appartenait bien à Richer, alla trouver le préteur de Strasbourg, lui lut la lettre de Richer, et le mena voir l'enfant. Le préteur écrivit aussitôt à un de ses agens à Paris pour prendre des informations sur le sieur Richer et sur l'enlèvement de son enfant. Les renseignemens obtenus par cette voie furent entièrement favorables à la réclamation de Richer.

Celui-ci, bien persuadé, par suite de tous les éclaircissements qu'il s'était procurés, que la Lejeune et Beaumann avaient enlevé son fils, alla chez cette femme lui proposer de le faire revenir à Paris, avec offre de payer même la moitié des frais du voyage. Mais l'offre fut rejetée; on traita Richer d'imposteur, et il fut éconduit à coups de bâton.

Cette réception ignominieuse et cruelle irrita la douleur de Richer. Il rendit plainte en vol et en enlèvement d'enfant, nommément contre la Lejeune, le 4 juillet 1774. Sur la plainte, intervint une ordonnance portant permission d'informer. Cinq témoins furent entendus, et il résulta de leurs dépositions que l'enfant contesté était véritablement celui de Richer. Alors la Lejeune et Beaumann furent décrétés de prise de corps, et la Lejeune conduite en prison et interrogée. La femme Lejeune demanda sa liberté sous caution; mais, comme elle ne trouva personne pour la cautionner, elle se vit forcée de déposer quinze cents livres.

Rendue à elle-même, cette intrigante voulut charger Beaumann pour se disculper, et pour recouvrer, s'il était possible, les quinze cents livres qu'elle avait déposées. Mais on n'eut aucun égard à sa demande, et l'on fit venir, à ses frais, Beaumann et l'enfant à Paris.

On conçoit aisément quelle joie dut causer au père et à la mère l'heureuse nouvelle de l'arrivée de leur enfant. Ils coururent aussitôt chez la Lejeune, où Beaumann était descendu. Ils étaient accompagnés de plusieurs personnes de leur maison et de leur voisinage, qui toutes connaissaient leur enfant. Lorsqu'ils entrèrent, l'enfant s'écria avec l'accent de la joie: Ah! voilà maman! voilà maman! A ces mots, la dame Richer tomba évanouie; revenue de cette crise, elle voulut prendre sur ses bras l'enfant, qui était assis; mais il se raidit pour ne pas se lever. Elle lui demanda pourquoi il refusait de venir dans ses bras; l'enfant sourit, en lui disant bas à l'oreille: On ne le veut pas.

Richer fit sur-le-champ plusieurs questions à l'enfant, qui répondit à toutes avec justesse; il dit qu'il reconnaissait toutes les personnes qui étaient venues avec son père, et les appela séparément, chacune par son nom.—C'est assez, dit alors Richer, allons-nous-en. Et ils s'en allèrent. Quand ils sortirent, l'enfant leur dit adieu à tous.

Le mari de la Lejeune, qui était présent à cette scène, n'y fut point insensible; il lui fit même une vive réprimande en présence de toute l'assemblée. «C'est mal à propos, lui dit-il avec aigreur, que vous voulez faire croire que cet enfant est celui de Beaumann. Vous voyez bien le contraire; l'enfant ne parle pas allemand, mais bon français; il reconnaît très-bien son père, sa mère et leurs voisins; ne lui parlez donc pas autrement que français. Voilà comme vous faites toujours; voyez dans quel embarras vous vous mettez.»

Beaumann se rendit ensuite en prison avec l'enfant. Dès que Richer et sa femme surent que leur enfant avait été conduit au grand Châtelet, ils y coururent. L'entrevue eut lieu entre deux guichets, en présence de Beaumann.

La femme du concierge s'approcha de l'enfant pour le rassurer, car il paraît que la Lejeune et Beaumann l'avaient intimidé par des menaces: il se trouva là un autre enfant un peu plus âgé, qui savait parler allemand. On fit parler ces enfans ensemble; celui-ci demanda à l'autre, en français, lequel de Beaumann ou du sieur Richer était son père: Celui-là, dit-il en montrant Richer. Quelque temps après, il lui fit la même question en allemand; alors l'enfant rougit, et regarda, en tremblant, s'il ne serait pas aperçu par Beaumann; puis il tourna les yeux vers Richer, en indiquant du doigt que c'était lui son père. La femme du concierge, frappée de ce qu'elle venait de voir et d'entendre, sépara de Beaumann cet enfant qui ne lui appartenait pas, et le fit conduire à l'infirmerie.

Quelques jours après, à la requête de Richer, l'enfant fus mis en séquestre à l'hôpital Saint-Louis. Mais le croirait-on? à peine fut-il revenu dans ce pieux asile de la souffrance, que la Lejeune conçut le dessein de l'enlever de nouveau. Cette fois néanmoins elle ne tenta pas l'entreprise en personne; mais on vit rôder, pendant plusieurs jours, dans les cours et dans les salles de l'hôpital, des gens apostés par elle pour épier le moment favorable. Heureusement toutes ses manœuvres furent découvertes, et l'on ne laissa plus approcher de l'enfant.

Enfin le parlement fut saisi de l'affaire; elle fut portée à l'audience de la Tournelle criminelle, qui renvoya les parties à fins civiles; le Châtelet fut arbitre du procès. On y produisit l'extrait d'entrée de l'enfant de Beaumann à l'hôpital Saint-Louis, ainsi que son acte de décès, pièces victorieuses, qui dissipaient tous les doutes s'il pouvait en exister encore. La femme Lejeune fut convaincue d'avoir volé à l'hôpital Saint-Louis Pierre-François-Alexandre Richer à ses parens, qui l'y avaient déposé. Les preuves de ce crime étaient complètes dans l'information. La Lejeune d'ailleurs était convenue du fait dans son interrogatoire; elle avait prétendu seulement, pour toute justification, que cet enfant appartenait à Beaumann. Quant à Jacob Beaumann, il était devenu coupable sans se douter qu'il le fût; son erreur était tout son crime.

Par sentence du Châtelet du mois de février 1777, l'enfant fut jugé être celui du sieur Richer; les demandes de dommages-intérêts formées par le sieur Richer et par Beaumann furent compensées, et la femme Lejeune fut condamnée aux dépens envers toutes les parties.

On a lieu, ce semble, de s'étonner de l'indulgence des juges à l'égard de cette misérable et vile créature. La justice ne devait-elle pas faire tous ses efforts pour découvrir les véritables motifs qui avaient pu la pousser à l'enlèvement de l'enfant Richer? La justice ne devait-elle pas également, pour rassurer la société, punir sévèrement une femme qui n'avait pas craint de porter le trouble et la désolation dans une famille?


SÉPARATION
DEMANDÉE APRÈS SEPT JOURS DE MARIAGE.

S'il ne s'agissait ici que d'une de ces séparations vulgaires dont retentissent si souvent les tribunaux, et qui n'offrent que des tableaux odieux des torts réciproques des parties, nous ferions grâce à nos lecteurs de ces détails, dont la trivialité n'a rien de piquant. L'histoire que nous allons raconter présente un spectacle tout-à-fait nouveau; celui d'une jeune personne forcée, par des malheurs sans exemples, à se séparer de son mari, presque en quittant l'autel, témoin de leur union et dépositaire de leurs mutuels sermens.

La demoiselle C..... vivait à Verneuil chez sa mère, veuve d'un médecin, lorsqu'elle fut recherchée en mariage par le sieur Guyot, alors vérificateur des domaines. Le sieur Guyot était estimé dans sa profession, et passait pour irréprochable sous le rapport des mœurs. Comme son emploi était trop médiocre pour faire subsister un ménage, les amis de la famille de la demoiselle C..... employèrent leur crédit pour le faire élever à un poste plus avantageux. L'emploi sollicité ayant été obtenu, le sieur Guyot différa le mariage sous divers prétextes dont il ne rendait pas un compte satisfaisant; enfin la cérémonie nuptiale fut célébrée le 4 novembre 1773.

Mais qui aurait pu le prévoir? A peine l'irrévocable oui est-il prononcé, que tout-à-coup le nouvel époux paraît changé, et montre un caractère dur et féroce. Le soir, dès neuf heures, il arrache sa compagne aux jeux innocens de cette journée et la mène dans la chambre conjugale. Là, au lieu de ces soins, de ces attentions tendres et délicates qui font ordinairement le charme des premiers jours de la lune de miel, sa nouvelle épouse ne trouve que des outrages! Son mari lui soutient qu'il reconnaît, à des signes certains, qu'elle est enceinte de sept mois. Il ajoute à cette accusation des indignités que l'on pourrait à peine imaginer. La jeune dame passa la nuit dans les larmes, et le lendemain elle crut devoir cacher à sa mère le détail de ce qui s'était passé. Une de ses tantes qui l'aimait beaucoup fut seule instruite des chagrins secrets de cette malheureuse victime.

La seconde nuit fut aussi triste que la première; le sieur Guyot continua d'éclater en reproches outrageans pour sa jeune épouse, qui n'y répondait que par des pleurs et des protestations d'innocence. Du reste, le jour, rien ne transpirait de la conduite de son mari à son égard; elle essuyait ses larmes, et s'efforçait de cacher sous un visage tranquille et riant les soucis qui dévoraient son cœur.

La troisième nuit fut encore plus pénible que les précédentes. Les mauvais traitemens s'étaient joints aux injures. La jeune femme en portait les marques; il n'était plus possible de dissimuler; l'outrage était à son comble; elle alla déposer sa douleur dans le sein de sa mère.

La dame C..... accabla son gendre de tous les reproches que sa tendresse pour sa fille put lui inspirer. Le sieur Guyot ne lui répondit que par le ton de l'insulte et du mépris.

Les nouveaux époux firent ensemble les visites d'usage. Toutes les occasions étaient bonnes au mari pour faire à sa femme de nouveaux outrages. Dans le cours de ces visites de bienséance, il ne cessait de l'insulter, en lui demandant, lorsqu'ils rencontraient un homme de leur connaissance, combien de fois elle avait couché avec lui. Tantôt il lui disait qu'elle était trop aimable pour être sage; tantôt qu'il la conduirait à Paris, et qu'il la vendrait fort cher à un Anglais, parce qu'elle était jolie. Conçoit-on de pareils propos de la part d'un homme raisonnable? Ne croirait-on pas qu'ils partent d'un esprit aliéné? Ce serait le seul moyen de les excuser.

Le 9 novembre, le sixième jour depuis leur mariage, ils partirent avec la dame C...., pour rendre visite à la sœur de madame Guyot, religieuse à la Chaise-Dieu. Guyot était toujours en proie à ses idées noires. Sa femme lui ayant fait observer qu'il devait être enfin convaincu qu'il avait été trompé par les signes auxquels il avait cru reconnaître qu'elle était criminelle, cette observation le fit entrer en fureur; et il porta l'audace jusqu'à dire à sa belle-mère qu'elle avait, par un breuvage, fait violence à la nature, et qu'il allait raconter toute l'histoire à la communauté de la Chaise-Dieu. En effet, lorsqu'il fut arrivé au monastère, sans respect pour la sainteté du lieu, ni pour la tendresse d'une sœur, ni pour la pudeur d'une jeune vierge consacrée à Dieu, il entretint la jeune religieuse, sa belle-sœur, de tous les propos infâmes qu'il avait imaginés.

Une fureur si marquée devait, à la fin, devenir un scandale public. Les scènes se suivaient de près. Le 10 novembre, le lendemain du voyage à la Chaise-Dieu, le sieur Guyot alla, avec toute la famille de sa femme et le sieur D...., curé de Saint-Pierre de Verneuil, dîner chez le curé de C..... Le sieur Guyot, pendant le dessert, mit en question si on pouvait faire rompre son mariage quand on avait épousé une fille grosse de sept mois. On lui répondit que non, et qu'il était plus prudent de se taire, en se réservant de faire enfermer sa femme le reste de ses jours. Alors le sieur Guyot, reprenant la parole, dit avec fureur: Il faut donc, en ce cas, que l'un des deux périsse! La dame Guyot, qui vit où ce propos tendait, laissa échapper l'expression naïve de sa douleur: C'est de moi, dit-elle, que mon mari veut parler. Le sieur Morais, son aïeul, qui ignorait encore ce qui s'était passé, dit au sieur Guyot, avec cette chaleur qu'inspirent les sentimens de la nature: Est-ce d'elle, monsieur, que vous entendez parler?Oui, monsieur, répondit-il avec le ton de l'insolence. Le vieillard lui repartit, dans le transport d'une juste colère: Vous êtes un monstre, et vous méritez que je vous brûle la cervelle. Guyot lui répondit, en lui présentant l'estomac: Tuez-moi, vous me rendrez service; et il accompagna ces mots de juremens et d'imprécations.

Les deux curés, vénérables ecclésiastiques, prirent Guyot à l'écart, et s'efforcèrent de le calmer par les exhortations les plus pathétiques, par les conseils les plus sages. Mais, dans sa situation délirante, rien ne pouvait faire impression sur lui.

Lorsqu'ils étaient en route pour retourner à Verneuil, Guyot ne cessa d'adresser encore à sa femme les discours les plus indécens et les plus atroces.

Le 11 novembre, la dame C...., avec toute sa famille et le sieur Guyot, qui semblait ne l'accompagner que pour lui préparer de nouveaux outrages, alla à la terre de Boisfrancs, chez le directeur des domaines de la généralité de Tours. Cet ami avait été instruit des sujets de profond chagrin que le sieur Guyot donnait à sa belle-mère et à sa femme. Le mauvais temps qui survint ne permit pas à la dame C..... de ramener sa famille à Verneuil. Le directeur des domaines les retint à coucher. Avant le souper, on dansa, mais les sombres idées de Guyot ne lui permettaient pas de prendre part à ces plaisirs; tout prenait à ses yeux la teinte de sa farouche mélancolie. Avant de se coucher, il tira la dame V..... à l'écart, et lui dit: Ne vous êtes-vous point aperçue, madame, que ma femme est grosse, et que son enfant remuait dans son ventre pendant qu'elle dansait? J'ai lu, ajouta-t-il, dans vos yeux et dans ceux de tout le monde, ma honte et mon déshonneur. Lorsque cette dame fut revenue de l'étonnement où l'avait jetée un propos aussi étrange, elle représenta au sieur Guyot l'injustice de ses soupçons et l'indignité de sa calomnie.

La dame V..... fit part à son mari de la scène dont elle venait d'être témoin. Le sieur V..... alla trouver à son tour Guyot, et lui adressa des reproches qui lui étaient dictés par le zèle le plus pur et l'amitié la plus désintéressée. Mais Guyot, l'interrompant avec fureur, lui dit qu'il paraissait que tout le monde avait formé le complot de le trahir. Puis il se jeta avec violence sur sa femme, comme pour l'entraîner avec lui. Le sieur V..... s'y opposa. Guyot tenta de l'arracher des bras de son défenseur; mais le sieur V..... continua de repousser ses efforts, et la dame V....., prenant la dame Guyot par la main, la conduisit dans une chambre, où elle passa, avec une de ses sœurs, une nuit bien cruelle sans doute, mais du moins exempte des horreurs qu'elle avait éprouvées les nuits précédentes.

Cependant le sieur V..... entreprit de guérir l'esprit malade de Guyot par le langage de la modération. «Vous avez eu jusqu'ici, lui dit-il, monsieur, de la confiance en moi; je ne vous ai jamais trompé, et j'ai un conseil à vous donner; le voici: puisque vous persistez à croire votre femme enceinte, ayez la patience de vivre avec elle comme frère et sœur jusqu'au terme de sa grossesse prétendue. Si elle se trouve grosse..... je me charge de la conduire moi-même au Refuge.» Guyot répondit, dans un transport de rage: «Je ne vous en donnerai pas le temps, car je la poignarderai moi-même.»

A ces mots, le sieur V..... vit que la modération et les conseils de la prudence étaient inutiles; mais il représenta à Guyot qu'il y avait des lois pour punir les crimes, et que, pour éviter d'appeler lui-même leur vengeance sur sa tête, il fallait qu'il consentît à se séparer de l'objet de son injuste haine.

Ces mots, prononcés avec fermeté, rappelèrent Guyot à des idées plus saines; il entrevit les suites effrayantes de ses excès, et consentit à signer un acte de séparation tel qu'on voulut le dicter, et à consigner l'aveu de ses torts dans un écrit authentique.

Cependant on ménagea, avec prudence, les moyens de dissiper par degrés les soupçons injustes de Guyot. Sa malheureuse femme se résigna à s'aller renfermer dans le couvent des Ursulines d'Évreux. Cette clôture, volontairement consentie, servit à mettre dans tout leur jour les vertus de la dame Guyot. Elle y mérita, tant par sa piété que par la régularité de ses mœurs, un certificat très-honorable, signé des supérieures des Ursulines d'Évreux, et légalisé par l'évêque de ce diocèse.

On croirait sans doute que d'aussi respectables témoignages auraient dû amener à résipiscence le sieur Guyot, surtout lorsque le terme qu'il avait assigné à la prétendue grossesse de sa femme fut passé. Point du tout; loin même de témoigner le moindre repentir, il demeura inébranlable dans sa haine, et ne prit pas la peine de la dissimuler aux parens et aux amis de sa femme.

Voici ce que le sieur V..... écrivit à cette femme infortunée, le 12 mai 1774: «Vous connaissez toute la part que je prends à votre fatale union avec un monstre ou un fou; car il faut opter entre les deux. Monsieur votre oncle a dû vous dire qu'il l'avait trouvé au même point où nous l'avions vu aux Boisfrancs.»

La dame Guyot ayant fait sommer son mari d'insinuer leur acte de séparation, le procès-verbal de son refus constata qu'il ne donnait à la dame Guyot d'autre titre que celui de fille mineure, se disant sa femme, en vertu d'une bénédiction nuptiale obreptice. Cet acte était du mois de novembre 1774, un an depuis la célébration du mariage.

Enfin la dame Guyot, appuyée de sa famille et de ses amis, fit une demande de séparation en forme. Sa cause fut plaidée par M. Duvergier; et le parlement de Paris, par arrêt rendu le 13 août 1776, sur les conclusions de l'avocat-général d'Aguesseau, admit la femme à faire preuve des faits articulés par elle; et sur l'enquête de la dame Guyot, qui était concluante, la même cour prononça sa séparation par arrêt du 26 mai 1777.

Il est assez difficile de se rendre compte de la conduite atrocement bizarre du sieur Guyot. On serait tenté de croire qu'il n'y a qu'un fou qui soit capable des paroles et des actions qui lui sont reprochées. «Ne serait-ce pas, disait M. Duvergier, qu'ayant voulu contracter les liens du mariage, il n'était pas en son pouvoir d'en remplir le but, et que ses désirs impuissans s'étant tournés en rage, il s'est vengé des torts de la nature sur une victime innocente? Il ne paraît pas possible de donner une autre explication d'une conduite si étrange.»


LA FILLE LESCOP,
OU LE TRIOMPHE TARDIF DE L'INNOCENCE.

Victime d'une fatale et injuste prévention, la fille Lescop, après avoir vu mourir à la potence sa sœur, innocente comme elle, touchait au moment de subir le même sort, lorsque l'exécuteur, ému par ses larmes et par ses protestations réitérées, lui suggéra l'idée d'annoncer qu'elle était enceinte. Grâce à ce stratagème, la fille Lescop put produire des preuves flagrantes de sa non-culpabilité, et fit anéantir la condamnation barbare qui l'avait conduite au pied de l'échafaud.

Tel est sommairement le fond de cette histoire intéressante. Les circonstances dont elle se compose n'ont pas besoin d'être présentées avec art pour produire une vive impression.

Un vol fut commis, le 16 janvier 1773, dans le moulin de Castel-Pic en Bretagne. Six hommes et une femme furent les auteurs de ce coup. Des six hommes, cinq s'étaient introduits dans le moulin; le sixième gardait la porte extérieure, et la femme était occupée à mettre en paquets les effets volés. Les dépositions du meunier et de sa femme firent connaître, d'une manière fixe, le nombre des coupables. Cependant la justice condamna dix personnes à la peine capitale, et sept furent exécutées. C'est faire bien peu de cas de la vie des hommes, que de prononcer ainsi des sentences de mort, avec la certitude de condamner des innocens. Puisque, d'après les seuls témoins dignes de foi, les voleurs n'étaient qu'au nombre de sept, pourquoi ce luxe de victimes? pourquoi en désigner dix au bourreau, qui du reste, en cette fatale circonstance, se montra plus humain, plus juste que les juges?

Sur les dépositions de Joseph Hubedas, meunier du moulin de Castel-Pic, on arrêta plusieurs individus comme coupables de ce vol, entre autres Yves le Cun, qui fut conduit dans les prisons de Lesardrieux. Cet Yves le Cun fut reconnu, par le meunier Joseph Hubedas, pour être celui qui l'avait saisi au collet, qui avait brisé les armoires et emporté l'argent.

La femme du meunier et ses deux servantes déposèrent après lui; et tous ne parlèrent que de cinq hommes et d'une femme. N'étant pas sortis du moulin pendant le vol, ils n'avaient pu voir ce qui s'était passé au dehors, où était posté le sixième voleur. Les deux servantes déclarèrent en particulier que c'était la femme qui avait donné le signal ou le mot du guet, en adressant à l'un de ses complices ces mots: Dépêche-toi, Jolo. Elles déclarèrent aussi, l'une après l'autre, qu'aussitôt qu'elles s'étaient aperçues que ces gens étaient des voleurs, elles étaient sorties pour aller se cacher dans la maison du moulin, d'où elles avaient entendu donner des coups de hache et briser les armoires; qu'ayant voulu rentrer au moulin, elles en avaient été empêchées par un homme inconnu qui était auprès de la porte, armé d'un fusil ou d'un bâton.

Parmi les accusés arrêtés, se trouvait le nommé Louis Coden, qui présenta une requête dans laquelle il protestait de son innocence, offrait de la prouver, et demandait qu'attendu l'extrême modicité de sa fortune, il en fût informé à la diligence du procureur-fiscal. Mais, par sentence du 28 juin 1773, Louis Coden fut débouté de sa requête. Yves le Cun et lui furent condamnés à être flétris d'un fer chaud et conduits à la chaîne, pour y être attachés et y servir comme forçats, sur les galères du roi, à perpétuité. Le 7 juillet, cette sentence fut réformée; les deux accusés se virent condamner à la potence, et le juge de Guingamp fut commis pour l'exécution.

Cette sévérité de la justice produisit tout à la fois des lumières bien consolantes pour l'humanité et des obscurités d'un effet funeste; des lumières bien consolantes, en ce qu'elles sauvèrent la vie à Louis Coden, innocent; des obscurités d'un effet funeste, en ce qu'il en résulta des délations sans nombre, qu'on n'eut plus le moyen de vérifier suffisamment, et auxquelles il fut donné beaucoup trop de croyance et d'autorité. Cependant Yves le Cun et Louis Coden étaient incertains de leur sort. Ils avaient été conduits, chargés de fers, à l'interrogatoire, sur la sellette. Pour la seconde fois, Coden subissait cette humiliation. Accablés des inquiétudes inséparables de leur situation, ils languissaient dans leurs cachots. Des prisonniers avertirent le concierge que l'un des deux, nommé Coden, était innocent, et qu'ils en étaient assurés. Le concierge fut d'avis que celui des deux qui était coupable demandât son rapporteur. Mais le Cun, ignorant son jugement, ne pouvait s'y résoudre, dans la crainte d'être condamné, si, en révélant l'innocence de Coden, il révélait son propre crime. Sans le tirer tout-à-fait d'incertitude, le concierge crut pouvoir augmenter ses craintes pour l'amener à confesser la vérité; et il lui fit dire de la déclarer, comme s'il était condamné à mort.

Alors, le 12 juillet, veille du jour fixé pour se rendre au lieu de l'exécution, Yves le Cun demanda son rapporteur. Le président, auquel le concierge s'adressa, en l'absence du rapporteur, objecta que celui que l'on voulait décharger était aussi coupable que l'autre; que les condamnés ne cherchaient qu'à prolonger leurs jours; que trois témoins déposaient contre eux de visu. Cependant, après avoir insisté sur la prévention, la loi et l'humanité l'emportèrent: le contre-ordre fut donné.

Le lendemain 13, le Cun fit sa réclamation, sur laquelle il ne fut point récolé. Elle portait que, lorsque le vol se fit chez Joseph Hubedas, au moulin de Castel-Pic, le nommé Louis Coden n'y était pas. Le 2 août, ayant déjà gagné au moins quinze jours par sa première déclaration, il en fit une seconde, dans laquelle il déchargeait de nouveau Louis Coden, et accusait plusieurs individus non encore désignés, entre autres les deux filles le Scan ou Lescop.

N'ayant plus d'autre perspective que celle de son supplice, Yves le Cun voulait en éloigner le moment le plus qu'il lui serait possible. Familiarisé avec l'art des déclarations, et avec celui d'y répandre de la confusion, il espérait embrouiller la procédure à son avantage. Il y eut à Guingamp des confrontations avec ceux des accusés qui purent être amenés devant le juge; savoir avec Yves le Cam, avec un Philippe Perrot, et avec Jacques Maillard. On fit une nouvelle information, à la suite de laquelle il fut prononcé un décret de prise de corps contre plusieurs personnes désignées dans les prétendues révélations de le Cun, entre autres les deux filles Lescop. L'instruction étant terminée, intervint le 24 novembre une sentence de mort contre Yves le Cun, contre Jacques Maillard et Philippe le Piven contradictoirement, et par contumace contre Pierre le Cam, Philippe Perrot et les deux sœurs Lescop. Cette sentence fut confirmée le 13 décembre suivant; et sur les conclusions du ministère public, il fut ordonné que le corps d'Yves le Cun serait exposé sur le lieu où le vol avait été commis; il fut sursis jusqu'après l'exécution à faire droit sur l'appel des deux autres accusés prisonniers Jacques Maillard et Philippe le Piven.

Cette surséance ne pouvait avoir pour objet que d'attendre quelque nouvelle déclaration, quelque testament de mort d'Yves le Cun; mais il n'en fit aucun. On recourut à la torture. Jacques Maillard y fut appliqué. A peine enlevé aux flammes, il fut subitement confronté à Philippe le Piven, auquel il soutint qu'il était un de ceux qui étaient entrés dans le moulin pour voler. Maillard, au surplus, convint, à la question, que lui-même était à la porte du moulin, et qu'il y était seul. Après ce dernier aveu, Maillard fut exécuté, et son corps exposé sur le lieu du crime. Le lendemain la condamnation de le Piven fut prononcée.

Une lettre du prévôt général, en date du 24 novembre 1773, portait l'ordre d'arrêter plusieurs merciers soupçonnés d'avoir volé l'église de Notre-Dame de Guingamp. Sur cet ordre, un brigadier et deux cavaliers de maréchaussée arrêtèrent, le 19 mars 1774, le jour d'une grande foire au Faouet, plusieurs individus soupçonnés d'être des associés de ces voleurs. C'étaient Philippe Perrot, Jean le Gonidec, Marie et Élisabeth Lescop.

Le 6 juin 1774, il intervint une sentence qui déclara ces quatre personnes atteintes et convaincues d'avoir été complices du vol fait au moulin de Castel-Pic, le 16 janvier 1773, et pour réparation les condamna à être pendus. Cette sentence fut confirmée le 30 du même mois. Cependant rien ne prouvait, dans toute cette affaire, que les filles Lescop fussent complices du vol du moulin de Castel-Pic.

Le supplice des criminels est, comme on sait, un spectacle pour la multitude. Le plus souvent elle ignore jusqu'au titre de l'accusation, et ce n'est que sur la foi des juges qu'elle réprouve le condamné. Une nombreuse affluence de paysans des environs était accourue pour assister au supplice de Jean le Gonidec, de Philippe Perrot, de Marie et Élisabeth Lescop. Bientôt des murmures et des frémissemens circulent dans la foule à l'occasion du jugement de ces quatre individus voués à la potence; on venait d'apprendre, et il n'était guère possible qu'un fait de cette nature demeurât caché, que les deux hommes avaient expressément déchargé ou l'une des deux filles, ou même toutes les deux; mais qu'on avait impitoyablement refusé de recevoir ces testamens de mort, et que, sans y avoir égard, les juges avaient ordonné que la condamnation fût exécutée.

En effet, deux des criminels, Jean le Gonidec et Philippe Perrot, avaient formellement requis le commissaire, après s'être confessés, de recevoir et de faire rapporter leur testament de mort, à la décharge des deux sœurs, de ces deux filles non complices du vol commis à Castel-Pic. On savait aussi que plusieurs personnes présentes, également touchées du ton de vérité qui régnait dans les déclarations des deux patiens, et indignées de la résistance du commissaire, avaient appuyé ces déclarations des instances les plus pressantes, sans que rien eût pu vaincre ou même ébranler son inflexibilité.

On conçoit aisément quelle impression devait produire sur les esprits cette effrayante opiniâtreté. Les assistans avaient encore présent à leur mémoire l'exemple de Louis Coden, qui, frappé d'une inique condamnation, avait traîné près de six mois les liens les plus douloureux. Une secrète indignation agitait tous les cœurs; tous les visages étaient consternés.

Cette consternation, qui s'était répandue dans la ville, avec toute la célérité du fluide électrique, se faisait remarquer jusque sur les traits de l'exécuteur. Il venait de supplicier trois des condamnés, le Gonidec, Perrot et Marie Lescop. Rebuté de tant d'horreurs, il recule, il ne se sent pas la force d'en achever le cours. Élisabeth Lescop, déjà à demi morte de terreur, attendait le moment fatal. Le bourreau, attendri à la vue de cette victime, que tout lui dit être innocente, s'approche d'elle, et lui conseille tout bas de déclarer qu'elle est enceinte. La malheureuse était hors d'état de l'entendre, encore moins de faire valoir cet expédient. Alors le bourreau, par un stratagème que lui suggérait sa sensibilité, s'écrie assez haut pour être entendu de tout le monde: «Mais ce n'est pas à moi, c'est à ces messieurs qu'il faut dire que vous êtes grosse.» Et en même temps il montrait les prêtres et les huissiers. Ceux-ci s'approchent: le bourreau leur explique le fait qui doit faire surseoir à l'exécution, et Élisabeth Lescop, aux termes de la loi, est reconduite en prison.

Cependant cette ressource n'eût pu être que de courte durée, si des âmes sensibles, touchées du sort affreux d'Élisabeth Lescop, n'eussent fait parvenir ses plaintes au pied du trône. Le conseil d'état, après avoir pris connaissance du procès, en renvoya la révision au parlement de Bretagne. En conséquence, Élisabeth Lescop donna sa requête en révision, le 17 août 1776, dans laquelle elle réclamait l'exécution du testament de mort de le Gonidec et de Perrot, et protestait contre la conduite du rapporteur, qui avait si cruellement refusé de le recevoir.

Sur un nouvel examen de ce fatal procès, il intervint, le 15 juillet 1777, un arrêt solennel qui déclara Élisabeth Lescop innocente, et anéantit la condamnation portée contre elle.


REMY BARONET,
VICTIME DE LA PRÉVENTION.

Remy Baronet, né en 1717, à Saint-Hilaire-le-Petit, diocèse de Reims, était fils d'un laboureur. En 1742, n'ayant pas d'état, et n'étant plus en âge d'en apprendre un, il prit le parti de se faire domestique, et pendant vingt-deux ans, il servit successivement plusieurs maîtres en différentes villes et différens villages.

Enfin, en 1764, s'étant rapproché de Saint-Hilaire-le-Petit, il fut instruit que Françoise Baronet, veuve de Quentin Lamort, sa sœur germaine, profitant de son absence, avait obtenu un jugement qui l'avait mise en possession des biens qui appartenaient à son frère, dans la succession de leur mère commune.

Un des beaux-frères de Baronet, nommé Remy Aubert, mari de Nicole Carnot, sa sœur utérine, se transporta au village de Saint-Thibaut, où il avait appris que Baronet demeurait; ils traitèrent ensemble de la portion de biens qui devait lui revenir, et Baronet vendit à son beau-frère tous ses droits successifs, moyennant une somme de cinq cents livres.

Aubert fit signifier ce contrat à la veuve Lamort, qui, accoutumée à jouir d'un bien dont la longue absence de son frère semblait lui avoir assuré la propriété, ne put voir avec plaisir une apparition soudaine qui lui enlevait la jouissance dont elle s'était fait une douce habitude. Elle refusa d'exécuter le contrat qu'Aubert lui avait fait signifier, et soutint que ce n'était pas son frère qui avait consenti cet acte de vente, mais un imposteur qui avait usurpé son nom.

Aubert, pour éviter les soupçons que pouvait faire naître la fable débitée par sa belle-sœur, engagea Remy Baronet à se rendre sur les lieux, pour se faire reconnaître par sa famille. Celui-ci se rendit avec empressement à Saint-Hilaire, le dimanche 17 juin 1764, et se présenta dans l'église paroissiale. Il fut reconnu par un grand nombre d'habitans, et six d'entre eux lui en donnèrent une déclaration qui fut reçue par le notaire du lieu.

Sur la représentation de cet acte de notoriété, le juge de Saint-Hilaire, devant lequel les parties étaient en instance, ordonna l'exécution du contrat de vente, et débouta la veuve Lamort de ses prétentions.

Ce jugement ne fait qu'irriter la cupidité de la veuve Lamort; elle veut se maintenir dans son usurpation par tous les moyens possibles, interjette appel au bailliage de Reims, et s'inscrit en faux contre le contrat de vente. Elle ne s'en tient pas là; elle médite un projet qui doit la délivrer d'un frère dont la présence l'importune; projet funeste dont le succès a sans doute surpassé son espérance, et dont les suites ont fait le malheur de Baronet.

Le fils d'un vigneron de la paroisse d'Avaux-le-Château était absent depuis un grand nombre d'années, sans qu'on eût eu de ses nouvelles. Cette circonstance parut favorable à la veuve Lamort; elle imagina de faire passer son frère pour le fils de ce vigneron, nommé François Babilot. Elle concerta les moyens d'exécuter ce projet avec un sieur Roland, curé de la paroisse d'Avaux-le-Château, allié de son mari, et avec lequel elle avait toujours entretenu des relations. Ce curé n'hésite pas à se prêter à ses vues criminelles. On engage Baronet à se rendre chez le sieur Roland; il s'y rendit, sans défiance, accompagné de Remy Aubert, son beau-frère.

A peine était-il arrivé, qu'il vit entrer un particulier suivi bientôt de six ou sept autres personnes. Cet individu était François Babilot père. Il regarde Remy Baronet avec attention, et s'écrie qu'il le reconnaît pour son fils. Baronet ne connaissait pas même l'homme qui lui parlait ainsi; il nia hautement qu'il fût son père: «Ce qui prouve que vous êtes mon fils, repartit Babilot, c'est que vous devez avoir à la cuisse une tache de vinaigre qui provient d'une désirance de votre mère

Baronet montre aussitôt ses cuisses; on les examine avec soin, et l'on n'y trouve point la tache de vinaigre. On devait en conclure que ce n'était point le fils de Babilot. Mais la vérité n'était point l'objet de ces démarches. Les témoins qui avaient été appelés se répandent dans le village, et vont, de maison en maison, publier que c'était le fils de Babilot qui usurpait le nom de Baronet; ils annoncent qu'il a été reconnu par son père; mais ils ont soin d'omettre la circonstance qui démentait cette assertion.

Cependant Babilot, pressé par la force de la vérité, tourmenté par les remords de sa conscience, veut se rétracter; mais sa femme l'en empêche, et la prétendue reconnaissance de Babilot passant de bouche en bouche, cette fable s'accrédite de plus en plus, à la satisfaction de la veuve Lamort. Elle persiste en conséquence à méconnaître son frère, et articule que c'est Guillaume Babilot, fils de François, qui, étant de retour après une longue absence, a pris faussement le nom de Remy Baronet dans l'acte du 6 mai 1764. La cause est portée à l'audience. Baronet, fort de son innocence, se présente devant ses juges qui néanmoins, se refusant à l'évidence, voulurent trouver un coupable, et rendirent, le 18 mars 1769, une sentence qui annulait l'acte de vente, faisait défense à Baronet de prendre ce nom à l'avenir, et le décrétait de prise de corps.

Baronet interjette appel de ce jugement; cependant il est conduit dans les prisons de Reims, le 16 mars. Dans le mois de novembre suivant, il s'évade des prisons de Reims, à la faveur d'un bris commis par d'autres prisonniers. Quelque temps après, il est arrêté chez Aubert, son beau-frère, où il s'était réfugié. En 1770, il est attaqué du scorbut dans la prison; le juge de Reims le fait transporter à la conciergerie. Le 5 mai de la même année, il obtient un arrêt qui le reçoit appelant de la procédure extraordinaire du bailliage de Reims. Il passe plus d'une année dans les prisons de la conciergerie. Il est renvoyé ensuite devant les premiers juges pour l'instruction de son procès; on le conduit de nouveau dans les prisons de Reims, et il en sort encore, à la faveur d'un second bris de prison. Il se retire encore chez Aubert, dont la maison lui avait déjà servi d'asile; il y est arrêté de nouveau, et ramené dans les prisons de Reims.

On s'occupe alors d'instruire le procès; mais, au lieu de procéder à une nouvelle audition de témoins, on se contente de les récoler et de les confronter. Vainement Baronet demanda une addition d'information et l'audition d'un certain nombre de témoins qu'il désignait; on lui refusa tout; et le bailliage de Reims rendit, le 29 octobre 1773, sa sentence définitive, qui condamna l'accusé, sous le nom de Guillaume Babilot, à faire amende honorable, nu en chemise, ayant la corde au cou, et une torche à la main, et à être conduit par l'exécuteur de la haute justice, ayant écriteau devant et derrière, et portant ces mots: Faussaire, spoliateur de succession sous un nom supposé. Baronet devait être ensuite flétri, marqué, et conduit aux galères pour y servir à perpétuité.

Il présenta une requête d'atténuation, demandant avec instance une addition d'informations. Mais on n'eut aucun égard à la requête de l'accusé. Un jugement du 14 janvier 1774 confirma la sentence des premiers juges. Baronet fut de nouveau chargé de fers, et conduit dans les prisons de Reims.

Le jour marqué pour l'exécution étant arrivé, il est livré entre les mains du bourreau. Nu, en chemise, la corde au cou, on le traîne au milieu du peuple, que la curiosité rassemble, devant le tribunal, où il est condamné à faire amende honorable. Là on le contraint de déclarer que, faussement et malicieusement, il a quitté son nom de Babilot pour prendre celui de Baronet, et d'en demander pardon à Dieu, au roi et à la justice. Son âme indignée se révolte contre ces derniers mots; il se refuse à demander pardon à la justice. Alors l'exécuteur, soit qu'il eût reçu des ordres, soit de son propre mouvement, redouble de férocité, et lui enfonce la marque brûlante jusque sur l'os.

On reconduit ce malheureux dans les prisons, flétri par la main du bourreau, dégradé du rang de citoyen. Le jour du départ pour la chaîne arrive; le sieur Prevots, capitaine des chaînes, conduit Baronet à Paris, et le dépose à la tour Saint-Bernard, où il est écroué sous le nom de Guillaume Babilot.

Ce Guillaume Babilot, que l'on avait condamné et flétri dans la personne de Remy Baronet, avait une sœur nommée Laurence, domestique à Paris, et qui était son aînée. Cette fille apprend que son frère est à la tour Saint-Bernard: elle s'y rend. Le concierge, sa femme et plusieurs autres personnes qui dînaient chez lui, furent présens à l'entrevue de Laurence et de Baronet. Le concierge lui demanda si cette femme était de sa famille ou de celle de Babilot; il répondit qu'il ne la connaissait pas. Laurence, interrogée sur le même point par le concierge, répondit d'un ton ferme et assuré: «Je ne connais point cet homme-ci, il n'a aucune ressemblance avec mon frère; mon frère n'était pas bossu, il était, au contraire, bien fait. Je ne puis que plaindre cet homme-ci: on a condamné un innocent, et la condamnation n'a pas de sens commun.»

Cependant Baronet est conduit aux galères, et il est confondu avec les scélérats qu'on y tient enchaînés. Il partage pendant plus de deux ans leurs travaux, leur misère et leur infamie. Enfin des hommes vertueux et sensibles s'attendrissent sur son sort. Pénétrés de son innocence, ils portent sa réclamation au pied du trône. Par suite de cette démarche, la révision du procès fut attribuée au parlement de Paris.

Baronet est détaché de la chaîne, et amené à la Conciergerie. Des larmes de joie coulent de ses yeux; il bénit le ciel, qui lui permet enfin de faire éclater son innocence.

Par arrêt du parlement de Paris, rendu le 26 août 1778, Remy Baronet fut déchargé des plaintes et accusations intentées contre lui et des condamnations portées par la sentence du bailliage de Reims, qu'il a subies sous le nom de Guillaume Babilot. Cet arrêt lui rendit son nom et ses droits de citoyen, qu'une injuste condamnation lui avait ravis.


PIERRE BELLEFAYE,
FRATRICIDE.

Après le parricide, le fratricide est, sans doute, le forfait le plus odieux. Qui de nous n'a frémi en lisant, dès l'enfance, l'histoire du premier meurtre commis sur la terre, l'assassinat d'Abel par le farouche Caïn? Comment peut-il se rencontrer des monstres assez barbares pour tremper leurs mains dans le sang de ceux auxquels ils sont unis par les plus doux liens de la nature?

Un jeune laboureur des environs d'Angoulême, nommé Pierre Bellefaye, désirait augmenter son bien en épousant une jeune fille de son village, nommée Boutelaud. Cette fille avait un frère qui, peu de temps après son mariage, eut des démêlés d'intérêt avec son mari. Ce dernier fit, dit-on, des menaces à son beau-frère. Enfin ils vivaient en très-mauvaise intelligence. L'animosité venait surtout de la part de Bellefaye; il avait voué une haine mortelle à Boutelaud. Celui-ci savait bien qu'il n'était pas aimé de son beau-frère; mais il était loin d'imaginer que cette haine pût aller jusqu'à vouloir lui arracher la vie.

Un jour, sur les trois heures après midi, il entre dans la maison de Bellefaye, qui s'y trouvait avec sa femme. Dès que celui-ci aperçoit Boutelaud chez lui, il va fermer la porte au verrou, et dans l'instant même se saisit d'un gros bâton, dont il porte un coup terrible à son beau-frère. Il paraît que la sœur de ce dernier voulut empêcher son mari de porter de nouveaux coups; mais on dit que cette jeune femme, effrayée par les horribles menaces de son mari, fut obligée d'être témoin de cette scène épouvantable. Bellefaye, furieux, terrasse son beau-frère, et redouble ses coups jusqu'à ce qu'il lui ait donné la mort. A chaque coup l'infortuné Boutelaud criait: Mon frère, laissez-moi la vie! mon ami, ne me tuez pas! de grâce, mon ami, mon frère, accordez-moi la vie! Ces cris, ces touchantes prières, n'avaient fait qu'augmenter la rage de cet homme altéré de sang, rage qui ne fut assouvie que lorsqu'il vit sa victime, sans mouvement, à ses pieds.

Le crime consommé, Bellefaye ordonna à sa femme d'aller dans le village, et de dire aux voisins que son mari avait battu son frère, et que ce dernier était allé rendre plainte au procureur fiscal. Ce stratagème grossier servit à faire découvrir plus tôt le forfait de Bellefaye.

Pendant que sa femme s'acquittait de la commission, Bellefaye avait transporté le cadavre de son beau-frère dans une chambre voisine, dont il ferma la porte. Quand sa femme fut de retour, il lui défendit de montrer aucun chagrin, sous peine de subir le même sort que son frère, s'il lui échappait la moindre indiscrétion.

Au milieu de la nuit, Bellefaye se saisit d'une hache, et entra dans la chambre où gisait le cadavre; sa femme était couchée, il lui fit défense de sortir de son lit. Quelques minutes après, elle l'entendit frapper des coups redoublés: le monstre dépeçait son malheureux beau-frère. Quand il eut fini cette abominable opération, il revint se mettre au lit.

Le lendemain, il vaqua à ses travaux ordinaires; au milieu de la nuit suivante, il se releva, et, ayant allumé un grand feu, il passa plusieurs heures à brûler les morceaux du cadavre; trois nuits furent employées à anéantir ainsi les traces du forfait.

Cependant les voisins de Bellefaye se plaignirent d'avoir été incommodés, pendant ces trois nuits, par une odeur insupportable. Les cris qu'ils avaient entendus, la disparition de Boutelaud, le trouble mal dissimulé de sa sœur, donnèrent lieu à de véhémens soupçons, et appelèrent l'attention et les recherches de la justice. Des ossemens humains trouvés dans des pierres et dans du fumier ne permirent plus de douter que Bellefaye n'eût assassiné son beau-frère. Il fut arrêté, ainsi que sa femme. Plusieurs témoins déposèrent qu'ils avaient reconnu la voix de Boutelaud, qui criait à son beau-frère: Mon ami, mon frère, laissez-moi la vie!

Ces dépositions réunies avec le corps du délit, constaté par les ossemens qu'on avait trouvés, étaient suffisantes pour convaincre Bellefaye de l'assassinat de son beau-frère. Mais ce monstre osa nier sa culpabilité, et soutint, avec une audacieuse scélératesse, que les témoins étaient des imposteurs.

Tandis qu'il désavouait ainsi son crime, et qu'il prétendait n'avoir jamais eu de démêlé avec son beau-frère, sa jeune femme rendait hommage à la vérité, dévoilait toutes les circonstances de l'assassinat, et détaillait toutes les précautions prises par le meurtrier pour cacher son crime.

Malgré cette déclaration, qui aurait dû le confondre, Bellefaye persista toujours à nier. Sur la demande qu'on lui fit s'il n'avait pas de complices, il répondit qu'où il n'y avait pas de crime il ne pouvait y avoir de complices.

Par sentence du 17 avril 1779, que rendirent les premiers juges, Bellefaye fut condamné à être rompu vif et à expirer sur la roue. Mais le parlement de Paris, par arrêt du 26 juin, le condamna à être rompu vif et à être jeté dans un bûcher ardent; ce qui fut exécuté.


QUENTIN BEAUDOUIN,
ASSASSIN DE SA FEMME.

Quentin Beaudouin s'était fixé, à l'âge de quarante ans, dans une paroisse voisine de Clermont en Beauvoisis. Cet homme avait les inclinations les plus vicieuses, et surtout un penchant marqué pour le vol.

Après avoir passé quelque temps dans sa nouvelle résidence, Beaudouin s'y maria avec une fille du même village, aussi pauvre que lui, et n'ayant d'autre ressource que le travail de ses mains. Il paraît que cette femme était née avec un de ces caractères faibles qui prennent toutes les impressions qu'on veut leur donner. Comme elle était attachée à son mari, il fut facile à celui-ci de la faire entrer dans tous ses goûts.

Cette malheureuse qui, avec un époux honnête aurait été vertueuse, devint criminelle avec Beaudouin. Cet homme était connu dans tout le canton pour être un voleur de profession, et aussitôt que quelqu'un se plaignait de quelque larcin, on accusait Beaudouin d'en être l'auteur, et rarement ce jugement était hasardé.

Un jour il fut accusé d'avoir volé un mouton; on fit perquisition: la peau de cet animal fut trouvée chez lui. Sur une telle pièce de conviction, sa femme, interrogée par les cavaliers de maréchaussée, leur avoua ingénument qu'elle avait mangé la chair du mouton avec son mari. Cet aveu rendit Beaudouin furieux. Sa femme, pour l'apaiser, voulut l'embrasser; mais il la repoussa rudement, lui annonçant, par ses regards foudroyans, qu'il la ferait repentir de sa naïveté.

On se saisit des deux époux, et ils furent conduits, chargés de chaînes, dans les prisons de la ville voisine. La femme, par bonté d'âme, demanda la permission d'habiter le même cachot que son mari; elle croyait par sa présence lui rendre moins pénibles les ennuis de sa captivité. L'infortunée était loin de s'imaginer qu'elle y recevrait la mort des mains même de celui qu'elle voulait consoler.

Beaudouin et sa femme passèrent le reste de la journée sans que le geôlier entendît le moindre bruit dans le cachot où ils étaient enfermés. Le soir, à l'heure de la visite des prisonniers, le geôlier demanda à Beaudouin s'il avait besoin de quelque chose. Beaudouin répondit qu'il n'avait besoin de rien. Il était alors dix heures du soir. Ce scélérat, qui avait conçu le projet abominable de punir sa malheureuse femme, et de l'immoler à la haine que lui avait inspirée l'aveu qu'elle avait fait à la maréchaussée, trouva le moment favorable. Lorsqu'il eut entendu refermer les portes, il s'approcha de sa compagne et lui passa autour du cou le cordon de son tablier, qu'il serra avec un éclat de bois qui lui servait de tourniquet. Il parvint ainsi à étrangler cette malheureuse, et passa le reste de la nuit auprès de son cadavre.

A quatre heures du matin, il appela à grands cris le geôlier, et lui dit, en feignant de verser des larmes, que sa pauvre femme était morte pendant la nuit.

Le geôlier fit avertir les cavaliers de maréchaussée; et, lorsqu'ils furent arrivés, le cachot fut ouvert. On y trouva la femme de Beaudouin étendue dans un coin, ayant encore au cou le fatal cordon qui avait servi à lui donner la mort. Le juge et les chirurgiens dressèrent aussitôt un procès-verbal qui constatait le genre de mort.

Le ministère public rendit plainte en assassinat contre Beaudouin. On reçut la déposition du geôlier, et l'on procéda à l'interrogatoire de l'accusé.

Quelques-unes de ses réponses doivent être relatées ici pour qu'on puisse juger de l'atrocité de cet homme sanguinaire.

Le juge lui ayant demandé s'il n'avait pas repoussé sa femme avec fureur lorsqu'elle avait voulu l'embrasser avant d'être conduits en prison, il répondit qu'il n'avait pas voulu l'embrasser, parce qu'il la connaissait trop tendre, et qu'il craignait qu'elle ne se mît à pleurer. Interrogé s'il ne l'avait pas étranglée dans le cachot: «C'est elle-même qui s'est étranglée,» répondit-il. Quand on lui eut prouvé que la chose était impossible, il déclara qu'ils avaient formé de concert le projet de s'étrangler; que sa femme y avait réussi, mais que lui, après une demi-heure de tentatives inutiles, il s'était endormi, et que ce n'était qu'à la pointe du jour qu'il s'était aperçu que sa femme était morte.

On lui fit observer qu'il en imposait, puisqu'il avait dit au geôlier que sa femme était morte subitement. Il répondit qu'il n'avait pas voulu alors confesser la vérité. Dans sa défense, qui prouvait l'audace la plus révoltante, il tombait dans des contradictions plus choquantes les unes que les autres.

Tout offrait en lui un monstre digne du supplice réservé aux plus insignes scélérats. Aussi, par sentence du bailliage de Clermont, Beaudouin fut condamné à être rompu vif et à expirer sur la roue. Sur son appel, le parlement, par arrêt du 23 septembre 1779, le condamna à être rompu vif, et son corps, après avoir été exposé sur la roue, à être jeté au feu.