CHARLOTTE PLAIX.

Le 16 août 1779, le procureur-fiscal de la châtellenie de Brassac représenta au juge du lieu que le même jour le bruit public lui avait appris qu'Étienne Merle, vitrier, avait été assassiné, dans sa maison, pendant la nuit du 13 au 14 du même mois; que cependant sa femme, son fils et sa servante, n'avaient pas quitté sa maison. Il ajouta que le même jour, 16 août, le cadavre de Merle avait été trouvé dans une vallée située dans la même juridiction.

Aussitôt on se transporta dans la maison du défunt; toutes les portes en étaient ouvertes; on trouva des traces nombreuses de sang répandu dans la chambre à coucher, surtout autour du lit, et dans le lit même.

Les voisins, assemblés à la porte, prévinrent les officiers de justice que la veuve, le fils et la servante de Merle, avaient passé la journée du 15 dans la maison; que la mère et l'enfant avaient disparu; mais qu'Élisabeth Phélut, leur servante, était dans la maison de son père. Cette dernière fut arrêtée, et conduite dans les prisons de Brassac.

Les officiers de justice se transportèrent sur-le-champ au lieu où l'on avait trouvé le cadavre. Deux chirurgiens, appelés pour l'examen du corps, déclarèrent que le défunt avait reçu quelques coups de couteau, avait été frappé d'un instrument contondant, et que finalement il était mort étranglé.

Après avoir ainsi constaté le corps du délit, la procédure fut envoyée au juge royal de Riom sur le réquisitoire du procureur du roi, et l'on continua l'instruction dans ce tribunal.

Il résulta de cette instruction et des aveux de Charlotte Plaix, veuve d'Étienne Merle, que cette femme ayant depuis long-temps des liaisons adultères avec un voiturier du canton, elle avait conçu l'idée d'ôter la vie à son mari; mais qu'elle ne s'était déterminée à cette action criminelle que par suite des mauvais traitemens de Merle, qui l'avait même menacée plusieurs fois de lui donner un coup de couteau. Elle rapporta qu'aux dernières fêtes de la Pentecôte (1779), paraissant déterminé à l'assassiner, il lui avait fait faire son acte de contrition; et elle ne savait, disait-elle, ce qui lui serait arrivé, si son fils, âgé de neuf ans, n'était survenu.

Charlotte Plaix prit en conséquence le parti de prévenir les desseins de son mari; elle communiqua sa résolution à Élisabeth Phélut, sa servante, gardant néanmoins le silence sur les mauvais traitemens qu'elle éprouvait de la part de son mari. Cette fille, confidente des amours de sa maîtresse, crut sans doute que celle-ci ne voulait faire périr son mari que pour se débarrasser d'un argus incommode qui la gênait dans ses plaisirs; et il y a apparence que c'était la véritable cause de l'assassinat.

Quoi qu'il en soit, quand la femme Merle dit à cette fille que, si elle pouvait se défaire de son mari, elle le hasarderait: «Ayez quelqu'un à votre disposition, lui dit la Phélut, je me fais fort de l'amener hors d'ici, et vous pourrez le faire tuer.»

La mort de Merle ainsi résolue entre ces deux misérables, il ne s'agissait que de trouver le moyen le plus sûr. Elles s'arrêtèrent à l'empoisonnement, et n'éprouvèrent, pour l'exécution du forfait, que l'embarras du choix du poison.

Le vert-de-gris fut le premier qui se présenta à leur pensée. Elles en mirent, à deux reprises différentes, dans la soupe de Merle, qui n'en éprouva d'autre effet qu'un vomissement. Voyant l'inefficacité du vert-de-gris, Charlotte Plaix y substitua de l'émétique. La maîtresse en donna deux doses ordinaires à sa servante pour les délayer ensemble et les administrer à son mari. Mais la Phélut ne délaya pas tout, et le coup fut manqué. Sur les reproches qu'elle reçut de sa maîtresse, elle offrit de recommencer; mais cette Médée s'y opposa, et crut devoir prendre d'autres mesures.

Elle envoya la Phélut à Brioude pour y faire emplette d'eau forte. Celle-ci, se trouvant à la ville, songea à l'arsenic; mais ne trouvant aucun marchand qui voulût lui en vendre, à cause de la rigueur des lois sur le débit de cette drogue dangereuse, elle fut obligée de s'en tenir à l'eau forte.

De retour à la maison, elle mit un peu d'arsenic dans de l'eau tiède: la maîtresse flaira ce mélange, et craignant que l'odeur, dont elle fut frappée, ne fût un avertissement pour Merle, elle jeta le tout. On prépara un second essai dans lequel entrait moins d'eau-forte; mais on craignit encore que l'odeur ne révélât le crime. On crut que le vin pourrait la corriger; mais cette odeur dominait toujours, et la femme n'eut pas l'audace de présenter le vase à son mari. On laissa seulement la bouteille à la portée de Merle, dans l'espoir que la couleur du vin le tenterait, et qu'il s'empoisonnerait lui-même. Il paraît que cette tentative fut également sans succès.

Voyant qu'elles avaient épuisé vainement tous les moyens d'empoisonnement, ces deux monstres prirent le parti de recourir à la violence, et d'étrangler l'infortuné Merle. Elles ne purent comploter cet attentat à l'insu du jeune fils de la maison, qui était âgé de neuf ans. D'ailleurs il était impossible de l'exécuter sans qu'il en fût témoin. Il pria, il conjura sa mère de ne pas faire mourir son père; il força même la Phélut de sortir de la maison; la menaçant, si elle y restait, d'avertir son père. Mais ces deux abominables femmes ne voulaient pas renoncer à leur projet. «Je m'en irai, dit la mère à son fils, si tu ne veux pas me laisser faire, et te laisserai seul avec ton père, qui ne prendra aucun soin de toi.» L'enfant, effrayé par cette menace d'abandon, se résigna à la criminelle volonté de sa mère. Alors on ne s'occupa plus que de l'exécution du complot.

La nuit du 13 au 14 août 1779 fut choisie pour consommer le forfait sans retour. Les deux coupables, avec une tarière, firent au plancher de la chambre un trou qui répondait à la chambre du rez-de-chaussée. Cette précaution prise, la femme se coucha auprès de son mari, et quand elle fut bien assurée qu'il était endormi, elle lui passa au cou une corde dont elle s'était munie, au bout de laquelle était attaché un fil d'archal, qui fut introduit par le trou préparé. La femme Merle devait tousser pour avertir la Phélut du moment favorable. Au signal convenu, celle-ci prit le fil d'archal et le bout de la corde, et les tira de toutes ses forces. Le malheureux Merle ne donna d'autre signe de vie que de lever deux fois les mains en disant: Que voulez-vous me faire?

Pendant cette abominable scène, la mère ordonna à son fils de descendre, et quand il fut dans la chambre du rez-de-chaussée, la Phélut, occupée à tirer la corde, eut l'atrocité d'obliger cet enfant de la tirer aussi, de crainte qu'il ne lui reprochât ce crime un jour.

Cependant la femme, restée spectatrice du meurtre de son mari, se sentit, d'après ce qu'elle répondit dans ses interrogatoires, presque vaincue par un mouvement d'humanité, et aurait désiré que sa complice n'eût pas tiré la corde avec tant de constance. Mais réfléchissant aussitôt qu'elle était perdue si son mari en revenait, elle descendit, tira aussi la corde, puis l'attacha au pilier d'un buffet.

Quand ces deux furies furent bien assurées que Merle était mort, elles passèrent le reste de la nuit dans la chambre basse avec l'enfant. Le cadavre resta deux jours et une nuit sur le lit, et sous les yeux de celles qui l'avaient étranglé. Il paraît que ces misérables étaient embarrassées sur le choix de ceux qu'elles chargeraient de transporter ce corps dans un autre lieu. Enfin dans la nuit du 14 au 15 août, les nommés Benoît Virat et François Perrin, dit Saint-Just, jardinier du château, prêtèrent ou plutôt vendirent leur ministère. Ils mirent le mort sur un cheval dans l'intention de les précipiter l'un et l'autre dans un puits de mine à charbon. Les chiens, gardiens des maisons situées sur la route que suivait cet abominable cortége, excités par le bruit, se mirent à aboyer; le cheval effrayé prit le galop; l'enfant qui tenait la bride fut obligé de la lâcher, et le cadavre tomba. La Phélut prit alors la fuite. La veuve et ses deux aides firent des efforts inutiles pour remettre le cadavre sur le cheval; n'ayant pu y parvenir, ils prirent tous la fuite, laissant le défunt dans l'endroit où il fut trouvé le lendemain.

La retraite de Charlotte Plaix fut bientôt découverte, et on lui fit son procès ainsi qu'à sa servante. Par sentence rendue en la sénéchaussée de Riom, le 1er septembre 1781, Charlotte Plaix, veuve Merle, et Élisabeth Phélut, furent condamnées à faire amende honorable devant l'église paroissiale de Saint-Amable de Riom; ensuite à être conduites en une des places publiques pour y être pendues, et le corps de la veuve Merle jeté au feu, réduit en cendres, et les cendres jetées au vent; le tout après avoir subi la question ordinaire et extraordinaire. Jean Baptiste Merle, ce jeune enfant de neuf ans, que sa mère avait forcé d'être son complice, fut condamné à être renfermé dans une maison de force à perpétuité. Tous les biens de ces trois coupables furent déclarés confisqués; quant à Virat et Saint-Just, ils s'étaient soustraits aux poursuites de la justice.

Le procureur-général interjeta appel a minima de cette sentence, et par arrêt du 29 janvier 1782, Charlotte Plaix fut condamnée à l'amende honorable, avec un écriteau portant: Femme qui a empoisonné son mari et l'a étranglé pendant son sommeil, à avoir le poing coupé par l'exécuteur de la haute justice, et à être ensuite brûlée vive après avoir été appliquée à la question.

La Phélut ne fut définitivement jugée que le 20 juin suivant; elle fut condamnée à l'amende honorable, à être pendue, et son corps jeté au feu.

Ainsi finit ce drame abominablement atroce, où l'on voit une femme adultère, non seulement assassiner son mari, mais encore contraindre un jeune enfant, dans l'âge de la candeur et de l'innocence, à devenir un des instrumens du meurtre de son père! Nous avons abrégé le plus possible les détails dégoûtans de ce forfait, afin de ménager la sensibilité de nos lecteurs, et aussi la nôtre.


LE MAÇON CAHUZAC,
PENDU INJUSTEMENT.

Le magistrat appelé à prononcer sur la vie d'un citoyen ne saurait trop se tenir en garde contre la prévention et les indices trompeurs qui peuvent lui faire condamner un innocent. Que de malheurs arrivés par suite de la trop grande précipitation des juges! que de sang innocent versé! que de familles plongées indûment dans la misère, dans le deuil et dans l'opprobre!

Pierre Cahuzac exerçait le métier de maçon à Toulouse. Il avait épousé, le 6 février 1769, Jeanne-Raymonde Bigorre, qui l'avait rendu père de deux enfans. Sa bonne conduite, la douceur de ses mœurs et sa probité, lui concilièrent l'estime de tous les habitans du faubourg Saint-Cyprien, où il était domicilié depuis 1764. Une cruelle fatalité devait bientôt venir l'arracher du sein du bonheur dont il jouissait, et le traîner au gibet.

Dans la nuit du 24 au 25 janvier 1776, le sieur Belloc, ancien marchand de Toulouse, sa femme et sa servante, furent assaillis, dans leur maison, située rue Malconsinat, par un inconnu qui fit d'inutiles efforts pour les assassiner.

Au premier cri de la servante, accourut le sieur Louron, commandant de la patrouille bourgeoise, qui s'empara de la porte d'entrée, où il plaça quatre fusiliers. Il monta ensuite dans l'appartement d'où étaient partis les cris, et ayant demandé quel était l'auteur des excès dont on se plaignait, la femme Belloc répondit qu'elle venait d'être maltraitée, ainsi que son mari et sa servante, par un homme à eux inconnu, qui, après avoir forcé la porte de leur appartement, y était entré, et les avait maltraités à coups de bâton. L'assassin s'était donc évadé aux premiers cris, et n'avait pu être reconnu de personne.

Mais quand la première frayeur fut dissipée, les Belloc et leur servante se livrèrent aux conjectures. Ils passèrent en revue toutes les personnes qui fréquentaient leur maison, et qui pouvaient en connaître les êtres. Pierre Cahuzac avait travaillé pour M. Belloc depuis quelques mois; il y avait même eu entre eux quelques discussions au sujet du paiement. Dès que le nom de ce malheureux homme eût été prononcé, la dame Belloc et sa servante s'y attachèrent: nul doute, selon elles, que Cahuzac ne fût l'assassin; et sa perte fut résolue.

Pierre Cahuzac fut dénoncé dès le lendemain matin, et sur-le-champ, sans information, sans décret préalable, il fut enlevé de sa maison, conduit à l'Hôtel-de-ville, et jeté dans les fers. Le procureur du roi présenta aux capitouls une requête en plainte dirigée contre Cahuzac, dont il n'aurait pas certainement deviné le nom, sans la dénonciation des Belloc. Ainsi le pauvre maçon fut directement accusé par le procureur du roi, sur la déposition de ces mêmes Belloc qui, la nuit même de l'événement, dans un moment de vérité, avaient déclaré qu'ils avaient été maltraités par un homme à eux inconnu.

Les capitouls ordonnèrent une information qui fut commencée le 26 janvier 1776. Ceux qui avaient fait la dénonciation furent encore les témoins entendus. Pierre Cahuzac appela plusieurs témoins pour faire prouver son alibi.

Mais la destinée de Cahuzac était de mourir sur un échafaud. Il fut condamné au dernier supplice par les capitouls, le 9 février 1776. Ce jugement fut confirmé par arrêt du 15 du même mois, et exécuté le même jour.

Ainsi périt Cahuzac, à l'âge de vingt-huit ans, en protestant de son innocence jusqu'au dernier soupir. En effet, l'exécuteur de la haute-justice ayant demandé, suivant l'usage, des prières pour le patient: Dites donc pour l'innocent, dit Cahuzac, et ce furent ses dernières paroles.

Cette mort infâme livra à la misère et à la désolation la famille infortunée de Cahuzac, qui ne subsistait que de son travail. Jean Cahuzac suivit de près son fils; la douleur le délivra bientôt de l'horreur de lui survivre. Sa mère, sa veuve et ses enfans s'abreuvaient de larmes, et se croyaient condamnés à n'oser plus prononcer le nom du père et de l'époux qu'ils avaient perdu, lorsqu'un événement providentiel vint leur donner tout-à-coup l'espérance de venger sa mémoire.

Dans le mois d'août 1776, parut, dans le lieu de Bouloc, à cinq lieues de Toulouse, un scélérat, appelé Michel Robert, bâtard, domestique de Me Costes, procureur. Il s'introduisit en plein jour dans la maison de la dame d'Aubuisson, et lui cassa la tête à coups de bûche. Ce scélérat ne fut pas plus tôt arrêté qu'il avoua son crime: il avoua, en même temps, quelques vols dont il s'était rendu coupable, et déclara, de son propre mouvement, qu'il était l'auteur, et le seul auteur de l'assassinat tenté la nuit du 24 au 25 janvier précédent, dans la maison du sieur Belloc. Les consuls de Bouloc, qui faisaient la procédure, interrogèrent Robert sur quelques autres vols et assassinats commis depuis dans le pays. Il soutint constamment qu'il n'en était pas coupable; tandis que, sans être interpellé sur l'assassinat du 24 janvier, il raconta, de lui-même, qu'il était entré vers les quatre heures du soir dans l'hiver, dans la maison du sieur Belloc, ami du sieur Costes, son maître, logé à Toulouse près la maison professe, dans le dessein de le voler; qu'il en fut empêché par sa servante qui se leva, de même que le sieur Belloc son maître; et pour se dégager de la servante, il lui donna un coup de bâton, au bout duquel il y avait un fer; qu'il fut saisi par le sieur Belloc et sa femme, se dégagea de leurs mains, prit la fuite sans avoir rien volé, et abandonna un sac de toile qu'il portait, appartenant au sieur Costes son maître, à la marque duquel il était, et dans lequel sac il y avait encore une paire de gants de peau; ce qui fit qu'un garçon plâtrier ou maçon fut mal à propos accusé d'avoir commis ce crime, pour réparation duquel il fut injustement pendu.

Michel Robert, condamné à être rompu vif, persista jusqu'au moment de son supplice à se dire l'auteur de cet assassinat tenté chez le sieur Belloc.

On se souvint long-temps à Toulouse de la mort étonnante de ce Robert. Il ne lui échappa pas un seul soupir pendant les deux heures qu'il passa sur la roue. Enfin le moment arrivé de terminer son supplice, le commissaire monta sur l'échafaud, et lui demanda s'il persistait dans tout ce qu'il avait déclaré sur la sellette et dans le procès-verbal de mort; il répondit qu'il persistait en ses réponses, et surtout pour l'assassinat du sieur Belloc.

La veuve de Cahuzac n'avait pas besoin de ce témoignage éclatant de l'innocence de son mari pour en être pleinement convaincue. Mais ces preuves relevèrent son courage; elle osa, du fond de sa misère, élever sa voix vers le trône, et sa voix fut écoutée.

Le conseil renvoya au parlement de Toulouse lui-même la révision de ce malheureux procès. Il intervint, le 9 août 1779, un arrêt par lequel la mémoire de Cahuzac fut réhabilitée, et sa veuve admise à faire valoir son recours en dommages-intérêts contre les Belloc, auteurs de son infortune.


GOMBERT,
ASSASSIN DU MARI DE SA MAITRESSE.

En compulsant les recueils d'arrêts criminels, on est étonné du grand nombre de forfaits dont la débauche est la source. Ces passions brutales, que l'on décore si improprement du doux nom d'amour, portent habituellement dans le cœur de l'homme une effervescence funeste qui le pousse au crime presque malgré lui, entraîné qu'il est déjà par la jalousie ou le désir de la vengeance. De là tant de meurtres, tant d'empoisonnemens, tant de morts restées mystérieuses, qui portent pour jamais la désolation et le malheur au sein des familles. Tant il est vrai que dès qu'une fois on a franchi le premier degré du vice, on ne sait plus où l'on pourra s'arrêter; heureux encore quand le terme de la carrière n'est pas l'ignominie ou l'échafaud.

Jean-Jacques Gombert, tanneur à Hasbrouck, entretenait, depuis deux ans, un commerce criminel avec Catherine Roucou, femme de Pierre-Jacques Jongkerick, qui habitait la même ville, et qui y vivait de son bien. Gombert ayant trouvé l'occasion de se marier, on pouvait espérer que cet événement serait le terme de cette passion adultère; mais il n'eut d'autre effet que d'éloigner momentanément les deux amans l'un de l'autre.

En effet, peu de temps après, ils renouèrent leurs liaisons coupables. Jongkerick, avant le mariage de Gombert, n'avait pas remarqué ses assiduités auprès de sa femme. Le moindre soupçon n'était pas venu troubler son repos. Jusque là, Gombert avait eu la délicatesse de garder des ménagemens; mais lorsqu'il fut marié, il foula aux pieds toutes les bienséances, et ne permit plus à l'infortuné Jongkerick de croire à la fidélité de sa femme. Ce malheureux époux n'eut même que trop de facilité à acquérir des preuves irrécusables de la débauche de Catherine Roucou.

Jongkerick, indigné, fit des reproches à sa femme, et la menaça de prendre des mesures pour arrêter ses désordres, s'ils continuaient. Mais, au lieu de rentrer en elle-même, cette femme, qui haïssait mortellement son mari, se plaignit à Gombert des reproches et des menaces qu'elle essuyait chaque jour. Alors s'excitant mutuellement, les deux amans conçurent l'horrible projet de donner la mort à Jongkerick.

Ils firent plusieurs tentatives pour l'exécution de leur infernal dessein. Gombert se chargea d'abord de gagner à prix d'argent quelqu'un qui voulût exécuter ce crime; mais n'ayant pu y réussir, il prit la résolution de commettre lui-même cet attentat.

Après avoir passé la soirée du 25 au 26 mai 1777, avec Jongkerick, dans une auberge où ils avaient soupé ensemble, Gombert sortit le premier, et vint se mettre en embuscade dans une grange, où il avait préparé un fléau, instrument du crime qu'il méditait. Jongkerick, dans une parfaite sécurité, revenait tranquillement chez lui. Comme il entrait dans sa cour, Gombert sort de sa cachette, s'élance sur lui, l'accable de coups de fléau, et le laisse pour mort sur la place. Cependant l'homme assassiné recueillit assez de force pour se relever et rentrer chez lui. Il se coucha, sans rien dire à sa femme de ce qui venait de lui arriver, et se contenta de se plaindre d'un violent mal de tête.

Le lendemain, Gombert se rendit de bonne heure chez la Roucou, croyant apprendre, en entrant dans la maison, que Jongkerick était mort; mais il fut étrangement étonné quand il vit qu'il n'en était rien. Il parut constant que ce monstre résolut, dans le moment même, de concert avec son infâme complice, d'arracher la vie à la malheureuse victime échappée aux coups de la veille; et la rumeur publique accusa la femme de s'être chargée de l'exécution du forfait, de s'être approchée du lit de son mari, et de l'avoir étouffé.

Quelques heures après, sortant de sa maison avec des cris et des sanglots, elle annonça à ses voisins la mort de son mari. On crut d'abord sa douleur sincère; mais une mort aussi précipitée fit naître des soupçons qui éveillèrent l'attention de la justice locale. Le ministère public rendit plainte et fit informer; mais n'ayant acquis aucune preuve, la procédure fut suspendue.

Sur ces entrefaites, la veuve Jongkerick, fatiguée d'entendre les reproches indirects qu'on lui adressait au sujet de la mort de son mari, vendit tout son bien, sous prétexte qu'elle voulait se retirer dans un couvent; elle ne conserva qu'un chariot et un chien noir, avec lequel elle partit d'Hazebrouck. Gombert disparut quelques jours après, et rejoignit sa complice à Anvers. Puis ils se fixèrent dans un bourg hollandais situé aux environs de cette ville. Mais leur fuite simultanée ouvrit les yeux aux magistrats de Cassel: le procureur d'office de ce siége fit des perquisitions, et s'informa si l'on n'avait point vu un chariot suivi d'un chien noir, conduit par une femme. Le chien noir, qui était très-grand, avait été remarqué, et les renseignemens que l'on obtint parvinrent à faire découvrir la retraite des coupables.

On obtint des juges du lieu la permission de les arrêter et de les conduire dans les prisons de Cassel, où on leur fit leur procès. Les informations ne les ayant chargés que faiblement, les juges de Cassel, par sentence du 3 octobre 1778, n'ordonnèrent qu'un plus ample informé d'un an, pendant lequel les accusés resteraient en prison.

Le procureur d'office du siége ayant interjeté appel a minima de cette sentence, le parlement de Douai, par arrêt du 16 novembre 1778, condamna Gombert à la question ordinaire et extraordinaire, et ordonna qu'il serait sursis au jugement de la Roucou jusqu'après l'exécution de cet arrêt. Gombert ayant avoué son crime à la torture, un second arrêt condamna la Roucou à la question ordinaire et extraordinaire; mais cette femme, résistant aux tourmens de la question, persista à nier sa complicité avec Gombert.

Par arrêt du 19 novembre 1778, Gombert fut condamné à être rompu vif, et la Roucou, faute de preuves suffisantes, à être renfermée à perpétuité dans une maison de force.


SEVREUSE
EMPOISONNEUSE D'ENFANS.

Ce n'est qu'en frémissant d'horreur que nous pourrons retracer les forfaits de ce monstre à visage de femme, qui mettait à mort la plupart des enfans qui lui étaient confiés, et les enterrait elle-même dans le repaire qu'elle habitait. Elle en fit périr ainsi plus de trente dans une seule année.

Renée Richard, née dans la paroisse de Chelun, en Bretagne, près de la petite ville de la Guerche, diocèse de Rennes, avait épousé Julien Suhard, tisserand à Laval. Devenue veuve, elle se chargea d'amener à Paris les enfans dont on voulait cacher la naissance, et qu'il fallait conduire aux Enfans-Trouvés. Il paraît que pendant quelque temps elle s'acquitta assez exactement des fonctions qu'on lui confiait. Lorsqu'elle pouvait réunir plusieurs enfans pour les conduire dans un seul voyage, le salaire qu'elle recevait pour chacun d'eux lui rapportait un profit suffisant pour subvenir à ses besoins.

A cette ressource elle en ajouta une autre plus impure encore. Les filles des cantons voisins, à vingt lieues à la ronde, allaient chez la femme Suhard déposer le fruit de leurs faiblesses; elles y restaient pour se rétablir, et lui laissaient leurs enfans pour les conduire à Paris, à l'hospice des Enfans-Trouvés. Quelquefois on voyait chez elle plusieurs filles à la fois y passer les derniers mois de leur grossesse, et n'en sortir qu'après leur parfait rétablissement; ce qui multipliait les bénéfices de la Suhard.

Cette femme demeurait avec le nommé Ambroise Portier, tisserand, qui, ayant peu d'occupation de son état, travaillait à casser des pierres sur les grands chemins, et remplissait les fonctions de fifre à l'Hôtel-de-Ville de Laval. Il remettait à la femme Suhard tout ce qu'il gagnait; tous deux vivaient en commun, et s'enivraient souvent ensemble. Portier avait été condamné par contumace au fouet, à la marque et aux galères perpétuelles, comme complice d'un homicide; et ayant été, par ce jugement, exécuté en effigie, le 9 septembre 1768, cet homme était mort civilement. Cela ne l'empêcha pas de revenir à Laval quelques années après, et personne ne songea à l'inquiéter. On croyait même généralement qu'au lieu d'avoir été complice d'un homicide, il avait fait tous ses efforts pour l'empêcher.

Le 18 juillet 1778, le procureur fiscal de Laval représenta au juge ordinaire de police de cette ville que la nommée Suhard s'était évadée, et avait laissé dans sa maison trois enfans qui lui avaient été confiés pour être amenés à Paris; que ces enfans se trouvant sans secours, il était nécessaire de prendre des éclaircissemens sur leur sort, et des mesures à l'effet de pourvoir à leurs besoins. En conséquence, il requit le transport du juge chez cette femme pour dresser un procès-verbal de l'état des choses; ce qui fut exécuté le même jour.

Le propriétaire de la maison qu'habitait la Suhard déclara qu'ayant été informé qu'elle avait vendu ses meubles, pris la fuite et abandonné trois enfans qui étaient chez elle, il avait cru devoir faire donner des soins à ces innocentes créatures. Le fermier du comté de Laval se chargea de ces petites victimes, sauf son recours contre qui il appartiendrait pour le remboursement des dépenses que lui occasionerait cette charge, et le salaire des peines et soins qu'elle lui imposerait. Un de ces trois enfans mourut peu de temps après, et fut inhumé dans le cimetière.

La Suhard, en fuyant, n'avait pas fermé la porte de sa maison. Le juge y entra, et fit l'inventaire de quelques vieux meubles sans valeur.

Le lendemain, le procureur fiscal rendit plainte contre cette femme, à l'occasion du crime qu'elle avait commis en abandonnant les enfans qu'on lui avait confiés, et obtint l'autorisation de faire informer contre elle.

La Suhard, outre le lieu qu'elle habitait, avait loué un cellier, dans lequel on arrivait par une petite allée. La nuit de l'évasion de cette femme, deux voisins furent attirés dans cette allée par le mouvement qu'ils y entendirent. Ils y trouvèrent deux femmes, dont une portait un paquet assez gros. On leur demanda ce qu'elles enlevaient ainsi. «Ce ne sont point, dirent-elles, des effets qui appartiennent à la Suhard.» L'odeur infecte qu'exhalait ce paquet fit soupçonner que ce pouvaient être des enfans morts depuis long-temps. «Cela ne vous regarde point, dirent ces deux femmes. M. Le Chauve, vicaire de la paroisse, nous a chargées de l'enlever, et de le lui porter.—Vous ne l'emporterez pas, leur répondit-on, que M. Le Chauve n'en soit averti.»

Dans le fait, les deux femmes en question avaient été, la veille, déclarer au sieur Le Chauve qu'il était mort deux enfans chez la Suhard, et lui demandèrent s'il voulait les enterrer. Il avait répondu qu'on pouvait les porter chez le fossoyeur, suivant l'usage, et qu'il les enterrerait, pourvu qu'on lui représentât leurs extraits de baptême. Une heure après, il entendit dire, dans la rue, qu'on avait trouvé chez la Suhard un paquet d'enfans morts dont les membres tombaient en lambeaux. Craignant qu'on ne l'induisît à inhumer des enfans morts depuis long-temps, et d'après de faux extraits baptistaires, il déclara qu'il ne les enterrerait qu'après en avoir informé la justice. Mais un particulier alla, la même nuit, dans le cimetière, y fit une fosse dans laquelle il enfouit le paquet tel qu'il était.

Les noms des deux femmes dont il vient d'être parlé ayant été connus par les informations, elles furent toutes deux décrétées de prise de corps, et constituées prisonnières. On les interrogea; elles déclarèrent se nommer, l'une Renée Tellier, veuve d'Étienne Bourdet; et l'autre, qui était sa fille, Renée Bourdet, femme de Pierre Beaudouin. Elles dirent que la veille de la fuite de la Suhard, les neveux et nièces de cette misérable se rendirent chez la veuve Bourdet, et lui apprirent qu'il y avait deux enfans morts chez leur tante, et qu'ils la priaient de les porter chez le sieur Le Chauve, qui, dirent-elles, en était prévenu, et avait promis de les enterrer. Sur cette invitation, elles allèrent trouver la Suhard, qui n'était pas encore partie. Cette femme nia d'abord qu'elle eût des enfans chez elle. Enfin, après bien des instances, elle ouvrit un petit cabinet dans lequel étaient deux cadavres ensevelis qui paraissaient, à la taille, avoir environ un an, et qui furent mis dans une serpillière. «En avez-vous encore d'autres? lui dirent ces deux femmes; donnez-les nous, et nous les remettrons à M. Le Chauve, qui les inhumera en même temps.—Eh bien! puisqu'il faut tout vous dire, reprit la Suhard, venez dans le cellier, je vous donnerai le reste.» Cette malheureuse prit alors, avec un bâton, un paquet couvert de différentes enveloppes, qui exhalait une odeur fétide. Ce paquet fut mis dans la même serpillière; elles emportaient le tout quand elles furent rencontrées, et ce paquet fut mis en terre, comme on l'a dit plus haut.

On leva les scellés qui avaient été apposés sur une armoire de la Suhard, et l'on y trouva neuf extraits baptistaires, tous d'enfans illégitimes, nés, l'un en 1776, un autre en 1777, et tout le reste en 1778; mais rien ne put indiquer ce qu'étaient devenus ces enfans. Enfin on entra dans le fameux cellier. Les découvertes que l'on y fit révoltent la nature et l'humanité. En y entrant, on respirait une odeur infecte et cadavéreuse. La terre, fouillée à quatre ou cinq pouces de profondeur, laissa voir des membres d'enfans épars çà et là; de sorte qu'il y a lieu de croire que ce monstre déchirait les malheureuses victimes qu'elle faisait mourir, afin de pouvoir cacher plus aisément les traces de ses crimes. Il y avait des membres et des os d'enfans nouvellement nés; il y en avait d'enfans qui paraissaient avoir vécu jusqu'à l'âge de quatre ans. Le médecin et le chirurgien firent observer au juge que, pour prévenir les accidens funestes qui pourraient résulter des exhalaisons de ces cadavres, il était nécessaire de les transporter, ainsi que la terre qui les avoisinait, dans un cimetière; ce qui fut exécuté sur-le-champ. Le médecin et le chirurgien, d'après l'examen des os qu'ils avaient découverts, conclurent que les corps auxquels ces restes avaient appartenu étaient au nombre de six.

Sur ces indices épouvantables, le juge ordonna au propriétaire de la maison de faire fouiller le cellier avec plus d'exactitude et de profondeur. Ces nouvelles recherches firent encore découvrir les restes de six autres petits cadavres, qui furent pareillement transférés dans le cimetière. Tous ces crimes avaient été commis dans la maison que la Suhard avait habitée avant sa disparition, et pourtant elle y avait demeuré moins d'un an. Les perquisitions et les informations faites dans les lieux habités par elle précédemment vinrent encore fournir de nouvelles preuves.

Le procureur-fiscal, persuadé que les crimes dont la Suhard était atteinte n'avaient pu être commis sans qu'elle eût été aidée par quelqu'un, rendit plainte dès le lendemain, tant contre elle que contre ses complices, de tous les faits qui venaient d'être découverts. Portier fut nommément décrété de prise de corps, comme véhémentement suspect de complicité avec l'accusée, chez laquelle il demeurait.

Ils étaient en fuite tous les deux. Mais enfin la maréchaussée, après bien des recherches, les atteignit au bourg de Chelun, lieu de la naissance de la Suhard: ils étaient réfugiés chez un particulier qui, sous prétexte qu'il était onze heures du soir, refusa d'ouvrir sa porte. On la força: la Suhard fut trouvée dans une chambre, couchée sur un peu de paille.

Portier, averti, par le bruit de ce qui se passait, et n'ayant osé se hasarder à sortir de la maison, dont la porte était gardée par deux cavaliers, s'était réfugié dans les latrines de la maison, et était descendu dans le tuyau assez avant pour n'être pas aperçu. Mais les cavaliers ayant regardé par la lunette, l'aperçurent, et furent obligés, pour le tirer par force, de frayer un passage par en bas avec des outils. L'un et l'autre furent conduits dans les prisons de Laval.

Suivant le rapport de plusieurs témoins, la Suhard avait dans ses démarches un air mystérieux et caché, qui donnait à tout le voisinage beaucoup de soupçons sur son compte. Ce qui les augmentait encore, c'est que, quoi qu'elle eût toujours six à sept enfans chez elle, on s'apercevait qu'elle faisait fort peu de provisions pour les nourrir. De tous ceux qu'on y voyait entrer on n'en voyait sortir aucun, soit pour aller à Paris, soit pour être enterré. Lorsqu'on lui en apportait ou qu'il en naissait chez elle, on les entendait d'abord pleurer comme pleurent les enfans de cet âge; mais au bout de quelques jours leur voix s'éteignait, et à peine si on pouvait la distinguer. Pour faire croire cependant qu'elle allait à Paris, et qu'elle y portait les enfans qu'on lui avait confiés, elle s'enfermait pendant quinze jours dans son cellier, où on lui portait à manger; et le soir, quand elle croyait tout le monde retiré, elle rentrait chez elle, et se couchait dans son lit. Ces démarches singulières donnaient sans doute copieuse matière à réflexions; mais on n'osait pas d'abord les hasarder.

Cependant la mauvaise odeur qu'exhalait le cellier aurait pu mettre sur la trace des preuves; mais on attribuait ces exhalaisons à des tanneries situées dans le voisinage. Jusque là on n'avait que des présomptions; voici des faits plus circonstanciés. Deux filles étaient chez la Suhard pour y faire leurs couches. Elles sortirent un jour ensemble pour quelques affaires, et furent absentes deux heures environ. En sortant, elles avaient laissé plusieurs enfans vivans à la maison: à leur retour elles en trouvèrent deux de moins; et quand elles demandèrent ce qu'ils étaient devenus, on leur répondit que ceux qui les avaient apportés étaient venus les retirer pendant leur absence.

Il fut prouvé par d'autres dépositions que, pour empêcher les enfans de pleurer, la Suhard leur donnait dans leur bouillie une infusion de pavot. Une autre fille déclara que pendant trois mois environ qu'elle avait passés chez la Suhard pour y faire ses couches, elle y avait vu entrer plus de trente enfans qui étaient tous morts dans ses mains.

Elle ne se bornait pas à faire périr les enfans; sa férocité s'étendait sur toutes les personnes dont la perte pouvait lui procurer quelque gain. Un curé des environs de sa demeure lui avait confié une fille âgée de dix-neuf ans, sujette à l'épilepsie, pour la conduire à Paris. On lui avait donné une somme suffisante, tant pour nourrir la malade jusqu'au moment de son départ et pendant la route, que pour la dédommager de ses peines. La Suhard la maltraita tant qu'elle l'eut chez elle; elle lui fournissait à peine la nourriture qui lui était nécessaire. Enfin, lorsqu'elle se mit en route avec elle pour venir à Paris, elle l'abandonna auprès d'Alençon sans lui laisser le plus léger secours. Par suite de cet abandon, cette fille, forcée de mendier, fut arrêtée par la maréchaussée, et conduite au dépôt de Rennes.

La Suhard avoua la plupart des faits que l'on vient de lire. Appliquée à la question, qui fut portée jusqu'à huit coins, elle soutint toujours fermement, comme dans tous ses interrogatoires, qu'elle n'avait eu aucun complice des crimes dont elle était coupable. Cette misérable fut condamnée, par arrêt du 29 avril 1779, à être brûlée vive et ses cendres jetées au vent; ce qui fut exécuté le 22 mai suivant.


JEANNE-MARIE-THÉRÈSE JUDACIER,
PARRICIDE.

La débauche porte souvent les fruits les plus funestes. Ainsi que nous avons eu lieu de le faire remarquer plus d'une fois, elle sert fréquemment de premier échelon pour descendre aux crimes les plus dénaturés, et l'entraînement de la descente n'est que trop rapide.

Jeanne-Marie-Thérèse Judacier était brodeuse de son état. Elle habitait la ville de Lyon avec son père, sa mère et sa sœur aînée. Son goût pour les plaisirs dérangea sa conduite; elle devint paresseuse, et se vit réduite aux expédiens pour satisfaire ses besoins dépravés. Cette situation lui inspira le désir de recueillir promptement et sans partage la succession de ses père et mère, et elle conçut l'horrible dessein de les empoisonner ainsi que sa sœur aînée.

En conséquence, elle fait choix du poison le plus actif, et se présente chez plusieurs épiciers, demandant de l'arsenic. On refuse de lui en vendre. Ces refus auraient dû la faire rentrer en elle-même, s'il fût resté au fond de son cœur quelque peu de cette sensibilité qui met l'homme au-dessus de la brute. Mais rien ne fut capable de l'arrêter. Après s'être adressée vainement à plusieurs marchands, ses recherches la conduisirent chez les sieurs Buisson et Bellet, qui, dans les premiers jours d'octobre 1779, lui vendirent pour deux sous d'arsenic, qu'elle leur avait demandé, sous prétexte de détruire les rats, qui, disait-elle, mangeaient le linge que sa mère, blanchisseuse de son métier, était obligée d'avoir chez elle.

Sa mère trouva ce paquet et lui demanda ce que c'était que cette poudre empaquetée avec tant de soin. Jeanne répondit que c'était de l'alun pour nettoyer ses boucles. La mère Judacier trouva mauvais que sa fille fût si recherchée dans ses ajustemens, et qu'elle se mît en dépense pour une pareille frivolité; et dans sa mauvaise humeur, elle jeta le poison.

Ce nouvel obstacle et la remontrance que Jeanne essuya à cette occasion ne firent qu'irriter cette fille atroce. Le 9 du même mois, elle retourna chez les mêmes marchands, qui, pour le même prix, lui livrèrent une seconde dose d'arsenic. Elle prit ses précautions pour qu'on ne lui enlevât pas ce nouveau paquet.

L'occasion d'en faire l'usage auquel elle le destinait se présenta peu de jours après. Sa mère lui commanda de préparer une soupe aux choux. Jeanne, épiant le moment propice à son infernal dessein, obéit avec joie. Puis, quand la soupe fut préparée, elle engagea sa sœur aînée à la servir, voulant par cette précaution éloigner d'elle les soupçons d'empoisonnement que son crime allait faire naître avec raison. Elle s'imagina que sa sœur ayant vu préparer la soupe, et ne s'étant point aperçue qu'on y eût rien mis d'étranger aux ingrédiens qui devaient la composer, pourrait affirmer que les symptômes qui ne pouvaient manquer de se manifester avaient une autre cause que le poison; ou du moins que, s'il y avait du poison, le hasard seul l'avait sans doute introduit soit dans les choux, soit dans un des assaisonnemens.

Jeanne prit encore une autre précaution; ce fut de se tenir éloignée de la table, sous prétexte de vaquer à divers soins du ménage. Le père n'était pas à la maison, et l'on ignorait l'heure à laquelle il devait rentrer. Il était sorti pour les affaires de la famille; il était juste qu'à son retour il trouvât sa soupe préparée. Jeanne, sa fille, eut l'attention de lui en conserver dans un pot. Trois personnes se mirent à table, la femme Judacier et sa fille aînée, avec la femme Perichon. A peine chacune d'elles eut-elle mangé sa portion, que les premiers effets du poison commencèrent à se manifester par des symptômes effrayans. La femme Judacier succomba le jour même, malgré les secours qu'on lui administra. Les soins furent moins infructueux à l'égard des deux autres, qui étaient plus jeunes et plus vigoureuses; mais elles en furent long-temps et dangereusement malades, et leur santé en fut altérée pour leur vie.

Les circonstances qui avaient précédé cet accident ne laissèrent pas lieu de douter de quelle main partait le crime. Jeanne fut arrêtée sur-le-champ. Son procès lui fut fait; et par sentence de la sénéchaussée de Lyon, du 30 novembre 1779, elle fut déclarée atteinte et convaincue des faits qui viennent d'être exposés, et condamnée à faire amende honorable en chemise, nu-tête, la corde au cou, tenant en ses mains une torche de cire ardente du poids de deux livres, au-devant de la principale porte de l'église primatiale de Lyon, où elle serait conduite par l'exécuteur de la haute-justice, ayant écriteau devant et derrière portant ces mots: Empoisonneuse parricide. Elle devait avoir ensuite le poing coupé par le bourreau, et être menée sur la place des Terreaux pour y être brûlée vive et ses cendres jetées au vent.

Par arrêt du 12 février 1780, cette sentence fut confirmée, et l'exécution en fut renvoyée devant le lieutenant-criminel de Lyon.

Quant à l'infraction commise par les sieurs Buisson et Bellet aux règlemens et arrêts concernant la vente des poisons, elle fut punie par une amende, avec injonction d'être plus circonspects à l'avenir.


FEMME INJUSTEMENT ACCUSÉE
DE L'ASSASSINAT DE SON MARI.

Lors des justices seigneuriales, il n'arrivait que trop souvent que la prévention et l'ignorance présidaient à l'instruction des affaires criminelles. La prévention y faisait prendre aux juges pour moyens de conviction de légères apparences, des indices équivoques. Acharnés à la recherche du crime qu'ils croyaient exister, ils multipliaient leurs soins pour le réaliser en quelque sorte, s'il n'existait pas; ils cumulaient information sur information, si bien qu'à la fin le hasard, la fermentation des propos indiscrets et des rumeurs populaires, ou la haine de quelque ennemi, amenaient des témoins qui déposaient de ce qu'ils n'avaient ni vu ni entendu, et amassaient les soupçons sur la tête de l'innocence attaquée.

Maizières, aubergiste à Rosnay en Champagne, vivait avec sa femme dans la plus grande intimité, dans l'union la plus parfaite. Il était très-lié avec le nommé Savetier, et la qualité d'aubergiste leur donnait de fréquentes occasions de se voir. Quand Savetier n'en profitait pas, il y était invité par Maizières. Le public, qui ne s'attache qu'aux apparences, et même à leur donner des couleurs fausses et malignes, avait imaginé que cette liaison n'était qu'un voile pour cacher un commerce illicite entre Savetier et la femme de Maizières.

Le matin 8 février 1777, Maizières partit pour aller à Précey acheter du vin et ensuite à Chaudrey pour d'autres affaires. Son chemin était de passer par la garenne de Rosnay, qui est très-dangereuse par la difficulté des chemins, par les mauvaises rencontres que l'on peut y faire et les assassinats qui y ont été commis à plusieurs époques. Il y avait dans cette garenne un chemin pour les voitures et un simple sentier que prenaient quelquefois les gens de pied, pour abréger le chemin et arriver plus tôt à la grande route de Brienne et au pont de Rosnay. Ce sentier traversait une montagne fort escarpée, au pied de laquelle passe la rivière de Rosnay; dans certains endroits la pente est aussi raide que le toit d'une maison, et d'une hauteur considérable.

Pendant les premiers jours, la femme de Maizières n'éprouva aucune inquiétude de son absence; il faisait quelquefois des voyages de huit jours; et comme c'était le temps du carnaval, elle présumait qu'il pouvait être à se divertir chez des parens ou des amis. Mais au bout de ce temps, ne le voyant pas revenir, elle fut en proie aux plus vives alarmes, et fit toutes les démarches et recherches possibles pour découvrir où il pouvait être.

Le 24 mars 1777, elle apprit que le cadavre de son mari avait été trouvé dans la rivière de Rosnay, dans cet endroit de la garenne où se trouve le sentier rapide dont on vient de parler, pratiqué dans la pente droite de la colline, et où le bord de la rivière est d'une hauteur considérable; en sorte que Maizières, marchant dans l'obscurité, avait pu être entraîné par la pente de la colline, et précipité dans la rivière sur des pierres et des troncs d'arbres, qui avaient pu lui faire les blessures et les contusions trouvées sur son cadavre.

C'était le genre de mort que présentaient naturellement les circonstances des lieux. Mais les officiers de justice de Rosnay, à la vue des blessures et contusions, jugèrent à propos d'informer d'assassinat. On publia des monitoires; des femmes déposèrent sur des ouï-dire. La déposition d'une fille sourde, imbécile et mendiante, fut la seule qui semblait indiquer la veuve Maizières et Savetier comme les auteurs de l'assassinat. On n'en lança pas moins contre eux des décrets de prise de corps.

Le juge de Rosnay, sur une seule déposition, renvoya les accusés, à la suite de l'instruction, devant le juge d'Aulnay. Renvoyer ainsi l'instruction du procès devant le juge d'Aulnay, c'était livrer les accusés à toute la fureur du préjugé qui les avait réputés coupables avant toute espèce d'instruction.

Les ennemis des accusés (qui pourrait se flatter de n'en pas avoir?) furent informés que le nommé Drouard, homme errant, qui se donnait pour magicien, répétait de cabaret en cabaret que l'on n'avait fait assigner encore que des témoins qui n'avaient rien vu ni entendu concernant le prétendu assassinat de Maizières, et que lui avait tout vu et tout entendu, puisqu'il était couché dans un cabinet à côté de la chambre où Maizières avait été assassiné.

D'après ces dires, Drouard fut assigné. Ne pouvant soutenir qu'il avait couché chez Maizières, attendu que l'auberge avait été ce jour-là occupée par des voyageurs dont le témoignage existait, il s'avisa de dire qu'il était entré par le jardin, s'était approché de la croisée; et cependant ce jardin était entouré de haies fort épaisses, et la croisée fermée par un volet. Suivant lui, les jambes lui manquèrent lorsqu'il vit assassiner Maizières. Il déposa que Savetier avait le premier frappé son ami, et que la femme de celui-ci prenant de sang-froid l'instrument des mains de Savetier, en porta à son mari un second coup plus fort que le premier; que cette femme passa ensuite dans une autre chambre pour y prendre du linge, une terrine et un couteau, etc.

Le plan figuré du local de Maizières démontrait la fausseté de cette déposition. Les accusés le firent observer; mais ils ne furent pas écoutés.

On avait fait aussi courir le bruit que le cadavre de Maizières avait d'abord été transporté de la grange sous un toit à pourceaux, et que c'était par cette raison qu'il avait la bouche pleine de fumier et de terreau. Cette version ne s'accordait pas avec celle d'un cadavre renfermé dans un sac, ou exposé, la bouche ouverte, au courant de l'eau d'une rivière.

Ce fut sur ces bruits, sur les dépositions d'une fille imbécile et d'un homme sans aveu, que le juge d'Aulnay rendit une sentence, le 16 octobre 1777, qui condamnait les accusés à un plus ample informé de trois mois.

Les accusés appelèrent au parlement de Paris de cette sentence, de toute la procédure faite contre eux, et aussi de la plainte en adultère, et se rendirent dans les prisons de la conciergerie. Drouard et Marie Virly, témoins, furent décrétés et amenés prisonniers; mais Drouard mourut avant le jugement, à la fin de 1779. Les accusés demandèrent leur décharge présente et entière, leur liberté, qui en était la conséquence, et la réparation de leur honneur. On procéda à une nouvelle information, composée de cinq témoins. Tout l'échafaudage d'accusations ramassé par la calomnie tomba bientôt faute de preuves, en présence des nouveaux juges. Il fut démontré que Maizières était mort de sa chute dans la rivière, et non sous les coups de meurtriers. Il n'y avait pas crime dans la mort de Maizières; il ne pouvait donc y avoir des criminels.

Le parlement rendit un arrêt, le 8 janvier 1780, qui mettait au néant la sentence de la prevôté d'Aulnay, et déchargeait les accusés des plaintes et accusations intentées contre eux.

Ce récit est encore un exemple des malheurs que peuvent causer les présomptions en matière criminelle. Le magistrat ne saurait trop se défier des caquets et des rapports presque toujours passionnés du vulgaire ignorant, qui se plaît à multiplier les crimes et les criminels.


DOCTEUR EN MÉDECINE
PENDU POUR VOL.

Bors, originaire du Rouergue, devait le jour à un pauvre serrurier de village. Étant encore enfant, il inspira de l'affection au curé de la paroisse, qui se fit un plaisir de lui enseigner à lire, à écrire, et les premiers élémens de la langue latine; mais ce pasteur bienfaisant ayant trouvé le tronc de ses pauvres enfoncé et la probité de son élève en défaut, le congédia.

Le jeune Bors avait reçu de la nature une figure agréable, une intelligence peu commune. Il plut à une dame qui, en haine de ses collatéraux, accueillit cet enfant avec la plus grande bonté, se chargea de son éducation, et l'envoya au collége de Rodez pour y faire ses études. Il y passa quelques années, pendant lesquelles sa protectrice subvenait à tous ses besoins. Cependant ses camarades se plaignaient souvent de la perte de leur bourse; chaque jour ils s'apercevaient qu'il leur manquait quelque chose. Plus d'une fois Bors fut convaincu d'être l'auteur de ces larcins; pourtant on ne le chassa pas du collége, parce qu'il promettait, chaque fois qu'il était découvert, de venir à résipiscence, et que d'ailleurs sa pension était très-bien payée.

Quand il eut achevé sa rhétorique, il revint auprès de sa bienfaitrice, qui le combla d'éloges pour les progrès extraordinaires qu'il avait faits dans ses études. Mais son inclination pour le vol, qu'une trop coupable indulgence n'avait fait que fortifier, ne tarda pas à le faire bannir de cette maison, qui aurait pu devenir son héritage. Il voulut s'adjuger une somme qu'un fermier venait d'apporter. Il fut chassé, et courut cacher sa honte et ses remords à Carcassonne, où il entra chez un négociant en qualité d'instituteur de ses enfans. Quelque nouvelle escroquerie le força de chercher à Bordeaux un asile contre les ministres de la justice. On ignore quelle fut la conduite de Bors dans cette ville; on assure cependant que, souvent inscrit sur les registres de la police pour des escroqueries, il avait, au bout de quelque temps, trouvé à propos de se dérober aux poursuites du magistrat. Après avoir quitté Bordeaux, la ville de Toulouse fut le nouveau théâtre qu'il choisit. Ayant trouvé accès dans la maison d'un agent de change très-estimé et très-riche, il fut chargé de l'éducation de ses fils. Mais il s'occupait plus du soin de s'enrichir que de celui d'instruire ses élèves; il ne laissait échapper aucune occasion de puiser dans le coffre-fort de son patron. Ce manége dura deux ans sans que l'on pût s'en apercevoir, la multiplicité des affaires de cet agent de change empêchant de découvrir les nombreux emprunts que Bors faisait clandestinement à sa caisse.

Celui-ci, devenu, de cette manière, possesseur de sommes assez considérables, et se trouvant à l'abri du besoin, songea à quitter l'habit ecclésiastique, qu'il n'avait pris que pour mieux voiler sa conduite; et pour se donner plus de consistance dans le monde, il se décida à se faire recevoir docteur en médecine. En quittant la famille de l'agent de change qu'il avait si souvent volé, il fut assez adroit pour ne laisser que des regrets dans cette maison, où il aurait dû être en horreur.

Le hasard l'avait mis en relation avec un professeur en médecine, et il avait acquis tant d'empire sur l'esprit de cet homme, que celui-ci voulait lui faire épouser une de ses parentes. Ce médecin était un des amis de l'agent de change. Ce dernier s'étant aperçu du vol qu'on lui avait fait, n'eût jamais soupçonné le jeune docteur, sans les nouveaux larcins que Bors commit à l'aide de sa nouvelle profession. A ces indices il s'en joignit encore d'autres. Bors conclut de nombreuses acquisitions, fit construire des bâtimens considérables, et afficha dans son ameublement un luxe impudent.

L'agent de change, volé si souvent, avait enfin remarqué que l'on avait profité de son absence pour puiser dans sa caisse, et que le frère du médecin, son ami, qui était dans la finance, venait d'éprouver un pareil sort, pendant un court séjour qu'il avait fait à la campagne. Il imagina que le voleur reviendrait s'il partait pour un nouveau voyage. Il fit part de son projet à celui qui avait été volé comme lui. Ce dernier ayant goûté son avis, il annonça aux personnes de sa société habituelle qu'il se disposait à partir le lendemain pour ses métairies, et il partit en effet, après avoir eu le soin de faire cacher dans son appartement son fils, le frère du médecin, et quelques amis et domestiques. Le jour suivant, le 1er novembre 1779, sur les six heures du soir, pendant un incendie qui consumait plusieurs maisons dans le voisinage, Bors, revêtu d'une mauvaise redingote, fut saisi dans l'intérieur de l'appartement de l'agent de change, où il s'était introduit à la faveur de doubles clefs qu'on trouva sur lui. Accusé d'être l'auteur des vols qui avaient été faits depuis peu, il en fit l'aveu, demanda la vie, et offrit de faire à cette condition tout ce qu'on exigerait de lui.

Interrogé sur l'argent qu'il pouvait avoir en sa possession, il indiqua quelques sacs dans sa maison neuve, rue Saint-Rome, et vingt-huit mille livres qu'il avait cachées dans sa maison près les Jacobins. On trouva aux endroits désignés les sommes déclarées par Bors; et l'on fit signer à celui-ci, devant un notaire, un contrat par lequel il vendait tous ses biens meubles et immeubles à l'agent de change, moyennant un prix qu'il déclarait avoir reçu. Quand l'officier public se fut retiré, le docteur fripon fut dépouillé de sa bourse et de ses bijoux; on ne lui laissa que quelques louis, un peu de linge et la liberté, avec menace de le livrer au bras vengeur de la justice, s'il ne changeait de résidence.

Docile à ces injonctions, Bors se mit en route pour Bordeaux. Mais, à deux lieues de Toulouse, il s'arrêta dans une auberge, ne voulut pas souper, et demanda une chambre où il se retira. Comme cette chambre était au-dessus de la cuisine de l'hôte, des gouttes de sang, filtrant à travers le plancher mal joint, frappèrent les regards de l'aubergiste: il se hâta de monter chez le voyageur, et le trouva étendu sans sentiment et baigné dans son sang. Un chirurgien fut appelé, et Bors, par les soins qu'il en reçut, ne tarda pas à revenir à la vie. Ce malheureux, dans un accès de désespoir, s'était ouvert les quatre veines.

Lorsqu'il fut tout-à-fait rétabli, il continua sa route jusqu'à destination. Arrivé à Bordeaux, il s'engagea, en qualité de matelot-chirurgien, sur une frégate qui devait faire voile prochainement pour l'Amérique septentrionale; mais, au moment de s'embarquer, il fut arrêté, à la requête du ministère public, et conduit à Toulouse, où son procès fut instruit. Il nia constamment les vols dont on l'accusait, soutint avec une impudence incroyable qu'il était innocent, et prit des lettres de rescision contre le contrat qu'il avait consenti au profit de l'agent de change.

Bors répondit avec la même effronterie à toutes les questions qui lui furent faites dans ses divers interrogatoires. Mais les preuves qui s'élevaient contre lui étaient accablantes. Il fut condamné à être pendu, par arrêt du parlement, de Toulouse de juillet 1780. La sentence fut exécutée le jour même. Bors étant sorti à midi et demi du palais, fit appeler deux porteurs pour se faire conduire à la prison de l'Hôtel-de-ville. En parcourant les rues placées sur son passage, il considérait d'un œil serein et fier le peuple qui s'y portait en foule. A son arrivée à l'Hôtel-de-ville, il paya les porteurs, et leur dit: «Je n'ai que trente sous sur moi, les voilà; j'espère sortir tantôt, venez me prendre, je vous récompenserai mieux.» Des jeunes gens détenus en prison par ordonnance de police pour une légère dispute, l'invitèrent à dîner. S'étant mis à table, il mangea peu, se leva avant la fin du repas, et envoya chez le greffier de la geôle. Un instant après, il fut appelé et conduit, sans le savoir, à la chambre de la question, où son arrêt lui fut prononcé. Il ne proféra pas une seule parole: mais, saisi tout-à-coup par un violent désespoir, il s'élança contre le coin d'une cheminée, la tête la première, et s'y fit une ouverture auprès d'une des tempes. Son sang ayant ruisselé aussitôt, un chirurgien pansa la plaie. On se hâta d'exécuter l'arrêt, dans la crainte de n'en avoir pas le temps. Lorsqu'on le conduisit au lieu du supplice, son visage était altéré, ses yeux hagards, son front défiguré, et couvert du sang qu'il perdait en abondance. La comparaison du sort affreux que ce malheureux allait éprouver, avec celui dont il aurait dû jouir, s'il eût voulu respecter les lois de la probité, inspirait une véritable compassion pour lui.

Descendu de la charrette, il marcha d'un pas tranquille vers la potence; avant d'y monter, il répondit aux commissaires qui lui avaient demandé s'il n'avait aucune déclaration à faire, qu'il n'en avait point; monté, il se tourna vers l'exécuteur, et le pria de terminer la tragédie le plus promptement possible: «Faites-moi le plaisir, lui dit-il, mon ami, de faire vite; il me tarde que ceci soit achevé.» Il se précipita ensuite lui-même..... Son cadavre fut accordé au collége de chirurgie, qui l'avait demandé; mais les restes du docteur pendu n'étaient plus le lendemain à l'amphithéâtre de Saint-Côme; la serrure de la porte avait été forcée; et le tronc, sans tête, fut trouvé, quelques jours après, dans le canal royal de Languedoc. On attribua cet enlèvement aux étudians en médecine.


MARIE GÉLIBERT,
ACCUSÉE D'AVOIR POIGNARDÉ SON MARI.

Une femme qui ose lever le poignard de l'assassin sur son mari est un monstre que la justice doit immoler à la nature et à l'humanité outragés. Mais plus un attentat pareil inspire d'horreur, plus on doit se montrer difficile sur les preuves d'un forfait aussi atroce.

De simples présomptions, de légers indices ne doivent point suffire; il faut des preuves évidentes.

Marie Gélibert, née dans la classe ouvrière, eut quatre enfans d'un premier mariage qui avait été aussi heureux que possible, au sein du travail et de la médiocrité. Restée veuve à l'âge d'environ quarante ans, et ses enfans étant encore fort jeunes, elle chercha un nouvel appui dans un second mariage, et crut faire son bonheur et celui de sa famille en accordant sa main à Eustache Allier.

Cette pauvre femme fut cruellement trompée dans son espérance. Cet Allier était d'un naturel féroce et pervers. D'abord soldat, et puis déserteur, il s'était rendu bientôt redoutable dans toute la contrée. Connu pour être capable de tout entreprendre et de tout oser, on le fuyait comme un homme extrêmement dangereux. Il était sans cesse en querelle, et cette conduite lui avait attiré un grand nombre d'ennemis.

Marie Gélibert eut beaucoup à souffrir des emportemens de cet homme violent. Il la maltraitait continuellement. Mais toujours patiente et portée à la douceur, Marie Gélibert se contentait de représenter à son mari, avec autant de ménagement qu'il était possible, l'injustice de ses procédés et de sa mauvaise conduite. Mais cette douceur ne pouvait désarmer l'humeur violente d'Allier. Il brisa tout ce qui se trouva sous ses mains, il excéda sa femme et ses enfans; et, après avoir enlevé tout ce qu'il pouvait transporter, il disparut de Montbasin.

Marie Gélibert crut avoir acquis le repos, la sûreté de sa vie et celle de ses enfans qu'elle nourrissait du travail de ses mains. Mais elle n'était point arrivée au terme de ses maux. Allier l'avait quittée en lui jurant, avec les sermens les plus terribles, de lui arracher la vie ainsi qu'à trois de ses enfans.

Une nuit, Marie Gélibert dormait tranquillement au milieu de ses enfans, lorsqu'elle est éveillé par le bruit de sa fenêtre, que l'on s'efforce d'enfoncer; elle crie, les voisins accourent, Allier s'enfuit.

Cette première tentative est bientôt suivie d'une seconde. Le 11 octobre 1777, il se rend à Montbasin, va droit à la maison de Marie Gélibert, entre sans être aperçu, s'élance sur sa femme avec fureur, la saisit au cou, et fait des efforts pour l'étrangler. Aux cris de Marie Gélibert, son fils aîné, âgé de quatorze ans, monte à la chambre, voit sa mère succombant sous les coups de son beau-père. Il veut la secourir; Allier renverse sa femme presque mourante, se jette sur l'enfant, le serre entre ses bras afin de l'étouffer, et tombe avec lui. Les voisins accourent au bruit, arrachent l'enfant étendu sous Allier, et emmènent ce dernier.

Le lendemain, Marie Gélibert apprend avec étonnement que son mari est mort de plusieurs blessures; qu'Étienne Allier, son frère, a rendu plainte en fait d'assassinat contre des personnes qu'il ne voulait pas nommer. Sûre de son innocence, elle ne pense pas que la procédure puisse être dirigée contre elle. Dans cette trompeuse sécurité, elle est enlevée par des cavaliers de la maréchaussée, qui la conduisent dans les prisons de Montpellier.

Marie Gélibert, interrogée, répond à toutes les questions avec cette naïveté et cette fermeté qui accompagnent presque toujours l'innocence. On la confronte avec les témoins. Tous jurent ne lui avoir pas vu donner des coups de couteau à Allier. Quelques-uns disent l'avoir vue sortir ensanglantée de sa maison, après l'action qui s'y était passée, mais ils ne s'accordent pas sur quelques détails. D'autres affirment que son mari, avant de mourir, l'a désignée comme l'auteur de son meurtre; mais ces derniers se contredisent mutuellement, et sont démentis par un seul témoignage digne de foi.

Néanmoins, après la consommation des procédures, et malgré cette absence totale de preuves, la malheureuse Gélibert fut condamnée, par le premier juge, à être pendue.

Sur l'appel de cette sentence, l'infortunée fut transférée dans les prisons de Toulouse; et après de nouvelles angoisses, de nouveaux tourmens, son innocence triompha devant le parlement de cette ville, qui, par arrêt du 4 septembre 1780, infirma la sentence du premier juge, et mit l'accusée hors de cour.


BOUCHER,
OU L'ASSASSIN DE SEIZE ANS.

Un jeune homme âgé de seize ans, nommé Boucher, après avoir été domestique, voulut apprendre le métier de perruquier, et se plaça, à cet effet, comme apprenti, dans une boutique située aux environs du Palais-Royal. Il paraît que Boucher avait le malheur d'être très-enclin au libertinage. Il entretenait, par conséquent, de fréquentes relations avec les filles publiques.

Le 13 novembre 1780, étant monté dans la chambre d'une de ces créatures qu'il avait rencontrée dans la rue Saint-Denis, cette fille exigea trois livres pour prix de sa complaisance. On pense que cette convention faite au pied de l'escalier fut remplie sans humeur, et que le jeune libertin se retira sans contestation.

Le lendemain au soir, Boucher passant encore dans la rue Saint-Denis, aperçut sa sirène de la veille; il l'aborda et parla quelque temps avec elle. Dans ce moment, une des compagnes de cette fille passe auprès d'eux; Boucher lui propose de monter chez elle; celle-ci accepte la proposition. Arrivé dans sa chambre, il offre à la fille la somme qu'il avait offerte la veille à sa camarade, à condition qu'elle quitterait ses vêtemens. Cette condition est acceptée à l'instant même.

Mais Boucher ayant vu cette fille accrocher une montre d'or à sa cheminée, conçut, à ce qu'il paraît, le projet de la lui dérober. Dès qu'il eut assouvi sa brutale passion, il se saisit d'un rasoir qu'il portait dans une des poches de sa culotte, et en porta plusieurs coups à cette fille, faisant tous ses efforts pour l'atteindre au cou; heureusement que celle-ci avait une cravate très-épaisse. Dès qu'elle se sentit blessée, elle se débattit, et parvint à arracher le rasoir des mains de son assassin; et, quoique déjà mutilée, elle eut encore assez de force pour ouvrir sa fenêtre et jeter le rasoir ensanglanté dans la rue, en criant à l'assassin.

Alors Boucher, furieux, hors de lui-même, prit son couteau et en porta plusieurs coups à la victime de sa barbarie et de sa cupidité. Mais ne pouvant parvenir à lui donner la mort, et entendant du bruit, il ouvrit la porte, se disposant à fuir, lorsqu'il fut arrêté par deux hommes qui étaient montés aux cris de la fille assassinée, et à la vue du rasoir tombé dans la rue. Le scélérat, en fuyant, avait encore à la main son couteau ensanglanté. Au tumulte qu'excita un pareil événement, la garde accourut, et trouva la fille baignée dans son sang et près d'expirer. On la conduisit aussitôt à l'Hôtel-Dieu, pour lui administrer les secours qu'exigeaient ses blessures.

Le corps du délit était constant, et les preuves de l'assassinat étaient évidentes. Cependant l'assassin eut l'audace de soutenir qu'il n'était pas coupable: il nia que le couteau lui appartînt, et qu'on l'eût rencontré son couteau à la main. Il ajoutait que c'était la fille qui avait voulu se tuer elle-même, et que le rasoir trouvé dans la rue était sous le chevet de son lit. On le confronta avec la fille à l'Hôtel-Dieu, et il persista à lui soutenir qu'elle-même s'était mutilée.

Mais le rasoir ayant été reconnu pour appartenir à Boucher, et les deux personnes qui l'avaient arrêté dans l'escalier lui ayant été confrontées, Boucher fut convaincu de l'assassinat dont il était accusé.

Aussi, par sentence rendue le 22 novembre, c'est-à-dire huit jours après son crime, Boucher fut condamné au supplice des assassins.

Sur son appel, le parlement le condamna à être rompu vif en place de Grève, et à expirer sur la roue, par arrêt du premier décembre 1780, et le même jour Boucher fut exécuté.

Tous les pères de famille, en apprenant le supplice de ce jeune scélérat, doivent trembler en pensant aux suites effrayantes de la débauche. Être capable de commettre, à l'âge de seize ans, un crime aussi atroce que celui dont nous venons de tracer, en frémissant, l'horrible tableau; quelle preuve plus forte de la dépravation des mœurs et de la nécessité de veiller sur le dépôt précieux de la morale publique!