FAMILLE D'ASSASSINS.
En 1779, les environs de Saint-Calais, petite ville du Maine, furent le théâtre d'un forfait dont les circonstances font frémir.
Catherine Emonnet, née de parens qui vivaient du fruit de leur travail, fut mariée très-jeune à un laboureur de la paroisse de Conflans, aux environs de Vendôme. Cette union fut très-malheureuse. La jeune femme manifesta, dans une foule de circonstances, une aversion très-prononcée pour son mari, et la mort subite de ce dernier fit même naître des soupçons sur la cause qui l'avait produite. Le malheureux laboureur qui avait épousé Catherine Emonnet mourut dans des tortures semblables à celles d'une personne empoisonnée; mais on ne rechercha pas les causes de ce trépas inopiné, et si le crime y eut part, ce forfait resta enseveli avec la victime.
Avec les dispositions qui viennent d'être signalées, Catherine Emonnet fut bientôt consolée de la perte de son mari. Devenue plus riche par cet événement, elle fut recherchée par plusieurs partis. Laurent Morgue, ancien laboureur, jouissant d'une honnête aisance et d'une bonne réputation, obtint, malheureusement pour lui, la préférence sur ses compétiteurs. Cet homme était beaucoup plus âgé que la jeune veuve. Celle-ci, en consentant à l'épouser, n'était guidée que par des vues d'intérêt.
Le mariage fut à peine consommé, que Laurent Morgue, par suite des mauvais procédés qu'il éprouvait déjà de la part de Catherine Emonnet, eut lieu de se repentir du choix qu'il venait de faire. Il paraît que, dès les premiers jours de son mariage, ce monstre avait conçu le projet de se défaire de ce nouvel époux qui lui inspirait autant d'aversion que son devancier. Mais elle ne confia son projet à personne.
Ce qui est certain, c'est que Laurent Morgue, après avoir mangé une soupe que sa femme lui avait apprêtée, avant qu'il ne partît pour se rendre à quatre lieues de chez lui, fut trouvé, dans un fossé, expirant des douleurs d'une colique horrible. Heureusement un chirurgien, passant à cheval, s'arrêta, et ayant reconnu tous les symptômes du poison dans la maladie de cet homme, vola aussitôt à la ville voisine et en rapporta du contre-poison qui sauva la vie à ce malheureux.
En réfléchissant sur la cause de cet accident, Morgue ne put se dissimuler que sa femme avait voulu attenter à ses jours. Il aurait pu sans doute dénoncer le crime et livrer son auteur à la justice, mais un reste d'affection pour cette misérable le retint, et le détermina à garder le silence. Il se contenta de prendre toutes les précautions possibles pour se soustraire au danger qu'il avait couru; et il exigea que sa femme mangeât la première, et en sa présence, de tous les alimens qu'elle apprêtait. Quelle position que celle d'un mari réduit à prendre de pareilles précautions!
Catherine Emonnet, se voyant privée des moyens abominables qu'elle avait employés pour donner la mort à son mari, confia à son père et à sa mère le nouveau projet qu'elle avait conçu pour parvenir à ses fins. Il fallait bien qu'elle comptât sur la scélératesse de ses parens, pour leur faire une semblable ouverture. Ceux-ci, au lieu d'user de leur autorité pour détourner leur fille de ses exécrables desseins, ourdirent, de concert avec elle, le complot de faire assassiner leur malheureux gendre par une main étrangère.
Il ne s'agissait que de trouver un homme capable d'exécuter le plan qu'ils avaient conçu. Un mauvais sujet, nommé Jusseaume, qui ne travaillait que pendant la moisson, et qui, le reste de l'année, mendiait pour subsister, leur parut propre à leur criminelle entreprise. Ils attirèrent ce vagabond dans leur maison, le préparèrent à leur horrible confidence par des caresses et des cajoleries de toute espèce. La misère, surtout lorsqu'elle est le résultat de la paresse, est facile à séduire. Cependant à la première proposition qu'on lui fit de tuer Morgue, Jusseaume recula d'horreur et rejeta avec indignation les promesses de récompense des époux Emonnet.
Mais Catherine Emonnet, qui était douée d'une figure agréable, voyant que l'argent seul ne suffirait pas pour déterminer Jusseaume, lui proposa de lui donner sa main s'il voulait être l'assassin de son mari. Cette offre séduisit Jusseaume, et détruisit tous ses scrupules.
Ce pacte infernal étant conclu, on n'attendait plus que le moment favorable pour commettre le crime. Emonnet et sa femme donnèrent un fusil à Jusseaume, et Catherine lui fournit de l'argent pour acheter des balles et de la poudre.
Le 10 juin 1779, Morgue étant allé à Saint-Calais pour ses affaires, sa femme avertit Jusseaume de l'attendre à son retour, et le conjura de donner la mort à un époux qu'elle avait en horreur. Le trop faible et trop criminel Jusseaume obéit à cet ordre barbare. Il s'aposta sur le chemin de Morgue, l'attendit, lui tira un coup de fusil dès qu'il l'aperçut, et prit la fuite.
Morgue fut dangereusement blessé au visage; mais sa blessure n'était pas mortelle. Il fut trouvé sans connaissance et baigné dans son sang; on le transporta dans l'auberge la plus voisine, où l'on s'empressa de lui administrer les secours que réclamait son état.
Cependant l'assassin se hâta d'aller rendre compte à Catherine Emonnet de ce qu'il venait de faire; et cette femme atroce fut entendue lui criant de loin: Est-il mort?
Le bruit de cet assassinat s'étant répandu, le ministère public rendit plainte et fit informer. Jusseaume, Catherine Emonnet, son père et sa mère furent arrêtés peu de temps après, et, par sentence du 2 juin 1780, furent condamnés, savoir: Jusseaume à être rompu vif, Catherine Emonnet, son père et sa mère, à assister au supplice de Jusseaume, et à être pendus.
Sur l'appel de cette sentence, le parlement, par un premier arrêt du 3 août 1780, confirma la sentence à l'égard de Jusseaume, et sursit jusqu'après son exécution à prononcer sur l'appel de ses complices. Un second arrêt, du 12 octobre 1780, condamna ces derniers à faire amende honorable, et à être ensuite conduits sur la place publique de Saint-Calais, où Catherine Emonnet fut brûlée vive, son père rompu et sa mère pendue; leurs corps furent jetés dans le même bûcher pour y être réduits en cendres. Quant à Morgue, il survécut à sa blessure; la dot et tous les droits de communauté qui appartenaient à sa femme lui furent adjugés, et il obtint une rente viagère de cinquante livres sur les biens des coupables.
ACCUSATION D'ASSASSINAT
MAL FONDÉE.
Quelques précautions que l'on prenne, avec quelque circonspection que l'on agisse, quelqu'innocent que l'on soit de toute espèce de crime, on n'est point assuré d'être toujours à l'abri de toute accusation. Une circonstance étrange se présente; un crime est commis; votre innocence est prouvée, avérée; il n'en faut pas moins comparaître sur le banc des accusés, et vous résigner, du moins pour un moment, à être soupçonné d'un lâche assassinat.
Le jeune chevalier de Mercier, à peine âgé de dix-huit ans, ne put prendre part aux divertissemens du carnaval de 1781, étant, à cette époque, très-souffrant d'un rhume pénible et opiniâtre. Tout ce qu'il put se permettre fut d'aller, le lundi gras, assister aux danses d'une troupe de jeunes gens rassemblés chez le sieur Alibert, à Aulas. Mais il se retira à neuf heures du soir, rentra chez lui, et se coucha. Une servante qui était venue bassiner son lit, ne sortit que quand elle l'eut vu couché, emporta la lumière, et ferma la porte de sa chambre. La servante, étant sur la première marche de l'escalier, entendit tirer un coup de fusil et la voix d'une personne qui criait au secours. Elle voulait sortir par curiosité, mais elle en fut empêchée par la tante du chevalier, qui craignit que des gens masqués, qu'elle croyait les auteurs de ce coup, ne fissent peur à cette fille.
De son lit, le sieur Mercier entendit aussi le coup de fusil, mais il imagina, comme beaucoup d'autres personnes, que cette détonation isolée était la suite de la dissipation des jours gras.
Point du tout: un lâche assassinat venait d'être commis de guet-apens sur la personne du sieur Boisson; et ce qu'il y a de plus extraordinaire, c'est que le chevalier de Mercier fut accusé de ce crime. Il paraît que le sieur Boisson, dans le délire qui était résulté de sa blessure, avait dit qu'il avait reconnu le coupable, que c'était le chevalier de Mercier, etc., etc. Cette déclaration du blessé circula dans le public. Le procureur-fiscal s'en empara, et rendit seul plainte le 9 mars 1781. Le chevalier de Mercier, de son côté, forma une action criminelle dirigée contre le sieur Boisson, pour cause de diffamation, et sa plainte fut portée au tribunal le 27 mars. Alors le sieur Boisson devint directement accusateur, et continua en son nom la procédure entamée.
Quel pouvait être le motif de cette accusation calomnieuse? On présuma que la conduite de Boisson était le résultat d'une rixe qui avait eu lieu entre le chevalier et lui.
Le chevalier de Mercier et le sieur Boisson étaient assis sur la banquette de la maison du sieur Huls. Ils se donnent, en badinant un défi; il s'agissait d'éprouver lequel des deux serrerait le mieux la main de l'autre; en conséquence, ils joignirent leurs mains à plusieurs reprises, et les serrèrent, toujours en badinant. «Je parie, dit Boisson, que je serai assez fort pour vous fouetter.—Le chevalier de Mercier prit ce propos en badinant.—Quand on est si fort, dit-il, on ne se laisse pas menacer de coups de fouet. Le sieur Boisson était tout ému de colère, et proposait au chevalier d'entrer chez le sieur Huls, apparemment pour se laisser fouetter. «Si vous en avez une si grande envie, repartit le chevalier, faites-le à l'endroit où nous sommes, sans entrer chez le sieur Huls.»
Il y avait neuf mois que cette petite rixe s'était passée; et rien n'avait annoncé qu'elle dût avoir des suites fâcheuses. Mais pourquoi Boisson dénonçait-il le chevalier comme son assassin, tandis qu'il savait bien qu'il avait un assez grand nombre d'ennemis particuliers à Aulas, parce qu'il passait pour rendre compte au seigneur des personnes qui allaient à la chasse ou à la pêche?
Quoiqu'il en soit, le chevalier de Mercier fut arrêté, et le parlement de Toulouse fut saisi de la cause. Le procès ne fut terminé qu'au mois de février 1782; et hommage fut rendu à l'innocence du chevalier de Mercier; il fut déchargé de l'accusation, et Boisson condamné aux dépens, à titre de dommages-intérêts et par corps.
LE PAUVRE TAILLEUR
VICTIME DE SA BIENFAISANCE.
Un pauvre tailleur, occupant une chambre dans la rue de Cléry à Paris, eut le malheur de faire connaissance avec un individu qui cachait son véritable nom sous ceux de Nicolas Gérard. Touché de la misère de cet homme, il eut la bonté de lui donner l'hospitalité. Un tel acte d'humanité, de la part d'un ouvrier qui n'avait pour tout bien que son aiguille, devait-il être payé par le plus horrible forfait?
Le 6 janvier 1781, sur les six heures du soir, Gérard et deux autres hommes furent rencontrés dans l'escalier, emportant les meubles de Herse (c'était le nom du tailleur). Le propriétaire de la maison ayant été averti, fit arrêter Gérard et ses compagnons, et les força de remettre les meubles dans la chambre où ils les avaient pris.
Des traces de sang qui furent aperçues dans cette chambre donnèrent naissance à des soupçons. On fit des recherches, et l'on trouva sous l'établi du tailleur un cadavre dont la tête avait été coupée, et qui fut reconnu pour être celui de l'infortuné Herse. Gérard et ses deux affidés furent aussitôt conduits en prison.
Gérard, pour échapper au supplice que méritait son crime, imagina une fable grossière avec laquelle il croyait en imposer aux juges. Il déclara que le propriétaire de la maison ayant donné congé à Herse, pour le terme de janvier, et ce tailleur n'ayant pas d'argent pour payer son loyer, mais espérant en recevoir d'un de ses débiteurs qui demeurait à Versailles, était parti pour cette ville le 3 janvier, dès le matin, en le chargeant, lui Gérard, de vendre les meubles et effets pour payer son terme, si toutefois il n'était pas de retour avant l'échéance.
Gérard avoua que le tailleur lui avait laissé la clef de sa chambre en partant, et qu'il n'avait pas cessé de coucher dans cette chambre. Malgré ces aveux, il continua néanmoins à nier qu'il fût l'auteur de l'assassinat. Il persista également à soutenir la fable du voyage de Versailles, affirmant qu'il ignorait le retour de Herse à Paris, quoique celui-ci ne pût rentrer dans la chambre qu'avec la clef qu'il lui avait remise à lui Gérard, attendu qu'il n'en avait pas d'autre. Il y en avait bien une double, mais elle était entre les mains du propriétaire. Ainsi les mensonges de Gérard étaient évidens.
L'audace de ce scélérat aurait pu répandre des doutes sur la vérité, s'il n'y eût pas eu contre lui une réunion de circonstances qui prouvaient son imposture; mais les faits certains et avoués qu'il avait été seul détenteur de la clef de la chambre, qu'il y avait toujours couché, qu'il avait voulu enlever de nuit et furtivement les meubles; la disparition de Herse du 3 au 6; enfin le cadavre et les traces de sang trouvées dans la chambre, qui n'avait été occupée que par Gérard, ne laissaient rien à désirer pour convaincre cet assassin de son crime. On découvrit aussi qu'il avait déjà figuré dans plusieurs procès criminels sous des noms différens. Il portait sur l'épaule l'empreinte des lettres G. A. L., qui ne permettait pas de douter de son infamie, et de l'habitude qu'il avait du crime. Il ne se bornait pas à changer de nom; il cachait encore sa profession. On assure qu'il était coiffeur; cependant, dans son dernier procès, il déclara qu'il était manœuvre de maçon.
Le seul désir de s'emparer des effets de Herse avait porté ce monstre à assassiner son bienfaiteur. On apprit aussi que Gérard entretenait un commerce criminel avec une de ces viles prostituées, qui ne portent que trop souvent au crime ceux qui partagent leur débauche, et l'on présuma que c'était pour fournir aux besoins de cette malheureuse que Gérard avait fait périr le pauvre Herse.
Le parlement, suffisamment éclairé et convaincu, par arrêt du 3 février 1781, condamna Gérard à être rompu vif.
Ce scélérat montra une audace et une constance incroyables pendant la question, qui ne lui arracha aucun aveu. Il conserva la même contenance pendant son supplice. Mais on assure qu'il déclara extra-judiciairement qu'il était coupable du crime pour lequel on l'avait condamné; que s'il n'en faisait pas l'aveu à la justice, et que s'il persistait à cacher son nom, c'était pour ne pas faire tort à sa famille.