FRATRICIDE.
Le 15 mai 1808, Barbe Guilhelme, servante à Chaumont, étant venue voir son amie Élisabeth Olivier, domestique chez Jean-Baptiste Sollier, propriétaire de la même commune, toutes deux causaient paisiblement, lorsque l’une d’elles, saisie d’effroi fit remarquer à sa compagne qu’il découlait du sang du plancher de la grange; elles y montèrent aussitôt avec inquiétude: et à peine eurent elles retiré sept à huit bottes de paille, qu’un bras ensanglanté s’offrit à leurs regards.
A cette vue, la frayeur s’empare d’elles, et les empêche de pousser plus loin leurs recherches. Barbe Guilhelme va en toute hâte informer de cet événement sa maîtresse, qui, à son tour, en fait avertir le maire à l’instant même. Sur cet avis, ce magistrat se rend aussitôt sur les lieux; il découvre le cadavre, et le reconnaît pour celui de François Sollier, fils du maître de la maison. Il le fait garder pendant la nuit; et sur son invitation, le juge de paix de Suze vint le lendemain matin, pour constater le fait.
Le cadavre nu était enfoncé dans la paille. On remarqua à la tête trois grandes blessures qui, d’après l’avis des gens de l’art, étaient le résultat de coups de pierre et de bâton. On s’aperçut aussi que les extrémités des doigts de la main droite étaient ensanglantées; ce qui donna lieu de penser que François Sollier, en se sentant frapper, avait porté la main à sa figure.
Quels pouvaient être les auteurs de ce meurtre? Rien encore, dans ce premier moment, ne pouvait servir à diriger les soupçons. Les personnes de la maison cherchaient à insinuer que ce crime avait été commis par quelque rival, en amour, de François Sollier. On fit même remarquer au juge de paix qu’il était facile de s’introduire du dehors dans la grange par le moyen d’une treille dont les bois paraissaient, en effet, avoir été forcés; mais, bientôt après, des indices frappans réduisirent la justice à la triste nécessité de chercher les coupables parmi les plus proches parens de la victime.
La famille Sollier ne jouissait pas d’une bonne réputation; elle s’était rendue redoutable à tous ses voisins. On savait que la discorde y était permanente. Il s’y élevait fréquemment de violentes contestations d’intérêt; chacun des enfans paraissait craindre que son père ne favorisât les autres à ses dépens; et dans une dispute qui avait éclaté le soir du vendredi 13 mai, François, sans respect pour l’auteur de ses jours, sans égard pour ses cheveux blancs, l’avait jeté à la renverse en gesticulant.
On savait aussi que Joseph-Thomas, l’un des fils du sieur Sollier, était extrêmement irascible et brutal; que, cinq ou six ans auparavant, il avait lancé à la tête de Pierre Bacon, dont il n’avait pu empêcher le mariage avec une de ses sœurs, une pierre du poids de douze livres; que, quelque temps après, il avait tiré un coup de fusil chargé à plomb sur la femme de son frère Jean-Baptiste, sans avoir autre chose à lui reprocher que de s’être permis de cueillir un peu d’herbe dans le jardin de la maison paternelle; enfin, on disait qu’il en voulait à François, parce que la liaison scandaleuse de celui-ci avec une femme de mauvaises mœurs avait été un obstacle au mariage qu’il avait eu, lui, le projet de conclure avec la fille d’un sieur Joannes.
Quant à Marguerite Sollier, outre qu’on la regardait comme le principal moteur de toutes les dissensions qui troublaient sa famille, on avait découvert qu’elle avait fortement réprimandé la servante pour avoir révélé les traces du sang.
Jusque là les soupçons ne planaient que sur le frère et la sœur; mais bientôt ils s’étendirent jusque sur le père. On avait apprit qu’averti par la servante de la découverte du sang répandu, il s’était contenté de répondre avec calme: Tantôt que c’était du vin, tantôt que c’était le sang de quelque gros rat ou d’une poule. Lorsque le maire s’était présenté, il s’était laissé appeler à plusieurs reprises, affectant de dormir sur son lit. Enfin, lorsque le meurtre de son fils avait été constaté, il s’était montré insensible, et n’avait versé quelques larmes, que lorsque le maire lui avait refusé de laisser inhumer le corps, sans avertir le juge de paix.
En conséquence de ces indices, le frère, la sœur et le père furent arrêtés. On fit ensuite les recherches les plus exactes dans la maison; et l’on découvrit, caché soigneusement sous l’escalier, dans la cuisine, le manche d’une hache, couvert de sang; on trouva aussi au même endroit un habit court couleur café, que François portait habituellement; à l’épaule droite de cet habit, on remarqua une touffe de cheveux châtains avec du sang et un seul cheveu gris. Cet habit et ce manche de hache, cachés ainsi dans l’intérieur de la maison, ne permettaient pas de soupçonner des étrangers: ils concentraient, de plus en plus, les présomptions du crime sur les trois personnes déjà en état de prévention.
Dans l’interrogatoire qu’on lui fit subir, Sollier père déclara que son fils François, le soir du 14, c’est-à-dire la veille de la découverte de son cadavre, ayant dit qu’il voulait aller le lendemain à Suze, pour y recevoir le prix d’une livraison de plâtre, il avait cru, ne le voyant pas le dimanche, qu’il avait fait effectivement ce voyage. Du reste, il s’obstina à tout nier, jusqu’aux instances qu’il avait faites au maire pour obtenir la permission de faire inhumer le cadavre, sans avertir le juge de paix de cet événement.
La fille Sollier, interrogée à son tour, se plaignit beaucoup des mauvais traitemens que son frère François lui faisait subir. Elle soutint qu’elle n’avait presque point paru à la maison dans la journée du dimanche, et qu’elle n’y était rentrée qu’après la découverte du cadavre de son frère. Elle ajouta qu’elle n’avait fait à la servante d’autre reproche que de n’avoir pas prévenu son père plutôt que des étrangers.
Joseph-Thomas se retrancha dans une dénégation absolue, lors de ses premières réponses, et prétendit même qu’il n’y avait point de hache à la maison; mais, dans un autre interrogatoire, il avoua que, le samedi, à minuit, revenant de chez le sieur Joannes, son frère François, caché derrière un mur près de l’écurie, lui avait jeté à la poitrine une énorme pierre, et l’avait traîné ensuite par les cheveux, en lui disant qu’à titre de son aîné, il voulait se marier avant lui; que, malgré cette attaque violente et inattendue, il avait trouvé le moyen de se sauver dans la grange; que, son frère l’y ayant poursuivi et frappé de nouveau, il s’était défendu avec une pierre, et l’avait tué sur la paille. Il affirma d’ailleurs que son père n’en savait rien.
Dans une seconde séance, pressé sans doute par ses remords, il fit l’horrible aveu qu’il avait attendu que son frère fût endormi pour l’assassiner, et qu’il était allé cacher de suite son habit!
Pendant la procédure, Sollier père mourut dans la prison. Alors le fils, rétractant ses premiers aveux, signala ce vieillard comme l’auteur de l’homicide; selon lui, son père, attiré par ses cris, au moment où François l’avait attaqué, était venu à son secours; tous deux ils avaient pris son frère aux cheveux, et l’avaient entraîné dans la maison. Là, François avait eu une nouvelle altercation avec leur père, qu’il accusait d’avoir fait des dispositions contraires à ses intérêts, et lui avait lancé dans le bas-ventre un coup de pied, qui était la cause de sa mort. Joseph-Thomas affirmait qu’il avait fait tous ses efforts pour les calmer; que, lorsque François se fut retiré, son père lui avait confié qu’il voulait le tuer, mais qu’il attendrait pour cela qu’il fût endormi. Ne pouvant pas croire que cette menace fût sérieuse, il était allé se coucher dans l’écurie de la mule, d’où ayant entendu, quelque temps après, son père crier au secours, il s’était empressé d’accourir à la grange, et l’avait vu aux prises avec son frère. Mais ni sa présence, ni ses conseils, ni ses efforts, n’avaient pu empêcher son père de frapper François sur la tête, à grands coups de bâton, jusqu’à ce qu’il l’eût tué.
Joseph-Thomas terminait cette version nouvelle, en disant que, depuis leur arrestation, son père avait exigé de lui qu’il s’avouât l’auteur du meurtre, en lui faisant entendre que, par ce moyen, ils pourraient se tirer d’affaire l’un et l’autre.
Ce plan de défense ne pouvait en imposer à la justice. Était-il possible qu’un vieillard seul, et à la suite d’une longue lutte, eût pu parvenir à se défaire de son fils, nécessairement plus vigoureux que lui? Il faudrait, pour se prêter à une telle idée, supposer, dans ce fils, un grand fonds de vénération pour son père, et l’on ne sait que trop qu’il n’en était rien.
Au reste, l’instruction avait fourni la preuve que l’accusé, dans la soirée du dimanche, après la découverte du cadavre, s’était présenté chez la fille Joannes, dont il recherchait la main, et, la tirant à l’écart, parce qu’elle était en société, l’avait priée de déclarer, lorsque le juge de paix arriverait, qu’il ne l’avait pas quittée pendant toute la nuit du 14 au 15.
La cour de Turin, par arrêt du 9 septembre 1808, déclara Joseph-Thomas Sollier convaincu du meurtre de son frère, et le condamna à la peine de mort. Marguerite Sollier, sa sœur, contre laquelle il ne s’était élevé, dans les débats, aucune preuve de la complicité dont on l’avait soupçonnée, fut acquittée.
Si le père de cette malheureuse fille était innocent du meurtre de son fils, combien n’était-il pas coupable d’avoir élevé ses enfans avec tant de négligence! Nul doute que toutes les horribles catastrophes, dont on vient de voir les détails, ne fussent les fruits amers d’une mauvaise éducation. L’inimitié qui divisait les frères et les sœurs, le mépris qu’ils témoignaient à leur père, les mauvais traitemens dont ils osaient l’accabler, la terreur qu’ils inspiraient à leurs voisins, tout cela était l’œuvre d’une faiblesse, d’une insouciance sans excuse, et devait être couronné par le meurtre d’un frère et par un échafaud, sanglant!
On remarquera sans doute que Turin n’est plus France aujourd’hui, et que nous sortons du cercle que nous nous sommes tracé; mais, à l’époque où ce fratricide fut commis, le Piémont faisait encore partie de notre territoire; c’est ce qui nous a donné lieu d’admettre la tragédie de la famille Sollier dans notre recueil. Les amis de notre gloire contemporaine se souviendront volontiers, tout en leur donnant peut-être un regret, des anciennes limites de l’empire français.
SUICIDE D’UNE FEMME,
DEVENU LA CAUSE D’UNE ACCUSATION D’ASSASSINAT CONTRE SON MARI.
Claude Vuillaume, né à Crésille, arrondissement de Toul, servait comme garçon de labourage, à Bulligny, village voisin de son lieu natal. Son maître, satisfait de ses services, le maria avec Madeleine Poirot, veuve de Maurice Dally, qui jouissait, soit comme tutrice, soit à titre de douaire, de biens que l’on pouvait évaluer à quinze ou vingt mille francs. Sous le rapport de la fortune, ce mariage était fort avantageux pour Vuillaume, qui ne possédait rien; mais la grande disproportion d’âge qui se trouvait entre les deux époux devait inévitablement établir bientôt une guerre permanente dans leur ménage. Madeleine Poirot avait plus de quarante ans, et deux enfans de son premier mari. Claude Vuillaume n’était âgé que de vingt-deux ans.
Les premiers momens de leur union furent assez paisibles, et la naissance d’un enfant fut le fruit de cet accord; mais ce calme intérieur ne tarda pas à faire place aux discordes domestiques. Vuillaume était naturellement franc, libre, ouvert, enclin à la gaîté; Madeleine Poirot, au contraire, avait un caractère sombre, rêveur et mélancolique, que la légèreté de son jeune époux n’eut pas de peine à faire tourner à la jalousie. Cette malheureuse maladie n’était pas toujours, chez Madeleine Poirot, le résultat d’idées chimériques et ombrageuses; la conduite volage de Vuillaume ne lui prouvait que trop bien que ses soupçons ne la trompaient point: de là les explications, les reproches, les querelles, les débats animés; de là aussi les plaintes continuelles de Madeleine Poirot, aigries par l’amertume, exagérées par le ressentiment, et devenues, par la suite, en passant par les bouches envenimées des commères du village, un puissant auxiliaire pour les persécuteurs acharnés de Vuillaume.
Quatre années s’écoulèrent ainsi, et la funeste passion dont Madeleine Poirot était obsédée, n’avait fait que s’aggraver par la réflexion et par le temps. Chaque jour, de nouveaux reproches amenaient des contestations nouvelles. Pour sortir enfin de cette situation violente, Madeleine Poirot manifesta l’intention de solliciter une séparation de corps; mais Vuillaume, qui répugnait à aller discuter devant les tribunaux les griefs de sa femme, combattait cette résolution de toutes ses forces et déclarait sa préférence pour le divorce, dont l’idée seule était capable de retenir pour jamais sa femme dans les liens du mariage.
Claude Vuillaume venait d’être condamné à trois jours de prison, par jugement du tribunal correctionnel de Toul, le 31 janvier, pour quelques voies de fait dont il s’était rendu coupable; mais l’exécution du jugement était restée suspendue pendant les dix jours que la loi accorde au condamné pour interjeter appel. Le délai expirait le 10 février 1809, et le lendemain Vuillaume devait se constituer prisonnier, sous peine d’être conduit en prison par la force armée.
En conséquence, le 10 février, vers le soir, Vuillaume sortit de Bulligny; il se rendit à Crésille, qui n’en est qu’à une petite distance, passa la nuit chez sa mère, et le lendemain, accompagné d’un habitant du lieu, il se rendit à Toul, où il arriva à dix heures du matin. Lui et son compagnon de voyage s’arrêtèrent chez Martin, guichetier de la prison, occupant une maison en face de la porte d’entrée, et tenant aussi une petite auberge. Claude Vuillaume portait sur son bras une roulière, dont il se débarrassa en entrant chez Martin.
Après avoir dîné dans cette maison, Vuillaume fit ses dispositions pour entrer en prison dès le soir même. D’abord, il alla s’annoncer au concierge, prit avec lui le sieur Gaudeaux, écrivain de la prison, et, conduit par ce dernier, se présenta successivement à l’huissier Duval, chargé de l’exécution du jugement qui l’avait condamné, et au receveur de l’enregistrement, entre les mains de qui il acquitta le montant des frais auxquels il était condamné. Dans la même soirée, il visita encore l’avoué qui l’avait défendu en police correctionnelle. Après avoir terminé toutes ces courses, il rentra chez Martin avec le sieur Gaudeaux pour s’y rafraîchir. Là, l’huissier Duval vint lui donner avis qu’il avait prévenu le concierge, et qu’il serait reçu en prison aussitôt qu’il s’y présenterait. Bientôt le concierge lui-même arriva, prit place à la table, et accepta un verre de vin qu’on lui offrait; et le même soir, 11 février, à sept heures, Claude Vuillaume entra en prison, suivi du sieur Gaudeaux, de Martin et du concierge. A huit heures, quelques prisonniers se réunirent pour souper; Vuillaume fut du nombre des convives. Après le souper, on proposa de jouer aux cartes, et Vuillaume fut aussi de la partie. Une contestation s’éleva parmi les joueurs; le concierge fit cesser le jeu, et ordonna aux prisonniers de se retirer. Alors Claude Vuillaume fut enfermé, lui sixième, dans une chambre dite la pistole, tenant immédiatement à une autre pièce qui faisait partie du logement du concierge et de sa femme.
Dans cette chambre de la pistole, il y avait trois lits; l’un fut occupé par Claude Vuillaume et par Jean-Baptiste Boileau, de Barsey-la-Côte; l’autre par Jean-Baptiste Masson, de Bicqueley et par Charles Gris; le dernier par Gérard Jacquot et Charles Maignet. Vuillaume ne dormit pas d’un sommeil paisible; il souffrait beaucoup d’une douleur dans les reins. Au milieu de la nuit, il éleva la voix pour demander quelle heure il était; quelqu’un répondit à cette question. Il crut reconnaître la voix de Charles Gris, qui couchait dans la même chambre. Vuillaume se leva avant le jour, se promena pour se distraire, et vers six heures, pressé de sortir, il frappa à la porte, en demandant qu’elle lui fût ouverte. Ce fut à ce moment qu’il quitta la chambre dans laquelle il avait passé la nuit.
Nous rapportons avec minutie toutes les actions de Vuillaume avant et pendant son séjour en prison; nous relevons les moindres circonstances, nous énonçons les noms de toutes les personnes qui se sont trouvées avec lui à cette même époque; mais ces détails, indifférens ou fastidieux partout ailleurs, ici sont essentiellement liés au récit; et l’on verra combien ils étaient importans pour amener, après bien des obstacles, l’heureux dénoûment de cette intéressante affaire.
Revenons à Bulligny que Claude Vuillaume avait quitté depuis le 10 février.
Le 11, Madeleine Poirot se rendit, suivant l’usage des femmes de la campagne, à la veillée qui se tenait dans une maison contiguë à la sienne. La veillée finit à onze heures; chacun alors se retira, et Madeleine Poirot rentra chez elle avec sa fille.
Le lendemain, l’alarme se répandit en un instant dans le village: on ne savait ce qu’était devenue Madeleine Poirot. Sa jeune fille, Barbe Dally, déclara qu’elle s’était mise au lit, qu’elle avait demandé ensuite à sa mère si elle allait l’y suivre, et que celle-ci avait répondu: «Tout-à-l’heure.» Aucun bruit ne vint troubler le sommeil de Barbe Dally; mais, à son réveil, ne voyant pas sa mère à ses côtés, elle voulut sortir pour la chercher au-dehors. Elle trouva, dit-elle, la porte du devant de la maison fermée comme elle l’avait été la veille, la clé placée sur la barre.
On fit des recherches dans le voisinage; on aperçut une coëffe qui surnageait dans le puits de la maison voisine; et sur cet indice trop certain, on en retira le corps inanimé de Madeleine Poirot. Elle portait une blessure à la gorge: elle était revêtue de ses habillemens, et l’on vit retomber les sabots chargés d’eau qu’elle avait encore à ses pieds.
Des cris confus annoncèrent à Bulligny ce tragique événement. On s’interrogeait sur la cause de cette mort. Les uns criaient au suicide; les autres, à l’assassinat. Cette dernière opinion l’emporta. On ignorait que Claude Vuillaume fût retenu dans une prison; ses dissentions domestiques étaient connues de tout le monde; il n’en fallut pas davantage pour qu’on le désignât comme le coupable.
Le maire de Bulligny avertit le magistrat de sûreté de l’arrondissement de Toul. Il termina sa missive par ces expressions remarquables: «J’espère que vous voudrez bien faire faire les poursuites contre ledit Vuillaume, car le crime ne peut être imputé à sa femme, vu le coup qu’elle a reçu.»
Le jour suivant, le magistrat de sûreté se trouva sur les lieux, accompagné du sieur Leclerc, docteur en médecine.
Le cadavre avait une tuméfaction considérable à la face; à la partie antérieure du cou, une incision transversale de deux pouces d’étendue, sur deux lignes de profondeur, provenant d’un instrument tranchant. Du reste, le médecin reconnut que cette incision n’intéressait que les tégumens du cou; que le larynx et la trachée-artère avaient été respectés, et que toutes les autres parties du corps étaient dans un état sain. La mort n’avait été occasionnée que par l’asphyxie, suite inévitable de l’immersion de cette femme dans le puits où elle avait été trouvée.
Lors de la visite que l’on fit dans toute la maison, on trouva un grand couteau appelé taille-pain, offrant sur l’un des deux côtés de la lame deux petites taches de sang, l’une à deux pouces environ de la pointe, l’autre près du taillant. On remarqua dans la grange un petit tas de paille d’avoine; plusieurs pailles étant ensanglantées, on remua le tout, et l’on trouva dessous de l’avoine non vannée, sous laquelle on découvrit, en différens endroits, des places d’environ sept pouces de diamètre, couvertes de sang frais et non encore coagulé.
Cependant la nouvelle de la mort tragique de Madeleine Poirot avait pénétré, dès le 12 février, dans les prisons de Toul. Claude Vuillaume, en l’apprenant, avait fait éclater tous les transports de la douleur la plus vraie. Pour le consoler, on lui fit observer qu’il devait s’estimer heureux d’avoir été en prison au moment de cette catastrophe, et que s’il eût été libre, on n’aurait pas manqué de lui imputer la mort de sa femme. Vuillaume fit à peine attention à cette réflexion pleine de sens.
On lui permit de se rendre sur-le-champ à Bulligny. Il sortit de la prison vers deux heures, et se mit en route, après avoir repris la roulière qu’il avait laissée la veille dans la maison de Martin.
Arrivé à Crésille, lieu de sa naissance, on l’entoure, on lui parle avec intérêt; on lui apprend que déjà l’opinion publique est soulevée contre lui, et que tout Bulligny le désigne hautement comme le meurtrier de sa femme. Accablé de ce coup imprévu, il n’a plus le courage de poursuivre sa route; et les sollicitations de sa famille le déterminent à passer la nuit à Crésille. Le lendemain cependant, il se rend à Bulligny, accompagné de deux de ses parens. Il se présente à la porte de sa maison; il en est repoussé par la garde qui y est établie. A peine est-il retiré dans la maison d’un de ses voisins, qu’un gendarme paraît, porteur d’un mandat d’amener décerné contre lui. Vuillaume obéit sans murmurer; c’est alors qu’il est traîné au milieu d’une foule curieusement stupide, avec tout l’appareil de la justice, pour être mis en présence du cadavre de Madeleine Poirot.
Il subit ensuite son premier interrogatoire, sa réponse fut décisive; il avait passé la nuit du 11 au 12 février dans les prisons de Toul; il y était entré à sept heures du soir, et n’en était sorti que le lendemain à sept heures après-midi, comment pouvait-il être soupçonné du crime dont on cherchait l’auteur? Le magistrat de sûreté, d’après cette réponse, devait, aux termes de la loi, mettre sur-le-champ le prévenu en liberté, ou bien il devait approfondir la vérité de cette assertion. Jamais alibi n’avait été plus circonstancié et plus facile à vérifier. Vingt témoins pouvaient à l’instant même déposer du fait, et toutes leurs déclarations auraient été à la décharge du prévenu. Mais il semblait que l’on s’occupât moins de s’enquérir du crime que de trouver un coupable.
L’instruction s’ouvrit. Le directeur du jury se transporta à Bulligny, et reçut les dépositions de dix-neuf témoins qui ne firent que rapporter les plaintes que Madeleine Poirot avait faites sur les procédés de son mari. Les informations se continuèrent pendant le cours des mois de février, mars et avril. Plus de soixante-dix témoins furent entendus. On recueillit des bruits vagues, de misérables ouï-dire. Beaucoup de gens désignaient par leurs noms des gens qui avaient rencontré Vuillaume dans la nuit du 11 au 12 février, entre Toul et Bulligny. On en citait d’autres qui l’avaient vu à Bulligny même. On allait même jusqu’à dire qu’on avait aperçu de la lumière dans sa grange; mais tous ces récits mensongers tombaient d’eux-mêmes dès qu’on essayait de remonter à leur source.
Parmi ces nombreux témoins, il en est deux qu’il faut distinguer: Jean-Baptiste Boileau, qui avait partagé le lit de Vuillaume pendant la nuit du 11 au 12, et Jean-Baptiste Masson, qui avait couché, comme eux, dans la chambre de la pistole.
Croira-t-on que ces deux hommes qui avaient partagé la prison de Vuillaume, aient pu devenir ses deux plus terribles accusateurs? Dans les premiers momens, Boileau avait publié hautement l’innocence de Claude Vuillaume; mais plus tard, appelé à déposer, il dit que Vuillaume était sorti de la pistole pendant la nuit. Selon Masson, qui allait encore bien plus loin, Vuillaume ne s’était pas couché, ce qui était contredit par la déposition de Boileau; il l’avait vu sortir entre dix et onze heures; quelqu’un était venu lui ouvrir la porte fermée en dehors, et Claude Vuillaume n’était rentré qu’à six heures du matin.
On sait que cinq personnes avaient occupé, en même temps que l’accusé, la chambre de la pistole. Comment se faisait-il que l’on jugeât à propos de n’en entendre que deux?
Les débats ont fourni la preuve que Boileau et Masson avaient été vivement sollicités par un ennemi de Vuillaume, de faire des déclarations qui pussent le perdre. On reçut aussi les déclarations de trois prisonniers qui disaient avoir entendu ouvrir, le 12 février, vers quatre heures du matin, la grande porte qui ferme la prison sur la rue, en avant de la porte d’entrée. Par la réunion de ces prétendues preuves, on jugea que l’instruction était complète, et l’accusation fut admise le 10 mai.
Cependant Claude Vuillaume, languissant au fond d’un cachot froid et malsain, fut attaqué d’une maladie violente qui mit ses jours en danger. Il était dans les accès de cette maladie et en proie au délire de la fièvre, lorsqu’il fut appelé pour subir son quatrième interrogatoire. On le porta, à force de bras, dans la salle d’instruction; mais il lui fut impossible de répondre aux questions qui lui furent adressées. On prétendit, à cause du délire qui lui dictait ses paroles, qu’il feignait d’être en démence. Cependant, comme le dit le zélé défenseur de Vuillaume, qu’était-il besoin de feindre? Toute la défense de Vuillaume ne se réduisait-elle pas à ces mots: «J’étais en prison.»
Le 16 juillet, les débats s’ouvrirent devant la cour de justice criminelle de Nancy, et se continuèrent pendant trois jours entiers. Vuillaume soutint cette cruelle épreuve avec toute la fermeté qui convient à l’innocence. De leur côté, ses ennemis ne négligèrent rien pour assurer leur triomphe. A leur tête se faisait remarquer le nommé Habémont, adjoint au maire de Bulligny, lâche instigateur des lâches témoins Boileau et Masson. Soixante-quatre témoins à charge furent entendus. Les jurés, ignorant la haine qui poursuivait sourdement l’accusé, entraînés par tant de témoignages, déclarèrent Vuillaume coupable; c’était le condamner à mort. Le malheureux, après avoir entendu la fatale sentence, fut replongé dans son cachot, qui ne devait peut-être se rouvrir pour lui que le jour de son supplice.
Ce jugement présentait quelque chose de monstrueux. Certes, nous ne voulons point entacher la conscience des jurés qui l’avaient fait prononcer, encore moins faire le procès à la grande et généreuse institution du jury; mais encore est-il pour le moins fort étrange qu’un homme ait été condamné à mort sur les dépositions de témoins qui, ayant varié, ne méritaient aucune confiance. Le plus sévère de nos criminalistes, Muyart de Vouglans, dit qu’on ne doit avoir aucun égard à des dépositions qui seraient fondées sur le faux ou sur la calomnie, comme sont celles des témoins qui varient ou se contredisent dans leurs dépositions. Dans d’autres temps, quelquefois il n’en fallait pas davantage pour faire retomber sur les accusateurs tout le poids de l’indignation et de la vengeance publique.
Heureusement pour Vuillaume que la cour suprême accueillit son pourvoi, cassa, pour vice de forme, par arrêt du 7 septembre 1809, le jugement rendu par la cour criminelle de Nancy, et renvoya l’accusé devant la cour criminelle de Metz.
Déjà l’opinion publique avait été éclairée par un lumineux mémoire de M. Bresson, avocat de Vuillaume; la justice et la raison avaient succédé aux fureurs de la prévention; les jurés de Nancy voyaient eux-mêmes avec satisfaction que leur décision allait être livrée à un nouvel examen. L’avocat avait prouvé qu’il n’y avait pas de corps de délit; que la mort de Madeleine Poirot était le résultat d’un suicide, et non d’un assassinat; et que même, dans la supposition où cette femme aurait été assassinée, il eût fallu forcément chercher un autre coupable que son mari.
Les jurés de Metz apprécièrent facilement tout ce qu’il y avait d’inique et d’absurde dans le premier jugement. Leur réponse fut unanime: ils déclarèrent Vuillaume innocent, et la cour de Metz s’empressa de prononcer son acquittement.
Nous avons déjà désigné le misérable qui avait suscité les deux témoins dont les dépositions avaient été sur le point de faire traîner Vuillaume à l’échafaud. Notre récit serait incomplet si nous ne le faisions pas mieux connaître à nos lecteurs. Cet Habémont, adjoint du maire de Bulligny, avait été domestique à Paris. Il était venu à Bulligny avec une réputation suspecte. Il avait été zélé partisan du système de la terreur pendant la révolution, et se faisait encore redouter de ses concitoyens par son caractère haineux et vindicatif.
Claude Vuillaume avait eu avec cet homme plusieurs différens. Comme tuteur des mineurs Dally, depuis son mariage avec Madeleine Poirot, il l’avait forcé à rendre une portion de leur héritage qu’il avait envahie. Habémont n’avait échappé à une condamnation juridique qu’en souscrivant une transaction dans laquelle il s’engageait à restituer le fonds et les fruits perçus, et à payer les intérêts.
D’autres querelles avaient été la conséquence de ce premier débat, et Habémont n’avait laissé échapper aucune occasion de faire sentir à Vuillaume son crédit et sa haine. C’était à l’instigation de ce même Habémont qu’avait été rendu, en police correctionnelle, le jugement pour l’exécution duquel Vuillaume s’était constitué prisonnier le 11 février. Cet implacable ennemi avait eu l’adresse de se faire remettre, par l’adjoint de Bagneux, une plainte rendue contre Claude Vuillaume, il y avait plus de deux ans, et à laquelle personne n’avait songé à donner suite.
Aussitôt que la mort de Madeleine Poirot fut connue, on vit Habémont travailler sur-le-champ à satisfaire sa vengeance. Il souleva l’opinion publique contre Vuillaume, trompa l’autorité par de faux rapports, circonvint des témoins, et leur inspira ses fureurs; enfin, il osa déposer lui-même, devant la cour de Nancy, que, suivant le rapport de Madeleine Poirot, Claude Vuillaume devait donner la mort, non-seulement à elle, mais encore à son père, et enfin à Nicolas Habémont lui-même, dont il était l’ennemi capital.
Lequel était le plus digne du dernier supplice, ou de cet adjoint d’un maire, qui, pour assouvir ses passions haineuses, ne craignait pas de faire mourir son semblable par la main infamante du bourreau, et qui, pour parvenir à ses exécrables fins, employait sans remords la calomnie et le faux témoignage; ou bien de ce jeune homme à qui l’on ne pouvait reprocher que sa légèreté et un mariage mal assorti, torts graves sans doute, surtout par leurs conséquences, mais qui n’ont jamais été justiciables de l’échafaud? Il n’y a pas à hésiter entre l’étourderie et la perversité.
ASSASSIN
TOMBÉ EN DÉMENCE APRÈS SON CRIME.
La démence, qu’il ne faut pas confondre avec cette monomanie si fréquemment alléguée par les avocats dans l’intérêt de la défense, a soustrait plus d’un coupable à la vindicte des lois, et ici l’impunité doit nous sembler un acte de justice. L’humanité défend de juger un homme qui, privé de sa raison, se trouve ainsi dans l’impuissance de produire ses moyens de justification. Mue par un sentiment généreux, la société ne peut se résoudre à sévir contre un ennemi sans défense: aussi, toutes les fois que des accès de folie se sont manifestés pendant l’instruction de la procédure ou après la condamnation du prévenu, on a cru devoir surseoir aux poursuites ou à l’exécution.
Jean Marcheix, cultivateur au village de Chavaigne, commune d’Aureil, canton de Saint-Léonard, nourrissait des sentimens de haine et de vengeance contre Nicolas Bonpeix, son beau-frère, par suite d’une contestation judiciaire qu’ils avaient eue ensemble depuis plusieurs années.
Dans la nuit du 25 au 26 juin 1809, Marcheix, pour satisfaire l’animosité qui le dominait, forma le projet d’assassiner Bonpeix, et, soit qu’il fût déjà en démence, soit dans l’espoir d’échapper plus aisément aux poursuites, il passa une chemise par-dessus son habit, et se couvrit la tête d’une étoffe noire à laquelle il pratiqua des ouvertures comme à un masque, pour respirer et pour voir.
Ainsi travesti, et armé d’un bâton à la pointe duquel était fixée une fourche de fer, et de deux pistolets chargés à balles, il se dirigea vers le moulin du Bost, où demeurait son beau-frère, et qui se trouvait éloigné de Chavaigne d’environ deux lieues. Il y arriva vers minuit. L’aboiement des chiens l’empêcha d’abord de s’introduire dans le moulin; mais bientôt après il parvint à y entrer par l’ouverture du conduit destiné à cette usine, et pénétra dans la chambre où Bonpeix était couché. Le bruit qu’il fit en ouvrant la porte réveilla ce dernier, qui, imbu des opinions stupides accréditées à la campagne, crut, dans le premier moment, qu’il s’agissait de l’apparition d’un spectre. Marcheix, profitant de cet instant de trouble, se jeta avec impétuosité sur lui, en dirigeant contre sa poitrine un pistolet dont l’amorce ne prit pas fort heureusement; puis il lui porta un coup de fourche à l’estomac. Bonpeix cependant s’était aperçu qu’il n’avait pas affaire à un vain fantôme; il saisit son adversaire, lutta avec lui, et parvint à lui arracher le second pistolet dont il se disposait à faire usage. Un second coup de fourche le blessa grièvement à la cuisse; les gens de la maison, attirés par ses cris, munis de bâtons, fondirent sur Marcheix, qui ne songeait plus qu’à se défendre et à retenir sur sa figure le voile qui la couvrait.
Enfin, après une lutte opiniâtre, on parvint à démasquer l’assassin. Les magistrats accoururent; ils interrogèrent Marcheix, qui convint des faits, en disant que le diable l’avait tenté de faire peur à son beau-frère, mais qu’il ne voulait pas lui faire du mal. Cependant on trouva dans sa poche un paquet d’allumettes et six balles.
On instruisit la procédure; l’accusé répondit avec ordre, mais toujours en parlant de la tentation du diable. Ce ne fut qu’au dernier interrogatoire qu’il balbutia, et donna, sur sa physionomie, des signes non équivoques d’aliénation.
L’accusation admise, il fut traduit devant la cour criminelle de Limoges. Le président l’interrogea; pour réponse, Marcheix se borna à dire: Les scélérats! ils m’ont bien battu. Bonaparte, mon ami. On remarqua de l’égarement dans ses yeux, et un mouvement continuel d’une main dans l’autre. On interpella le geôlier; il déclara que, depuis la visite qu’avait faite à Marcheix un de ses frères, le 20 juillet, il avait donné les mêmes signes de démence; qu’il prenait son pain et mangeait sa soupe, quand on les lui présentait; mais qu’il ne demandait jamais rien.
Le procureur-général, présumant que le prévenu affectait cet état de folie pour éviter son jugement, demanda que la cour continuât la procédure. Conformément à ces conclusions, le président interpella trois fois Marcheix de déclarer son nom. Le prévenu lui fit la même réponse avec le même mouvement des mains. Dans l’impossibilité de continuer la séance, on la renvoya au lendemain, en invitant l’accusé à faire ses réflexions, et en l’avertissant que sa feinte ne l’empêcherait pas d’être jugé.
Le lendemain, ayant été ramené à l’audience et interrogé de nouveau, le résultat fut encore le même, et l’on remarqua que la figure de Marcheix était plus décomposée que la veille. L’avocat demanda que le jugement fût ajourné. Le procureur-général, revenu de sa première opinion, appuya ses conclusions, et la cour rendit, en conséquence, un arrêt par lequel elle suspendit indéfiniment le jugement de Marcheix, et ordonna qu’il serait visité de quinzaine en quinzaine par un de ses membres, assisté de deux médecins et d’un chirurgien, pour être statué ce qu’il appartiendrait.
CONDAMNATION
D’UN INNOCENT PAR SUITE DE FAUX TÉMOIGNAGE.
La prévention, l’intérêt; la haine, l’esprit de parti: voilà les principales sources des faux témoignages; ce sont ces passions viles qui trop souvent ont égaré la sagesse des tribunaux, et fait substituer l’innocent au coupable; là est un des plus dangereux écueils de la justice humaine.
«Il est important, dans toute bonne législation, dit Beccaria, de déterminer, d’une manière exacte, le degré de confiance que l’on doit aux témoins... On doit accorder aux témoins plus ou moins de confiance, à proportion de la haine ou de l’amitié qu’ils portent à l’accusé, et des autres relations plus ou moins étroites qu’ils ont ensemble... On doit accorder aux témoins une confiance d’autant plus circonspecte, que les crimes sont plus atroces et les circonstances de ces crimes plus invraisemblables.»
On a vu, par l’histoire de la Pivardière jusqu’où pouvait aller la prévention dans certains esprits. Deux servantes attestaient que leur maître avait été assassiné. Une procédure s’instruit contre les auteurs prétendus de l’assassinat. La Pivardière reparaît; il se présente aux juges de la province, qui poursuivaient la vengeance de sa mort. Les juges ne veulent pas perdre leur procédure; ils lui soutiennent qu’il est mort. Ce procès criminel dure dix-huit mois avant que ce pauvre gentilhomme puisse obtenir un arrêt constatant qu’il est encore en vie.
Voici encore un exemple propre à éveiller la surveillance des magistrats et à les prémunir contre les surprises et les erreurs où peuvent les entraîner de faux témoignages. Le 11 juin 1761, le parlement de Rouen condamna François Fourré, fils aîné, à être rompu vif, comme convaincu d’avoir volé, avec effraction extérieure et intérieure, la veuve Fourré, dans la nuit du 13 au 14 octobre précédent. Le lendemain, le père du jeune homme et son second fils, furent condamnés aux galères à perpétuité, et le troisième enfant Fourré, à être fouetté sous la custode, comme complice du même crime. Bientôt une bande de voleurs qui avaient exécuté ce vol, prouva la fatale erreur des juges. Le roi ordonna la révision du procès de ces infortunés. Un arrêt du 4 novembre 1765 proclama leur innocence; et Marie-Anne Vasselin, convaincue d’avoir inconsidérément, et par un esprit de prévention, déposé, contre vérité, dans cette affaire, fut condamnée à faire amende honorable, et au bannissement perpétuel hors de l’étendue de la province.
Le fait que nous allons rapporter, offre un affligeant exemple des effets de la haine.
Le 14 mai 1808, à dix heures du soir, une heure quarante-trois minutes avant le lever de la lune, dans la commune de Foulognes, canton de Balleroy, département du Calvados, pendant une nuit fort obscure, un coup de fusil fut tiré de derrière une masse de fossé, large de deux mètres, et à travers une haie touffue, épaisse de trois mètres. Le sieur Labbé, maire de cette commune, fut atteint de ce coup de fusil, qui le blessa aux mains. Il passait alors à cheval dans le chemin parallèle à cette haie, revenant de Thorigny. Il était suivi à quelques pas par sa servante, la veuve Beaujean, qui était à pied.
Le sieur Labbé et la veuve Beaujean, quoique placés à des distances et sous des directions différentes, au moment de l’explosion du fusil, prétendirent avoir aperçu l’un et l’autre trois individus derrière la haie. Le sieur Labbé attesta en avoir distingué et reconnu un à la lueur du coup de fusil. Sa servante dit en avoir reconnu deux de la même manière. Elle était allée d’abord jusqu’à déclarer qu’elle les avait reconnus tous les trois.
Sur ces déclarations, on arrêta Pierre Fourey et Le Brethon. Mais ce dernier recouvra sa liberté, après avoir subi l’épreuve d’un jury spécial d’accusation.
Pierre Fourey fut donc mis seul en jugement. Dans la perquisition faite le 22 mai dans sa maison, on n’avait pas trouvé un seul instrument qui eût pu servir au délit. Cet homme n’avait pas même un seul fusil en sa possession depuis plusieurs années. Il désavoua le fait qu’on lui imputait, alléguant qu’à l’heure du crime il était couché chez lui. Ce fait même fut certifié par un nommé Delaunay, fermier du sieur Labbé, qui l’avait trouvé au lit, à l’heure indiquée.
Mais les déclarations du sieur Labbé et de sa servante, corroborées par la connaissance de quelques contestations qui avaient eu lieu précédemment entre l’accusateur et l’accusé, servirent à former la conviction des jurés; et Pierre Fourey fut condamné à la peine de mort, le 18 août 1808, par la cour de justice criminelle de Caen.
Le condamné se pourvut en cassation, et ce fut Me Caille qui se chargea de sa défense. Cet avocat jugea utile à son client de soumettre à M. Lefèvre-Gineau, professeur de physique au collége de France, la question de savoir, s’il était possible qu’une amorce, en s’enflammant, produisît une lueur capable d’éclairer et de faire reconnaître le visage de la personne qui tire un coup de fusil pendant la nuit. Cette consultation, dont les conclusions étaient absolument négatives, fut revêtue de la signature de plusieurs savans distingués qui tous avaient assisté à l’expérience faite à ce sujet.
L’avocat fit aussi valoir plusieurs moyens de cassation, et la cour suprême, par arrêt du 13 janvier 1809, annula toute la procédure, et renvoya Fourey devant la cour de justice criminelle du département le plus voisin.
Il paraît que la haine seule avait ourdi toute cette accusation; peut-être même que le coup de fusil était aussi de l’invention du maire et de sa servante. Le sieur Labbé était l’ennemi déclaré de Pierre Fourey, depuis que celui-ci avait gagné contre lui, en 1782, un procès très-important.
MARI
EMPOISONNÉ PAR SA FEMME,
AGÉE DE DIX-NEUF ANS.
Le cœur humain présente parfois des anomalies si extraordinaires, des phénomènes si inexplicables, que la raison de l’homme, si superbe, si outrecuidante d’ailleurs, qui veut tout embrasser, tout analyser, tout comprendre, se trouve forcée de s’humilier et de reconnaître sa chétive impuissance. Qu’une femme adultère attente aux jours d’un époux dont l’aspect seul est devenu pour elle un reproche insupportable; qu’un homme, le cœur déchiré par les vipères de la jalousie, enfonce le poignard dans le sein de sa compagne; que la vile cupidité inspire à des misérables la soif de l’homicide; que l’implacable haine, que la vengeance au regard sanguinaire, arment quelquefois parens contre parens, frères contre frères; en apprenant d’aussi funestes événemens, on est frappé d’horreur, sans doute; on gémit de ces attentats, on les déplore amèrement, mais on les conçoit: les hideuses passions qui les ont enfantés les expliquent. On sait que ce ne sont pas des effets sans causes, et l’on connaît ces terribles causes; le cœur est contristé, épouvanté, mais la raison se rend un fidèle compte de tout ce qui est arrivé. Il n’en sera pas de même, si une jeune femme, à peine entrée dans l’adolescence, âge si peu enclin au crime, heureuse en ménage autant qu’il est possible de l’être avec un homme sans éducation, n’ayant pour mobile aucune des passions que nous venons d’énumérer, a l’atrocité d’attenter, de sang-froid, et pour des motifs frivoles, à la vie de son mari, et de multiplier, pendant cinq jours, les épreuves du poison sur sa victime, en empoisonnant les remèdes mêmes qu’on lui administrait; alors l’esprit demeure confondu, le mystère du crime lui échappe; il erre dans un doute inextricable: tel est le fond de l’épouvantable aventure dont nous allons narrer les détails.
Le dimanche, jour de Pâques, 2 avril 1809, le sieur Pierre-Antoine Dalleux, cultivateur et marchand de porcs, demeurant à Juilly, près Dammartin, voulut, sur les neuf heures du matin, déjeûner avec sa femme. Celle-ci l’engagea fortement et avec persévérance à s’abstenir de ce repas, alléguant qu’à dîner, il ne pourrait plus faire tête à son beau-frère, le sieur Guenot, cultivateur au Plessis-l’Évêque, qui venait d’arriver. Le sieur Dalleux céda à ces raisons, et sa femme déjeûna seule.
Comme tous trois devaient aller, sur les deux heures et demie ou trois heures, au Plessis-l’Évêque, chez la veuve Guenot, mère de la femme Dalleux, et de là, coucher à Trilport, chez un de leurs oncles, la dame Dalleux prépara, sur les onze heures, un petit repas pour les deux beaux-frères. Ceux-ci se mirent à table; elle sortit d’un fournil, portant dans chaque main une assiette pleine de soupe; elle en posa une devant son frère, l’autre devant son mari, qui lui dit: «Et toi?» Elle répondit qu’elle ne mangerait pas de potage. Dalleux, trouvant sa soupe épaisse, querella sa femme sur ce qu’elle n’avait pas apporté la soupière, pour que chacun pût prendre du bouillon à son gré. Elle répondit qu’il ne fallait pas faire tant de façons entre parens, et que d’ailleurs il n’y avait ni bouillon ni soupe.
Dalleux, ayant trouvé sa soupe fort amère, n’en mangea que six ou huit cuillerées. Guenot, qui trouvait la sienne très-bonne, la mangea tout entière, et voulut même achever celle de Dalleux; mais la femme de celui-ci s’y opposa, en disant: Que chacun mange sa soupe. Et, en s’adressant à son frère, elle ajouta: Ne va pas te bourrer de soupe, tu ne pourrais plus rien manger après.
Ce qui restait sur l’assiette du sieur Dalleux fut emporté dans le fournil par sa femme. On présuma depuis que ce reste avait été mangé par un chien, parce que, ce jour-là même, cet animal avait vomi et couru dans la cour, en poussant des hurlemens plaintifs.
Dalleux mangea très-peu des mets qui composaient le repas; le goût qui lui restait de sa soupe les lui faisait trouver tous amers. Bientôt, étant encore à table, il éprouva du malaise. Pour se remettre, il demanda un peu d’eau-de-vie; sa femme lui répondit que, n’en ayant pas, elle ne pouvait en donner.
On quitta la table. Le sieur Guenot dit qu’il allait chercher un cheval à Mitry, et qu’il serait revenu à temps pour se rendre, avec son beau-frère et sa sœur, au Plessis-l’Évêque, où ils devaient dîner. Avant même de sortir de la cour pour conduire son beau-frère et le mettre dans son chemin, le sieur Dalleux eut des envies de vomir. Après avoir fait quelques pas dans la plaine, et avoir montré au sieur Guenot le clocher de Mitry, il rentra au logis, et se mit tout habillé sur son lit. Alors il s’évanouit, et s’écria: Ah! mon Dieu, je suis perdu! Bientôt les vomissemens commencèrent. Sa femme lui ôta sa cravatte, et lui tint la tête. Dalleux prit d’abord son mal pour une indigestion; mais les douleurs étant devenues plus aiguës, et les maux de cœur ayant augmenté, il fut obligé de se déshabiller et de se mettre au lit. Cependant sa femme paraissait alarmée de son état, elle lui demandait ce qu’il éprouvait, elle lui adressait des paroles consolantes, et lui faisait boire de l’eau sucrée. Elle passa la nuit entière, seule auprès de lui, et lui fit prendre plusieurs breuvages, notamment de l’eau de groseilles. Dalleux trouvait tout ce qu’on lui donnait à boire fort amer, et ne pouvait jamais l’achever. Les vomissemens étaient continuels; ils redoublaient aussitôt qu’il avait bu; alors il s’écriait: Ah! mon dieu, si tu n’étais pas ma femme, je croirais que tu m’empoisonnes.
Le lendemain, lundi 3 avril, la femme d’un des charretiers du sieur Dalleux fut appelée pour le garder. Arrivée vers midi, cette garde trouva le malade vomissant; ses évacuations étaient mousseuses et verdâtres; il se plaignait de douleurs affreuses dans l’estomac. Il refusa toute espèce de boisson, hors de l’eau chaude; l’eau sucrée lui était en horreur: il avait vomi chaque fois que sa femme lui en avait donné.
Un chirurgien de Juilly vint, sur les trois heures de l’après-midi, visiter Dalleux. Prenant le mal de celui-ci pour une indigestion, il prescrivit une potion calmante et des lavemens. La garde veilla seule auprès du malade, qui éprouvait encore des vomissemens.
Le mardi matin, la femme Dalleux donna à son mari, sur l’ordonnance du chirurgien, un bouillon de veau, cerfeuil et laitue. Il était recommandé de mettre du sel de nitre dans toutes les boissons du malade. Dalleux trouva le bouillon très-mauvais, et n’en prit qu’environ deux gorgées. Il sentit sous ses dents quelque chose qui craquait, et, dans le moment même, il éprouva une forte brûlure depuis la bouche jusque dans les entrailles.
Vers midi, la mère de Dalleux arriva, et ayant conçu de vives inquiétudes sur l’état de son fils, elle envoya chercher le sieur de la Barthe, médecin de la maison de Juilly. Venu sur les trois heures, il ordonna, entre autres choses, de l’eau de tilleul et de l’eau d’orge. Ce furent la dame Dalleux mère et sa bru qui firent boire le malade.
Quoique jusqu’alors celui-ci eût préféré d’être servi par sa femme qu’il demandait sans cesse, et qu’en termes d’amitié il appelait sa grosse, il commença à prendre plus volontiers ce que lui offrait sa mère, parce que, chaque fois que l’autre lui donnait quelque chose, il éprouvait des nausées et des vomissemens; et, à cette occasion, il lui répéta ce qu’il lui avait déjà dit à plusieurs reprises: Si tu n’étais pas ma femme, je croirais que tu m’empoisonnes.
Le même jour, à neuf heures du soir, la dame Dalleux la mère étant allée se coucher, sa bru ordonna très-impérativement à la garde d’en faire autant pour deux heures; et resta seule avec son mari, jusqu’à onze heures, qu’étant venue éveiller la garde, en allant jeter les matières que Dalleux avait vomies, elle la fit lever, en disant qu’il vomissait toujours, et qu’elle ne pouvait rester davantage. Avant d’aller se mettre au lit, la garde avait laissé devant le feu deux cafetières; l’une pour l’eau d’orge, l’autre pour l’eau de tilleul. Dans la nuit, en donnant au malade de l’eau d’orge dans un verre, elle s’aperçut que cette eau était trouble, et pensa d’abord que cela provenait de ce qu’ayant bouilli long-temps, l’orge avait crevé et fait farine. Quelques minutes après avoir pris ce breuvage, Dalleux éprouva de nouveaux vomissemens et des crises très-douloureuses. En s’agitant, en se tourmentant, il disait qu’il était à la mort. Il prit deux grands verres de pure eau chaude, en disant: Il n’y a que cela qui passe, et qui me fasse du bien.
Le mercredi matin, la dame Dalleux la mère, avant fait vider sur l’évier la cafetière d’eau de tilleul, et celle où était l’eau d’orge, on y trouva une matière blanchâtre, et d’une odeur très-fétide. Cette odeur ne cessa de se faire sentir dans les cafetières, qu’après qu’elles eurent été nettoyées plusieurs fois. Le médecin La Barthe trouva Dalleux plus accablé que la veille, et sur son ordonnance, la dame Dalleux présenta à son mari un peu de bouillon gras coupé, dans un gobelet d’argent. Après en avoir bu au plus deux cuillerées, Dalleux dit à sa femme: Cela est bien mauvais, et il répéta encore ces mots: Si tu n’étais pas ma femme, je croirais que tu m’empoisonnes. Peu après, les vomissemens et les souffrances recommencèrent.
Le même jour, le sieur La Barthe étant revenu, et ayant été témoin d’un vomissement très-abondant, contenant beaucoup de matières verdâtres, il défendit de rien donner au malade, et revint lui administrer lui-même une potion calmante. La nuit qui suivit fut assez calme. Le jeudi, le sieur La Barthe trouva Dalleux dans une situation beaucoup moins inquiétante; il concevait de grandes espérances.
Pendant la matinée du jeudi, tandis que la dame Dalleux mère était à la messe, on donna à son fils d’une potion qui était dans une bouteille ordinaire, et que jusqu’alors il avait trouvée bonne, mais très-bonne, et que cette fois, il dit être comme du poison. Ce jour-là même, la mère de Dalleux, rassurée par les paroles du médecin, partit pour retourner chez elle; et l’on rapporta qu’à cette occasion, sa bru avait dit: Ah! la voilà allée! Tant mieux: nous serons tranquilles; et qu’en tenant ce propos, elle faisait des croix à la cheminée.
On remarqua aussi que, durant les souffrances du sieur Dalleux, et lorsque trouvant amères les boissons que lui donnait sa femme, il ne voulait point achever de les boire, elle lui disait: Si tu ne bois pas ce que les médecins t’ordonnent, tu ne guériras pas; qu’elle lui mettait dans la bouche des grains de raisins secs, et que les trouvant amers, il était obligé de les jeter.
Cependant la garde ayant remarqué une substance de couleur verte au fond des cafetières, conçut des soupçons, mit l’eau de côté pour la faire voir au médecin, et en la versant dans un saladier, reconnut que ladite eau était blanchâtre et filandreuse comme l’eau de tilleul qui avait été jetée la veille.
Arriva, sur le soir le médecin La Barthe; s’étant approché de la garde, qui lui avait fait un signe, il apprit d’elle que l’eau de graine de lin, qu’il avait prescrite pour les lavemens, était toute noire; conduit par cette femme dans la cour, auprès de la rigole de l’évier, le sieur La Barthe remarqua sur une pierre et ramassa avec le doigt une crasse encore humide et d’un gris foncé qu’il examina de près et qu’il crut reconnaître pour du vert-de-gris. Un petit vacher du sieur Dalleux ayant paru au moment où l’on venait de jeter sur l’évier une partie de l’eau destinée pour les lavemens, et ayant remarqué la substance verte que cette eau avait laissée, remarqua que c’était absolument comme la poudre qu’il avait rapportée de Dammartin pour sa maîtresse. Cet enfant fut questionné par le sieur La Barthe. Enfin le médecin eut des soupçons d’empoisonnement, et il en fit part à la garde et au sieur Dalleux père; il rentra auprès du malade, et il lui défendit de rien prendre avant son retour. La garde fut prévenue de cette défense, et Dalleux père, invité à envoyer de suite chercher quelqu’un de ses enfans pour passer la nuit suivante auprès du malade. A dater de ce moment, le sieur Dalleux fils ayant été surveillé et sagement soigné, recouvra, sinon une santé excellente, mais la vie, qu’il était menacé de perdre, et donna des espérances de rétablissement prochain.
Cependant l’autorité fut prévenue. Des perquisitions furent ordonnées. On découvrit que la dame Dalleux s’était procuré du vert-de-gris, du sublimé et de l’arsenic par le moyen d’une dame Gouverneur, épicière à Dammartin, et sous le prétexte qu’elle avait besoin de mort aux rats. On produisit une lettre dans laquelle elle demandait à cette épicière des matières de la même nature. On remit entre les mains de la justice un paquet de ces drogues et autres objets pouvant et devant servir à conviction.
La femme Dalleux, interrogée par les magistrats, nia d’abord son crime, disant qu’elle avait distribué dans ses greniers les drogues qu’elle avait achetées chez la dame Gouverneur. Mais ensuite elle convint du fait de l’empoisonnement de l’eau du lavement, et d’avoir auparavant, c’est-à-dire les 2, 3, 4, 5 et 6 avril, empoisonné son mari avec une partie de ces drogues. Elle avoua explicitement qu’elle avait acheté ces drogues pour en donner à son mari; quoique, dans un autre interrogatoire, elle eût fait beaucoup d’efforts pour restreindre ses nombreux empoisonnemens à celui de la soupe qu’elle lui avait donnée le dimanche 2 avril. La force de la vérité l’entraîna bientôt, et il lui échappa de dire qu’après avoir mêlé avec cette soupe une partie des poisons qu’elle avait été chercher à Dammartin, elle en avait mis deux ou trois fois dans des boissons qu’elle avait présentées depuis à son mari.
Quant aux motifs qui avaient pu déterminer la prévenue à un forfait aussi épouvantable, on ne peut qu’être étonné de leur frivolité. Elle se plaignait que son mari grondait continuellement, quand il était à la maison, et surtout lorsqu’il revenait de ses voyages, qui étaient fréquens; qu’à son retour, il se faisait rendre compte de ce qui s’était passé durant son absence; qu’il était enclin à la jalousie, sans qu’elle y eût donné sujet. Elle convint cependant qu’il ne l’avait jamais frappée ni menacée, mais qu’elle le craignait, parce qu’il tempêtait toujours. Enfin, elle disait qu’elle était désespérée par sa nouvelle existence, si différente de celle qu’elle avait dans la maison de sa mère. Quelque temps avant son crime, elle avait dit à une personne qu’elle avait le projet de se noyer et de se jeter dans son puits.
Du reste, cette malheureuse protestait qu’elle n’avait pas eu l’intention de faire mourir son mari; qu’elle croyait que, devenu malade, il n’eût pas été si rude, et qu’il fût resté à la maison, ce qu’elle avait été d’autant plus fondée à croire, que son mari lui disait: «Vois-tu que les hommes sont bien gentils, quand ils sont pris comme cela.» Elle savait bien, disait-elle, que les drogues données par elle à son mari faisaient mourir les rats; mais elle ignorait qu’elles produisissent cet effet sur les hommes.
La femme Dalleux fut traduite devant la cour criminelle du département de Seine-et-Marne; ses défenseurs argumentèrent d’un prétendu dérangement dans les facultés intellectuelles de leur cliente; mais, sur la déclaration du jury, la Cour la condamna à la peine de mort, le 19 octobre 1809.
La Cour de cassation ayant rejeté son pourvoi, cette malheureuse femme subit, le 2 décembre suivant, la peine qu’elle n’avait que trop méritée.
LES FRÈRES MAGAGNOS,
ACCUSÉS FAUSSEMENT DE MEURTRE PAR LES FRÈRES BAGARRIS.
Le sieur Joseph Magagnos, après un long séjour dans les Etats-Unis, revint en France avec deux navires chargés de produits coloniaux.
Ayant été trompé, à son arrivée, par quelques individus avec lesquels il avait eu des relations de commerce, le dépit lui inspira le projet de retourner avec sa famille en Amérique. Il devait emmener aussi le sieur Jean-Baptiste Audry, son ami, et fit, dans ce dessein, divers achats de marchandises; mais la crainte d’une rupture entre les Etats-Unis et l’Angleterre mit obstacle à ce départ; et Joseph Magagnos se rendit à Toulon, pour y passer quelque temps auprès de sa mère.
Dans un voyage qu’il fit, peu de temps après, à Marseille, il rencontra, dans la diligence, le sieur Blanquet, propriétaire du jardin du Roi, à Toulon. Une liaison s’établit entre eux. Joseph Magagnos lui prêta d’abord une somme de quinze cents francs, puis une autre de douze mille francs, sans en exiger aucune déclaration. Le sieur Blanquet ne fut pas exact à restituer cette seconde somme, et ce ne fut que très-difficilement que Magagnos en obtint une reconnaissance, à la faveur de laquelle il parvint à assurer sa créance par une hypothèque sur le jardin du Roi. Blanquet étant poursuivi par ses créanciers, cette propriété fut mise en vente. Joseph Magagnos et son ami Audry conçurent le projet d’en faire l’acquisition, et ils en devinrent, en effet, les adjudicataires pour une somme de quarante-six mille francs, sur laquelle Audry ne lui remit à compte de sa portion que quinze mille francs. Peu de temps après cette acquisition, ce dernier tomba malade et mourut à Marseille. Des difficultés s’élevèrent entre ses héritiers et le sieur Magagnos. Les premiers vendirent leur portion de la propriété de cet immeuble à deux ex-prêtres, les frères Bagarris, qui se présentèrent chez le sieur Magagnos, pour l’en prévenir, et lui exprimer le désir d’acquérir aussi la portion qui lui appartenait. «Volontiers, leur dit-il, rendez-moi les vingt-trois mille francs qu’elle m’a coûté, et c’est une affaire terminée.» Les frères Bagarris se récrient contre sa prétention, en disant qu’ils ont acquis pour quinze mille francs la portion des héritiers Audry.
Magagnos leur propose à son tour de lui céder leurs droits, et ceux-ci y consentent, sous la condition qu’ils auront pour bénéfice de cette cession les ustensiles d’une fabrique d’eau-de-vie qui avait été établie dans la propriété. Cette condition lui paraissant trop onéreuse, Magagnos renonce à traiter, et les frères Bagarris réduisent alors leurs prétentions à mille francs, pourvu qu’il les leur paie immédiatement.
La somme est comptée sur-le-champ, et ils se rendent tous les trois chez un notaire, pour faire dresser le contrat; mais cette opération n’eut pas lieu, parce qu’il était impossible de passer un acte public d’une propriété qui n’avait été acquise que par acte sous seing privé. Le sieur Magagnos leur demanda la restitution de la somme qu’il venait de leur remettre pour la conclusion du marché; ils s’y refusèrent d’abord, en lui répondant avec humeur qu’il n’avait rien à craindre avec eux, et que, si le contrat n’avait pas été passé, il pouvait l’être incessamment; mais, après quelques jours d’attente, il renouvela sa réclamation, et, cette fois, elle fut accueillie.
Les frères Bagarris s’adressèrent aux héritiers Audry pour faire convertir en acte public l’acte privé contenant la vente de leur portion du jardin, et ce contrat fut en effet dressé.
Munis de ce titre, les Bagarris se rendent, le 16 octobre 1808, au jardin du Roi, et annoncent à Joseph Magagnos qu’ils ont terminé avec les héritiers Audry. «Puisqu’il en est ainsi, répond Magagnos, nous n’avons plus qu’à terminer ensemble à notre tour.—Volontiers, répliquèrent-ils; mais sur quel pied l’entendez-vous?—D’après nos conventions verbales, dit Magagnos, je vous donnerai seize mille francs, ce qui vous procure un bénéfice de mille francs.—Non, reprennent-ils, nous voulons aujourd’hui mille écus.—Je n’en veux pas, répond avec aigreur Magagnos; vous manquez à votre parole; vous n’êtes que des usuriers, ainsi que vous en avez la réputation. Sortez de chez moi.—De chez toi! répliquent-ils avec vivacité; nous sommes chez nous, et nous voulons les clés de la maison, pour y venir, quand bon nous semblera.—Messieurs, leur dit Magagnos, je suis chez moi, et je ne vous reconnaîtrai pour propriétaires, que lorsque vous m’aurez fait signifier vos titres de propriété; ainsi, sortez.»
A ces mots, la querelle devint plus violente; il y eut, de part et d’autre, des coups de bâton donnés; mais les agresseurs furent les plus maltraités; car ils reçurent de fortes contusions, et laissèrent, en se retirant, des traces de leur sang.
Pourtant leurs blessures n’avaient rien de dangereux, puisqu’ils eurent assez de force pour aller sur-le-champ rendre plainte chez le commissaire-général de police.
Magagnos n’était pas blessé; mais sa femme, enceinte, accourue au bruit, avait été frappée d’une telle terreur, qu’elle avait fait une fausse couche au même instant. Ce premier moment d’alarme étant passé, Magagnos écrivit au magistrat de sûreté pour l’informer de ce qui venait de se passer, et de la nécessité dans laquelle il s’était trouvé de repousser la force par la force.
Nonobstant cette précaution, il fut arrêté le lendemain matin, au point du jour, dans son domicile, et conduit dans les prisons de Toulon. Les frères Bagarris n’avaient rien négligé pour se présenter comme les victimes de la plus atroce perfidie; ils faisaient planer sur Magagnos une accusation d’assassinat. Suivant la plainte qu’ils avaient rendue, Magagnos les avait invités à venir chez lui, pour les y assassiner; il avait été aidé par son frère dans l’exécution de ce crime; la fosse avait été creusée d’avance pour les ensevelir, et on leur avait fait, souscrire une obligation de trois mille francs.
Quelle ne fut pas l’indignation de l’honnête Magagnos, en apprenant l’accusation calomnieuse fabriquée par ses lâches adversaires! Il fut mis seul en jugement; son frère André avait cru prudent de se dérober à l’action de la justice. Plusieurs témoins furent entendus; ceux produits par les plaignans ne purent rien dire, ni sur le prétendu assassinat des frères Bagarris, ni sur les obligations que ceux-ci avançaient qu’on leur avait fait souscrire par violence. Il fut prouvé, au contraire, par la déposition d’un peintre qui était allé le même jour chez André Magagnos à deux heures et demie, et n’en était sorti qu’à cinq heures et demie, que celui-ci n’avait pas quitté sa maison, et que, par conséquent, il n’avait pu assister à la scène qui avait eu lieu chez son frère. D’après d’autres témoins, les accusateurs avaient dit qu’on avait voulu leur faire signer des obligations, tandis que, dans la plainte, ils avaient affirmé positivement que ces obligations avaient été souscrites. D’un autre côté, les accusateurs eux-mêmes, qui, neuf jours après l’événement, avaient signé une plainte additionnelle, dans laquelle ils parlaient de la fosse creusée d’avance dans le cellier de Joseph Magagnos, avaient été forcés de se rétracter, et de s’excuser de ce nouveau mensonge, en disant que, alités par suite de leurs blessures, et privés de leurs facultés physiques et morales, ils avaient signé de confiance cette déclaration.
Me de Gastaud, avocat très-distingué, fit ressortir toutes ces contradictions, toutes ces impostures, en plaidant la cause de Joseph Magagnos. M. Alby, jeune négociant de Marseille, qui était lié à l’accusé par une étroite amitié, avait, à la première nouvelle de son arrestation, offert un cautionnement de cent mille francs pour obtenir sa liberté provisoire; mais, la loi n’admettant pas de caution en matière de crime, Alby ne balança pas à abandonner sa famille et ses affaires, pour venir s’associer à la défense de son malheureux ami. Il plaida avec tant de talent et d’émotion, qu’il fit passer dans l’âme des jurés et des juges la conviction dont il était pénétré lui-même, celle de l’innocence de Magagnos.
Les efforts de la défense l’emportèrent. Le 25 avril 1809, la Cour de justice criminelle de Draguignan, sur la déclaration du jury, prononça l’acquittement de l’accusé. M. Alby reçut alors la récompense de son noble dévoûment; et sa conduite excita une telle admiration à Draguignan, que, depuis cette époque, un ami dit ordinairement à son ami malheureux: Sois tranquille, je serai ton Alby.
Le procureur-général se pourvut contre cet arrêt d’acquittement: mais Joseph Magagnos obtint le même succès devant la Cour suprême.
Alors André Magagnos se détermina à se constituer prisonnier; et les jurés ayant déclaré que, puisqu’il n’y avait pas eu crime de la part de son frère, il ne pouvait y avoir de complice, il fut également acquitté, et obtint, depuis un jugement qui condamna les frères Bagarris à lui payer une somme de trois mille francs, à titre de dommages et intérêts.
LE FAUX AUGUSTE VOYNEAU,
OU LES PÈRE ET MÈRE INJUSTEMENT ACCUSÉS DE DÉSAVOUER LEUR ENFANT.
L’asile le plus sûr est le sein d’une mère.
Tel est le cri de la nature, exprimé par l’un de nos plus aimables auteurs, et confirmé par l’histoire du cœur humain, dans tous les temps, dans tous les pays, sous toutes les formes de gouvernement. Comment se fait-il cependant qu’il y ait, parfois, des mères assez barbares pour repousser de leur sein ceux à qui elles ont donné le jour? Quelle passion, quel intérêt peuvent avoir assez de puissance pour éteindre dans un cœur de femme le sentiment si vif, si plein de charmes ineffables, si passionné lui-même, qui est le plus précieux apanage de la maternité? Déjà, toutes les femmes, et principalement toutes les mères qui ont lu les premiers volumes de notre recueil, ont vu avec une louable indignation, mêlée d’incrédulité, l’histoire de l’intéressante Marie Cognot, repoussée du sein de sa mère par de vils motifs d’intérêt. En lisant le fait que nous allons rapporter, elles ne seront pas moins indignées de l’odieuse imposture qui osait affirmer et prétendait prouver que des parens, qu’une mère surtout, méconnaissaient sciemment un enfant qui, disait-on, n’avait trouvé que des ennemis implacables dans ceux-là même qui étaient appelés à le chérir et à le protéger. Pour refuser de croire à des phénomènes aussi anti-naturels, il ne faut que se rappeler la courageuse et infatigable tendresse de la marquise de Saint-Géran, réclamant devant les tribunaux le fils qu’une intrigue horrible lui avait enlevé, et menaçant les juges d’épouser le jeune homme dont elle se disait justement la mère, s’ils se refusaient encore à le reconnaître pour son fils! On peut se rappeler également l’héroïsme d’amour maternel que manifestèrent, dans leurs touchans débats, la femme Noiseu et la veuve Labri, se disputant, comme un précieux trésor, un enfant que toutes deux réclamaient avec un acharnement également digne d’admiration! De tels exemples protestent hautement contre les accusateurs de la mère du prétendu Auguste Voyneau, et doivent élever de puissantes présomptions contre leur trame calomnieuse.
Le 9 novembre 1789, la dame Voyneau donna le jour à un fils, qui reçut les noms de Louis-René-Auguste. Elle avait déjà une fille, nommée Benjamine, sur laquelle s’était concentrée toute son affection. La calomnie prétendit que, par un de ces travers inexplicables qui se voient assez communément, ce fils avait été, avant sa naissance, l’objet des malédictions de sa mère. Elle avait même dit, ajoutait-on, qu’elle ne pourrait jamais aimer ce second enfant, s’il était du sexe masculin, parce qu’il dépouillerait sa fille bien-aimée d’une trop grande partie de sa fortune. Ces propos d’ailleurs ne pouvaient être prouvés.
Auguste était âgé de deux ans, lorsqu’il fut conduit, avec sa sœur, à Fontenay-le-Comte, chez les dames Voyneau, leurs tantes. Là, il fit une chûte qui lui laissa une cicatrice au front.
Au mois de mars 1793, la Vendée étant devenue le théâtre d’une horrible guerre civile, les dames Voyneau conçurent des inquiétudes sur le sort de ces deux enfans, et, dans l’espoir de mettre plus sûrement leur vie à l’abri de tout danger, elles les firent habiller en paysans, et les confièrent aux soins d’une fermière, nommée Pellegrin, qui demeurait sur la route de Fontenay à Fougères.
Ils y restèrent cinq mois. La dame Voyneau les retira au mois de juillet 1793, et les emmena avec elle à Roche-sur-Yon; mais au bout d’un mois, les troubles de la guerre la mirent dans la nécessité d’abandonner cette retraite.
Après le passage de la Loire par les insurgés, la dame Voyneau reparut avec sa fille, sans que l’on sût ce qu’était devenu son fils, qu’elle avait emmené cependant avec elle. On rapportait à ce sujet qu’Auguste avait été laissé entre les mains d’une fille nommée Rose Seguin, ancienne femme de chambre de sa mère, et que tous les deux avaient été égorgés, le 27 février 1794, à la Fauconnière. Il était constant en effet, que ce jour-là, ce village avait été pillé, incendié, ravagé; que tous les habitans en avaient été massacrés. Mais rien d’abord n’attestait positivement qu’Auguste eût été du nombre des victimes.
Cependant, des commissaires aux subsistances de la ville de Nantes, en parcourant la Vendée avec une escorte, avaient trouvé à Sainte-Pezanne trois enfans respirant encore au milieu des cadavres sanglans et des décombres enflammés. Touchés de pitié à la vue de ces trois intéressantes créatures, les commissaires les avaient fait mettre sur un chariot, et conduire à Nantes. La dame Clavier, qui les vit arriver, tendrement émue de leur sort, en prit un avec elle, et lui prodigua tous les soins d’une mère.
Le 14 août 1796, Jean Martineau, homme d’affaires du sieur et de la dame Voyneau, étant allé, par hazard, dans la ville de Nantes, vit, chez la dame Clavier, l’enfant qu’elle avait adopté, le reconnut pour le fils de ses patrons, et s’empressa d’annoncer cette nouvelle à sa maîtresse: il y avait de quoi faire bondir de joie et de saisissement le cœur d’une mère ordinaire; mais celle-ci demeura toujours, suivant l’accusation, froide, indifférente, prétendant que son fils n’existait plus. On ajoutait même qu’elle ne fit aucune démarche pour s’assurer de la vérité.
La demoiselle d’Orioux, tante de l’enfant, ne partageant pas cette insensibilité, vola aussitôt à Nantes, se rendit chez la dame Clavier, reconnut son neveu, le pressa sur son sein, et protesta qu’elle ne l’abandonnerait jamais. Elle était accompagnée d’une dame Constantin, qui avait vu habituellement Auguste à Fontenay, et qui le reconnut aussi sans peine.
Bientôt le bruit de cette découverte devient la nouvelle de toute la ville de Fontenay; l’opinion publique, qui, comme l’on sait, se passionne si facilement pour tout ce qui est extraordinaire, se prononce avec énergie contre l’insouciance inexcusable de la dame Voyneau, qui se voit enfin forcée de faire le voyage de Nantes. Elle y arrive, se présente chez la dame Clavier, voit l’enfant, l’examine, et persiste à dire que ce n’est pas le sien, tandis qu’un vieux domestique, dont elle était accompagnée venait, a-t-on dit, d’être reconnu spontanément et nommé par cet enfant, qu’il avait reconnu lui-même.
La demoiselle d’Orioux et la dame Clavier réunirent leurs efforts en faveur d’Auguste. On lui nomma un tuteur, en l’absence du sieur Voyneau, qui était émigré depuis long-temps; un procès s’engage contre la mère.
Pour repousser cette première attaque, la dame Voyneau produisit un acte de décès, rédigé par le juge de paix de La Gaubretière, le 18 février 1795, duquel il résultait que plusieurs habitans avaient déclaré qu’un enfant du nom d’Auguste, accompagné d’une gouvernante nommée Rose Seguin, avait été massacré par des soldats, le 28 février 1794. Elle soutint, en outre, que l’enfant qu’on voulait la forcer de reconnaître, était fils d’un nommé Pasti, meunier dans le département de la Vendée.
La femme Pasti et une de ses parentes furent appelées; la première ne reconnut pas l’enfant d’une manière très-positive; la seconde se prononça plus formellement.
Mais on opposait à ces déclarations l’hésitation de la prétendue mère, l’indifférence qu’elle avait montrée en voyant l’enfant, son refus de le réclamer d’une manière expresse, et enfin la certitude que l’enfant de Pasti avait les cheveux très-noirs, tandis qu’Auguste les avait très-blonds. Quant à l’acte de mort du 18 février 1795, on allégua qu’il avait été fait un an après le massacre de La Gaubretière; qu’il avait été rédigé sur la déclaration de plusieurs témoins qui n’avaient pas connu le jeune Voyneau; et que cette pièce méritait, d’ailleurs, d’autant moins de confiance, que l’enfant à qui ils avaient donné le nom d’Auguste était désigné comme ayant les cheveux noirs, ce qui excluait l’identité, puisqu’il était constant que la chevelure de celui-ci était blonde. Il fut prouvé d’ailleurs que la femme Pasti et sa parente avaient passé la journée entière qui précéda leur comparution, chez la dame Voyneau, et qu’elle avait eu une très-longue conférence avec ses conseils.
Après une instruction longue et minutieuse, un jugement du tribunal de Fontenay, en date du 24 nivose an 6 (13 janvier 1798) proclama l’enfant fils de la dame Voyneau. L’appel de cette décision ayant été porté devant le tribunal du département des Deux-Sèvres, à Niort; elle fut confirmée, après quinze audiences de plaidoiries.
Tout paraissait donc irrévocablement terminé pour l’état de ce jeune enfant, lorsque le sieur Voyneau père, rentré en France, à la faveur de l’amnistie accordée aux émigrés, indigné de se voir forcément le père d’un enfant qui lui était étranger, protesta contre les deux jugemens rendus.
En partant pour la terre d’exil, il avait laissé un fils nommé Auguste, âgé d’environ deux ans; il trouvait à son retour un enfant du même nom; mais, instruit par sa femme de ce qui s’était passé en son absence, et jaloux de faire rendre hommage à la vérité, il attaqua le jugement souverain du tribunal de Niort par la voie de la tierce-opposition; de sorte que la cour de Poitiers eut à juger si la résurrection du père, frappé de mort civile jusqu’à l’amnistie, devait ravir au fils, s’il était vrai qu’il ne fût pas mort, son existence sociale.
Par arrêt du 23 juillet 1806, la cour de Poitiers déclara le sieur Voyneau non recevable dans sa tierce-opposition. Il était facile de présumer que cet arrêt ne mettrait pas un terme aux justes prétentions du sieur Voyneau, il se détermina donc à dénoncer au tribunal suprême la décision de la cour de Poitiers. Le ministère public conclut encore en faveur de l’enfant, et se fonda principalement sur l’indivisibilité de la chose jugée; mais la cour, après en avoir délibéré dans ses séances des 5 et 6 janvier 1809, prononça dans le sens contraire. La décision de la cour de Poitiers fut annulée, et les parties furent renvoyées devant la cour d’Orléans.
Au moment où fut rendu cet arrêt, le prétendu Auguste Voyneau était sous nos victorieux étendards; il venait de se couvrir de gloire dans une bataille encore récente; il donnait les plus grandes espérances. Il n’était pas vraisemblable que le sieur Voyneau eût voulu se dépouiller de tous les sentimens de la nature, de l’amour-propre même, qui est ordinairement la dernière chose qui s’éteigne en nous, et ne se fût pas empressé de reconnaître pour son fils ce jeune homme, couronné des lauriers de la victoire, si de puissantes raisons ne l’eussent pas repoussé de son sein, comme lui étant tout à fait étranger.
Cette affaire, portée devant la cour d’Orléans, ne tarda pas à prendre une face tout-à-fait opposée à celle qu’elle avait eue jusqu’à ce moment aux yeux du public. M. Moreau, avocat du sieur Voyneau, s’attacha d’abord à faire ressortir les jeux cruels et bizarres de la crédulité populaire. Il fit voir que, lorsque la dame Voyneau avait succombé sous le poids des préventions du vulgaire, ces préventions étaient portées à ce degré d’exaltation qui laisse si peu d’empire à la raison, à la morale et à la justice. C’était alors une sorte de vertu de mépriser les droits du sang et la distribution des rangs dans la société. Il convenait d’ailleurs au système de nivellement et d’égalité qui dominait alors, que l’enfant d’une maison distinguée pût être remplacé par l’enfant égaré d’un paysan, et que celui-ci passât brusquement de la misère à une honorable aisance.
«Voilà, disait l’avocat, les dispositions qui ont fait naître et favorisé l’odieux projet de substituer Grégoire Pasti à Auguste Voyneau, et de le jeter dans les bras de la dame Voyneau, à la place du fils qu’elle avait perdu.
«M. Voyneau était absent; il se trouvait inscrit sur la liste des émigrés; on eut la coupable pensée qu’on n’avait rien à ménager avec lui ni les siens.
«Ce projet intéressait la dame Clavier, qui, croyant pouvoir choisir entre deux mères, rejette celle qui n’a rien, et adopte celle avec laquelle elle peut mettre à très-haut prix les soins qu’elle a donnés à l’élève dont elle veut se débarrasser.»
L’avocat parla ensuite des manœuvres employées pour faire réussir devant les premiers juges cette singulière et criminelle entreprise.
«C’est alors, dit-il, que des meneurs échauffèrent les esprits: on donna cet enfant en spectacle; on l’endoctrina pour l’accomplissement des desseins qu’on avait sur lui; on trouva des témoins bénévoles, on en instruisit de crédules, qui se dévouèrent; et à ceux qui résistaient en faveur de la vérité, on leur disait: Si vous croyez que ce n’est pas le petit Voyneau, ne le dites pas; vous feriez tort à cet innocent.»
Vint ensuite l’explication de l’illusion de la demoiselle d’Orioux. Cette illusion sur l’existence de son neveu était si forte d’abord, qu’entraînée par un caractère ardent et impétueux, cette demoiselle aurait voulu la faire passer dans tous les esprits; et cette séduction, tout à la fois innocente et funeste, avait commencé par les domestiques de sa maison. La demoiselle d’Orioux avait bien remarqué des différences notables entre son neveu et l’enfant qu’on lui présentait; mais, comme ce que le cœur approuve l’esprit l’adopte par entraînement, elle s’était laissée surprendre par quelques traits communs à tous les enfans du même âge. Elle conserva cette erreur jusqu’à ce que, dans les villages de La Gaubretière et de La Fauconnière, elle eut soigneusement recueilli, de la bouche d’une foule de témoins irrécusables, les détails de la mort et de la sépulture de son neveu. C’est alors qu’elle eut la noble franchise de désavouer une reconnaissance qui n’avait jamais été exempte de doute, et qui fut toujours l’erreur d’une imagination exaltée. Alors elle avait rendu hommage à la courageuse et noble résistance de la dame Voyneau, sa belle-sœur, en se reprochant à elle-même d’avoir trop légèrement cédé aux premiers mouvemens d’une fausse sensibilité.
Il était prouvé que c’étaient les servantes de cette demoiselle qui, sur la foi de leur maîtresse, avaient reconnu, dans la personne d’Auguste, le fils Voyneau, qu’elles n’avaient vu que momentanément à un intervalle de quatre années. C’étaient ces mêmes servantes qui, assistées de la veuve Clavier et de quelques autres femmes d’un esprit faible et d’une tête exaltée, avaient promené cet enfant dans les lieux jadis habités, pendant quelques mois, par le fils Voyneau; et qui, après lui avoir attribué des reconnaissances locales que leur aveugle prévention avait provoquées par des demandes faites de manière à commander les réponses, les avaient racontées comme autant de merveilles, à d’autres personnes associées par elles à la cause de leur protégé.
Le sieur Voyneau fournit également la preuve que l’acte mortuaire de son fils, dressé dans une forme probante, avait été extrait d’un registre reconnu comme public, et devait prévaloir contre les preuves testimoniales et les exclure, tant qu’on n’avait pas fait prononcer la nullité de l’acte contenant, par écrit, la preuve contraire.
On mit en regard le signalement des deux enfans, tel qu’il avait été présenté aux premiers juges, et tel qu’il avait été justifié par les enquêtes.
D’après ce signalement, les sourcils d’Auguste étaient très-peu garnis, et ses yeux petits, roux et enfoncés. Voyneau avait, au contraire, des sourcils épais et de grands yeux bleus à fleur de tête. Cette différence essentielle était reconnue par tous les témoins. Auguste portait au front, du côté droit, à la racine des cheveux, une cicatrice occasionée par une chûte. Voyneau avait au front une cicatrice, suite d’un pareil accident, mais elle était à gauche, et se perdait dans le sourcil. Des témoins irrécusables attestaient aussi cette dissemblance. Auguste portait, dit-on, un signe au-dessous du sein droit. Ce signe n’existait pas sur Voyneau, qui n’en avait aucun. Les nourrices et les habitués de la maison paternelle le déclaraient.
Enfin, Voyneau avait eu la petite vérole au mois d’octobre 1793; les ravages de cette maladie avaient laissé sur son visage des traces ineffaçables; elles étaient apparentes pour tout le village de La Fauconnière, à l’époque du mois de février 1794, peu de jours avant qu’il pérît. Auguste, au contraire, n’avait pas le moindre vestige de cette maladie, lorsqu’il était entré chez la veuve Clavier, et qu’il avait paru devant les premiers juges. Il n’avait eu la petite vérole que depuis les jugemens attaqués, et dans la maison de son tuteur. Tels étaient les deux individus que l’on voulait identifier et confondre.
Pour achever de convaincre les juges, on produisit une déposition d’un grand poids; c’était celle d’Anne Pasti, nièce de la meunière dont nous avons parlé. Cette fille avait déclaré que l’enfant qui se disait Voyneau n’était autre que son cousin Grégoire Pasti; qu’il avait été arraché de ses bras dans un chemin qui conduit de La Chesnaye à Sainte-Pezanne, par un volontaire faisant partie de la troupe qui escortait un convoi; que cet enfant avait été placé dans une charrette avec deux autres petits enfans qui étaient de la métairie de Champ-Blanc; qu’elle avait plus tard reconnu cet enfant chez la veuve Clavier, et qu’après l’avoir examiné bien attentivement, elle persistait à dire que c’était Grégoire Pasti.
Éclairée par la discussion lumineuse de l’avocat, et par la production de témoignages nombreux et irrécusables, la Cour d’Orléans rendit, le 29 juin 1810, un arrêt par lequel, après avoir rappelé tous les vices de l’enquête faite en faveur de l’enfant, elle fit défense au réclamant de se dire et qualifier Louis-Auguste-René Voyneau, fils de Louis-Athanase-François Voyneau et de Marie Honorée Monsorbier, son épouse; ordonna que ladite qualification de Voyneau serait rayée de tous actes et registres où elle aurait pu être prise et donnée, et le condamna à rendre et restituer au sieur Voyneau les sommes qui seraient justifiées avoir été payées à titre de provision ou autrement, en vertu des jugemens rétractés.
Cette décision, rendue après une longue délibération et sur les conclusions conformes du ministère public, dut donc effacer jusqu’à la plus légère trace des soupçons outrageans qui s’étaient élevés sur le compte des sieur et dame Voyneau. Ils avaient eu long-temps à souffrir de toute l’influence des deux jugemens qui, en introduisant un étranger dans leur famille, les avaient signalés comme des violateurs des lois les plus saintes de la nature. L’arrêt de la cour d’Orléans les affranchit de cette tyrannie de l’opinion, ce fut, en même temps, un solennel hommage rendu à l’excellence des sentimens attachés à la maternité. C’était presque déclarer, d’une manière implicite, qu’une mère était incapable de désavouer son enfant, et que, d’un autre côté, il était impossible, même à la plus parfaite ressemblance, de tromper ses yeux ni son cœur.
COMPLOT D’EMPOISONNEMENT
FORMÉ PAR LA DAME LEVAILLANT CONTRE SA BELLE-MÈRE ET LE MARI DE SA BELLE-MÈRE.
La révolution française, ce formidable et sanglant cataclysme, qui devait produire, avec le temps, tant d’améliorations importantes, avait commencé par confondre tous les rangs et toutes les classes. Cette confusion, œuvre de la violence et du débordement général des idées, ne pouvait manquer de donner naissance à bien des désordres. Le mépris des anciennes croyances religieuses, la violation des plus saintes lois de la morale, la théorie des droits de l’homme exploitée par quelques-uns, sans égard pour les droits d’un grand nombre, le déplacement et la dispersion des fortunes, avaient jeté dans tous les esprits une sorte de frénésie qui devait y laisser des traces de longue durée. Un des résultats les plus immédiats de cet état de choses, résultat qui est une des plaies de la société actuelle, c’était le désir universel de s’enrichir, comme par enchantement; comme si la richesse (nous parlons de celle qui est légitimement acquise) n’était pas d’ordinaire le fruit du temps, du travail et de l’économie. Vint ensuite un système général d’éducation qui, pour les femmes surtout, produisit les effets les plus nuisibles. Il n’y eut plus de fille de si petit bourgeois qui, avec ses talens et ses arts d’agrément, ne se crût digne de briller dans le monde, et de devenir la femme de quelque grand personnage. Toutes les jeunes têtes de nos demoiselles de pensionnats, rougissant de l’obscurité de leurs parens, séduites par le clinquant des honneurs et de la gloriole, entretenues dans ces idées par de dangereuses lectures, ne rêvaient de bonheur possible que dans l’éclat d’une haute condition; de là tant de honteuses passions dont les exemples ne manquent pas; de là tant de malheurs domestiques qui ont agité la société et attristé l’observateur. Telle fut aussi la principale source des criminels égaremens de la dame Levaillant et de l’odieuse flétrissure qui demeure attachée à son nom.
Lors de la formation du fameux camp de Boulogne, Levaillant fut attaché, comme capitaine-adjoint, à l’état-major général de l’armée. Étant en garnison à Saint-Omer, il fut logé chez Brutinel, ancien marchand retiré du commerce, et ne tarda pas à être épris des charmes de sa fille. Il écrivit sur-le-champ à sa mère, mariée en secondes noces à M. Chénié, receveur des contributions à Paris, pour la prier de consentir à son mariage avec la demoiselle Brutinel.
La dame Chénié prit des renseignemens sur la famille Brutinel, et ceux qu’elle reçut ne l’ayant pas satisfaite, elle refusa son consentement. Vainement Levaillant renouvela ses instances; elles furent toutes infructueuses: malheureusement les représentations, les ordres de sa mère ne le furent pas moins. Levaillant, se trouvant âgé de vingt-cinq ans, usa de la faculté que lui accordait la loi, il fit faire à sa mère trois sommations respectueuses, et se maria le 10 thermidor an XII.
Il paraît que les illusions de bonheur que s’étaient faites les deux époux s’évanouirent presqu’aussitôt qu’ils furent unis. D’ailleurs, Levaillant eut à se plaindre de son beau-père. Puis la demoiselle Brutinel, déçue dans ses espérances, parce que son mari, qui avait trompé la confiance de ses chefs, n’était plus en activité de service, et ne jouissait plus que d’un traitement de réforme très-modique, vint joindre ses reproches aux mauvais procédés de son père. Voici ce qu’elle écrivait à son mari, à la date du 11 janvier 1808:
«Tu me donnes un exposé de ta situation qui n’est guère brillante; je ne vois que dix-sept cents francs de réel. Tu supposes ensuite quinze cents francs pour une place; ce sont les appointemens d’un commis: je n’y consentirai jamais. Je ne veux pas bien décidément être la femme d’un être aussi subalterne: je préférerais renoncer à l’existence. Tu comptes sur douze cents francs de mon père, que nous n’aurons jamais, sans que tu cherches à te distinguer en ayant un état honorable; il s’est expliqué là-dessus ouvertement. Il faut, Levaillant, que je t’aime bien fortement pour pouvoir te pardonner le malheur dans lequel tu me réduis. En vérité, j’en perdrai la tête, si l’espoir ne renaît dans mon cœur; car j’ai l’âme bien grande, souviens-t-en, et je ne saurais supporter un état abject. Combien tu es loin de me ressembler!... Pour obtenir la plus petite faveur qui me fera distinguer d’un être vulgaire, je me jetterais dix fois à genoux, s’il le fallait: ce n’est que l’espoir que je tiendrai un jour un rang sur la terre qui fait que mon cœur se dilate. Avec les idées aussi peu élevées que tu les as, pourquoi m’as-tu épousée, en me berçant d’un espoir que tu ne te sentais pas en état de réaliser? Tu as fait mon malheur, et je ne fais pas ton bonheur, à mon grand regret.»
Nous pourrions citer d’autres lettres à peu près semblables pour le fond des idées: celle-ci suffira pour donner la mesure de l’ambition vaniteuse de la fille d’un petit marchand. Toutes les lettres transcrites dans l’acte d’accusation, ou lues à l’audience, expriment les mêmes regrets, les mêmes sentimens, le même besoin de changer de situation et de rang.
Levaillant revint à Paris après la campagne de 1809, et sa femme partit aussitôt de Saint-Omer pour venir le rejoindre. Elle sollicita alors et elle obtint d’être présentée à la famille de son mari; elle en fut accueillie avec bonté. Mais madame Chénié était heureuse, tant par sa propre fortune que par la place de son mari. Le spectacle de ce bonheur irritait d’autant plus la femme Levaillant, qu’il lui faisait sentir plus vivement sa propre médiocrité, qui déjà la désespérait.
Aussi la haine de cette femme pour madame Chénié croissait-elle chaque jour, et elle arriva enfin à ce point, que le 15 décembre, elle osa déclarer à la fille Magnien, sa femme de chambre, qu’elle voulait faire avaler quelque chose à sa belle-mère.
Si l’on en croit la fille Magnien, elle fit tous ses efforts pour amener la dame Levaillant à renoncer à ce projet criminel; mais tous ses efforts à cet égard furent inutiles; et sa maîtresse, en lui annonçant qu’elle persistait dans sa résolution, lui dit: Je ne vois qu’Adolphe qui puisse me seconder; parlez-lui-en, mais comme si cela venait de vous.
Cet Adolphe était un domestique, l’amant de la fille Magnien, et que, sans doute, à la recommandation de celle-ci, Levaillant avait placé lui-même, depuis peu de temps, auprès de sa mère. Dès le lendemain de cette communication, la fille Magnien fit part à Adolphe de ce que lui avait dit la dame Levaillant. Celui-ci, si toutefois on veut bien ajouter foi à sa déposition, fut d’abord indigné d’une semblable proposition, et crut devoir en prévenir la dame Chénié, qui, dans le premier moment, manifesta le doute qu’il dit avoir exprimé lui-même.
Cependant, le même jour 19 décembre, la femme Levaillant, toujours occupée de son affreux projet, se présenta, avec sa femme de chambre, chez quatre pharmaciens, pour acheter de l’arsenic. Tous refusèrent de lui en vendre; un seul lui vendit de la noix vomique, propre à détruire les rats. La femme Levaillant demanda si cette drogue pouvait faire périr une personne: on lui répondit que non; que d’ailleurs l’amertume et le mauvais goût de cette substance préviendraient les personnes qui seraient exposées à en prendre.
Alors elle essaya de fabriquer elle-même du poison, en faisant infuser de la monnaie de cuivre dans du vinaigre et du sel, et dit à la fille Magnien, à qui elle fit part de ce procédé, qu’elle était déjà parvenue à rendre aussi blanc que l’arsenic le vert-de-gris qu’elle en retirait. Elle lui témoigna ses craintes au sujet de l’insuffisance de ce poison, et ajouta: Si je pouvais m’en procurer, j’emploierais du sublimé corrosif; c’est le poison qu’employait la Brinvilliers dans ses grandes expéditions.
Quelques jours après, pour essayer la force de celui qu’elle avait fabriqué, elle en mit dans un plat de haricots qu’elle avait fait prendre chez le traiteur. Elle n’y toucha point, non plus que son mari; mais la fille Magnien en ayant mangé, elle fut très-incommodée. Selon sa déclaration, elle avait remarqué que l’assaisonnement de ces légumes était extrêmement âcre; qu’il prenait à la gorge, et semblait y allumer un feu dévorant, ainsi que dans l’estomac. Elle éprouva, après le dîner un malaise général; il lui prit des éblouissemens, une grande faiblesse et des mouvemens convulsifs dans les bras et dans les doigts; il se manifesta, en outre, de l’enflure à l’estomac et au nombril; puis des évanouissemens eurent lieu. Enfin, la fille Magnien, se rappelant que sa maîtresse avait fabriqué du poison, soupçonna qu’on avait voulu en faire l’essai sur elle. Dès le premier moment de son indisposition, elle avait pris du vin, de l’eau-de-vie et de l’eau de Cologne; mais ses douleurs n’ayant fait qu’augmenter avec de pareils remèdes, elle but beaucoup de lait, ce qui lui procura un grand soulagement. Peu après, elle vomit tout ce qu’elle avait mangé, et s’aperçut que les alimens qu’elle rendait étaient d’une amertume extrême, et lui picotaient le palais et la bouche; cependant, elle ne parla point de cet accident, ce jour-là, aux sieur et dame Levaillant; et elle eut encore avec eux la même réserve, elle garda le même silence, lorsque, quelques jours après, elle les entendit se disputer, parce que la femme Levaillant voulait recommencer l’épreuve du poison sur elle, en en mettant sur une carpe frite, et que son mari s’y opposait. Mais un autre jour que la fille Magnien causait avec sa maîtresse et que celle-ci lui parlait de poison, elle lui dit: Ne me croyez pas assez imbécille pour ne m’être pas aperçue qu’on avait mis quelque chose dans les haricots qu’on m’a donnés, il m’ont rendu très-malade. Cette observation fit rougir de confusion la femme Levaillant, qui se cacha dans son schall, et répondit: cela vient sans doute de la malpropreté du traiteur.—Non, répliqua la fille Magnien; je me suis informée si d’autres personnes avaient été incommodées, et cela n’est arrivé qu’à moi seule. La conversation changea; mais, la fille Magnien ayant reparlé, quelque temps après, du vert-de-gris, la femme Levaillant lui répondit: Voyez si une très-petite quantité de vert-de-gris vous a fait tant de mal, ce que doit faire une forte dose.
Que de choses invraisemblables dans ce récit de la fille Magnien! Est-il croyable qu’ayant soupçonné d’avoir été empoisonnée, elle n’ait pas parlé de cet accident? Qui pourra croire qu’avec de semblables motifs, elle ne sortit pas sur-le-champ de cette maison? Toute autre n’aurait-elle pas abandonné sa maîtresse, et porté plainte? Ces objections n’affaiblissent pas sans doute la principale accusation portée contre la dame Levaillant; mais quelle idée peut-on se former de la moralité de la fille Magnien?
Il paraît, au surplus, et toujours d’après la déclaration de la fille Magnien, que c’était à Saint-Omer même que la femme Levaillant avait conçu son projet d’empoisonnement; car un sieur Marescot lui ayant un jour demandé quel était le but de son voyage, elle lui avait répondu: C’est mon secret.
Quoi qu’il en soit, Adolphe, à qui la femme Levaillant avait fait écrire de venir chez elle le 22, s’y rendit. Seule avec lui et la fille Magnien, elle lui communiqua ses intentions, et lui dit qu’elle comptait sur lui pour les remplir. Adolphe appuya sa tête sur sa main, comme s’il eût voulu réfléchir. La dame Levaillant dit alors à sa femme de chambre: Voilà Adolphe qui réfléchit; il a raison, car, s’il n’a pas assez de courage pour exécuter ce que je lui propose, j’attendrai la saison des fraises, et j’empoisonnerai la dame Chénié au moyen de ce fruit. Adolphe, voyant que, s’il n’avait pas l’air de se prêter à ses vues, il ne pourrait en arrêter l’exécution, dit: Oui, je réfléchis; mais j’aurai le courage de faire ce que vous voudrez. Ensuite, et toujours dans l’intention de l’en détourner, il prétendait qu’il lui avait fait observer qu’elle ne retirerait qu’un médiocre bénéfice de cet empoisonnement, la dame Chénié ayant donné tout son bien à son mari. La dame Levaillant répondit que, les choses étant ainsi, il faudrait aussi empoisonner M. Chénié, et demanda à Adolphe s’il se sentirait le courage de le faire. Celui-ci répliqua que, l’ayant bien pour un individu, il l’aurait également pour deux.
Satisfaite de cette réponse, la femme Levaillant parla alors du mode d’exécution et de ses suites; elle voulait que, le soir du 1er janvier, Adolphe jetât le poison qu’elle lui donnerait dans l’eau tirée à clair qui aurait servi à faire bouillir le marc de café, afin que cette substance eût le temps de se dissoudre, et d’opérer l’effet qu’elle en attendait, lorsqu’on ferait, avec cette eau, le café pour le lendemain. Elle ajouta qu’elle choisissait ce jour-là, parce que les demoiselles Lucotte, petites-filles de la dame Chénié, viendraient voir leur grand’mère, et que, comme la dame Chénié avait des difficultés très-grandes avec leur mère, on pourrait soupçonner ses petites-filles de l’empoisonnement.
Ensuite, elle fit observer à Adolphe qu’il pourrait être incarcéré; mais qu’il n’avait qu’à se tenir ferme, et toujours nier, qu’il ne lui en arriverait aucun mal. Elle ajouta que, lorsque la cuisinière aurait terminé son service, il fallait qu’il passât du vinaigre dans les casseroles, afin qu’en y apercevant du vert-de-gris, on pût imputer encore à la négligence l’empoisonnement des sieur et dame Chénié; que, sans doute, lorsque l’effet du poison se ferait sentir, on l’enverrait, lui Adolphe, chercher un médecin; qu’il faudrait bien qu’il y allât, mais qu’il ferait un grand tour dans la ville, afin de laisser au poison le temps d’agir. Elle termina, en disant à Adolphe qu’elle ne pourrait lui remettre le poison que le 29 décembre. Elle comptait, en effet, en recevoir à cette époque; car, suivant ses confidences à la fille Magnien, elle avait écrit au sieur Brutinel, son père, à Saint-Omer, pour le prier de lui envoyer huit ou dix grains d’arsenic, en lui annonçant que c’était pour se défaire de deux têtes qui la rendaient bien malheureuse. Le 27, la femme Levaillant reçut de Saint-Omer deux lettres contenant deux petits paquets, l’un d’arsenic, l’autre d’opium. Elle les confia à sa femme de chambre, pour les garder jusqu’au 29, jour fixé pour les remettre à Adolphe.
La déclaration de la fille Magnien portait encore que la femme Levaillant, tout occupée de son projet, lui dit qu’aussitôt qu’elle apprendrait la mort des sieur et dame Chénié, elle prendrait le cabriolet du sieur d’Argenvillers, et le prierait de l’accompagner dans les démarches qu’elle ferait pour solliciter, en faveur de son mari, la place du sieur Chénié. Un autre jour, elle dit à la même fille que, si son mari ne la rendait pas heureuse, elle trouverait bien le moyen de s’en défaire, et qu’alors son père serait avec elle.
Que la plupart de ces propos atroces aient été tenus par la dame Levaillant, ou qu’ils soient de l’invention de la fille Magnien, ils n’en révoltent pas moins; on ne peut croire à tant de perversité; on frémit malgré soi, en examinant tous ces calculs, toutes ces combinaisons, toutes ces prévisions du crime.
Le 29, la femme Levaillant remit les paquets de poison à Adolphe; ils étaient dans une petite boîte d’argent. Elle renouvela ses instructions à son agent, lui donna sept pièces de cinq francs, lui promit en outre deux cents louis et cent à la fille Magnien. Adolphe lui ayant demandé si son mari était du complot, elle répondit que non, mais qu’on ne devait pas le craindre, parce qu’il donnerait bien cent louis de récompense à celui qui l’aurait exécuté.
A peine Adolphe fut-il rentré chez la dame Chénié, qu’il lui rendit compte de tout ce qui venait de se passer, et lui remit les sept pièces de cinq francs, ainsi que la boîte qui renfermait le poison. Cette dame alla le lendemain même faire sa déclaration à la préfecture de police, et le 31, elle y envoya Adolphe pour faire aussi la sienne.
Le 1er janvier, la femme Levaillant, après avoir été faire visite à sa belle-mère, dit à la fille Magnien: Ces petites mâtines (en parlant des demoiselles Lucotte), ne sont pas venues, et cela me gêne dans l’exécution de mon projet; mais, comme une chose retardée manque souvent, il faut que cela aille. Au surplus, j’ai aperçu un moyen d’exécution dont je pourrai user par moi-même, si celui-ci manque.
Le même jour, après s’être concertée avec la police, la dame Chénié reçut à dîner chez elle son fils et sa femme. Cette dernière avait annoncé à Adolphe qu’elle avait encore à lui parler; et il avait été convenu entre eux que, quand il entrerait dans le salon sous un prétexte quelconque, et qu’il frapperait sur le fauteuil de la dame Levaillant, cela voudrait dire qu’elle pouvait sortir et s’entretenir avec lui. Après le dîner, le signal convenu fut en effet donné; la femme Levaillant sortit, et Adolphe la conduisit dans une pièce près de laquelle la dame Chénié avait fait cacher deux personnes: les sieurs Bouvard et Beaupoil-Saint-Aulaire.
Adolphe dit à la femme Levaillant: «Vous voyez, madame, que les demoiselles Lucotte ne sont pas venues et ne viendront pas.—Il faut, répondit-elle, suspendre l’exécution et la remettre à un autre jour.» Adolphe lui dit ensuite: «Madame, votre argent et vos promesses ne pourront pas me dédommager de ce que vous avez fait à ma bonne amie; vous l’avez empoisonnée.—Pourquoi en a-t-elle mangé? répondit la femme Levaillant; d’ailleurs il n’y avait rien à craindre pour ses jours, la dose était trop faible; ce n’était qu’un simple essai, afin de m’assurer de l’effet du poison.»
En ce moment, une des personnes cachées dans la pièce voisine, ayant fait un mouvement, la femme Levaillant fut épouvantée et voulut sortir; mais voyant que la porte était fermée, elle se jeta aux genoux d’Adolphe, en lui disant: Vous me perdez, rendez-moi la boîte; je renonce à tout. Adolphe toussa; les deux personnes apostées sortirent à ce signal, et parurent dans la chambre. La femme Levaillant se remit aussitôt, et demanda au sieur Saint-Aulaire ce qu’il lui voulait: «Rien, répondit-il.»
Alors elle retourna dans le salon, puis en sortit quelques instans après, alla chercher Adolphe dans la salle à manger, l’emmena aux lieux d’aisances, et lui reprocha de l’avoir perdue. Ce fut dans cet instant que la police s’empara de sa personne.
Interrogée plusieurs fois, tant à la préfecture de police que par le magistrat de sûreté et le juge d’instruction, elle varia dans tous ses interrogatoires et souvent dans le même.
D’abord elle avait présenté Adolphe comme le premier instigateur du complot, et comme voulant le mettre à exécution, quoique elle eût fait tous ses efforts pour l’en détourner; mais elle ne persista pas long-temps dans cette accusation; car, le même jour, elle fit une déclaration que nous allons transcrire comme pièce à l’appui des faits articulés jusqu’ici, lesquels, sans cette précaution, pourraient paraître invraisemblables. La voici:
«Il est inutile ici de vous dissimuler la vérité. Si j’ai été coupable, je dois avoir le courage d’en faire l’aveu; j’aurai moins à souffrir, lorsque je l’aurai fait; et j’ose espérer que M. le conseiller d’état préfet voudra bien avoir la bonté d’avoir pitié de moi et de ma jeunesse, à laquelle seule je dois attribuer la conception du projet d’empoisonner monsieur et madame Chénié.
«Je déclare donc que nous étions abreuvés, mon mari et moi d’amertume de la part de madame Chénié. Que, chaque fois que nous la voyons, il n’est sorte de désagrémens qu’elle ne nous fît éprouver, joint au refus qu’elle a constamment fait de venir à notre secours, afin de nous procurer des moyens d’existence; je déclare, dis-je, que toutes ces choses ayant irrité mon mari et moi contre madame Chénié, et nous l’ayant fait détester l’un et l’autre, dans des momens d’exaspération, et je pourrais même dire, de délire, nous avons conçu le fatal projet d’attenter à ses jours et à ceux de son mari. En conséquence, je déclare que c’est moi qui me suis placée à la tête de ce détestable projet, et qui l’ai conduit jusqu’au moment où j’ai été arrêtée. Il est vrai que j’ai mis la fille Magnien dans ma confidence, qui, au lieu de m’en détourner, à été la première à l’approuver, et à alimenter ma haine contre madame Chénié et contre son mari. Il est vrai que je lui ai dit que je ne connaissais qu’Adolphe, cocher chez madame Chénié, capable d’exécuter le projet d’empoisonnement dont il est question, et que je priai cette fille de lui en parler comme d’une chose qu’elle avait conçue elle-même, d’autant mieux qu’elle m’avait offert de tâcher d’entrer comme femme de chambre chez madame Chénié, afin de servir mes projets.
«Elle en parla véritablement à Adolphe, qui, le 22, s’est rendu chez moi, où étant dans ma chambre à coucher, je lui ai dit qu’il était vrai que j’avais dit à Mimi (la fille Magnien) que j’avais conçu le projet d’empoisonner madame Chénié, et que, pour cet effet, j’avais l’intention que du poison fût mis dans la crème destinée au déjeûner de cette dame. Adolphe accepta la proposition que je lui fis de se charger de verser ce poison dans la crème de madame Chénié; et cependant il m’observa que cela ne me rendrait pas plus heureuse, parce que M. Chénié s’était fait tout donner par son épouse, au détriment de ses enfans, et qu’alors j’aurais avec lui et mon mari de grandes discussions.
«J’avoue qu’alors M. Chénié partagea toute la haine que j’avais contre sa femme, et que je dis à Adolphe qu’il fallait aussi empoisonner M. Chénié. Au lieu de me détourner de ce détestable projet, Adolphe le nourrit et m’a fortifiée dans ma conception, puisqu’à ma proposition il m’a répondu, qu’il ne lui coûterait pas plus d’empoisonner M. Chénié, qui, comme madame, prenait du café le matin.
«En conséquence, je déclarai à Adolphe que je lui procurerais le poison nécessaire pour mettre à exécution mon projet. En conséquence, je fus avec Mimi chez plusieurs apothicaires pour m’en procurer; mais aucun n’a voulu m’en vendre, à l’exception d’un seul, demeurant dans une rue dont je ne me rappelle pas le nom, qui me vendit pour quatre sous de mort aux rats. Il est faux que j’aie mis cette mort aux rats dans des haricots, ainsi que l’a prétendu Mimi, car elle est encore chez moi. Il est faux que j’aie mis dans ces mêmes haricots aucun poison quelconque; et assurément, si Mimi, qui en a mangé, a été indisposée, et si du poison a été mis dans ce légume, cela ne venait pas de moi.
«Ne pouvant me procurer la dose de poison convenable pour exécuter mon projet, j’écrivis à mon père, et je lui demandai cinq ou six grains d’arsenic, sans lui dire quel était le motif qui me les faisait désirer. Seulement je l’assurai que ce n’était pas pour nuire à quelqu’un; mais bien pour une cause qui ferait mon bonheur. Mon père m’a envoyé cet arsenic, et y a joint de l’opium pour me guérir des douleurs de dents que j’éprouve assez souvent. Il me les fit parvenir sous enveloppe de papier cacheté, poste restante.
«Le 27 du mois dernier, jour pour lequel j’avais demandé le poison à mon père, je fus à la poste avec Mimi, où je retirai le paquet qui le contenait. De retour chez moi, je le remis à Mimi pour le garder. Le même jour, le soir, Adolphe vint chez moi, et je le lui donnai dans une petite boîte d’argent, faisant partie de mon nécessaire, pour en faire usage le premier du mois courant, le soir, c’est-à-dire pour verser le poison dans le café qui devait servir au déjeûner du lendemain de monsieur et de madame Chénié. Par mon interrogatoire de ce matin, je vous ai rendu compte de ce qui s’y est passé, et notamment de l’observation que j’ai faite à Adolphe qu’il n’était pas encore temps d’exécuter le projet, et que je demandai le poison et la boîte qui le contenait, mon intention alors étant changée, et ne voulant plus qu’il fût exécuté.
«Comme j’entends faire un aveu sincère, je termine ma déclaration par dire qu’il est de toute vérité que j’avais promis à Adolphe et à Mimi de les récompenser pour la part que l’un et l’autre prenaient dans l’exécution de mon projet; et j’avoue que ledit jour 2 décembre, je donnai à Adolphe sept pièces de cinq francs, parce qu’il me dit qu’il n’avait pas d’argent, et non, comme il l’a prétendu, pour l’aider à vivre dans les prisons, si, relativement à l’exécution du crime dont il s’était chargé, il venait à être arrêté.»
Le lendemain, la prévenue dit qu’elle persistait dans sa déclaration de la veille. Seulement elle ajouta quelques mots tendant à disculper entièrement son mari et son père. Dans plusieurs autres interrogatoires qu’elle eut à subir, on remarqua plusieurs contradictions au sujet de l’envoi de poison qui lui avait été fait de Saint-Omer. Elle disait qu’elle ne pouvait croire que ce fût son père qui le lui eût envoyé.
Dans l’intervalle qui s’était écoulé entre ces interrogatoires, Levaillant avait été arrêté, en allant visiter sa femme. L’autorité devait chercher à savoir s’il avait été réellement étranger au crime dont on recherchait les auteurs. Interrogé sur les faits de l’accusation, il répondit qu’il n’avait eu aucune connaissance du complot formé contre sa mère et contre M. Chénié, et le lendemain, il se donna la mort, en se suspendant à l’espagnolette d’une croisée par le moyen d’un mouchoir passé autour de son cou.
On trouva sur la table de la chambre qu’il occupait une grande feuille de papier, sur laquelle il avait écrit une espèce de testament de mort, dont nous allons extraire les fragmens les plus importans.
«Plutôt mille mort que de vivre sans honneur; et ma seule arrestation est une tache qui ne s’effacera jamais.
«C’est par toi, c’est pour toi, que je suis ici, mon Adèle; mais je te pardonne de bon cœur: car, au moment de l’événement affreux qui nous a séparés pour jamais, j’avais déjà pris mon parti, et j’étais décidé à ne pas survivre à ta perte. L’espoir seul de t’être encore utile, d’intéresser quelques amis à ton sort, de te procurer quelques secours indispensables dans ta position affreuse, m’a retenu quelques heures de plus à la vie. Tu as dû recevoir de l’argent et des effets qui te prouvent ce que j’avance.»
Voici ce que Levaillant adressait au préfet de police: «Que va-t-on conclure de ma mort? tout ce qu’on voudra. Qu’on me croie coupable et me condamne comme tel, si cela peut être utile à quelqu’un, surtout à la malheureuse Adèle.
«C’est à genoux que j’écris ces deux lignes.
«Je prie en grâce M. le préfet d’avoir pitié d’une malheureuse créature égarée, sans doute, par la démence.
«Je lui ai toujours connu malgré son caractère violent et emporté, un excellent cœur; je prie M. le préfet de penser à deux familles respectables.
«Je parle de celle de mon père qui a huit enfans encore, et de celle de madame Chénié.
«Cette dernière, avec un peu d’humanité, de cordialité, de générosité, nous aurait épargné bien des maux, et se serait fait adorer, à bien peu de frais, de la malheureuse femme égarée qui l’a si cruellement outragée.»
Dans l’article destiné à la fille Magnien et à Adolphe, il souhaite que leur prochaine union soit heureuse. «Mais j’en doute, ajoute-t-il, elle est formée sous de trop funestes auspices....... Si vous m’eussiez averti, dès le principe, vous eussiez évité de grands malheurs, et n’auriez pas fait des malheureux de ceux qui ne vous avaient, du moins jusqu’ici, jamais fait que du bien.»
Venaient ensuite un article pour M. Chénié, un autre pour madame Chénié, un troisième pour la mère de sa femme, tous trois pleins de sens, de sentimens honnêtes et louables, de reproches respectueux et mérités, et surtout empreints d’une résignation mélancolique et vraiment touchante. Il est impossible d’être plus doux envers la mort.
Le dernier article était réservé à sa femme. Il était ainsi conçu: «Ma première pensée fut pour mon Adèle, et la dernière est encore pour elle. Je lui dis mon dernier adieu. Elle est là, tout près de moi, couchée sans doute; elle ne sait pas que je suis si près d’elle. Affreux verroux! sans eux, j’aurais été imprimer un dernier baiser sur ses lèvres.
«Jamais femme ne fut aimée comme toi. Je devais être plus heureux. Je ne vivais, je ne respirais que pour toi; c’est pour toi que je meurs!..... Mon avant-dernière prière à la Divinité est pour moi, la dernière est pour toi, ainsi que ma dernière pensée.
«Si les dernières volontés d’un malheureux, qui sont respectées partout, sont comptées pour quelque chose dans cet asile de douleurs et de larmes, on transmettra à chaque personne que cet écrit concerne ce qui lui est relatif.
«Minuit sonne..... Adieu, mon Adèle. Si je m’en souviens bien, ton nom est au coin du mouchoir de batiste qui..... mais ne t’afflige pas; adieu.....»
En marge on lisait: «Dans le fond de mon âme, je me crois encore digne de la décoration dont je fus honoré. On la trouvera sur mon cœur après mon dernier soupir. J’ai toujours été faible, mais jamais criminel. Dieu, devant qui je vais paraître, sera mon juge, et je ne crains point sa sévérité.
Le jour n’est pas plus pur que le fond de mon cœur.»
Et plus bas:
«Quand je l’aurais vu de mes deux yeux, je ne pourrais encore croire au tissu d’horreurs qu’on m’a débité. La chose pourtant existe, peut-être; mais on n’en connaît pas, j’en suis sûr, les ramifications. Je supplie encore M. le préfet de se faire bien instruire de toutes les moindres particularités qui peuvent y être relatives, de ne rien négliger pour y parvenir, et peut-être découvrira-t-il des choses qui le ramèneront à l’indulgence naturelle qu’on dit être la base de son caractère humain, généreux et bienfaisant.»
Dès que la femme Levaillant fut instruite de la mort tragique de son mari, comme si elle eût voulu prendre à tâche de se montrer indigne des sentimens tendres, passionnés et remplis de sollicitude dont il venait de lui adresser la dernière expression, elle chercha à échapper au châtiment dont elle se voyait menacée, en faisant décidément retomber sur lui tout le poids de l’accusation dirigée contre elle. Mais ce nouveau système de défense se trouvait détruit à l’avance par une lettre qu’elle avait écrite à Levaillant, le lendemain du jour où elle avait été arrêtée, et dans laquelle, pour se justifier aux yeux de son mari, elle s’efforçait de lui persuader que c’était Adolphe qui avait tout fait.
Le sieur Brutinel, père de la principale accusée, fut arrêté et mis en accusation comme complice de sa fille, quoiqu’il affirmât ne lui avoir point envoyé de poison.
Après les débats, qui furent animés et intéressans, et où les défenseurs des accusés firent de généreux efforts pour sauver leurs cliens, les jurés, après avoir délibéré, déclarèrent à l’unanimité que la femme Levaillant n’était pas coupable d’avoir tenté un empoisonnement sur la fille Magnien; qu’elle était coupable d’avoir commis volontairement une tentative d’homicide par poison sur la personne des sieur et dame Chénié; que cette tentative avait été manifestée par des actes extérieurs, mais qu’elle n’avait pas été suivie d’un commencement d’exécution; qu’elle n’avait pas été suspendue par des circonstances fortuites, indépendantes de la volonté de la femme Levaillant; que le sieur Brutinel n’était pas coupable de s’être rendu complice de la tentative d’empoisonnement sur les sieur et dame Chénié, en procurant à sa fille sciemment et dans le dessein de nuire, le poison destiné à commettre ce double homicide.
En conséquence de cette déclaration, la cour acquitta les deux prévenus.
Mais le président, avant de prononcer l’ordonnance d’absolution, adressa à la femme Levaillant les paroles suivantes:
«Le jury vous déclare coupable de la tentative d’un crime horrible. Si cette tentative n’est pas suffisamment caractérisée, vous le devez à la fortune. La cour ne peut prononcer contre vous aucune peine; je suis forcé de vous acquitter. Je vous livre à vos remords, si vous êtes capable d’en éprouver; puissent-ils vous inspirer la vertu, dont vous vous êtes si criminellement écartée!»
Telle fut l’issue de ce procès fameux qui occupa long-temps l’attention du public. Cependant il est vrai de le dire, tout le monde en avait parlé, sans en connaître les circonstances principales, qui présentent, comme on l’a vu, un épouvantable, un affligeant tableau: une procédure criminelle, dirigée par la propre famille de la prévenue; les manœuvres perfides de quelques méprisables valets; enfin l’emploi de moyens peu délicats pour constater le crime. Une seule pensée offre quelque chose de consolant: au milieu de machinations aussi perverses, combinées avec tant de sang-froid, et encouragées par des subalternes aussi infâmes, c’est qu’il ne fut pas prouvé que l’inexécution du crime ne pouvait qu’être attribuée au repentir. Il est bien certain que la femme Levaillant témoigna plusieurs fois, après la remise du poison, le désir de revoir Adolphe, et que celui-ci affecta de l’éviter. Cette considération, qui dicta l’opinion du jury, suffit pour qu’il soit permis de penser que la haine et le désir du crime avaient déjà fait place au repentir.
LES ASSASSINS
DU SIEUR COTTENTIN.
Le 28 mars 1810, deux particuliers passant, entre six et sept heures du matin, dans la rue des Moulins, à Paris, aperçurent un panier propre à contenir du vin; ils s’en approchèrent, le soulevèrent, et, remarquant qu’il en découlait du sang, ils s’empressèrent d’aller instruire de cette découverte le commissaire du quartier.
Ce magistrat s’étant transporté sur les lieux, on fit l’ouverture du panier, qui était attaché avec une corde ensanglantée, et on y trouva le cadavre d’un homme bien vêtu, ainsi qu’un chapeau dans l’intérieur duquel était écrit le nom de Cottentin. Des officiers de santé, mandés sur-le-champ, constatèrent que le cadavre avait, autour du cou, une forte pression, et une contusion au côté droit de la tête. Ils conclurent de là que l’homme assassiné avait été frappé avec un instrument contondant, et qu’ensuite il avait été étranglé, à l’aide d’une corde semblable à celle qui avait servi à lier le panier.
Le commissaire se rendit au domicile de Cottentin, que ses agens avaient découvert sans peine. Les employés, les domestiques du mort furent appelés; tous reconnurent leur patron et leur maître, et déclarèrent qu’il était sorti de chez lui le 27 mars, à neuf ou dix heures du matin, et n’avait pas reparu depuis. Le domestique Joseph dit qu’en sortant, le sieur Cottentin avait pris sa montre en or à répétition, avec sa chaîne également en or, et son portefeuille de maroquin vert, dans lequel il y avait, outre beaucoup de papiers, quatre à cinq billets de la banque de France. Tous ces objets avaient disparu; on n’avait trouvé sur le cadavre qu’un mouchoir, une cravate négligemment nouée, une petite épingle en or, une pièce de six liards et un centime; il n’était donc pas douteux que le malheureux Cottentin n’eût été assassiné par des gens qui voulaient le voler; mais rien encore ne pouvait mettre sur la piste des coupables.
Le magistrat de sûreté employa tous ses soins à obtenir des renseignemens sur les personnes que Cottentin fréquentait le plus assiduement; il apprit bientôt qu’il avait pour ami intime le nommé Lepeley-des-Longs-Champs; qu’il avait mis toute sa confiance en cet homme; qu’il allait le voir plusieurs fois par jour, et qu’il avait déposé chez lui son argenterie et ses papiers les plus précieux.
Ce Lepeley-des-Longs-Champs demeurait, depuis environ trois mois, dans une maison garnie, rue Neuve-des-Bons-Enfans, au troisième, au-dessus de l’entresol. Son logement était composé d’une antichambre longue et obscure, et d’une chambre à coucher avec alcôve.
Le commissaire se présenta chez lui le 28 mars, vers quatre heures du soir, et l’invita à le suivre chez le magistrat de sûreté. Lepeley se rendit à son invitation, et, ce qui ne laisse pas d’être frappant, c’est que, à peine fut-il entré, avant même que le magistrat lui eût adressé aucune question, il s’empressa de lui dire que, la veille, il lui était arrivé un singulier événement. Il rendit compte alors des relations qui existaient entre Cottentin et lui, du dépôt de papiers et autres objets que celui-ci lui avait confiés, et il s’exprima ensuite en ces termes: «Le 27 mars, vers les onze heures du matin, Cottentin vint chez moi, et me remit un projet de compromis entre lui et ses coassociés, qu’il me pria d’examiner. Peu de temps après, il sortit en m’annonçant qu’il reviendrait vers les quatre heures. A une heure environ, il est revenu, et m’a demandé ce que je pensais de l’acte qu’il m’avait remis; je lui répondis que, l’écrit ayant été rédigé par des hommes de loi qui connaissaient mieux les affaires que moi, je n’avais rien à dire.
«Deux minutes après, j’entends sonner à la porte de mon antichambre; je l’ouvre: deux hommes se présentent, et me demandent si le sieur Cottentin n’est pas chez moi. Sur ma réponse affirmative, ils entrent dans ma chambre, où était Cottentin. L’un d’eux, s’adressant à lui, l’interpella, pour savoir s’il comptait bientôt terminer l’affaire qu’ils avaient ensemble. Cottentin ayant répondu qu’il s’occupait d’un arrangement avec ses créanciers, l’individu lui répliqua qu’il y avait des dettes sacrées qui devaient être mises hors de ligne. Cottentin lui observa alors qu’il n’était pas chez lui. Sur quoi, le même homme lui dit que, puisqu’on ne l’y trouvait pas, il fallait bien qu’on vînt le chercher dans la maison où on l’avait vu entrer. Au même instant, et sans autre réflexion, il porta, avec la crosse d’un pistolet (autant que le trouble où j’étais a pu me permettre de le remarquer), un violent coup sur la tête de mon ami Cottentin, qui, étourdi et tremblant, se jeta dans mes bras, en s’écriant: Ah! mon ami! Aussitôt l’autre particulier, qui n’avait pas dit un mot, s’arma de deux pistolets, et me les présenta, en disant que, si je faisais un mouvement, il me brûlerait la cervelle; que je voulais aussi faire tort aux créanciers de Cottentin; que mon tour n’était pas encore venu, mais qu’il viendrait.
«Celui qui avait porté le premier coup à Cottentin lui passa aussitôt une corde au cou, et l’étrangla. Quatre minutes après, les deux individus se retirèrent, en me défendant de rien dire de ce qui venait de se passer. Ils n’ont rien pris à leur victime.
«Anéanti par ce fatal événement, je n’eus pas la force de faire aucun mouvement, ni de dire un mot pour faire arrêter les assassins de mon ami.
«Environ un quart-d’heure après, j’entendis de nouveau sonner à la porte. Craignant que ce ne fussent les mêmes hommes, j’allai regarder par la croisée qui donne sur l’escalier, et j’aperçus Héluin, avec lequel j’étais en relation d’affaires. Je lui ouvris la porte; il entra dans ma chambre à coucher, où je lui fis voir le cadavre de Cottentin étendu sur le carreau; et, après lui avoir raconté la déplorable scène qui venait de se passer chez moi, je lui demandai des conseils sur le parti que je devais prendre. J’avais parlé d’une déclaration devant le commissaire de police; mais Héluin n’adopta pas cette idée, et nous arrêtâmes d’acheter un grand panier propre à contenir des bouteilles de vin, de le faire remplir, porter ensuite chez moi, d’en retirer les bouteilles, de mettre à la place le cadavre de Cottentin, et de le faire déposer dans un endroit quelconque. Tout cela fut exécuté. J’appris depuis, par Héluin, que le panier renfermant le cadavre avait été porté chez la femme Thubry, sa sœur, rue des Moulins. J’avais remis à Héluin de l’argent pour fournir aux dépenses nécessaires à cette opération.»
Nous avons cru devoir mettre textuellement sous les yeux des lecteurs cette déclaration singulière, pour nous servir de l’expression si singulièrement employée ci-dessus par Lepeley. Elle servira à faire voir jusqu’où peut aller l’effronterie du crime, et à faire ressortir en même temps l’esprit de vertige et de maladresse dont le ciel frappe quelquefois les coupables, quelque rusés qu’ils soient d’ailleurs. Il fallait que Lepeley eût une bien grande confiance dans l’effet que devait produire cette fable si artistement combinée, pour oser, de son propre mouvement, sans être interrogé, venir la débiter devant un magistrat chargé de poursuivre les auteurs de l’assassinat. Et cependant, qui ne serait frappé de l’invraisemblance de ce récit, jusque dans ses moindres circonstances?
Après avoir reçu cette déclaration, le magistrat de sûreté se transporta sur les lieux où s’était commis le crime, et constata que le carreau de la chambre à coucher de Lepeley avait été lavé tout récemment, mais que des taches de sang y étaient encore empreintes. Il en remarqua aussi sur la redingotte et le pantalon que portait alors Lepeley, et qui avaient été également lavés.
On s’assura de la personne de Lepeley, et comme sa déclaration exigeait la même mesure à l’égard d’Héluin, on l’arrêta aussi, dans la nuit du 28 au 29 mars, dans une maison de jeu. Interrogé par le magistrat de sûreté, il fit des réponses à peu près conformes au récit de Lepeley, avec cette différence néanmoins qu’il prétendait avoir d’abord conseillé à celui-ci de se présenter chez un commissaire de police pour lui rendre compte de l’événement. Mais, tout en avouant qu’il avait reçu de l’argent de Lepeley, et remis cent cinquante francs à sa sœur, la femme Thubry, il soutint que cette femme ignorait que le panier renfermât un cadavre; «je lui avais déclaré, dit-il, qu’il contenait du vin, que dans une heure je l’enverrais reprendre pour le faire porter à Passy, et ensuite embarquer pour Rouen.»
Thubry et sa femme furent également interrogés. Il résulta de leurs déclarations qu’en effet Héluin avait fait porter dans leur loge (ils étaient portiers) un panier qu’il avait dit contenir du vin; mais que, l’ayant déplacé pour faciliter l’arrangement du lit de leurs enfans, et ayant remarqué du sang, Thubry était allé aussitôt dans la maison de jeu où il avait laissé Héluin, pour le prévenir de cette découverte, et lui signifier qu’ils ne voulaient pas garder un pareil dépôt; qu’alors Héluin avait manifesté de l’étonnement, et dit: Ah! le scélérat! il m’a trompé! mais que, lui ayant proposé de se rendre chez le commissaire de police, il s’y était opposé, en disant qu’ils seraient perdus; et qu’alors ils avaient transporté le panier de l’autre côté de la rue, à l’endroit où on l’avait trouvé le lendemain matin.
La veuve Thubry dit aussi que son frère, qui l’avait quittée après avoir fait déposer le panier dans sa loge, était revenu dans la même soirée, paraissant ivre; qu’il lui avait montré une montre à répétition avec une chaîne en or, qu’il disait valoir quinze louis, et qu’il avait aussi étalé des pièces d’or, en annonçant qu’il avait fait dans la journée une affaire qui lui valait plus de deux mille francs. Elle annonça aussi que sachant que son frère était joueur, elle lui avait demandé quelque argent, et qu’il lui avait donné cent cinquante francs, mais que ce n’était nullement pour prix de sa complaisance.
Héluin avait indiqué une fausse demeure; la police découvrit qu’il habitait un cabinet dépendant d’un local loué par une veuve Delaulne, avec laquelle il y a tout lieu de croire qu’il était en relation de concubinage. On fit perquisition dans le domicile de cette veuve, et l’on découvrit, entre la sangle et les matelas de son lit, deux portefeuilles verts, vides, l’un petit, ayant une serrure; l’autre, plus grand, sans serrure. La femme Delaulne déclara que ces portefeuilles lui appartenaient. Joseph, le domestique de Cottentin, et plusieurs employés de sa maison, reconnurent le plus grand de ces portefeuilles pour être tout semblable à celui de Cottentin. Héluin prétendit qu’il l’avait acheté depuis quatre ans, mais il ne put indiquer la personne qui le lui avait vendu.
La montre à répétition, avec sa chaîne, fut retrouvée entre les mains du sieur Béraud, employé dans les jeux, qui avait prêté cinq louis à Héluin sur ce nantissement.
On savait que Cottentin, par mesure de sûreté et en vertu d’un permis de port d’armes, ne marchait jamais sans avoir sur lui une paire de pistolets. On trouva ces armes dans la fosse de la maison garnie où demeurait Lepeley, ainsi que la clé du bureau de Cottentin, celle d’une malle déposée chez Lepeley et dans laquelle il renfermait ses papiers et une petite fiole contenant une liqueur blanche dont il faisait continuellement usage.
Tant de charges réunies contre Lepeley et Héluin les signalaient à la justice comme les auteurs du meurtre de Cottentin, ainsi que du vol de ses effets; mais il était présumable qu’un aussi mince intérêt n’avait pas été l’unique mobile d’un aussi grand attentat.
Divers renseignemens donnèrent lieu de croire que Cottentin, gêné dans ses opérations, convaincu que sa maison ne pouvait pas se soutenir et que bientôt elle serait obligée de déclarer sa faillite, s’occupait, depuis quelque temps, des moyens de mettre sa fortune à l’abri des poursuites de ses créanciers. Son ami Lepeley n’avait pas été étranger à tous les tripotages usités en pareille circonstance. Plusieurs comptes ouverts sur les registres de la maison Cottentin ne permettaient pas d’en douter. Différens effets pour des valeurs considérables, qui avaient été vus dans le portefeuille de Cottentin, la veille de sa mort, n’avaient pas été retrouvés après l’événement. Des actes importans avaient aussi disparu. Enfin, on apprit aussi que Lepeley avait déterminé Cottentin à lui vendre, pour dix-huit mille francs, une propriété qu’il avait à Marigny, évaluée quarante mille francs. Le contrat portait quittance; mais, n’en ayant pas payé le prix, il en avait souscrit, au profit de Cottentin, une reconnaissance sous signature privée. Cette reconnaissance avait été remise par celui-ci à un sieur Marguerit, qui, à la nouvelle de sa mort, était venu la déposer, en déclarant qu’il pensait que l’infortuné Cottentin était venu chez lui quelques heures avant sa fin tragique pour la retirer.
La justice, pour s’éclaircir sur le compte de Lepeley, objet d’aussi violens soupçons, crut devoir fouiller dans sa vie passée. Elle apprit que, quoiqu’ayant une épouse et deux filles estimables, cet homme avait vécu en concubinage, à Coutances, avec trois femmes; que le mari de l’une d’elles avait demandé le divorce, et était mort bientôt après, victime du chagrin qu’il en avait éprouvé. Un autre mari, moins offensé de la conduite de sa femme, prêta à Lepeley dix-huit cents francs. Quelque temps après, il reçut quarante mille francs; Lepeley en fut instruit, il convoita cette somme, et voulut se libérer sans argent. Pour y parvenir, il dit à la femme: ton mari nous ennuie, il faut nous en défaire. Tu m’as dit qu’il avait le sommeil profond: laisse ce soir ta porte ouverte; j’entrerai dans ta maison, je m’introduirai dans sa chambre, je l’étranglerai, je l’attacherai ensuite sur l’escalier: je t’attacherai aussi. Je me retirerai aussitôt, tu crieras à l’assassin: on viendra et tu diras que ce sont des voleurs qui ont fait tout cela. Heureusement la femme, toute libertine qu’elle était, repoussa cette révoltante proposition.
Lepeley, poursuivi de toutes parts par ses nombreux créanciers, fut obligé de s’éloigner de Coutances, où il laissa sa famille sans ressources, et vint à Paris, vers le mois de mai 1809, étant lui-même dans un dénûment absolu. Bientôt après, on le vit mieux vêtu, et toutes les personnes de la maison Cottentin pensèrent que celui-ci fournissait à toutes ses dépenses. Six semaines environ avant la mort de ce dernier, Joseph étant allé, de la part de son maître, chez Lepeley, celui-ci le fit déjeûner, et, dans la conversation, lui demanda s’il ne songeait pas à s’établir. Je le voudrais bien, répondit Joseph, mais je n’en ai pas les moyens. Alors Lepeley lui dit: «Si tu veux, je pourrai te faire avoir vingt mille francs.—Eh! qui voulez-vous, répliqua Joseph, qui me donne cette somme?—Moi, répondit Lepeley, mais il faut tuer un homme.—Non, monsieur, j’aimerais mieux mendier mon pain toute ma vie. Ce langage d’honnête homme ne déconcerta pas le scélérat, qui lui dit: «Si le fait n’est pas connu, tu jouiras de la somme.» Joseph se retira, en répondant à Lepeley que tôt ou tard les coupables étaient reconnus.
Tous ces faits, toutes ces découvertes, toutes ces révélations, résultats d’une minutieuse instruction, étaient plus que suffisans pour accabler Lepeley. Cependant il persistait toujours obstinément à nier. Son complice Héluin vint encore ajouter ses propres aveux aux notions déjà acquises par la justice. Héluin, effrayé sans doute de la découverte de la montre et du portefeuille de Cottentin, se détermina, le 19 avril, à faire une confession complète devant le directeur du jury. Il sera curieux de rapprocher cette déclaration de celle déjà donnée par Lepeley; c’est pourquoi nous la donnons dans son intégrité.
«Depuis deux mois et demi, dit Héluin, je connaissais Lepeley; il m’avait chargé plusieurs fois de lui négocier des effets.
«Le 26 mars dernier, je me rendis chez lui dans la matinée, pour lui faire part que j’avais eu le malheur de perdre au jeu deux mille francs provenant d’un effet qu’il m’avait remis pour en faire la négociation, et lui proposer de lui souscrire des billets pour la sûreté de cette somme. Lepeley me dit qu’il était occupé d’un objet bien plus important, qui ne lui laissait de repos ni le jour ni la nuit; qu’un particulier refusait de lui remettre un écrit qui compromettait la moitié de sa fortune. Je lui demandai si ce n’était pas de M. Cottentin qu’il me parlait; il me répondit que non; que celui dont il s’agissait était un coquin, un lâche et un poltron, et me demanda si j’étais homme à l’aider dans cette circonstance. Imaginant qu’il n’était question que de contraindre cet individu à se dessaisir d’un écrit qu’il retenait injustement, je lui promis de ne pas l’abandonner.
«Lepeley me dit alors: Demain matin il doit venir chez moi; trouvez-vous-y à dix heures.
«Je me rendis, en effet, chez Lepeley. Un instant après, Cottentin, que je connaissais, arrive; je lui cédai le fauteuil dans lequel j’étais assis. Je vis, par un signe que me fit Lepeley, que c’était là celui dont il m’avait parlé. Mais l’impression que fait toujours l’homme estimable sur un cœur qui n’était pas né pour le crime, me déconcerta à un tel point, que je sentis mon courage abattu. Lepeley, qui s’en aperçut, ne demanda pas l’écrit à Cottentin, qui sortit peu de temps après.
«Alors, Lepeley me dit: «Vous êtes un enfant; si Cottentin vous avait regardé, il vous aurait demandé ce que vous aviez. Allons, venez déjeûner; car je vois bien qu’il faut vous remettre.»
«Nous nous rendîmes chez un traiteur, où nous déjeûnâmes. Lepeley, qui avait soin de me verser à boire, me demanda si je me sentais le courage de lui porter secours. Je lui répondis que oui, que je ne l’abandonnerais pas. «Si vous saviez, me dit-il, combien cet homme est perfide! Songez qu’il y va de la vie à la mort.» Étourdi par l’état d’ivresse dans lequel il m’avait mis, je promis à Lepeley tout ce qu’il exigea. Je lui dis pourtant: «Si Cottentin vous remet l’écrit, tout sera fini?—Oui, me répondit-il; mais, s’il s’y refuse, m’abandonnerez-vous?» Je protestai que non. «Cottentin, ajouta Lepeley, doit revenir à une heure, je lui demanderai l’écrit; et, si vous voyez qu’il résiste, avec votre tabatière, que vous tiendrez à la main, vous lui porterez un coup sur la tempe, pour l’étourdir, et alors j’aurai mon écrit. Soyez certain, mon cher Héluin, de ma reconnaissance.»
«Après avoir déjeûné, nous retournâmes chez Lepeley, où bientôt arriva Cottentin. Lepeley le prit par le corps, et me dit: Vous voyez bien qu’il ne veut pas me le rendre. Aussitôt je portai, avec ma tabatière, un coup sur la tête de Cottentin, qui l’étourdit et le renversa. Alors Lepeley m’ordonna d’aller chercher une corde qui était derrière la malle placée dans l’antichambre; j’obéis; je remis cette corde à Lepeley, qui la passa autour du cou de Cottentin, et l’étrangla.
«Je vis ensuite Lepeley fouiller dans les poches de Cottentin, en retirer un portefeuille rouge foncé, et un papier plié en quatre qu’il me montra, en me disant: «Le voilà cet écrit si précieux!» Il prit aussi la montre, qu’il me remit, ainsi qu’un billet de banque de cinq cents francs qui a servi à payer tant le panier que les bouteilles. Il m’avait aussi autorisé à remettre deux cents francs à ma sœur, je lui en ai donné cent cinquante.»
Héluin convint, en outre, que c’était lui qui avait fait toutes les démarches pour faire disparaître le cadavre de Cottentin.
Le directeur du jury communiqua à Lepeley les révélations que venait de faire Héluin. Lepeley répondit d’abord: Je suis altéré. Il demanda un verre d’eau, qu’on lui servit; et, après l’avoir bu, et repris ses sens, il dit qu’il ne pouvait concevoir les motifs qui avaient pu déterminer Héluin à faire une révélation aussi contraire à la vérité.
L’acte d’accusation fut dressé contre Lepeley, Héluin, Thubry et sa femme; le premier, comme prévenu d’avoir commis avec préméditation un homicide sur la personne de Cottentin, lequel homicide avait été suivi de vol; le second, comme prévenu d’avoir assisté et aidé Lepeley dans les faits qui avaient préparé et facilité l’exécution de l’homicide, et dans l’acte même qui l’avait consommé, ainsi que dans le vol qui en avait été la suite; les deux derniers, comme ayant sciemment recélé le cadavre d’un homme homicidé.
Cet acte, soumis au jury d’accusation, fut admis, et, en conséquence, les accusés furent traduits devant la Cour criminelle. Là, Lepeley et Héluin persistèrent, le premier dans le système de dénégation qu’il avait adopté, le second dans les révélations qu’il avait faites au jury. Les débats apprirent une circonstance jusqu’alors ignorée. Lepeley, dépositaire d’une partie de l’argenterie de Cottentin, l’avait fait porter au mont-de-piété par le sieur Sanfourche-Laporte, qui en avait retiré huit cents francs, sur lesquels il s’en était fait prêter deux cents par Lepeley. Thubry et sa femme alléguèrent encore dans les débats leur parfaite ignorance de ce que contenait le panier déposé chez eux par leur beau-frère.
Me Lebon, qui, d’abord s’était chargé de la défense de Lepeley, et qui ne l’avait acceptée, sans doute, que parce qu’il le croyait innocent, l’abandonna, dès qu’il eut reconnu, par les débats, toute la scélératesse de ce misérable. Lepeley se vit alors forcé de se défendre lui-même; une heure de recueillement lui suffit pour remplir cette tâche avec une méthode, avec un calme, avec un ton de sensibilité, qui auraient pu le faire triompher, si les charges de l’instruction eussent été moins accablantes.
Le 1er juillet 1810, sur la déclaration unanime du jury, la Cour rendit un arrêt qui acquittait Thubry et sa femme, et condamnait Lepeley et Héluin à la peine de mort, avec injonction de conduire les coupables au lieu de l’exécution, revêtus d’une robe rouge.
Les condamnés dénoncèrent cet arrêt à la Cour suprême, mais leur pourvoi fut rejeté comme il devait l’être, et ils subirent, en conséquence, la peine due à leur forfait.