LE FRÈRE ANTOINE, OU L’ERMITE DE LOT-ET-GARONNE.


Les charlatans en tous genres, et il est peu de genres qui n’aient les leurs et en plus ou moins grand nombre, peuvent être généralement regardés comme des individus hostiles à la société, qu’ils semblent considérer comme une vaste exploitation à leur bénéfice. Mais de tous ces imposteurs, les plus dangereux, sans contredit, sont les saltimbanques de dévotion et de sainteté, personnages patelins et pervers, qui, doublement criminels, outragent et décréditent la religion par les sacriléges cagoteries qu’ils mettent en œuvre pour piper et voler le crédule vulgaire.

Dans des temps reculés, lorsque la foi avait un empire absolu sur les âmes, il n’était ni rare, ni surprenant de voir des ermites en imposer à la populace ignorante par des dehors pieux, et se procurer, avec une feinte humilité, une puissance quelquefois supérieure à celle des magistrats. Notre chronique en offre plusieurs exemples. Alors, cela n’avait rien d’extraordinaire; c’était une des conséquences des mœurs et des croyances de ces époques. Mais, au dix-neuvième siècle, où l’indifférence en matière de religion ne craint pas de s’ériger en système et ne s’est que trop malheureusement infiltrée dans toutes les classes de la société, comment se trouve-t-il des gens assez stupides pour se laisser duper par de pareils jongleurs? Vraiment, plus on examine l’homme, plus on le trouve inexplicable; il se rit de la religion, il se moque de ses ministres, et se jette aveuglément entre les bras d’hommes sans aveu comme sans mission, qui, au nom et avec les pratiques dévotieuses de cette même religion, finissent quelquefois par les actions les plus criminelles. Ainsi la cour de justice criminelle de Bruges condamna, le 22 septembre 1809, à onze années de fers, un misérable qui, à la faveur de l’habit religieux qu’il portait, s’était introduit dans un pensionnat et y avait enlevé une jeune fille de onze ans, pour en faire la victime de sa brutalité.

Le fait dont nous allons rendre compte n’est pas moins affligeant, et peut-être offre-t-il un plus révoltant exemple d’hypocrisie et de perversité.

Un individu, connu sous le nom de frère Antoine, avait attiré, depuis plusieurs années, l’attention publique, dans le département de Lot-et-Garonne. Il faisait mystère de son origine; mais il avait soin d’insinuer qu’il était issu d’une grande famille, et qu’il avait fait le sacrifice des plaisirs mondains et des richesses pour se résigner à la vie des solitaires. Il fixa pendant quelque temps son séjour à Hauterive, dans des grottes isolées de toute habitation, et se transporta ensuite dans un petit ermitage taillé dans le roc, au lieu de Nicole, où il vécut avec toutes les apparences de l’humilité et du dénûment recommandés par l’Évangile.

Le frère Antoine affectait de ne savoir ni lire ni écrire, de fuir les femmes et même de faire des extravagances, quand il en apercevait. Mais, ayant été admis dans quelques maisons, il y prouva qu’il connaissait parfaitement la musique, et qu’il touchait assez bien du clavecin, ce qui annonçait qu’il avait reçu une éducation soignée.

Pendant la révolution, il quitta Nicole, pour courir les campagnes, tantôt comme marchand de mouchoirs et de montres, tantôt comme mendiant, et affichant, suivant les lieux et les personnes, une piété fervente qui édifiait les gens simples et crédules. Il se procurait par ce moyen, diverses lettres de recommandation qui lui servaient à faire de nouvelles dupes.

Lorsque le rétablissement du culte vint ranimer un peu de ferveur dans le cœur des fidèles, le frère Antoine se fixa dans la commune de Penne, arrondissement de Villeneuve. Il y acheta un petit terrain où il y avait eu autrefois une petite chapelle en grande vénération dans le pays, et parvint à se procurer, sans faire le moindre sacrifice, les matériaux et les ouvriers nécessaires pour y construire un ermitage. Le local qu’il fit construire, et auquel il donna le nom de chapelle, ne présentait qu’une seule chambre, où il eut l’impudence de placer même son lit.

Bientôt sa vie licencieuse appela les regards de l’autorité. Le maire le fit arrêter et conduire dans les prisons de Villeneuve. Avant d’y arriver, il voulut se révolter; les gendarmes furent obligés de le garrotter, et, lorsqu’ils lui demandèrent les motifs de sa résistance, il répondit qu’il y avait été déterminé par l’espoir que le peuple, voyant le frère Antoine garrotté, le délivrerait.

Conduit devant le sous-préfet, ce magistrat le pressa de lui faire connaître sa famille. Il déclara qu’il était fils naturel de M. le duc de Nivernais; qu’ayant été fait officier, à l’âge de dix ans, dans le régiment de Bourbonnais, il avait eu, à seize ans, un duel avec l’un de ses camarades, à Strasbourg; qu’il l’avait tué dans ce combat singulier, et que, épouvanté des suites de ce meurtre, il s’était réfugié au grand Saint-Bernard, d’où il était allé à Rome, de là à Notre-Dame de Lorette, ensuite à Avignon, à Nîmes et à Toulouse, jusqu’au moment où il était venu dans l’Angoumois.

Le sous-préfet l’ayant fait remettre en liberté, cet intrigant reprit le commerce et fit même l’infâme métier d’usurier. Il prêtait à certaines personnes, empruntait à d’autres, et donnait en nantissement à celles-ci les lettres de change des premières.

Après avoir emprunté de cette manière plusieurs petites sommes, qu’il rendit exactement, il en obtint de plus considérables, et donna aux prêteurs, pour gages de leurs créances, trois lettres de change fausses.

Traduit, pour ce crime, devant la cour d’Agen, lorsque l’accusé parut devant ses juges, il chercha, comme il l’avait fait chez le juge instructeur, à se disculper par des mensonges. Il avait laissé croître sa barbe, et portait une espèce de soutane avec un manteau de voyage. Il scandalisa l’auditoire, par son costume, par ses gestes extravagans, dont tout annonçait qu’il avait fait une étude, afin de faire croire qu’il était atteint de démence, et surtout par son obstination à refuser les éclaircissemens qu’on lui demandait sur son origine.

Par arrêt de la cour spéciale d’Agen, en date du mois de mars 1811, le frère Antoine fut condamné à six années de fers.


MEURTRE
DU PRÊTRE JEAN FABIANI,
DANS L’ILE DE CORSE.
ACCUSÉS D’ABORD CONDAMNÉS, ENSUITE RECONNUS INNOCENS ET ACQUITTÉS.


La position géographique de la Corse, ses montagnes couvertes de forêts, son affinité avec certains peuples de l’Italie, en isolant les habitans de cette île au milieu de la civilisation européenne, leur ont conservé jusqu’ici un caractère original avec des mœurs qui tiennent encore des tristes époques de la barbarie. Là, quand une fois la division éclate entre plusieurs familles ou même au sein d’une seule, on ne connaît plus d’autres lois que celle de la vengeance, d’autre médiateur que l’assassinat. Une haine toujours vivace, toujours héréditaire, sépare pour jamais ces individus, qui, marchant sans cesse armés d’un fusil, se trouvent tout préparés pour tirer sur l’ennemi que l’occasion leur amène. Cette disposition constante à en appeler de leurs débats au jugement des armes, a donné lieu, dans tous les temps, à une multitude effrayante de crimes; et, malgré les efforts des gouvernemens pour établir chez les Corses l’empire des lois, ces scènes de carnage et de meurtres se sont encore renouvelées plusieurs fois dans ces dernières années, ainsi que nos lecteurs auront déjà pu le voir dans la Gazette des Tribunaux.

Ces réflexions sont, pour ainsi dire, le récitatif obligé du fait que nous allons rapporter.

Le sieur Jean Fabiani, prêtre, domicilié à Aregno, dépendant alors du département du Golo, était âgé de soixante-dix-huit ans. Il avait eu autrefois des discussions d’intérêt avec Dominico Fabiani, son cousin-germain; mais une transaction, conclue en 1792, avait mis fin à ces débats.

Plus de quinze ans après, une clause de cet acte fit naître une légère difficulté. Il s’agissait de savoir de quelle manière devait être payé le fermage d’un fonds de terre dont l’usufruit avait été laissé à titre de bail à Dominico, par cette même transaction de 1792. Ce fermage ne s’élevait pas à quarante francs.

Dominico Fabiani, mort depuis cette convention, avait laissé deux fils, Joseph et Guerino. La nouvelle contestation avait donc lieu entre eux et Jean Fabiani. Les parties convinrent de transiger, sous la médiation du sieur Delarosa, juge de paix du canton d’Aregno, et du sieur Moretti de Lambio, oncle maternel des deux frères Joseph et Guerino. La maison du sieur Delarosa était le lieu où l’on devait se réunir le 15 du mois de mai 1810.

Joseph Fabiani, entièrement livré à la culture des terres et aux soins de sa maison, ne s’était jamais mêlé d’affaires contentieuses. Il pria son frère Guerino de se rendre chez le sieur Delarosa pour la conciliation projetée. Guerino ayant accepté la mission, invita son oncle Moretti à s’y rendre de son côté. Les choses étant, ainsi réglées, Joseph Fabiani alla ce jour-là même, deux heures avant le point du jour, à la Paratella, pour y confectionner du charbon.

Guerino était chez le sieur Delarosa vers dix heures du matin; il y attendait son oncle Moretti et le sieur Jean Fabiani, lorsqu’une jeune fille vint annoncer que ce dernier venait de mourir, en tombant de cheval, au lieu nommé Aggioli, à peu de distance d’Algaiola.

A cette nouvelle, Guerino sortit de la maison du sieur Delarosa, pour aller à la rencontre du sieur Moretti, et l’engager à retourner sur ses pas. Après avoir rencontré son oncle, il retourna à Lavatoggio, où il arriva en plein jour; il rentra chez lui, et se coucha à l’heure accoutumée. Peu d’instans après, le sieur Negretti, neveu de Jean Fabiani, arriva chez le sieur Delarosa, et confirma la mort de son oncle, en en donnant une version nouvelle.

Ce vieillard était tombé de son cheval, blessé d’un coup d’arme à feu, qui avait été tiré de derrière un mur; l’assassin s’était montré à la distance de douze pas, la figure couverte d’un masque; il avait fait à Negretti un geste menaçant et s’était retiré à pas lents. Il fut désigné par la couleur de la veste qu’il portait, et Negretti déclara ne l’avoir pas reconnu; mais, peu de temps après, il dit que cet homme ressemblait à un particulier qu’il nomma.

Joseph Fabiani revint chez lui, le même soir, de la Paratella, où il était allé faire du charbon. Mais il paraît que le sieur Negretti, bien qu’il eut annoncé n’avoir pas reconnu l’assassin, se concerta ensuite avec le sieur Delarosa, qui était aussi son oncle, pour accuser du crime les frères Fabiani; Joseph comme auteur, et Guerino comme complice.

Le sieur Delarosa, en sa qualité de juge de paix, devait commencer par procéder à la visite et à la levée du cadavre; mais il jugea plus convenable de s’occuper de l’accusation qu’il voulait provoquer contre les frères Fabiani. A cet effet, au lieu de dénoncer le crime au magistrat de sûreté, il écrivit au sieur Ginbeca, sous-préfet de l’arrondissement de Calvi, autre oncle de ce même Negretti, pour l’informer de ce triste événement et des mesures qu’il allait prendre pour s’assurer des deux frères Fabiani, qui, disait-il, lui étaient dénoncés par la voix publique, l’un comme auteur, et l’autre, comme complice de l’assassinat. Il ajoutait: «Que déjà il en avait rendu compte au commandant militaire, et l’avait invité à mettre la force armée en mouvement pour arrêter les coupables, qu’il serait difficile de rencontrer chez eux, mais qu’on trouverait probablement à Calenzana, où ils avaient des parens et des amis, et où, sans doute, ils s’étaient retirés, notamment Joseph, qui avait tiré le coup de fusil.»

Il faut remarquer que le sieur Delarosa n’avait point vu le cadavre, qui, cependant, n’était qu’à un quart de lieue de sa maison; il n’avait entendu que Negretti sur les circonstances de l’assassinat; ce Negretti avait vu l’assassin, et ne l’avait pas reconnu pour être Joseph Fabiani; il ignorait quelle était l’arme qui avait donné la mort. Comment le sieur Delarosa pouvait-il donc invoquer la voix publique, qui n’avait pu encore se faire entendre? Comment pouvait-il avoir la certitude que l’assassin eût employé un fusil plutôt qu’un pistolet?

Au reste, après avoir bâti cette accusation, il procéda, en qualité d’officier de police judiciaire, à la visite et à la levée du cadavre, mais il n’entendit, pour tous témoins, que le sieur Negretti, par qui il fit déclarer que l’auteur de l’assassinat ne pouvait être un autre que Joseph Fabiani, de complicité avec son frère Guerino, vu qu’il existait entre eux et le défunt de grands intérêts de famille qui les divisaient.

Le procès-verbal dressé dans cette circonstance, constatait la découverte de deux balles de plomb dans le ventre du défunt; elles furent jointes à l’acte et déposées au greffe, avec une tabatière et un morceau de papier qui fut trouvé, deux jours après, à cinquante pas du lieu du délit.

Au milieu de la même nuit, la maison des deux frères Fabiani fut cernée par la gendarmerie: effrayés de cet appareil, ils prirent la fuite; mais, peu de jours après, Joseph y fut arrêté; et c’était peut-être la preuve la plus forte de son innocence, car, si sa conscience lui eût reproché un crime, il n’est pas vraisemblable qu’il fût rentré dans son domicile.

Un second procès-verbal fut dressé par le sieur Delarosa, dans lequel il supposa que le papier trouvé à cinquante pas du lieu du meurtre était un fragment du masque de l’assassin, et que la tabatière était tombée de sa poche. On joignit ensuite au procès une autre pièce de conviction; c’était un projet d’assignation que l’on prétendait avoir été écrit de la main du défunt contre les frères Fabiani. Par le moyen de cette pièce, on voulait constater qu’il y avait, entre le vieillard et les deux frères, des divisions d’intérêt qui avaient pu motiver l’assassinat.

Des témoins déclarèrent que la tabatière trouvée était celle de Joseph Fabiani, ou que, du moins, il en avait une semblable; mais ces témoins avaient été indiqués au magistrat de sûreté par le sieur Delarosa lui-même, dans une lettre du 25 mai, où il disait qu’André Allegrini reconnaîtrait jusqu’au tabac dont la boîte était remplie. Il fallait que cet André Allegrini eût une faculté bien singulière pour reconnaître le tabac, ou qu’il fût bien dévoué aux volontés du juge de paix. Dans la même lettre, Delarosa nommait une foule de témoins qui, selon lui, pourraient instruire la justice de l’opinion qu’on devait avoir des frères Fabiani; il recommandait de les interroger sur toute la conduite de l’assassin, sur ses pas, ses mouvemens, sur les mauvais propos que lui et son frère avaient tenus, dans tous les temps, contre le défunt, et sur les menaces qu’ils lui avaient adressées; sur le jugement porté par la voix publique contre eux et toute leur famille.

Il terminait en présentant leur fuite comme une preuve de leur culpabilité, et en alléguant que, quelques jours avant l’assassinat, Guerino avait retiré son fusil des mains d’un particulier qui le lui avait emprunté.

L’information ne put présenter d’autres faits que ceux relatés par les procès-verbaux et par les lettres de Delarosa. Tous les témoins entendus déposèrent avoir ouï dire que la voix publique accusait les frères Fabiani; ce qui prouve que le sieur Delarosa composait, à lui tout seul, la voix publique. Afin de suivre cette affaire avec plus de succès, le juge de paix avait abandonné momentanément son domicile et ses fonctions, et s’était transporté à Bastia, siége de la cour spéciale. Plusieurs magistrats de cette ville, et notamment le président de la cour, étaient parens ou alliés des accusateurs. Joseph Fabiani présenta requête pour les récuser comme juges; mais cette requête fut rejetée, et les débats s’ouvrirent le 30 mai.

Les principales charges dirigées contre les accusés roulaient sur les discussions d’intérêt qui s’étaient élevées entre eux et le défunt, sur l’indifférence avec laquelle Guerino avait appris la mort de son parent, sur la fuite des deux frères, lors de l’arrivée de la gendarmerie. On alléguait aussi, d’après la déclaration d’un témoin, que Dominico, leur père, avait toujours eu l’idée d’assassiner Jean Fabiani, et devait avoir inspiré ce dessein à ses fils. A-t-on jamais vu accusation de meurtre appuyée sur des motifs aussi misérables? Jusqu’où peuvent aller la prévention et la mauvaise foi? Comment un accusateur a-t-il l’impudeur et l’effronterie de produire, dans une circonstance aussi grave, des raisons de ce genre? Comment des magistrats éclairés pouvaient-ils les entendre avec faveur, et leur donner gain de cause?

Joseph Fabiani, seul traduit devant la cour, puisque son frère était en fuite, se défendit en alléguant un alibi qu’il prouva par le témoignage de plusieurs personnes recommandables, qui attestèrent l’avoir vu, le jour même de l’assassinat, à neuf heures du matin, à la Paratella, c’est-à-dire, à sept lieues d’Aggioli, où le crime avait été commis. D’un autre côté, il fit entendre un témoin, Jean Petrucci, qui déclara que Negretti lui avait avoué avoir vu la figure de l’assassin, qu’elle était horrible; et que, si Augustin, fils de Pierre-Jean d’Aregno, eût été dans le canton, il aurait pensé que ce particulier était l’auteur du crime. Enfin Negretti, lui-même, vivement interpellé par l’accusé, fut forcé de convenir que l’assassin lui avait paru beaucoup plus haut de taille que lui.

Quant à la tabatière, personne ne la reconnut aux débats pour être celle de Joseph; et il prouva, au contraire, par des témoins sans reproche, que, depuis un an, il n’en avait pas d’autre que celle qu’il présentait aux magistrats et au public.

Il se présenta un témoin, nommé Jean-François Vincentelli, qui déposa que l’accusé et son frère avaient assailli, de nuit, il y avait environ douze ans, la maison du défunt, à Lavatoggio, où il demeurait alors. Il n’y avait, dans cette déposition, qu’erreur volontaire de dates et de personnes. La rixe bruyante dont Vincentelli voulait parler, et à laquelle il donnait les couleurs d’une tentative de meurtre, avait eu lieu avant 1792, entre Jean Fabiani et le père des accusés. Depuis 1792, les parties étaient restées en paix, et n’avaient cessé de bien vivre ensemble. Cette bonne intelligence fut attestée par l’ancien et le nouveau curé de Lavatoggio, hommes intègres et vénérés dans toute la Corse.

Cependant la cour spéciale, par arrêt du 30 décembre 1810, condamna Joseph Fabiani à la peine de mort et acquitta Guerino, contumace.

Cette décision excita dans l’assemblée un murmure prolongé; tous les assistans montraient, sur leur visage, une indignation mêlée d’une douleur profonde. Joseph Fabiani appela de cette sentence, à la cour suprême, qui annula le fatal arrêt, pour violation de formes légales, le 14 mars 1811. La cause fut en même temps renvoyée devant la cour spéciale du Liamone, séante à Ajaccio; et l’innocence de Joseph Fabiani y fut formellement reconnue, par arrêt du 7 juin 1811, rendu à l’unanimité, sur les conclusions du ministère public.

Loin de nous l’intention d’incriminer les intentions des premiers juges. En condamnant à mort un innocent, ils avaient en vue le châtiment d’un grand crime. Mais ne peut-on pas leur reprocher une bien funeste légèreté? Des magistrats qui tiennent dans leurs mains la vie des accusés et la sûreté de tous les citoyens, devraient-ils jamais oublier que des indices éloignés, des analogies, des présomptions vagues, ne suffisent pas pour motiver une condamnation.

«Souvent une première impression, dit l’illustre d’Aguesseau, peut décider de la vie et de la mort. Un amas fatal de circonstances, qu’on dirait que la fortune a rassemblées exprès pour faire périr un malheureux, déposent contre l’innocence; le juge se prévient; l’indignation s’allume, et son zèle même le séduit. Moins juge qu’accusateur, il ne voit que ce qui sert à le condamner, et il sacrifie aux raisonnemens de l’homme celui qu’il aurait sauvé, s’il n’avait admis que les preuves de la loi. Un événement imprévu fait quelquefois éclater dans la suite l’innocence accablée sous le poids des conjectures, et dément les indices trompeurs dont la fausse lumière avait ébloui l’esprit du magistrat. La vérité sort du nuage de la vraisemblance; mais elle en sort trop tard: le sang de l’innocence demande vengeance contre la prévention de son juge, et le magistrat est réduit à pleurer toute sa vie un malheur que son repentir ne peut réparer.»


LA VEUVE MORIN
ET SA FILLE.


C’est un spectacle bien déplorable que celui d’une mère initiant sa propre fille, à peine âgée de seize ans, aux manœuvres les plus criminelles, et se l’associant pour l’exécution d’un complot dont la noire férocité surpasse la plupart des odieuses combinaisons de la scélératesse. Cet attentat, qui heureusement ne put être consommé, était une de ces machinations sataniques de la nature de celle dont la ville de Rodez fut le théâtre quelques années plus tard. Les détails que nous allons mettre sous les yeux des lecteurs, quelque révoltans qu’ils soient, pourront faire naître plus d’une réflexion dans l’intérêt de la morale.

Voici les faits qui servent comme d’avant-scène au drame dans lequel la veuve Morin et sa fille jouèrent les principaux rôles.

Au commencement de 1806, la vente par expropriation de la maison dite l’hôtel Saint-Phar, située à Paris, boulevard Poissonnière, était poursuivie au tribunal de première instance du département de la Seine. Le sieur Ragouleau et la veuve Morin se présentaient comme acquéreurs. Cette dernière en resta adjudicataire le 3 avril suivant, moyennant la somme de quatre-vingt-seize mille francs.

Avant cette circonstance, Ragouleau et la veuve Morin ne se connaissaient pas; des relations d’intérêt s’établirent entre eux à cette époque. La veuve Morin n’avait pas les fonds nécessaires pour payer son acquisition. Ragouleau lui prêta cent mille francs, par acte du 19 juillet 1806, à rente viagère, à raison de dix pour cent, 1o sur sa tête; 2o sur celle de la femme Ragouleau; 3o sur celles de chacun de leurs deux enfans. Cette somme fut employée à acquitter environ soixante mille francs du prix de la vente, et le surplus à des constructions auxquelles la veuve Morin faisait travailler dans sa nouvelle propriété pour y établir un hôtel garni. Cette dame, par son contrat d’acquisition, s’était chargée de servir trois rentes viagères hypothéquées sur l’hôtel Saint-Phar, et d’en rembourser les capitaux à d’autres créanciers utilement colloqués, à mesure d’extinction desdites rentes viagères.

L’un de ces rentiers viagers étant mort, la veuve Morin eut à rembourser dix-neuf mille deux cent vingt francs à un sieur Simon. Celui-ci sollicita le paiement de sa créance, consentant à faire une remise à la veuve Morin; mais, peu après, il rompit avec elle la négociation entamée, parce que, séduit par des propositions qui lui avaient été faites par le notaire de Ragouleau, il était décidé à vendre sa créance à ce dernier. Par suite de ce dernier arrangement, Ragouleau se trouva subrogé aux droits du sieur Simon.

La veuve Morin ne servait pas exactement la rente viagère due à Ragouleau. D’abord le créancier crut devoir mettre l’hôtel Saint-Phar en expropriation; il consentit ensuite que la vente fût convertie en adjudication volontaire, poursuivie à la requête de la veuve Morin; et lors de cette poursuite, il se rendit adjudicataire, au prix de cent soixante mille francs. La veuve Morin proposa alors à Ragouleau d’acheter la maison sur la vente qu’elle lui en ferait. De nouvelles conférences eurent lieu chez le notaire, et il fut convenu que la veuve Morin vendrait l’hôtel Saint-Phar, moyennant cent soixante-cinq mille francs, à Ragouleau, qui paierait en outre, par forme de pot-de-vin, une somme de neuf mille francs pour les frais de poursuite et de vente. Ces cent soixante-cinq mille francs se trouvèrent absorbés, soit par les créances de Ragouleau, soit par les charges qui lui étaient imposées par le contrat de vente; en sorte que la veuve Morin n’eut rien à recevoir du prix de la vente, et qu’elle ne toucha que trois mille sept cent cinquante francs, sur les neuf mille francs de pot-de-vin. Cet acte de vente fut rédigé et signé le 18 avril 1811.

Tout semblait terminé à la satisfaction des parties. La veuve Morin paraissait n’avoir qu’à se louer de ce nouvel arrangement; elle félicita même les locataires de l’hôtel Saint-Phar d’avoir à traiter à l’avenir avec Ragouleau, devenu propriétaire de la maison.

Mais ces témoignages cachaient la haine et le désir de la vengeance qui couvaient au fond du cœur de la veuve Morin. Elle regardait Ragouleau comme l’artisan de sa ruine, et le ressentiment qu’elle en éprouvait, devait augmenter de jour en jour. Elle s’était persuadée que, pour l’empêcher de louer avantageusement sa maison, cet homme avait, par toutes sortes de moyens artificieux, éloigné les locataires qui se présentaient et détourné de même les personnes qui avaient manifesté l’intention de faire l’acquisition de l’immeuble, le tout pour la forcer à le lui vendre au prix qu’il voudrait en donner.

Ce fut donc à dater de cette vente qu’elle nourrit le dessein de reprendre ce dont elle se persuadait qu’elle avait été dépouillée, et de se venger de Ragouleau.

La veuve Morin avait une fille d’un premier mariage contracté avec Pierre-Edme Delaporte, lequel mariage avait été rompu par le divorce. Cette fille, nommée Angélique Delaporte, était âgée de seize ans. Elle demeurait avec sa mère, qui lui avait fait donner une éducation qui ne pouvait porter que les plus tristes fruits. La musique, la danse et la déclamation, tels avaient été les principaux objets des études d’Angélique. Des romans propres à fausser l’esprit et à gâter le cœur, étaient son unique lecture. Il en était résulté, chose presque inévitable, une grande exaltation dans les idées, le goût de la parure et de la vanité, une ignorance complète des devoirs que la société impose au sexe destiné à fournir des épouses et des mères; de plus, les mauvais exemples de sa mère ne pouvaient qu’éloigner Angélique du chemin de la vertu. Il ne fut pas difficile à la veuve Morin de se faire une complice de sa fille. Elle s’était emparée de bonne heure de l’esprit de cet enfant, et lui avait fait partager toutes les rêveries de son imagination. Ainsi, sur la foi de sa mère, Angélique croyait bien fermement que leur fortune avait été spoliée par Ragouleau; cette croyance n’était pas de nature à lui faire combattre les suggestions vindicatives de la veuve Morin; et la cupidité, attisée encore par la crainte de la misère, la porta sans peine à seconder tous les projets de sa mère.

Elles imaginèrent donc de concert divers plans dont elles combinèrent ensemble tous les moyens d’exécution, et qu’elles rejetèrent successivement. L’important, pour parvenir au but qu’elles se proposaient, était de ne pas perdre de vue l’homme dont elles voulaient tirer vengeance. Il fallait entretenir avec lui des rapports d’intimité. Aussi, fidèle à ce système de conduite, la veuve Morin cajolait le sieur Ragouleau, lui manifestait la plus entière confiance, et le conjurait souvent de ne pas lui refuser ses conseils. Tantôt, elle prétendait avoir des fonds dont elle pouvait disposer, et disait qu’elle ne s’en rapporterait qu’à lui seul pour leur placement; tantôt, elle supposait l’intention d’acheter une maison de campagne; mais elle voulait qu’il visitât cet immeuble, et qu’il lui en dît son sentiment, avant de conclure cette acquisition.

Depuis long-temps la veuve Morin avait mis la fille Jonard dans sa confidence, relativement à ses projets contre Ragouleau; et, lorsque le plan définitif fut arrêté, on ne manqua pas d’en instruire cette fille. Ce projet consistait à engager Ragouleau à venir déjeûner chez la veuve Morin et à l’accompagner, ainsi que sa fille, à la maison de campagne dont le projet d’acquisition était supposé. On devait extorquer à Ragouleau, dans cette maison, par menace et par violence, pour trois cent mille francs de signatures sur des billets à ordre, et lui donner la mort, après qu’il les aurait signés.

Le samedi 21 septembre, la veuve Morin, annonça à la fille Jonard que tout était disposé pour l’exécution, qui devait, disait-elle, avoir lieu le 24; qu’elle allait inviter Ragouleau à se trouver chez elle, ce jour-là même, pour y déjeûner, et aller visiter ensuite la prétendue maison de campagne. Elle ajoutait qu’elle le solliciterait de désigner cinq mets à son choix, qui lui seraient servis au déjeûner; mais que ce seraient les derniers dont il mangerait.

La fille Jonard prit la résolution de faire connaître à Ragouleau ce qui se tramait contre lui, et, quoique malade, elle se fit conduire, à cet effet, en voiture, au domicile de Ragouleau, à Paris; mais celui-ci venait de partir pour sa terre d’Essonne. La fille Jonard lui dépêcha une de ses amies, la veuve Petit, qui avait reçu des instructions précises sur ce qu’elle devait révéler. Ragouleau reçut cette confidence, et revint sur-le-champ à Paris. Il trouva chez son portier une lettre de la veuve Morin, portant invitation de déjeûner chez elle, le mardi 24 septembre. Il se rendit dans une maison où l’attendait la fille Jonard. Elle lui dévoila, avec plus de détails que n’avait pu le faire la dame Petit, tout ce qu’elle savait du projet tramé contre sa fortune, et contre ses jours, par la dame Morin et par sa fille.

Ragouleau dénonça aussitôt à la préfecture de police les faits dont il venait d’être instruit, et la fille Jonard ne tarda pas à être appelée devant le magistrat, pour y faire une déclaration en formes.

Cette déclaration portait: que la veuve Morin avait souvent entretenu la fille Jonard de son ressentiment envers Ragouleau et des desseins de vengeance qu’elle avait formés; qu’elle l’avait priée de lui procurer deux hommes, tels que des joueurs ou des forçats libérés, propres à seconder ses desseins; que, sur la réponse de la fille Jonard qu’elle n’en connaissait pas, ladite veuve Morin avait fait le voyage de Nogent, et, à son retour, avait annoncé qu’elle avait trouvé deux anciens domestiques sur lesquels elle pouvait compter; qu’elle lui avait confié, depuis peu de temps, qu’elle avait loué une maison de campagne où elle devait attirer Ragouleau, sous prétexte que, désirant l’acheter, elle voulait avoir son avis avant d’en faire l’acquisition; qu’elle avait fait murer les soupiraux de la cave de cette maison, dans laquelle on avait ensuite tiré des coups de pistolet et jeté des cris, et, que le bruit de la voix ni celui des armes, n’avaient été entendus au-dehors; que, lorsque Ragouleau serait entré dans la maison, il serait saisi par les domestiques, et entraîné dans cette cave, lieu choisi pour l’exécution; qu’il y serait attaché à un poteau avec des chaînes fermées par des cadenas, et qu’il serait encore lié avec des cordes; qu’au pied du poteau serait une chaise sur laquelle on le ferait asseoir; qu’il y aurait devant lui une table sur laquelle on aurait placé de la lumière, une plume et de l’encre; qu’Angélique Delaporte lui présenterait des billets préparés pour une somme de trois cent mille francs, et un écrit, par lequel il lui serait ordonné de les signer, sous peine de la vie; que cette menace lui serait réitérée de vive voix, en lui montrant les pistolets, dont la mère et la fille seraient armées; qu’elles le laisseraient seul et toujours enchaîné, pendant un quart-d’heure; qu’elles rentreraient après, et compareraient l’écriture et les signatures des billets à celles de plusieurs lettres de Ragouleau qu’elles auraient eu la précaution d’apporter, comme moyen de comparaison; qu’après cette vérification, la veuve Morin lui passerait un cordon au cou et l’étranglerait; que le cadavre serait mis dans un sac, transporté de nuit hors de la maison, et jeté dans la rivière ou abandonné dans un champ; que ce transport du cadavre serait fait au moyen d’une charrette appartenant à la veuve Morin.

Enfin, la fille Jonard déclara avoir vu l’écrit qui devait être mis sous les yeux de Ragouleau, et, que cet écrit, ne respirait que haine et vengeance, sentimens qui se manifestaient par les expressions les plus furibondes et les plus inconvenantes.

Après avoir reçu cette dénonciation, le préfet de police donna des ordres pour faire arrêter la veuve Morin, sa fille et leurs complices. Ragouleau avait accepté, pour le 2 octobre, le déjeûner de la veuve Morin, à la suite duquel il devait accompagner la mère et la fille à la maison de campagne. En conséquence, il se rendit chez elles. Le déjeûner était servi; mais il refusa de l’accepter, et proposa de partir sur-le-champ pour la campagne. Un carrosse de place fut loué par Angélique Delaporte, et l’ordre fut donné au cocher de conduire à Clignancourt. A la barrière de la Villette, la voiture fut cernée par des agens de police, et l’on conduisit la veuve Morin et sa fille dans les bureaux de l’octroi, où elles furent interrogées par un commissaire de police.

Angélique Delaporte déclara qu’elle allait, avec sa mère et Ragouleau, voir une maison de campagne à vendre, située dans les environs de Montmartre. Angélique, tout en parlant, tenait son mouchoir à la main; il parut cacher quelque chose de suspect. Le commissaire s’en aperçut, et y trouva un rouleau de papiers composé 1o de quinze billets à ordre, en blanc quant aux noms, soit de celui au profit de qui ils devaient être fait, soit du souscripteur, savoir: quatorze, de la somme de vingt mille francs, et le quinzième, de dix mille francs, sur papier de timbre perfectionné, et portant tous la date du 20 août 1811; 2o d’un billet à ordre, sur papier mort, qui ne différait des premiers qu’en ce qu’il y était écrit au bas: Bon pour la somme de vingt mille francs, valeur reçue en espèces; lequel billet parut avoir servi de modèle aux premiers; 3o d’un papier sous enveloppe cachetée, sur laquelle étaient écrits ces mots: Décachetez et lisez; 4o trois lettres missives, écrites et signées par Ragouleau. On décacheta l’enveloppe, et l’on y trouva l’écrit dont la fille Jonard avait parlé dans sa déclaration. Angélique Delaporte avoua que cet écrit menaçant était son ouvrage, ainsi que les billets; que cet écrit était destiné à intimider Ragouleau, pour lui faire signer les billets; que c’était elle qui avait indiqué à sa mère ce moyen de forcer Ragouleau à une restitution qu’elle disait être légitime; elle ajouta que «l’escroquerie de ce dernier étant constante, sans qu’on pût la prouver en justice, elle avait voulu le forcer à une restitution, qui, de même, ne pût être judiciairement prouvée.»

Ce ne sera pas sans une curieuse surprise que le lecteur verra cet étrange ultimatum. Cette pièce était conçue en ces termes:

«Si dans ma vie j’ai un jour de justice, vous serez la première à qui je la rendrai. Voilà ce que vous me dîtes au Louvre, lorsque nous nous y rencontrâmes, trois jours avant que je consentisse à vous livrer de bon gré ce que vous me preniez de force par vos horribles forfaits, à la vue de tout ce qui vous connaît.

«Il est inutile d’entrer dans tous ces détails d’horreur qui me font frémir. Comment la nature a-t-elle pu vomir un tel monstre que vous. Il est donc bien décidé que c’est aujourd’hui que sera votre jour de justice ou mon jour de vengeance. Ah! quelle jouissance pour l’individu opprimé! En ma puissance mon adresse vous a mis. Choisissez..... la mort..... ou de me rendre ce qui m’appartient. Soyez redevable à mes enfans du choix que je vous donne. Si moi seule j’existais, j’explosionnerais ma rage avec toute la férocité qu’exigent toutes ces horribles monstruosités dirigées par vous contre moi. Deux cent mille francs est le montant des billets que vous allez signer. Vous mettrez sur chaque billet: Bon pour la somme de vingt mille francs, pour valeur reçue en espèces, et vous signerez. Je confronterai votre écriture; ayez soin que je la trouve semblable: je vous donne un quart-d’heure pour l’option. Si vous préférez ma vengeance, à l’instant je l’exécuterai moi-même: vous concevez que cette affaire ne peut être que d’une demi-seconde. La prudence me l’ordonne; car, si je pouvais sans crainte faire durer le plaisir, ce serait le cas de se livrer à tous les genres de barbarie que l’imagination peut fournir....»

La veuve Morin, interrogée après sa fille, soutint qu’elle allait auprès de Montmartre, voir une maison de campagne qu’elle voulait acheter; mais qu’elle n’avait aucune connaissance, ni des billets, ni de l’écrit saisi sur sa fille.

Après cet interrogatoire préliminaire, le commissaire de police fit conduire ses deux prisonnières à Clignancourt, dans une maison que la veuve Morin avait louée depuis environ quinze jours. Il fut constaté que les soupiraux de la cave, ouverts sur le jardin, avaient été bouchés par l’ordre de la locataire. On trouva, au premier étage, sur un lit de sangle, de la poudre fine à tirer et des balles pour pistolets. Il y avait dans la cave une petite table sur laquelle étaient deux flambeaux avec des chandelles allumées, un encrier, une bouteille d’encre, des plumes taillées et environ une demi-main de papier. On voyait aussi sur cette même table, une corde d’un mètre et demi de long, trois autres bouts de corde et un lacet en soie de deux lignes de large sur un mètre de long. Deux pistolets, chargés à balles et amorcés, furent trouvés cachés dans le sable. Enfin, au fond du caveau, on découvrit un poteau de deux pieds et demi de hauteur sur six pouces d’équarrissage; une chaise y était adossée, et l’on y avait fixé une chaîne qui devait être fermée au moyen de cadenas placés aux extrémités.

Avant l’arrivée du commissaire, un officier de paix avait arrêté Lucie Jacotin et Nicolas Lefèvre, tous deux domestiques au service de la veuve Morin, depuis trois semaines seulement. Interrogés l’un et l’autre sur les préparatifs que l’on avait trouvés dans la cave, ils répondirent que le tout avait été ainsi disposé par les ordres de leur maîtresse qui voulait se venger d’un homme qui lui avait volé de l’argent.

Angélique Delaporte, amenée dans la cave et interpellée d’indiquer à quel usage étaient destinés les armes, les instrumens et tous les objets qui s’y trouvaient, confessa que le tout avait été disposé pour contraindre Ragouleau à signer les billets saisis sur elle; que les pistolets et le lacet devaient servir à l’effrayer, la chaîne à l’attacher au poteau, les cordes à lui lier les jambes; mais que, du reste, on ne voulait lui faire aucun mal; que la restitution qu’on voulait exiger de lui ne devait être que de deux cent mille francs, et que, s’il avait été préparé pour deux cent quatre-vingt-dix mille francs de billets, c’était afin de pouvoir rejeter ceux dont la signature présenterait quelques indices de contrainte.

La veuve Morin, introduite à son tour dans la cave, parut étonnée de tout ce qu’elle y vit, et dit qu’elle ne savait ce que cela voulait dire. Mais, plus tard, elle revint sur cette déclaration, et se détermina à avouer que, de concert avec sa fille, elle avait formé le projet d’arracher, par violence, deux cent mille francs à Ragouleau, qu’elle regardait comme le spoliateur de sa fortune. En un mot, elle confessa tous les faits, toutes les circonstances révélées par la fille Jonard, à l’exception néanmoins de celles relatives à la préméditation de l’assassinat de Ragouleau, comme complément du complot.

Angélique Delaporte se présenta comme l’auteur du projet, et comme en ayant médité et dirigé seule les moyens d’exécution. Mais la veuve Morin, ne voulant pas profiter du dévoûment de sa fille, revendiqua l’invention de tout le projet, dit que c’était le désespoir qui lui en avait suggéré la pensée, et assuma sur sa tête tout ce qui avait été fait à cette occasion.

La mère et la fille, tout en avouant leur projet d’extorquer à Ragouleau pour deux cent mille francs de billets, soutinrent constamment qu’elles n’avaient jamais eu l’intention ni la pensée d’attenter à sa vie.

La veuve Morin, Angélique Delaporte, Nicolas Lefèvre et Lucie Jacotin furent en conséquence traduits devant la cour d’assises du département de la Seine; les deux premières, accusées d’avoir tenté, de complicité, d’extorquer, par violence, de Jean-Charles Ragouleau, des billets à ordre pour une somme de deux cent quatre-vingt-dix mille francs; et d’avoir, en outre, tenté de commettre volontairement, avec préméditation et de guet-à-pens, un homicide sur la personne du même sieur Ragouleau. Les deux domestiques étaient prévenus de complicité.

Les preuves des préparatifs du double crime formaient une masse accablante. Les dépositions des témoins et les débats ne firent que les corroborer. Angélique Delaporte se défendit elle-même, et débita son plaidoyer écrit, non pas avec le trouble que pourrait généralement éprouver une jeune fille courbée sous une accusation capitale, ni avec la timidité naturelle aux personnes de son sexe, mais avec tout l’aplomb de l’actrice la plus consommée. Le ministère public soutint l’accusation avec une impartiale énergie et réfuta l’argumentation des défenseurs des accusés, qui se fondait sur ce qu’il n’y avait pas eu commencement d’exécution.

Le jury adopta en partie les conclusions de ce magistrat; car il déclara que la veuve Morin et sa fille étaient coupables de la tentative d’extorsion dont on les accusait; que Nicolas Lefèvre et Lucie Jacotin étaient leurs complices; que cette tentative avait eu un commencement d’exécution et qu’elle n’avait été suspendue que par des circonstances fortuites, indépendantes de la volonté des accusés.

En conséquence, la cour, par arrêt du 11 janvier 1813, acquitta Nicolas Lefèvre et Lucie Jacotin, et condamna la veuve Morin et Angélique Delaporte à la peine des travaux forcés pendant vingt ans, à une heure d’exposition au carcan, et au remboursement envers l’État des frais de la procédure. Cet arrêt fut attaqué par les deux condamnées; et le ministère public en appela aussi à cause de l’absolution des deux domestiques. Le 6 février suivant, la cour de cassation rejeta le premier pourvoi; mais, adoptant le second, elle renvoya Nicolas Lefèvre et Lucie Jacotin devant la cour d’assises de Versailles, pour y être prononcé un nouvel arrêt, d’après la même déclaration du jury.

Telle fut l’issue de ce procès qui occupa pendant quelque temps la curiosité publique. On avait cru dans le premier moment que la veuve Morin et sa fille avaient été égarées par un juste ressentiment et qu’elles avaient été réellement les victimes de la rapacité de Ragouleau; mais les débats démontrèrent que les actes passés entre Ragouleau et la veuve Morin, ne contenaient que des conventions légitimes. Il résultait donc de cette démonstration, que les desseins des principales accusées contre leur prétendu spoliateur, n’avaient pour motif qu’une criminelle cupidité. En admettant même que les griefs qu’elles articulaient contre Ragouleau fussent aussi fondés qu’ils l’étaient peu, leur conduite n’en aurait pas été moins condamnable, parce que la vengeance ne saurait jamais faire excuser un crime. Si chaque particulier était libre de réparer par la force les torts dont il croirait avoir à se plaindre, alors la société, minée par sa base, croulerait infailliblement.

Quant à la fille Jonard, révélatrice de tout le complot, il paraît qu’elle joua un rôle bien odieux dans toute cette affaire; elle était la confidente intime des deux accusées principales; elle garda pendant long-temps le silence sur leur projet et les encouragea même dans son exécution. Le ministère public en parla comme d’une de ces prétendues sorcières qui abusent de la crédulité des esprits faibles et la signala comme ayant exercé un funeste ascendant sur la veuve Morin, à l’aide de la superstition. On est fondé à croire qu’elle ne s’était décidée à révéler le complot, que dans le double espoir de rentrer en grâce auprès de la police dont elle avait été autrefois l’un des agens, et d’obtenir une forte récompense de l’homme dont la fortune et la vie étaient menacées.


FILS
CALOMNIEUSEMENT ACCUSÉ DU MEURTRE DE SON PÈRE.


Dans la nuit du 10 au 11 avril 1811, le sieur Pettangue, propriétaire, domicilié à Rochecave, commune d’Azais-sur-Cher, fut assassiné entre onze heures et minuit, dans sa chambre à coucher. Il y eut, en même temps, tentative d’homicide sur la personne de Marie-Anne Brosse qui couchait dans la même chambre.

Le sieur Pettangue fut trouvé baigné dans son sang, et mort auprès de son lit. Un coupe-marc ensanglanté était sur son cadavre. La chambre était jonchée des débris d’un pot de nuit, et l’on y trouva encore un autre coupe-marc sans manche et tout fraîchement aiguisé, mais non ensanglanté.

On conjectura que les assassins s’étaient introduits dans la maison par une porte à deux venteaux dont l’un était ordinairement fixé à l’intérieur par une barre de fer se levant et s’abaissant sur un crampon. Cette porte communiquait du dehors au pressoir; du pressoir on avait dû passer dans la cave; de la cave à un escalier sombre, étroit et rapide qui menait à un corridor dans lequel on avait décroché un instrument appelé coupe-marc qui avait servi à commettre le crime. Il fut constaté que le sieur Pettangue avait reçu plusieurs coups de cet instrument sur la tête et un sur la main droite. Marie-Anne Brosse avait été frappée de trois coups sur la tête; de plus, elle avait été blessée à la cuisse avec un instrument tranchant, et on lui avait porté un autre coup au-dessus de l’œil gauche avec un instrument contondant; mais soit que les coups qu’on lui avait portés n’eussent pas été aussi forts, soit que sa tête eût été garantie de leur violence par le nœud du mouchoir qui l’enveloppait, elle survécut à cet assassinat, et les prompts secours qu’on lui administra ne tardèrent pas à la rétablir.

Le crime bien constaté, il s’agissait d’en connaître les auteurs. La déposition de Marie-Anne Brosse fut le principal guide de la justice dans cette affaire, et amena les magistrats à former une accusation de parricide.

Suivant cette déposition, deux individus s’étaient introduits dans la chambre, et au moment où ils se disposaient à frapper le sieur Pettangue, celui-ci avait dit à l’un d’eux: Ah! mon fils, laisse moi la vie et celle de ma chère amie; demande-moi ce que tu voudras, je te le donnerai. Mais loin d’être attendri par cette prière, l’assassin avait porté plusieurs coups au vieillard qui alors s’était écrié: Donne-moi encore un coup; je t’ai donné la vie et tu me donnes la mort! La fille Marie-Anne Brosse s’étant levée de son lit pour aller au secours de Pettangue, l’un des deux assassins l’avait frappée avec un pot de nuit et l’autre lui avait asséné sur la tête plusieurs coups qui l’avaient renversée.

La déposante ajouta que celui qui était armé du coupe-marc avait des bottes, un grand chapeau rond, une blouse bleue, et qu’elle l’avait reconnu pour être Pettangue fils, non seulement à la faveur du clair de lune, mais encore à la voix, parce qu’en se retirant, il avait dit à son complice: Elle est bien.

Sur cette déclaration qui devait nécessairement exciter l’attention de la justice, Pettangue fils fut aussitôt arrêté, et l’on se livra à une instruction longue et minutieuse. Nous allons mettre le lecteur au courant des principales circonstances qu’on parvint à recueillir.

Le sieur Pettangue père, devenu veuf en 1806, et se trouvant dans un isolement qui pouvait nuire à sa santé, à cause d’une infirmité grave qui lui causait parfois des crises violentes pendant la nuit, avait choisi Marie-Anne Brosse, âgée de trente ans, pour veiller à ses besoins et lui servir même de garde-malade. Cette fille avait pris bientôt sur l’esprit du vieillard un ascendant qui donna de l’ombrage et de l’inquiétude à Pettangue, son fils unique. Ce dernier ne put s’empêcher d’en témoigner son mécontentement à son père et il en résulta des scènes très-pénibles dans lesquelles Marie Brosse ne fut pas épargnée. En rapportant une de ces scènes à quelqu’un, Pettangue fils aurait dit: Je crois que si j’avais eu des pistolets, j’aurais brûlé la cervelle à mon père et je me la serais brûlée après.

Pettangue fils avait dissipé sa dot, et il lui revenait peu de chose du bien de sa mère. D’un autre côté, le père aliénait des biens provenant de la communauté, et, pour qu’il ne pût toucher le prix des aliénations, son fils avait fait prendre des inscriptions au bureau des hypothèques. Il s’agissait d’obtenir main-levée de ces inscriptions, pour toucher le prix de la vente d’un domaine. Pettangue fils avait promis cette main-levée à son père; mais il ne la donnait pas. C’était dans ces circonstances que Marie Brosse avait écrit, le 24 mars, dix-sept jours avant l’assassinat, à Pettangue, en lui reprochant de manquer de parole à son père; elle le menaçait d’une alliance qui pourrait être très-préjudiciable à lui et à ses enfans. Postérieurement à la réception de cette lettre, Pettangue fils avait dit au père d’une domestique de la maison: Mon père se marie; il y aura sous peu du vacarme à la maison: dites à votre fille qu’elle ne descende pas la première.

Le dimanche des Rameaux, 7 avril, le mariage du sieur Pettangue et de Marie Brosse avait été publié dans la commune; le même jour, Pettangue fils s’était trouvé à Tours, dans un café; et, à l’occasion de ce prochain mariage, plusieurs personnes lui avaient tenu des propos très-mortifians contre son père et sa future belle-mère.

Le même jour, Pettangue fils avait vu, à Tours, Pierre Rousseau, tourneur. Le mardi, veille de l’assassinat, Rousseau partit de Tours, à pied, par un très-mauvais temps, et se rendit au cabaret du Chêne-Pendu, maison isolée, située sur la route, à moitié chemin de Tours et de Commery. Arrivé dans ce cabaret, il s’informa si Pettangue fils était venu le demander. Peu de temps après, celui-ci arriva. Il était parti, le matin, de Caugey, son domicile, par un temps affreux, et était venu déjeûner à Rochecave. Là, il avait demandé à son père des nouvelles de sa santé. Celui-ci lui avait répondu: «Tu ne t’en occupes guère.» Pettangue fils annonça qu’il voulait aller à Montbazon. Il pleuvait; on lui prêta un manteau, et il partit. Chemin faisant, ayant rencontré le père du jardinier de Rochecave, il lui demanda s’il venait du Chêne-Pendu; il lui demanda aussi si son fils couchait toujours à Rochecave, et l’engagea à lui dire de ne pas y coucher davantage, parce qu’il pourrait lui arriver quelque accident. On a vu plus haut qu’une recommandation à peu près semblable avait été faite par Pettangue fils au père d’une domestique de Rochecave. D’un côté, cette domestique ne descendit pas la première aux cris du vieillard assassiné; de l’autre, le jardinier n’avait pas couché à Rochecave, et s’était retiré chez son père, la nuit où le crime fut commis.

Quant à Pettangue fils et Rousseau, on prétendait qu’au Chêne-Pendu, ils avaient eu une conférence dans l’écurie, et étaient rentrés dans le cabaret, où ils burent une bouteille de vin avec un étranger. Ils sortirent ensuite tous les trois, et prirent ensemble la route de Tours. Le soir, Pettangue fils était revenu au Chêne-Pendu, et avait couché chez son père. Le lendemain, mercredi 10 avril, il se présenta, à cinq heures du matin, à la chambre à coucher de son père; et s’apercevant que la porte était retenue en dedans: Ah! f..., dit-il, vous n’aviez pas coutume de vous renfermer.—Il y a commencement à tout, lui répondit-on; et on lui ouvrit. Il entra, et n’eut pas de peine à reconnaître que la porte se fermait en dedans avec une targette poussée dans un crampon. Il annonça à son père qu’il viendrait le prendre, le lendemain matin, jeudi 11, pour aller à Tours. On l’invita à rester pour déjeûner, il accepta; il descendit ensuite à la cave, et en rapporta du vin; puis, après le déjeûner, renouvelant à son père la promesse qu’il lui avait faite de venir le prendre le lendemain, pour aller à Tours, il partit.

On observa que Pettangue fils, lorsqu’il descendit à la cave, y était resté fort long-temps; ce qui donna d’abord lieu de croire que, pendant cet intervalle, il avait retiré plusieurs pièces de bois, appelées madriers, qu’on avait eu le soin d’appuyer à la porte à deux venteaux, dont on avait perdu la clé, et par laquelle les assassins avaient dû s’introduire.

On fit aussi la remarque que Pettangue fils n’était point venu chercher son père dans la matinée du jeudi 11, et que pourtant il ne lui avait pas fait dire qu’il ne viendrait pas. Cependant trois circonstances semblaient nécessiter ce voyage de la part de Pettangue fils. D’abord, il devait donner main-levée d’une inscription qui empêchait son père de recevoir le prix d’un domaine qu’il avait vendu; il devait ensuite toucher de son père une somme de mille francs, pour payer ses dettes criardes; enfin, il était convenu qu’il se rendrait chez M. Bidaut, notaire, pour y entendre la lecture du contrat de mariage de son père et de Marie Brosse.

La nouvelle de l’assassinat commis à Rochecave s’était répandue sur-le-champ dans les communes environnantes. Ce ne fut qu’à cinq heures du soir que Pettangue fils fut arrêté à Mont-Louis, où il était venu deux fois dans la journée, et il déclara qu’il ignorait, au moment de son arrestation, la mort de son père.

Quand Pettangue fils avait été reconnu au moment de l’assassinat, il était vêtu d’une blouse et redingotte bleue; il en fut trouvé une dans la chambre occupée par Lazare-François Pettangue, son cousin, et elle fut gardée comme pièce de conviction; mais il n’en fut pas trouvé chez Pettangue fils.

Plusieurs personnes de la maison de Caugey déclarèrent avoir vu Pettangue fils, le mercredi soir à neuf heures, dans sa cour, et avoir été appelées par lui le jeudi, à trois heures du matin; mais depuis, ces mêmes personnes prétendirent que c’était à dix heures du soir, au lieu de neuf, que Pettangue était dans la cour, et que c’était à deux heures du matin qu’il avait appelé un de ses domestiques.

Tels furent les élémens fournis par l’instruction, et d’après lesquels Pettangue fils et Rousseau furent mis en accusation. Mais ce dernier, qu’on n’avait pas cru devoir arrêter, parvint à se soustraire aux poursuites de la justice.

Pettangue parut donc seul devant la cour d’assises de Tours, sous le poids d’une accusation horrible. Il est vrai que tous les détails que nous avons donnés relativement à l’assassinat n’étaient garantis que par un seul témoin, et que ce témoin était la fille Brosse. Aussi, le défenseur du jeune Pettangue ne manqua-t-il pas de tirer avantage de cette circonstance. Afin de faire connaître jusqu’à quel point on pouvait avoir foi en la moralité de ce témoin, il fouilla sa vie, et en présenta les phases les plus remarquables. D’abord fille publique à Tours, non contente de se prostituer à tout venant, elle volait et escroquait, lorsqu’elle en trouvait l’occasion, et faisait des faux pour des sommes considérables. Pour plusieurs de ses méfaits, elle avait été condamnée, le 11 vendémiaire an IV, par la police correctionnelle de Tours, à six mois de détention; et plus tard, à Angers, à six années de réclusion et six heures d’exposition. Après avoir subi ces divers jugemens, la fille Brosse avait fait la connaissance du sieur Pettangue père, l’avait séduit par de trompeuses apparences et de perfides caresses. Il est d’ailleurs si aisé à une femme adroite de capter l’esprit d’un vieillard! La fille Brosse avait fini par s’établir en souveraine dans la maison du sieur Pettangue. Mais bientôt ce ne fut point assez de s’approprier la meilleure et la plus grande partie du linge, en le dépouillant de la marque du maître, pour y substituer la sienne, elle osa s’emparer de la presque totalité de l’argenterie, sans compter l’argent, qu’il lui fut si facile de mettre de côté. Elle se fit faire aussi par le sieur Pettangue un legs de six cents francs de rente viagère, et se fit vendre un domaine que l’acte mentionnait payé comptant par elle en un billet de dix mille francs que, disait-on, lui avait souscrit le sieur Pettangue père. Bien plus, après avoir envahi tout le patrimoine du fils de son maître, elle amena ce dernier à consentir à la nommer son épouse.

Peindre la fille Brosse sous de telles couleurs, c’était plus qu’affaiblir, c’était détruire entièrement sa déclaration; car quelle confiance pouvait inspirer une créature aussi avilie! D’après les lois romaines, on pouvait rejeter le témoignage de la fille Brosse: d’abord à cause de sa qualité de prostituée, ensuite à cause des deux jugemens qu’elle avait subis: d’ailleurs la déclaration de la fille Brosse se trouvait nécessairement atténuée par le plus péremptoire de tous les reproches, celui de l’intérêt personnel qui l’avait dictée; et comment méconnaître cet intérêt, quand il était évident que cette fille ne pouvait espérer de jouir paisiblement des libéralités qu’elle avait arrachées au sieur Pettangue père, tant que le fils existerait. C’en était trop, sans doute, pour qu’on pût craindre que le jury voulût puiser les élémens de sa conviction dans une source aussi impure, et cependant on va voir que ce n’était pas encore tout.

En effet, la fille Brosse avait prétendu s’être levée d’un lit qu’elle occupait particulièrement dans la chambre, pour aller au secours du sieur Pettangue, tandis qu’il était certain, d’après la déposition d’un des témoins, que cette nuit-là la fille Brosse n’avait pas couché dans son lit.

Ce mensonge, il faut en convenir, n’était pas d’une grande importance, et pouvait s’excuser par la répugnance qu’avait eue la fille Brosse, malgré son extrême dépravation, à avouer qu’elle avait partagé le lit de son maître; mais ce n’était pas le seul: elle avait allégué que le sieur Pettangue avait manifesté à M. Jephet, juge, des inquiétudes sur les intentions de son fils, et ce magistrat avait donné le démenti le plus formel à cette assertion.

D’un autre côté, elle avait fixé l’heure du crime, tantôt à dix heures, tantôt à minuit, et, après avoir d’abord signalé le fils Pettangue comme un des assassins, elle avait fini par dire un jour que c’était dans un moment de révolution qu’elle l’avait chargé; qu’elle voudrait, pour cent louis, ne l’avoir pas assuré; qu’elle ne pouvait croire qu’il fût coupable. Ces impostures, ces variations, qui auraient suffi pour faire suspecter la déclaration d’un témoin, même irréprochable, étaient bien plus propres encore à faire repousser le témoignage d’un individu noté d’infamie.

Les propos menaçans, attribués à Pettangue fils, et qui ont été cités précédemment, étaient aussi de l’invention de la fille Brosse. Les témoins qui les avaient rapportés déclarèrent qu’ils ne les avaient répétés qu’à l’instigation de cette fille.

Enfin le défenseur de l’accusé prouva victorieusement son alibi, et donna les explications les plus satisfaisantes sur les diverses rencontres qui avaient eu lieu entre Pettangue fils et Rousseau. Parmi les conjectures qu’il émit sur l’assassinat, il en était une qui atteignait la fille Brosse, et qui montrait que, ayant eu intérêt à la mort du père ainsi qu’à celle du fils, il n’était pas impossible qu’elle eût fait commettre le crime, pour en charger ensuite le fils Pettangue. On pouvait supposer aussi que ce meurtre avait pu être l’effet d’une vengeance particulière. Le sieur Pettangue père, emporté par un faux zèle, s’était antérieurement lancé dans le torrent révolutionnaire. Il avait fait, à cette triste époque, partie d’une commission militaire qui n’avait pas épargné les victimes. De plus, il était acquéreur de biens nationaux, et l’on sait que la plupart de ces propriétés étaient les dépouilles de ceux que l’on égorgeait. De nombreux et vifs ressentimens avaient poursuivi depuis le sieur Pettangue, l’avaient même contraint de s’expatrier, et l’étaient venu chercher jusqu’en Touraine, où il s’était retiré. Dans les rues même, en plein jour, il avait été menacé, attaqué plusieurs fois; il n’aurait donc pas été étonnant que son assassinat n’eût été le résultat d’un complot de ce genre.

Quoi qu’il en soit, l’innocence du fils fut reconnue. Le 12 décembre 1811, le jury déclara que Pettangue n’était ni auteur ni complice du crime, et en conséquence ce jeune homme fut acquitté.

Quant à Rousseau, comme son absence pourrait laisser des nuages dans quelques esprits, nous croyons devoir dire qu’il fut arrêté depuis, mis en jugement, et reconnu innocent.