LA FEMME FERRET.
Pierre Ferret, ancien maçon, âgé de soixante-deux ans, avait épousé Marguerite-Aubierge Parez, qui était de trente-quatre ans plus jeune que lui. Cette disproportion fut la cause première des désordres qui éclatèrent bientôt dans ce ménage, et préparèrent l’attentat dont nous allons parler.
Ferret avait loué, depuis le mois d’octobre 1811, un logement à Puteaux, canton de Nanterre. Sa femme habitait ce local avec Denise Lavé, qui leur servait de domestique; quant à Ferret, il ne venait à Puteaux que le samedi ou le dimanche de chaque semaine; il passait le reste de son temps à Paris, où il était retenu par ses travaux journaliers.
Le 17 février 1812, la fille Lavé vint trouver Ferret à Paris, et lui fit, de la part de sa femme, des reproches amers sur ce qu’il n’était venu à Puteaux ni le samedi, ni le dimanche précédent. Elle lui dit aussi que sa femme était malade, et se trouvait sans argent. Ferret, qui n’avait qu’une pièce de quinze sols, la remit à cette fille, et lui annonça qu’il se rendrait à Puteaux le soir même.
Il s’y rendit effectivement comme il l’avait promis; il arriva peu d’instans avant la fille Lavé, et un peu avant la nuit. Sa femme le reçut avec une extrême froideur, et se plaignit, en termes très-indécens, de ce qu’il ne lui fournissait pas assez d’argent. Elle dit ensuite à la fille Lavé de faire le feu dans le poële, et pour l’éloigner de la maison, lui ordonna d’aller chercher de la chandelle; quelques instans après, elle sortit elle-même, sous prétexte d’aller porter au nommé Lenormand un pantalon qu’elle lui avait raccommodé. Ferret resta donc seul. Mais bientôt s’impatientant de ne voir rentrer ni sa femme, ni la fille Lavé, il se détermina à aller au-devant d’elles; en traversant le logement pour sortir, il entendit ouvrir la porte d’un cabinet, et fut saisi par un individu qui lui asséna plusieurs coups de marteau sur la tête. Ferret reconnut, à la voix, cet homme pour être le nommé Homo, qui lui avait été signalé comme le corrupteur de sa femme; il le reconnut encore à sa casquette garnie de trois rangs de fourrures, sur laquelle il porta la main en se défendant.
Une lutte s’engagea entre l’assassin et sa victime; Ferret criait de toutes ses forces, en appelant à son secours. Homo, pour étouffer ses cris, appuya avec effort son poing sur la bouche de Ferret qui lui fit une morsure à la main. L’assassin chercha alors à étrangler sa victime; mais il ne put y parvenir, grâce à une cravatte que portait Ferret, et qui faisait trois fois le tour de son cou. Les cris de ce malheureux ayant été enfin entendus du sieur Pouthaux, propriétaire de la maison, qui connaissait les habitudes criminelles de la femme Ferret avec Homo, il présuma qu’elles avaient été pour Ferret une occasion de maltraiter sa femme, et il engagea sa femme et sa fille à aller s’assurer si ses conjectures étaient fondées.
En montant l’escalier qui conduisait au domicile de Ferret, la femme Pouthaux, sa fille et le sieur Meunier, qui les accompagnait, entendirent très-distinctement une voix partant de la chambre de Ferret, qui s’écriait: Je te demande grâce, mon ami: tu feras tout ce que tu voudras chez moi: laisse-moi la vie. La femme Pouthaux, arrivée à la porte du logement, adressa des reproches à Ferret: C’est une chose indigne, lui dit-elle, de maltraiter ainsi votre femme, et elle entendit, ainsi que sa fille et le sieur Meunier, cette réponse de Ferret: Je ne bats pas ma femme, c’est le fils Homo qui m’assassine.
A ces mots, le sieur Meunier enfonça la porte, qui était fermée au verrou. Le marteau dont s’était servi Homo, se trouva embarrassé sous cette porte, et ne permit pas qu’elle s’ouvrît assez pour qu’on pût entrer dans la chambre; mais à la clarté du flambeau que portait la femme Pouthaux, le sieur Meunier aperçut un homme escaladant une fenêtre, et fuyant sur les toits.
Enfin, après de nouveaux efforts, la porte fut enfoncée, et Ferret fut trouvé couvert de sang, à genoux auprès d’une tablette au-dessous de laquelle il s’était traîné pour se mettre à l’abri des nouveaux coups que lui portait l’assassin. Pendant que ce crime horrible s’exécutait, la femme Ferret était chez le sieur Lenormand, où elle prolongeait sa visite, sans motif, puisqu’il ne lui fallait qu’un moment pour remettre le pantalon qui avait été le prétexte de son absence. Lenormand lui demanda des nouvelles de son mari. Elle lui répondit qu’il n’était pas à Puteaux; et pendant tout le temps qu’elle resta dans cette maison, elle parut pâle, tremblante, et l’on remarqua qu’elle cherchait à déguiser son trouble et son émotion. La fille Lavé vint la trouver, et elles sortirent ensemble pour rentrer à leur logis. Plusieurs personnes rassemblées à la porte dirent à la femme Ferret d’aller chez le maire, où elle verrait son mari couvert de blessures. Elle s’y rendit; Ferret, en la voyant, lui reprocha ses désordres avec Homo, et lui imputa même de n’être sortie et de n’avoir éloigné la fille Lavé, que pour laisser l’assassin libre de faire son coup.
Ces reproches, l’indignation qui se peignait sur tous les visages, la vue des blessures sanglantes de son mari, produisirent une vive impression sur la femme Ferret; elle s’évanouit. Quand on lui eut fait reprendre l’usage de ses sens, elle et son mari furent conduits à leur domicile par le maire, qui examina l’état des lieux, et fit visiter par un homme de l’art les blessures de Ferret. Le maire ordonna ensuite l’arrestation de sa femme et de la fille Lavé.
L’homme qui avait exécuté la tentative d’assassinat, et que Ferret avait reconnu pour être Homo, celui qui avait été vu par le sieur Meunier, fuyant sur les toits; cet individu devait nécessairement avoir cherché une issue par une maison voisine. A la même heure, où toutes ces circonstances avaient eu lieu, la femme Guilbert, demeurant dans une maison voisine de celle habitée par Ferret, rentra chez elle avec de la lumière dans une lanterne, rencontra Homo sur le palier de son logement. A cette rencontre imprévue, elle poussa un cri de frayeur. Homo, lui dit: Paix! Paix! et disparut. Il était alors six heures et demie du soir.
Homo se rendit à Suresne et y arriva vers sept heures et un quart ou sept heures et demie. Il affecta de se montrer d’abord chez le nommé Lortin, perruquier, ensuite, chez le nommé Fortier, marchand de vin, où il trouva Cuillerée, dit Manceau, qui lui donna asile pour la nuit. Le lendemain matin, Homo, ouvrier couvreur, voulut travailler à la forge, avec Cuillerée, chez le sieur Daniel, maréchal-ferrant. Mais il était déjà recherché par la gendarmerie; il fut arrêté ce même jour, 18 février. Au moment de son arrestation, on remarqua qu’il avait plusieurs empreintes de dents sur le dos de la main gauche, et une blessure sur le doigt du milieu de la main.
La fille Lavé, interrogée sur ce qui était à sa connaissance, relativement aux liaisons criminelles de la femme Ferret avec Homo, fit des révélations dont l’obscénité nous empêche de reproduire les détails. Elle déclara aussi qu’elle avait entendu dire à sa maîtresse que son mari, âgé de soixante-deux ans, était trop vieux pour elle, qui n’en avait que vingt-huit; que, puisqu’on la soupçonnait de vivre avec Homo, il valait autant qu’elle le fit, et qu’elle l’épouserait quand son mari serait mort. Elle ajouta même qu’ayant été arrêtée le 17 février, et, se trouvant détenue avec la femme Ferret, celle-ci l’avait menacée dans la prison, de la maltraiter et même de la tuer, si elle parlait à qui que ce fût de sa liaison avec Homo.
Homo se défendit devant le juge d’instruction, en alléguant un alibi. Il prétendit qu’il ne pouvait pas être l’auteur du crime, puisque, le jour même qu’il avait été commis, il était parti de Puteaux, à cinq heures et demie, pour se rendre à Suresne, où il était arrivé vers six heures, et où il s’était couché à sept heures, avec Manceau.
Mais la déposition de la femme Guilbert, qui l’avait rencontré, comme on l’a vu, dans sa maison à six heures et demie du soir, ne pouvait se concilier avec cette allégation du prévenu. Du reste, après avoir fait l’aveu de sa liaison criminelle avec la femme Ferret, il s’était retracté; et sa complice, qui d’abord avait fait les mêmes aveux, avait suivi son exemple.
Toutefois leurs dénégations étaient contredites par leurs premières déclarations et par la notoriété publique. Aussi Homo, sentant qu’il lui serait impossible de détruire les preuves qui s’élevaient contre lui, se détermina-t-il, la veille même des assises à faire appeler le président du tribunal à qui il dit: Monsieur, je vous ai fait venir pour vous dire que j’ai menti jusqu’à présent, c’est moi qui ai commis l’assassinat.—Savez-vous la conséquence de votre aveu? lui répondit ce magistrat. Il y va de votre tête, et aurez-vous le courage de le soutenir?—Monsieur, répliqua Homo, il arrivera ce qui pourra; je ne puis plus supporter le poids de la vérité, et je soutiendrai mon dire partout où besoin sera.» En effet, il persista, pendant les débats, à confesser son crime, et il déclara formellement qu’il avait été excité à le commettre par la femme Ferret qui l’avait enivré, et lui avait remis le fatal instrument dont il s’était servi. Cette franchise attestait déjà un repentir sincère; cette disposition de l’accusé fut encore bien mieux exprimée par le torrent de larmes qui s’échappa de ses yeux, lorsqu’il entendit l’avocat-général proférer ces mots foudroyans: Charles Homo qui, dans quelques momens, aura cessé d’appartenir à la justice humaine.
L’avocat de l’assassin prétendit que Homo, subjugué par l’ascendant que la femme Ferret avait usurpé sur lui, et, enivré par elle, n’avait pas été véritablement libre: que, par conséquent, il n’y avait pas eu de préméditation de sa part. La défense de la femme Ferret fut présentée avec talent par un jeune avocat, M. Mérilhou, qui débutait alors dans une carrière qu’il devait parcourir avec gloire; mais son éloquence échoua contre la conviction du jury, qui, après cinq heures de délibération, déclara que Charles Homo avait commis avec préméditation et de guet-à-pens une tentative d’assassinat sur la personne de Pierre Ferret; mais qu’il avait été dominé par une influence étrangère; et, quant à la femme, qu’elle avait été complice de cette tentative, en fournissant sciemment des instructions, et facilitant l’exécution; mais qu’elle n’avait pas fourni le marteau. En conséquence, il furent condamnés l’un et l’autre par arrêt du 22 mai 1812, à la peine de mort.
Cet arrêt ayant été cassé par la cour suprême, le 12 juin suivant, pour un vice de formes, l’affaire fut renvoyée devant la cour d’assises de Versailles. Le jury de ce tribunal fut unanime, comme celui de Paris, sur la culpabilité des deux accusés, et la cour de Versailles les condamna, en conséquence, le 27 juillet 1812, à la peine de mort.
Ces deux misérables, en montant sur l’échafaud, offrirent un nouvel exemple des lamentables suites de la débauche et du libertinage; tant il est vrai que, lorsqu’on en est venu à briser un des anneaux de la chaîne sociale, il est quelquefois bien difficile de ne pas chercher à briser les autres. Souvent la coquetterie ou l’amour du plaisir signale le début; l’adultère suit de près; l’adultère, qui entraîne après lui l’oubli de tous les devoirs; l’adultère, enfin, qui sait manier le couteau ou préparer le poison, quand il s’agit de s’affranchir de l’odieuse présence d’un mari outragé, ou de prévenir une vengeance trop bien méritée.
Le forfait dont la femme Ferret fut l’instigatrice doit aussi ouvrir les yeux sur le danger des unions mal assorties, surtout sous le rapport de l’âge.
VOL ET MEURTRE,
COMMIS PAR UNE FILLE DE TREIZE ANS, SUR AUTRE PETITE FILLE AGÉE DE CINQ ANS.
Il est des êtres tristement privilégiés, qui semblent apporter, en naissant, le crime tout développé. Ordinairement c’est par de lentes et insensibles gradations que le cœur de l’homme se déprave et finit par se blaser sur toute espèce de mal à faire ou d’attentat à commettre. Dans ce cas, si l’on rencontre, dès les premières fautes, un ami sage et zélé, qui se hâte de montrer avec effroi l’abîme vers lequel on se précipite, alors, il en est temps encore; avec de bons conseils et une ferme volonté de vertu, non seulement on peut s’arrêter au milieu de cette pente entraînante et perfide, mais encore il est possible de rétrograder, et de rentrer dans les limites du bien. Au moins, le mal n’est pas toujours irrémédiable; sans quoi, le moraliste ne pourrait jeter que des regards de désespoir sur la malheureuse humanité. En effet, tous les raisonnemens sont confondus, toute la sagesse de l’homme se trouve en défaut, quand il se présente quelques-uns de ces monstres chez qui le crime n’attend pas le nombre des années, qui en parcourent toutes les périodes avec une rapidité effrayante, et arrivent au forfait le plus exécrable avant même d’être sortis de la folâtre enfance, et avec le sang-froid de la scélératesse la plus consommée. Ainsi l’on voit quelquefois des maladies aiguës saisir, torturer, faire succomber la personne la mieux organisée, avant même qu’on ait pu appeler le médecin pour la secourir. De tels symptômes, quelque tendre que soit l’âge des criminels, ne laissent aucune espérance de guérison; alors le devoir de la justice n’est pas douteux; elle doit sévir; sa tâche est de retrancher du corps social tout membre gangréné, dont une plus longue conservation mettrait tout le reste en péril.
Rose Buisson, le triste sujet de cet article, était née sous de fâcheux auspices. Ses parens, que l’on ne connaissait point, l’abandonnèrent de bonne heure à la pitié publique. Elle paraissait avoir environ quatre ans, lorsqu’elle fut amenée dans la commune de Saint-Maurice-sur-Aveyron, arrondissement de Montargis, par des mendians, qui ne fournirent que des notions très-vagues sur sa naissance. Cette malheureuse créature, recueillie par des habitans de cette commune qui étaient fort pauvres eux-mêmes, ne put recevoir qu’une éducation très-grossière. On l’employait aux travaux des champs.
Ainsi livrée à son mauvais naturel, Rose Buisson ne tarda pas à manifester des inclinations vicieuses, que des corrections fréquentes et sévères ne purent réprimer. Le vol était devenu son habitude journalière; et son audace croissait chaque jour avec l’impunité.
Enfin, le 25 avril 1812, la cupidité la poussa à commettre le forfait qui la fit traduire devant la justice. Elle était alors dans sa treizième année.
Elle était occupée à faire de l’herbe auprès d’une mare assez considérable, lorsqu’elle vit venir une petite fille, nommée Anne Pogé, dont les parens habitaient la commune de Saint-Maurice. Cette enfant, âgée de cinq ans, allait, avec son âne, rejoindre son père et sa mère, qui travaillaient à une assez grande distance. Elle était vêtue fort simplement, comme le sont les enfans de journaliers peu fortunés. Cependant ses vêtemens tentèrent la cupidité de Rose Buisson, et lui inspirèrent l’idée d’un crime horrible.
Elle s’approche donc de la petite Marie-Anne, et, la voyant isolée de tout secours, elle lui demande son fichu et sa jupe; l’enfant les lui refuse; Rose Buisson s’en empare de vive force; l’enfant se met à pleurer et menace d’appeler son papa; alors Rose Buisson la prend à bras-le-corps et la précipite dans la mare. Quelques minutes après cet attentat, un jeune frère de la petite Pogé, âgé de dix ans, vient auprès de Rose Buisson et lui demande si elle n’a pas vu sa petite sœur. «Oui, répond-t-elle, elle s’est enfoncée dans le bois où elle cherche son âne. Et, en parlant ainsi, la misérable était assise sur les habits dont elle venait de dépouiller sa victime.
Le jeune Pogé, sur cette indication, court dans le bois, et ne trouvant point sa sœur, revient à la mare. Rose Buisson n’y était plus: mais il aperçoit sur l’eau le cadavre flottant de sa petite sœur. Cette vue le remplit d’effroi; il court en avertir son père, qui arrive à l’instant sur cette scène de douleur. Il retire de l’eau, en versant des torrens de larmes, le corps de sa malheureuse enfant, qu’il trouva, disait-il dans sa déposition, le visage tourné vers le ciel, et qu’il rapporta chez lui où la désolation de toute sa famille fut à son comble.
Cependant Rose Buisson était revenue dans son domicile et avait caché sous un tas de paille le bonnet et le jupon qui faisaient partie du vol; mais on la trouva saisie du fichu, et cet indice ne laissa plus de doute sur le reste.
Le cadavre de Marie-Anne Pogé, examiné par un officier de santé, présenta non-seulement tous les signes de la submersion, mais encore des meurtrissures sur plusieurs parties du corps, ce qui attestait la violence dont on avait usé pour précipiter l’enfant dans l’eau.
Rose Buisson nia d’abord effrontément le double crime dont toutes les circonstances faisaient peser la prévention sur elle. Mais à la fin, vaincue soit par ses remords, soit par les menaces qu’on lui faisait, elle consentit à faire des aveux, et sa culpabilité parut dans toute son affreuse évidence.
Elle fut traduite devant la cour d’assises d’Orléans, le 7 juillet 1812. La seule question à résoudre était celle du discernement de l’accusée. Le jury la résolut affirmativement, à l’unanimité, et par suite de cette décision, Rose Buisson fut condamnée à un emprisonnement de vingt ans dans une maison de correction, à une surveillance de dix autres années et à un cautionnement fixé à la somme de trois cents francs.
LOUIS LOMONT,
ASSASSIN DE SA BELLE-MÈRE.
Une vie dont les plus jeunes ans ont été flétris par le crime du vol, et qui ensuite, faute d’un amendement sincère, se continue au milieu d’infidélités et de rapines de tous genres, doit, presque à coup sûr, avoir un triste dénouement; le bagne ou l’échafaud, tel doit être son dernier théâtre. L’histoire des grands scélérats est là pour prouver cette vérité.
Louis Lomont eut le malheur de devoir le jour à une femme qui ne pouvait que lui donner de dangereux exemples. Quelques années avant l’horrible attentat de son fils, elle avait été accusée d’avoir tenté d’incendier une maison; on l’avait surprise tenant en main une torche enflammée, et elle avait été punie pour cette criminelle entreprise.
Quant à Louis Lomont, élevé par une telle mère, il n’est pas étonnant que, jeune encore, il se livrât déjà à des actions coupables. Il fut convaincu de vol, de complicité avec son frère; et s’il ne subit pas une peine, ce ne fut qu’à cause de son âge; on supposa qu’il avait agi sans discernement. Bientôt, encouragé par l’impunité, il détourna, à son profit, des marchandises qui avaient été confiées à son père par un négociant de province. Dans une autre occasion, il falsifia la signature des mêmes particuliers pour voler à son père une somme de trois mille livres. Plus tard, étant marié, il dérobait à sa belle-mère, quand il allait la voir, tantôt une chose, tantôt une autre; et, ayant été placé chez un commissaire de police en qualité de secrétaire, durant le seul jour qu’il y demeura, il y enleva des feuilles de papier destinées à des passeports. Avec une cupidité aussi permanente, aussi désordonnée, avec un caractère emporté, violent et même cruel, comme l’était celui de Lomont, il était presque impossible que, dans l’occasion, il ne devînt pas assassin.
Il avait épousé une des filles de la veuve Barberis, logeuse et herboriste, rue de Verneuil. Les deux époux vécurent long-temps avec leur mère; mais, vers 1809, ils firent l’acquisition du fonds de l’hôtel de Russie, maison garnie, située rue Tiquetonne, no 11. Pour en payer le prix convenu, Lomont emprunta une somme de huit mille francs, pour laquelle sa belle-mère s’obligea comme caution, et dont le remboursement devait avoir lieu le 15 juillet 1812.
Le terme fatal de l’échéance approchait. Lomont et sa femme n’avaient pas de quoi faire face à leurs engagemens: leur établissement était dans un état de détresse qui ne leur permettait pas d’espérer le moindre atermoiement. Il paraît que Lomont avait sollicité plusieurs fois sa belle-mère de lui prêter de l’argent, mais qu’il n’avait pu l’obtenir, et qu’elle avait seulement consenti à chercher un acquéreur pour le fonds de l’hôtel garni. Peut-être avait-elle l’intention de l’acheter elle-même: ce qui autorise du moins à le présumer, c’est qu’elle avait demandé à son gendre un état détaillé des meubles qui garnissaient cet hôtel, et qu’elle désirait l’avoir promptement.
Le dimanche 11 juillet, la demoiselle Louise Barberis était allée dîner en ville; elle rentra vers dix heures du soir; sa mère lui demanda si elle avait passé chez son beau-frère pour y prendre l’état des meubles de son hôtel que celui-ci lui avait promis. «Maman, dit Louise, j’irai demain le voir, je n’en ai pas eu le temps aujourd’hui.—Non, ma fille, il faut y aller à présent.—Ah! ma bonne maman, il est bien tard, et je suis si fatiguée!—Soit, mon enfant; mais, demain, ne manque pas d’aller de bonne heure chez Lomont, entends-tu? Je veux le voir absolument.—Oui, maman, je te le promets.» Alors Louise laissa sa mère dans sa boutique, et, accompagnée de la fille Esther Cassaude, jeune domestique à leur service, elle monta, pour se coucher, à sa chambre, située au troisième étage de la maison.
La demoiselle Barberis, en se couchant, avait eu la précaution d’ôter la clé de sa chambre et de la placer sur sa commode. Quand elle fut couchée, la fille Esther se retira; elle ferma la porte en la tirant à elle avec force, poussa aussi celle du corridor qui conduisait à la chambre, et descendit aussitôt dans la boutique, où elle soupa avec la fille Marguerite Luïdel, autre domestique de la maison. Après leur repas, elles allèrent se coucher l’une et l’autre. La veuve Barberis prit soin de les éclairer, et leur dit qu’elle se chargeait de fermer la porte de l’allée.
A onze heures et demie environ, la demoiselle Barberis, plongée dans un profond sommeil, est tout à coup réveillée par des coups violens qu’on lui portait sur la tête, sur le cou, sur la poitrine et au poignet gauche. Elle jette des cris de douleur et d’effroi. Des voisins arrivent tout effarés; ils trouvent la porte de la chambre ouverte sans aucune effraction. A la faveur de l’obscurité, l’assassin s’était enfui, sans avoir été aperçu par sa victime.
Malgré l’état affreux dans lequel elle se trouvait, la demoiselle Barberis pense aussitôt à sa mère, qui couchait ordinairement au rez-de-chaussée. Toute couverte du sang qui jaillit de ses blessures, elle a encore le courage d’y descendre. Elle entre; quelle est sa douleur! quel est son effroi! Sa malheureuse mère s’offre à ses regards, étendue dans son arrière-boutique, baignée dans son sang, expirante! Elle appelle elle-même les deux domestiques, et court en toute hâte chercher le sieur Marquais, officier de santé de la mairie du 10me arrondissement. Le commissaire de police arrive au même instant; on prodigue à la dame Barberis tous les secours possibles; mais ils furent infructueux: quelques instans après, elle rendit le dernier soupir. On s’occupa ensuite de donner des soins à sa fille, dont les blessures, moins graves, furent guéries au bout de quelque temps.
Une perquisition exacte ayant été faite dans la maison, on n’y trouva point l’instrument du crime; on ne remarqua non plus aucune trace de vol ni dans la boutique, ni dans la chambre de la demoiselle Barberis; mais ce qui frappa l’attention, c’est que l’on trouva sur une table, à côté du cadavre, un cahier de papier en six feuillets, contenant l’état des meubles de l’hôtel de Russie, lequel état était écrit en entier de la main de Lomont, gendre de la veuve Barberis.
Cette circonstance, jointe à plusieurs autres indices, fit naître des soupçons contre Lomont. Rien n’ayant été soustrait, on devait en conclure que ce n’étaient point des voleurs qui avaient commis ce double attentat. Par la mort de la veuve Barberis et de sa fille, Louise, la femme de Lomont, serait devenue seule héritière de sa famille; Lomont seul avait donc eu intérêt à commettre ce crime, puisque lui seul devait en recueillir le fruit; et la circonstance du double assassinat commis presque au même instant, rapprochée de cet autre fait, que les affaires de Lomont se trouvaient fort embarrassées, et qu’il avait huit mille francs à payer dans quatre jours, donnait encore plus de force aux soupçons.
Le lendemain, 12 juillet, à cinq heures du matin, on envoie chercher Lomont par la fille Esther, à qui l’on avait défendu d’ouvrir la bouche de ce qui s’était passé. Il arrive avec elle; mais, en entrant dans la maison, il pâlit et paraît saisi d’un trouble qu’il ne peut dissimuler. Il est introduit dans la chambre de sa belle-sœur, et, quoiqu’il voie l’état affreux dans lequel elle se trouve, il ne fait aucune question, ne s’informe nullement des circonstances du fatal événement. Il demande des nouvelles de sa belle-mère; on lui dit qu’elle se porte bien et qu’elle est sortie. Alors il répond d’un air embarrassé: En êtes-vous bien sûr?
Il se retire ensuite, et revient, à sept heures du matin, avec sa femme. Tous deux comparaissent devant le commissaire de police; Lomont est interrogé sur l’emploi qu’il avait fait de son temps la veille. Il déclare être venu chez sa belle-mère, pour lui porter l’état des meubles de l’hôtel qu’elle lui avait demandé; mais il dit en même temps qu’il a fait cette visite à dix heures du soir, qu’elle n’a duré que cinq minutes, et qu’il est rentré aussitôt chez lui, où il est arrivé à onze heures.
Son intention était d’établir un alibi et de prouver qu’il était rentré chez lui au moment où le crime avait dû être commis. Mais sa déclaration sur ce point fut contredite et démentie par toute l’information; car il était constant qu’à dix heures du soir, Lomont n’était pas encore venu apporter l’état de ses meubles à sa belle-mère, puisqu’à cette même heure la dame Barberis voulait que sa fille allât le lui demander; et d’un autre côté, il n’était pas moins certain qu’il n’était pas encore venu à onze heures, puisque les deux domestiques, qui s’étaient couchées précisément à cette heure, déclaraient ne pas l’avoir aperçu. Il n’avait donc pu venir dans la maison que vers onze heures et demie, c’est-à-dire, à l’instant même du crime; et cela était d’autant plus vraisemblable, qu’il résultait de l’instruction, qu’au lieu de rentrer chez lui à onze heures, il n’y était rentré que de minuit à une heure.
On verra plus tard l’accusé se trahir plusieurs fois lui-même, au milieu de ses constantes dénégations. C’est de sa bouche, et bien malgré lui, que sortiront les preuves les plus fortes de son forfait.
Lors de sa première comparution devant le commissaire de police, on avait remarqué des taches de sang sur sa manche droite et au bas du côté droit de sa redingotte. On avait remarqué aussi dans l’intérieur de la redingotte sous le bras gauche, et auprès de la poche du portefeuille, une tache qui paraissait être de sang fraîchement lavé, et une déchirure à la doublure qui semblait avoir été faite avec un instrument tranchant qui aurait été placé sous le bras gauche et aurait glissé transversalement. Il fut constaté et Lomont avoua que c’était le même vêtement qu’il portait la veille, jour de l’assassinat. Dans la perquisition qui fut faite à son domicile, on trouva le pantalon et les souliers qu’il portait la veille. On remarqua une tache de sang au bas du gousset gauche et quelques gouttes au bas de la jambe droite et sur l’un des souliers. Ces divers objets furent soumis à la vérification d’experts chimistes. Tous déclarèrent que ces différentes taches étaient effectivement du sang. L’un deux déclara que la tache qu’on voyait au gousset gauche du pantalon paraissait avoir été faite par l’approche d’un corps ensanglanté, et que les gouttes de sang qui étaient à la jambe droite paraissaient provenir de sang qui aurait jailli de bas en haut. Tous ces détails s’accordaient avec la position dans laquelle avait été trouvé le cadavre de la veuve Barberis.
Interrogé plusieurs fois sur la cause de ces diverses taches, Lomont varia souvent et donna des raisons plus ou moins vagues. Il s’attacha principalement à dire qu’elles provenaient de sangsues qu’on lui avait posées quelque temps auparavant; mais il fut constaté dans l’instruction que c’était à la fin de l’hiver qu’on lui avait posé les sangsues, qu’il était alors dans son lit, et que, ce jour-là, il n’avait pas mis sa redingotte.
Dans la même perquisition faite au domicile de Lomont, le commissaire de police avait constaté qu’une grande quantité d’eau avait été récemment jetée dans la cuisine, ce qui fit présumer que Lomont y était entré après l’assassinat, pour se laver du sang dont il était couvert. Lomont nia toutes les circonstances qui se rattachaient à cette observation.
Mais jusque là, l’instrument du crime avait échappé à toutes les recherches. Il résultait du rapport du chirurgien que les blessures de la veuve et de la demoiselle Barberis avaient été faites avec un instrument tout à la fois tranchant et contondant, ce qui s’appliquait bien à une hache ou hachette.
Lomont convenait avoir eu chez lui une hachette, mais elle n’avait pu être retrouvée dans les perquisitions faites à son domicile. Dans le cours de l’instruction, on saisit deux lettres écrites par Lomont à sa mère, dans lesquelles il l’engageait à venir déclarer au juge d’instruction qu’elle avait emporté cette hachette depuis plusieurs mois à la campagne. Cette circonstance qui semblait indiquer l’importance que mettait Lomont à faire perdre la trace de cette hachette, fut un motif de plus pour activer les recherches à cet égard.
Lomont avait déclaré être passé sur le pont des Tuileries en sortant de chez sa belle-mère. On pensa qu’il avait pu se débarrasser de l’instrument du crime, en le jetant dans la rivière, et l’on en fit fouiller le lit par des plongeurs, mais inutilement.
On fit aussi vider la fosse d’aisance de la maison de la dame Barberis, pour savoir si l’assassin ne l’y aurait pas jeté; mais ces recherches ne furent pas plus fructueuses.
Enfin, le 15 août, plus d’un mois après l’assassinat, le hasard fit découvrir une hachette cachée au fond d’une fontaine de grès placée dans la cuisine de Lomont. Cette hachette fut représentée à Lomont; il la reconnut pour lui appartenir, et manifesta alors le plus grand trouble. Il fut constaté qu’elle avait été fraîchement aiguisée, qu’elle n’avait même depuis coupé aucun corps dur, et qu’elle avait été récemment emmanchée. Ah! la voilà, dit Lomont en la voyant et en composant son visage; oui, c’est elle, c’est bien elle. Il prit la hache dans ses mains et promena sur cet instrument des regards curieux et inquiets, cherchant avec anxiété à voir si la hache conservait encore quelque empreinte de sang. Le juge qui, pendant ce temps-là, examinait attentivement l’accusé, lui dit: Eh bien! vous le voyez, cette hache a été trouvée dans l’eau! et le juge ne donna aucune autre explication. Dans l’eau! dit l’accusé, non, certainement, elle aura été trouvée enfoncée en terre, elle est couverte de boue desséchée.—Non, Lomont, non, je vous déclare que cette hache a été trouvée dans l’eau, regardez, elle est toute rouillée.—Dans l’eau! continua Lomont, oh! mon Dieu non! D’ailleurs, qu’on fasse venir le porteur d’eau...
Après un tel propos qui le condamnait, l’accusé pouvait-il prétendre qu’il avait ignoré le lieu où la hache avait été découverte?
Des chirurgiens rapprochèrent la hachette des plaies de la demoiselle Barberis, de la déchirure du mouchoir dont elle avait la tête enveloppée lors de l’assassinat, ainsi que de la description des blessures de la veuve Barberis dans le rapport de M. Marquais; et ils déclarèrent que cet instrument avait pu faire toutes ces plaies.
On soumit à l’analyse chimique les substances étrangères dont la hachette était empreinte, et toutes celles qu’on put remarquer dans l’eau qui se trouvait alors dans la fontaine. Le résultat des expériences attestait la présence d’une matière animale analogue à celle du sang. Ainsi, tout concourait à faire penser que cette hachette était bien l’instrument du double crime commis sur la personne de la dame Barberis et sur celle de sa fille.
D’un autre côté, le soin qu’avait pris Lomont de la faire aiguiser et d’y mettre un manche neuf, l’attention prévoyante et nécessairement criminelle avec laquelle elle avait été cachée dans un lieu aussi extraordinaire qu’une fontaine, enfin le trouble qu’il avait manifesté lorsqu’on lui avait représenté cet instrument, toutes ces circonstances fournissaient autant d’indices de sa culpabilité.
Quant à sa femme, qui avait d’abord été enveloppée dans les soupçons dirigés contre lui, en se disculpant elle-même, elle chercha dans un premier interrogatoire, à justifier son mari, en affirmant, comme lui, qu’il était rentré à onze heures du soir le jour de l’assassinat; mais ensuite, pressée par la force de la vérité, elle déclara spontanément qu’il n’était effectivement rentré qu’à minuit et demi; qu’il avait, à son retour, l’air pâle et abattu; qu’il n’avait pas dormi de la nuit, qu’il paraissait très-oppressé, se plaignait d’un violent mal de poitrine, et que le lendemain matin, elle l’avait vu plongé dans de profondes réflexions.
Du reste, la femme Lomont se trouva d’accord avec tous les témoins sur toutes les circonstances de l’affaire; aucune charge ne s’élevait contre elle; elle fut mise en liberté.
Lomont, traduit devant la Cour d’assises de la Seine, fut défendu par Me Maugeret, qui remplit cette tâche difficile avec beaucoup d’adresse et de talent. Mais que pouvait-il contre tant et de si accablantes preuves? Il était impossible de réfuter les charges qui résultaient de l’absence de Lomont de son domicile, au moment où le crime avait été commis; de l’impossibilité où il était d’édifier la justice sur l’emploi de son temps; de la découverte de l’état des meubles de son hôtel, auprès du cadavre de sa belle-mère, du trouble qu’il éprouva lorsqu’il fut appelé sur les lieux. Comment expliquer surtout ces taches de sang dont les vêtemens de l’accusé étaient empreints; cette déchirure produite par l’instrument de mort; et la découverte de cet instrument dans la fontaine?
Le jury déclara Lomont convaincu du crime, et la cour d’assises le condamna, le 12 octobre 1812, à la peine de mort.
LA SŒUR HOSPITALIÈRE
DE CHINON.
Le pistolet d’un brigand, le stilet d’un lâche assassin, sont bien moins à craindre que la calomnie, poignard invisible, à double tranchant, dont les coups sont inévitables, et qui laisse dans les blessures qu’il fait, un venin infernal dont les effets peuvent être comparés à ceux de la sanglante chemise du centaure Nessus. Que l’on soit attaqué sur un grand chemin, ou la nuit, au détour d’une rue, par un homme devenu scélérat par vengeance ou par cupidité, du moins a-t-on quelquefois la possibilité de se défendre avec avantage; ou, si l’on succombe, c’est avec la certitude d’être l’objet de la commisération générale, tandis que l’auteur du forfait sera maudit et exécré. Mais les résultats de la calomnie sont bien autrement déplorables, surtout quand elle triomphe. Non seulement ses victimes expirent sous ses coups, mais encore leur mémoire est flétrie, et elles transmettent à leurs descendans un nom injustement déshonoré. Quelque éclatantes que puissent être les réparations tardives que leur ménage la providence, rien ne saurait entièrement cicatriser les plaies faites par l’arme empoisonnée; et d’ailleurs n’est-il pas des malheurs qui, bien qu’un peu adoucis, n’en sont pas moins irréparables? Nous devons le dire à la louange de notre siècle, les exemples de tant de calamités domestiques, causées par suite d’accusations reconnues calomnieuses après le jugement, c’est-à-dire lorsqu’il n’était plus temps de sauver l’innocence, n’ont pas été perdus pour les magistrats, organes de la justice. Nous ne pouvons qu’admirer leur prudente circonspection; aussi, n’a-t-on plus, comme sous l’ancienne législation, à déplorer de ces malheureuses erreurs qui, dans d’autres temps, pouvaient faire regarder comme une tyrannie effroyable, la justice qui doit être, au contraire, la protectrice naturelle de la société. C’est à cet heureux changement, introduit dans l’application des lois et dans l’exercice de la pénalité, qu’il faut attribuer la favorable issue de l’affaire qui nous a suggéré ces réflexions. Certes, sous l’ancien ordre de choses, encore plus malheureuse que l’abbé des Brosses et que le curé de Chazelles, dont nous avons fait connaître l’innocence, la sœur Charlotte Nautonnier, accusée d’empoisonnement, eût péri sous les coups de ses calomniateurs. On pourra juger de l’énormité des charges accumulées contre elle par ses secrets ennemis, en parcourant l’extrait de l’acte d’accusation qui en fut le triste résumé.
Le 27 février 1812, la dame Grandmaison, âgée de soixante-dix-huit ans, et la dame Prost-de-l’Isle, âgée de soixante, toutes deux religieuses hospitalières de l’hospice de Chinon, mangèrent à leur souper une soupe grasse, qui avait été réservée pour elles sur la soupe du dîner. A peine eurent-elles mangé cette soupe, qu’elles éprouvèrent des maux de cœur, des vomissemens et des convulsions qui exigèrent de prompts secours. Le premier médecin qui arriva trouva ces dames en proie à des vomissemens énormes, accompagnés de déjections de bas-ventre, fréquentes et considérables, et dans un état d’anxiété et d’angoisses qui lui inspira des craintes pour leur vie. Jugeant que cet état pouvait provenir de quelque substance nuisible, il s’empressa de leur administrer une potion huileuse, des boissons mucilagineuses et du lait, pour atténuer l’effet du poison.
Ces remèdes produisirent une amélioration momentanée, dont on profita pour transporter les malades dans une chambre et les mettre au lit. Les vomissemens successifs, le froid et les tremblemens qu’elles éprouvaient, les crispations nerveuses qu’elles ressentaient dans les cuisses et dans les jambes, leur accablement et leur faiblesse extrême, confirmèrent les soupçons d’empoisonnement. On remarqua en outre dans les déjections des malades des lambeaux assez considérables de matières muqueuses et sanguinolentes, connues sous le nom de velouté de l’estomac et des intestins.
Le lendemain, on fit l’examen du plat qui avait contenu la soupe, et du vase dans lequel les malades avaient rendu les alimens. On trouva, sur les bords et au fond, des particules de substances minérales, qu’on présuma être du sublimé corrosif ou de l’arsenic.
Cependant les soins prodigués à la dame Grandmaison furent inutiles; les symptômes devinrent de plus en plus alarmans; elle succomba, le 29, à midi. Dans la soirée du même jour, il fut procédé à l’autopsie cadavérique. On trouva, dans la partie supérieure de l’estomac, deux pouces environ au-dessus de l’orifice cordiaque, une scarre gangréneuse de dix-huit lignes de long, sur six de large, entourée d’un cercle inflammatoire, et percée de deux trous. La membrane extérieure de l’estomac était enflammée en quelques endroits, et percée également de deux trous correspondant à ceux dont nous venons de parler. Les intestins étaient très-enflammés. La trop petite quantité de substance qui s’était trouvée sur les bords du plat ne permit pas de faire les expériences suffisantes pour en déterminer la nature; on ne put pas affirmer que ce fût de l’arsenic ou du sublimé corrosif; mais la perforation de l’estomac, l’inflammation des intestins, convainquirent les gens de l’art que l’empoisonnement avait été occasioné par une substance corrosive.
La dame Prost-de-l’Isle fut traitée plus efficacement que la dame Grandmaison; elle avait été soulagée par des vomissemens plus fréquens, et avait pris avec constance tous les remèdes qui lui étaient indiqués. Peut-être aussi avait-elle pris une moindre quantité de soupe.
Ces deux dames ne furent pas les seules victimes de l’empoisonnement. La fille Nadreau, dite Fermé, domestique, qui avait goûté la soupe avant de la servir, éprouva des accidens que l’on attribua à la même cause; mais le lait et l’huile qu’on lui administra neutralisèrent complètement les effets du poison.
Le crime était bien constaté; mais comment et par qui avait-il été commis?
Le 27 février, jour du fatal événement, une soupe grasse et une soupe maigre furent servies au dîner des dames hospitalières et pensionnaires de l’hospice de Chinon. Les dames Grandmaison, Prost-de-l’Isle, et Marthe Nodeau furent du nombre de celles qui mangèrent de la soupe grasse, qui avait été trouvée excellente. Il était d’usage, lorsque la soupe était bonne, d’en réserver pour le souper de la dame Grandmaison. Cette dame manifestait son intention, et alors, ou elle en tirait elle-même, ou elle en faisait tirer par la domestique; et cela se faisait, soit à table, après avoir mangé la soupe, soit immédiatement après le repas.
La dame Charlotte Nautonnier de Castelfranc, qui n’était pas chargée de ce soin habituellement, mit de côté de la soupe grasse pour le souper des dames Grandmaison et Prost-de-l’Isle, et porta le plat qui la contenait dans un petit buffet qui lui appartenait, lequel était placé dans le réfectoire, à deux mètres de la porte d’entrée, et où l’on n’avait pas coutume d’enfermer des alimens. On remarqua que, ce jour-là, quoique la soupe eût été trouvée fort bonne, la dame Grandmaison n’avait nullement manifesté le désir qu’on lui en gardât, et que Charlotte Nautonnier n’avait pris le soin d’en réserver que de son propre mouvement, et contre son usage.
La substance nuisible qui avait causé l’empoisonnement n’avait pu être placée que dans la soupe réservée par Charlotte Nautonnier; et depuis le moment où cette dame la mit dans le petit plat jusqu’à celui où elle fut servie à la dame Grandmaison, c’est-à-dire depuis deux heures et demie jusqu’à environ sept heures, non seulement le réfectoire n’était pas resté vide un seul instant, mais on ne vit personne s’approcher du buffet où était la soupe. On pensa aussi que le poison n’avait pu être mis dans la soupe que par une personne de la maison, et que le crime ne pouvait être l’effet que de l’intérêt, de la haine, de la jalousie ou de l’ambition.
Mais qui donc avait retiré la soupe du buffet pour la faire chauffer et pour la servir? c’était la fille Fermé. Qui lui avait appris qu’elle y était? Ce ne pouvait être que la dame Nautonnier puisque la domestique ignorait l’endroit où on l’avait mise, et la personne à qui elle était destinée.
Quant à la fille Fermé, elle déclara que c’était Charlotte Nautonnier, qui l’en avait prévenue, en lui disant qu’elle avait placé d’abord la soupe dans l’office, puis dans son buffet, de crainte qu’à son retour elle ne la mît dans la bassine des malades; et elle ajouta qu’elle n’avait pu deviner le motif qui avait déterminé la dame Nautonnier à ne pas serrer ce plat dans l’endroit où se mettent ordinairement les alimens.
L’acte d’accusation qui fut dressé contre la dame Nautonnier, retraçait, expliquait et commentait la conduite de cette sœur. Soit lorsque les effets du poison se manifestèrent, soit après, on avait remarqué qu’elle n’était point restée auprès des malades au réfectoire pour leur donner des secours; qu’elle était troublée, qu’elle se désespérait, qu’elle allait partout criant qu’elle était bien malheureuse d’avoir gardé de la soupe pour la mère Grandmaison, qu’elle était la cause de sa mort, etc. On signala comme de l’affectation et de l’hypocrisie les marques de douleur qu’elle donna pendant la cérémonie de l’enterrement.
Il y avait une question importante à résoudre, celle de savoir comment on s’était procuré du poison. On acquit la certitude que, depuis cinq à six ans, il existait dans la pharmacie de l’hospice un paquet qui contenait du sublimé corrosif. L’une des dames apothicaires déclara qu’elle avait caché ce paquet dans une boîte placée dans une armoire; que ce paquet, séparé des autres médicamens, était difficile à trouver; et elle assura que, depuis cette époque de cinq à six ans, il n’en avait été fait aucun usage. Cette dame détruisait, par cette déclaration, l’idée qu’il eût été pris du sublimé corrosif dans l’apothicairerie, et éloignait le soupçon que quelqu’un de l’hospice s’en fût servi pour l’empoisonnement. Mais on était déjà informé qu’un chirurgien de l’hospice avait fait quelques mois auparavant, dans l’apothicairerie, une dissolution de quinze grains de sublimé corrosif, et qu’il les avait pris dans un paquet que lui avait remis la même dame qui prétendait qu’on n’en avait point employé depuis cinq ou six ans. Au reste, ce paquet fut trouvé composé de trois enveloppes de papier. Sur la seconde et la troisième étaient écrits ces mots: sublimé corrosif; sur la première, qui renfermait la substance, on lisait: sublimé corrosif, deux onces demi gros. La substance fut pesée, et il ne s’en trouva qu’une once deux gros soixante-dix grains. Il en avait été extrait par le chirurgien quinze grains; il devait en rester deux onces vingt-un grains. Il en manquait donc cinq gros vingt-trois grains.
Charlotte Nautonnier prétendit que jamais elle n’avait touché de poison, et qu’elle ne savait que du jour même ou de la veille de l’interrogatoire qu’elle subissait, qu’il y avait dans l’apothicairerie du suble ou subli corrosif. On prétendit à ce sujet qu’il y avait affectation bien marquée de sa part à ne pas se rappeler le nom de cette substance.
Enfin l’acte d’accusation présentait la dame Charlotte Nautonnier comme ayant un caractère difficile, ambitieux et jaloux. On lui prêtait des moyens tortueux qu’elle aurait employés pour tâcher de se faire élire supérieure. Le crime, ajoutait-on, n’a pu être commis que par quelqu’un qui y eût intérêt; et, puisqu’il est démontré que Charlotte Nautonnier était la seule à laquelle la mort des dames Grandmaison et de l’Isle pût profiter; puisqu’elle avait déclaré qu’elle ne connaissait point les auteurs de l’empoisonnement; qu’elle ne pouvait dénoncer personne, parce qu’elle serait un monstre, il fallait bien se résoudre à la considérer comme coupable.
Ainsi, une femme, plus que sexagénaire, dont la vie entière avait été vouée au soulagement de l’humanité; une femme, dont toutes les actions avaient attesté jusqu’alors la sensibilité et la bienfaisance; une femme généralement estimée et chérie de toutes les personnes avec lesquelles elle avait eu des rapports; une femme comblée des bénédictions de tous les malheureux dont elle avait été la consolation, se vit tout à coup signalée à la justice comme l’auteur du forfait le plus exécrable.
Cette longue série d’actions vertueuses semblait annoncer que l’accusation était le fruit de la calomnie; l’opinion publique était toute en faveur de l’accusée.
La cour d’assises d’Indre-et-Loire fut saisie de cette affaire criminelle, et bientôt Charlotte Nautonnier comparut devant ce tribunal; elle y fut défendue avec talent par un jeune avocat, nommé Bernazais, qui s’attacha à démontrer qu’aucun des faits contenus dans l’acte d’accusation n’était prouvé. Appuyé de l’autorité de plusieurs médecins distingués, il déclara que la substance qui avait été mise dans la soupe était de l’arsenic et non du sublimé. Cette seule considération faisait évanouir tous les raisonnemens qui avaient été faits sur l’emploi du sublimé corrosif de la pharmacie, sur la vraisemblance que l’accusée s’y fût introduite pour extraire du paquet la quantité dont elle avait besoin pour commettre son crime. Or, il n’existait point d’arsenic dans cette apothicairerie: comment aurait-elle pu s’en procurer, elle qui ne quittait jamais son cloître?
Passant ensuite à l’examen du caractère de l’accusée, le défenseur s’exprimait ainsi: «Racontons et ne discutons plus; c’est au seul exposé des faits à prouver. Le caractère de l’accusée est égal; la nature la fit douce et bonne; elle la fit comme il importait au sort des pauvres qu’elle était appelée à soulager. Ses mœurs sont simples; elle n’a jamais cru avoir assez d’intelligence pour commander; elle s’est vouée à l’obéissance. Je suis la moindre des moindres: telle est l’opinion qu’elle a d’elle.
«Elle était unie depuis trente-cinq ans à la dame Grandmaison; jamais amitié ne fut ni plus vive ni plus tendre. La dame Grandmaison était pauvre; la dame Nautonnier a de l’aisance; celle-ci consacrait sa petite fortune à faire le bonheur de son amie; elle observait tous ses besoins pour lui éviter des privations. Vous avez entendu les neveux de la dame Grandmaison rendre hommage à l’accusée, arracher à la modestie son secret, et vous dire avec quelle délicatesse la dame Nautonnier faisait offrir un vêtement ou un meuble à leur tante chérie. L’orfèvre Bonhommaux vous a appris un trait qui peint l’âme de l’accusée. La dame Grandmaison désirait un meuble; mais elle ne pouvait en faire la dépense; la dame Nautonnier va chez cet orfèvre, lui remet de l’argenterie pour payer le meuble que désire son amie, et le prie d’aller l’offrir à celle qui l’attache à la vie. La dame Nautonnier peut mourir; elle veut laisser à la dame Grandmaison un témoignage de son affection; par-devant Lenoir, notaire à Chinon, elle lui constitue une petite rente de soixante-quinze francs. Et voilà l’assassin de la dame Grandmaison! et l’on veut faire croire que le poison est sorti des mains de l’amitié et de la bienfaisance! le cœur se soulève d’indignation.»
Cette belle défense obtint le succès qu’elle méritait. La dame Nautonnier fut acquittée le 11 septembre 1812, sur la déclaration unanime du jury, et la joie universelle qu’excita le triomphe de son innocence fut égale au vif intérêt qu’avait inspiré son infortune.
Il demeura évident que les magistrats avaient été trompés par de faux rapports; que des êtres pervers, seuls auteurs de l’empoisonnement, avaient employé toutes sortes de criminelles manœuvres pour faire tomber sur l’infortunée Charlotte Nautonnier les soupçons du crime qu’ils avaient commis, dans le but de se soustraire eux-mêmes aux poursuites de la justice. A la première nouvelle de l’empoisonnement, la rumeur publique avait signalé, comme auteur du forfait, la dame Ruelle, femme du receveur de l’hospice. Certainement ce n’était pas suffisant pour attester sa culpabilité: quelquefois le peuple se trompe cruellement. Sans remonter bien haut dans notre histoire, on pourrait en citer plus d’un déplorable exemple. Mais ici la clameur publique avait pour fondement la mauvaise réputation de la dame Ruelle, ainsi que le reconnut formellement le procureur impérial dans son résumé; et la justice, pressée par ce cri accusateur, avait été obligée de prendre toutes les précautions nécessaires pour s’assurer si ces soupçons étaient fondés. La fille Fermé, domestique de l’hospice, fut aussi enveloppée dans les premières poursuites, mais il paraît que l’instruction de la procédure fut favorable à toutes deux, puisqu’un arrêt de la cour d’Orléans ordonna leur mise en liberté. Cependant, puisque c’était sur de simples indices que l’on avait porté, contre la dame Nautonnier, une accusation capitale, pourquoi rendre la liberté à la fille Fermé, contre qui s’élevaient des présomptions bien plus fortes? Il était prouvé au procès que la fille Fermé tenait deux cuillères à la main, lorsqu’elle faisait chauffer la soupe, et qu’elle la tournait dans le plat, ce qui n’était pas son usage; il était prouvé qu’elle avait éteint la lumière, ce qu’elle ne faisait pas ordinairement, et ce qui l’avait rendue suspecte aux dames hospitalières; il était prouvé que toutes les fois qu’elle entrait dans la chambre de la dame Grandmaison, pendant ses derniers momens, celle-ci retournait la tête avec un sentiment douloureux, et faisait signe de la main qu’on l’éloignât; enfin, il était encore prouvé que la fille Fermé, chassée de l’hospice, était allée consulter le sieur Ruelle, et qu’elle avait constamment nié cette démarche, quoiqu’elle eût été vue. Il sera bon aussi de faire remarquer que le bureau du receveur de l’hospice était situé près de la porte du réfectoire; il était à moins de six pieds du buffet dans lequel la soupe avait été déposée; on pouvait entendre de là tout ce qui se disait, on pouvait voir, si l’on voulait, tout ce qui se faisait dans le réfectoire. Il pouvait donc être bien facile à des ennemis de l’accusée et de la maison de jeter du poison dans le plat, sans être aperçus. Tous ces indices ne prouvent rien sans doute; d’ailleurs, notre intention n’est pas de récriminer contre la chose jugée. Mais, dans l’intérêt de l’innocence, nous avons cru devoir rappeler ces diverses circonstances, pour faire voir quelle fatale légèreté avait présidé à la première instruction de cette affaire.
HELLER,
PRÉVENU D’ASSASSINAT,
ACQUITTÉ FAUTE DE PREUVES SUFFISANTES.
Le 25 février 1813, vers neuf heures du soir, Marcelin Dousse, associé avec ses père et mère, marchands de beurre, et demeurant chez eux, rue de la Lingerie, no 1, à Paris, revenant d’une maison où il avait passé la soirée, entra dans une chambre au second étage pour y changer d’habit et reprendre son tablier de travail. S’apercevant qu’il venait d’y être commis un vol à l’aide d’effraction, il redescendit aussitôt pour en avertir sa mère, qui était dans sa boutique. L’un et l’autre remontèrent ensemble, et ouvrirent la porte de leur cuisine attenant à la chambre du second étage, où Dousse fils était entré; mais, à la vue de traces d’un assassinat récent, ils se retirèrent avec effroi et sans autre examen.
Instruit de cet événement, le commissaire de police se transporta aussitôt sur les lieux, accompagné d’un médecin et d’un chirurgien. On trouva dans la cuisine le cadavre de Cécile Normand, domestique de la maison. L’assassin lui avait fait sept blessures, tant au visage qu’à la tête et au cou, la plupart mortelles. Une hachette, dont le fer, ainsi que la moitié du manche étaient teints de sang, fut trouvée sur le carreau. Il n’était pas douteux que cette hachette, inconnue à toutes les personnes de la maison, ne fût l’instrument du crime.
On put juger qu’au moment où le meurtre avait été commis, Cécile Normand était assise auprès de la cheminée, et occupée, selon son usage, à faire des sacs de papier. Sa mort devait être encore toute récente, car ses membres avaient conservé de la chaleur et de la souplesse. L’inspection de la pièce contiguë à la cuisine fit remarquer plusieurs effractions; le panneau de rabattement d’un secrétaire avait été brisé; on avait ouvert une armoire en placard à laquelle se trouvait la clé, et on en avait retiré un coffret qu’on avait brisé à l’aide d’un instrument tranchant.
Dousse père et fils déclarèrent que, dans les meubles fracturés, il leur avait été volé une somme de quatre cents francs; mais diverses pièces d’argenterie, placées dans le tiroir du milieu de l’armoire en placard, et parfaitement en évidence, n’avaient pas été distraites. Plusieurs remarques que l’on fit donnèrent lieu de soupçonner que les auteurs du crime connaissaient les localités et les habitudes de la famille Dousse. La porte de l’allée était habituellement fermée, et ne s’ouvrait qu’à l’aide d’un secret. Il paraissait qu’à six heures du soir, une personne l’avait vue fermée, et qu’au contraire, vers huit heures une autre l’avait trouvée ouverte. Tous les soirs Dousse père et son fils sortaient, et ne rentraient qu’assez tard; la femme Dousse restait constamment à sa boutique, et la fille Normand travaillait seule dans la cuisine.
Dousse fils avait exercé le métier de menuisier: il avait conservé, en le quittant, ses outils et son établi, qui étaient placés dans la cuisine. C’était là qu’on avait pris un ciseau et un maillet qui paraissaient avoir été les instrumens des effractions commises dans la chambre voisine. Dousse fils avait construit lui-même le coffret que l’on avait brisé. Ce coffret était destiné à renfermer une somme de six mille francs qu’il en avait retirée quelque temps avant le crime, pour la prêter à son père. Il existait à ce coffret une sorte de secret consistant en ce qu’une fausse ouverture avait été figurée, tandis que la ferrure et la véritable ouverture étaient assez adroitement cachées. Il est à remarquer que les auteurs du crime, sans s’attacher à la fausse ouverture, par laquelle l’effraction était, en apparence, très-facile, avaient dirigé tous leurs efforts du côté du secret.
Ainsi, le corps du délit était parfaitement constaté; il n’était pas aussi facile de découvrir les assassins. On savait que la fille Normand n’avait aucune liaison, et que très-peu de personnes fréquentaient l’appartement de la famille Dousse. Les nommés Chevalier, Guenot, Prudhomme et Heller, camarades de Dousse fils, étaient les seuls qui y vinssent habituellement; dès le 26 février, ils furent tous arrêtés; mais, l’instruction ne présentant aucune charge contre les trois premiers, qui justifièrent d’ailleurs de l’emploi qu’ils avaient fait de leur temps, pendant la soirée du 25, on les remit en liberté. Heller était celui dont la liaison avec Dousse était la plus intime; ils avaient fait connaissance, quelques années avant, dans un atelier où ils travaillaient ensemble. L’instruction apprit que Heller connaissait la construction du coffre et le secret qui y avait été ménagé; que même un jour, il avait dit à Dousse: Ton secret n’est pas bien malin; que, quatre jours avant l’assassinat, il était venu voir Dousse, qui s’habillait dans la chambre contiguë à la cuisine, qu’il avait vu l’armoire ouverte, et avait pu remarquer où était le coffret; que, la veille, il était revenu encore, voulant, disait-il, emprunter à Dousse un outil appelé guillaume de côté, qu’il n’avait trouvé que la mère, qui lui avait dit de chercher lui-même cet outil; que, d’après cette invitation, il était resté une demi-heure en haut.
On savait, de plus, qu’à l’époque du 25 février, Heller relevait d’une longue maladie qui avait épuisé toutes ses ressources. Il se plaignait, à ce sujet, de la situation dans laquelle il se trouvait, et de la dureté de ses parens, qui l’avaient forcé de leur rembourser jusqu’aux moindres avances qu’ils avaient faites pour lui. Il avait toujours eu un goût très-prononcé pour le spectacle et pour la toilette.
Le 17 mars, la hachette ensanglantée, trouvée dans la cuisine de Dousse, fut soumise à l’examen de deux experts taillandiers. Ils déclarèrent qu’elle avait été emmanchée récemment; qu’elle ne l’avait pas été par une personne ayant l’habitude de ce genre de travail; qu’elle l’avait été par un menuisier, les gens de cet état emmanchant leurs outils d’une manière tout-à-fait semblable; enfin, le manche n’avait pas été tourné, mais façonné avec varloppe. Le 19, le juge d’instruction, assisté d’un maître menuisier, fit perquisition dans le logement de Heller. On y trouva un morceau de bois de hêtre, de la longueur de vingt-deux pouces six lignes, semblable à du bois de falourde, et paraissant fraîchement scié.
Deux fois, et par des experts différens, le manche de la hachette fut comparé avec ce morceau de bois. Ils prononcèrent unanimement que ces deux morceaux n’en avaient fait qu’un, et ils fondèrent leur opinion sur la similitude parfaite de la nature du bois, de la situation du cœur, du nombre de couches ligneuses, des rayons de croissance, surtout d’un accident produit par la gélivure. Ils observèrent, au surplus, qu’il paraissait qu’avant la séparation, l’un et l’autre ne se joignaient pas immédiatement, et, qu’il manquait, entre deux, une petite portion de la longueur d’un pouce environ. Le 6 avril, nouvelle perquisition fut faite chez Heller, et l’on y trouva une grande quantité de copeaux, qui, par leur nature, les nœuds qui y étaient marqués, leur longueur et leur largeur, se rapportaient très-bien au manche de la hachette, et paraissaient venir des coups de varloppe au moyen desquels il avait été poli. On saisit, de plus, quatre petits morceaux de bois de la longueur d’un pouce et quelques lignes, qui, précédemment, n’en avaient fait qu’un, et avaient été fendus à l’aide d’un ciseau. Ces quatre fractions réunies présentèrent un tout d’une dimension et d’une forme exactement semblable à celle de l’extrémité du manche de la hache opposée au fer. Il fut reconnu que le tranchant du ciseau dont elles portaient la marque visible, se rapportait parfaitement à un ciseau que l’on trouva dans la même perquisition; et, sur l’une d’elles, on remarqua l’empreinte d’un coup de marteau, en sorte qu’il parut que la hache avait été emmanchée chez Heller, que l’on avait frappé le manche à coups de marteau pour le faire entrer dans le fer, et qu’ensuite, ce manche ayant paru trop long, on en avait scié une petite portion que l’on avait fendue en quatre, soit par distraction, soit par amusement.
Lors de la première perquisition, et dans l’intervalle qui s’écoula entre celle-ci et la seconde, Heller nia positivement que le manche de la hache qui lui fut représenté eût jamais fait partie du morceau de bois dont le reste avait été trouvé chez lui. Il déclara qu’il avait employé la portion manquante à faire divers ouvrages, et notamment deux manches d’outils qui depuis avaient été brisés et brûlés; qu’enfin il avait donné un morceau de ce bois à un compagnon menuisier dont il ignorait le nom et la demeure.
Cependant, après la seconde perquisition, et lorsque la justice fut en possession des fragmens provenant de la fabrication du manche de la hache, il convint que ce manche avait été scié et varlopé chez lui; mais il prétendit qu’il l’avait été par le même compagnon menuisier, auquel antérieurement il avait donné de quoi faire un manche d’outil; que cet homme, l’ayant rencontré, lui avait demandé un morceau du même bois pour faire un manche de marteau; que lui Heller l’avait invité à monter chez lui, et que là, il avait façonné ce morceau de bois. Il ajouta que le fer auquel ce manche était destiné n’avait pas été apporté chez lui, et que, sur l’observation qu’il fit à son camarade que peut-être la longueur du bois était trop considérable, celui-ci en scia une petite portion qu’il fendit ensuite sans y songer, ce qui fit les quatre petits morceaux de bois trouvés depuis dans son domicile. Il dit qu’il croyait que le compagnon menuisier dont il parlait portait le nom et le surnom de Picard; qu’il avait travaillé chez le nommé Bouillé; que, depuis ce temps, il avait été trois ans sans le revoir; que dernièrement il l’avait rencontré deux fois; que, la première, il lui avait donné le morceau de bois destiné à faire un manche d’outil, et, la seconde, le morceau avec lequel avait été fabriqué le manche de la hache. Enfin il déclara que, lors de ses premiers interrogatoires, il avait entièrement oublié toutes ces circonstances, qui depuis s’étaient représentées à sa mémoire.
On lui objecta qu’il paraissait peu vraisemblable que le manche eût été façonné en l’absence du fer auquel il devait servir. Il répondit que lui même en avait fait la réflexion en présence de Picard, et que celui-ci lui avait dit qu’il avait pris, autant que possible, la mesure du fer avec son doigt. On lui objecta encore que le coup de marteau, dont l’empreinte existait sur les quatre morceaux de bois, annonçait que la hache avait été emmanchée dans son domicile. Il répondit que cette empreinte pouvait provenir d’un coup donné avec le bout d’une varlope.
Il paraît, tant d’après la déclaration de Heller que d’après divers documens, que le morceau de bois saisi chez lui et le manche de la hache avaient originairement fait partie d’un bâton nommé garot, instrument à l’usage des voituriers porteurs de marée.
Au surplus, les recherches faites dans l’instruction ne purent faire découvrir quel était l’individu que Heller avait désigné sous le nom de Picard, et donnèrent lieu de supposer que c’était un être imaginaire.
Heller, cherchant à rendre compte de l’emploi de son temps pendant la soirée du 25 février, ne le fit pas d’une manière satisfaisante. Il était constant que, ce jour-là, Heller était resté depuis midi jusqu’à quatre heures avec un nommé Colignon et deux autres jeunes gens; qu’à quatre heures, il les quitta à la porte Saint-Martin, en prenant pour prétexte qu’il devait se rendre chez une personne qui voulait lui commander de l’ouvrage; qu’il leur promit d’aller les rejoindre, à la chûte du jour, dans un cabaret de la Courtille; qu’ils l’y attendirent en vain jusqu’à huit heures moins un quart, et se retirèrent. Dans son interrogatoire à la préfecture de police, Heller prétendit qu’après avoir quitté ses camarades, il était rentré chez lui; qu’à six heures et demie, il en était sorti pour aller faire un tour sur le boulevard; qu’il était rentré sur-le-champ; que, plus tard, il était sorti encore pour rejoindre ses camarades; qu’étant arrivé à la Courtille après leur départ, il était revenu à huit heures un quart chez lui, d’où il était allé souper chez un traiteur, rue du Caire.
Dans ses interrogatoires devant le juge d’instruction, il ajouta à ce récit une autre circonstance, savoir qu’en revenant de la Courtille, à huit heures un quart, il était entré chez le nommé Delamotte, son beau-frère, demeurant rue du Temple, y était resté quelques instans, et n’était revenu chez lui qu’à huit heures et demie. Cette déclaration tardive fut confirmée par Delamotte; mais le récit de Heller ne s’accorda pas avec les dépositions du portier et de la portière de la maison. Ils déclarèrent qu’ils l’avaient vu rentrer chez lui vers quatre heures après midi; qu’il sortit ensuite, probablement avant la nuit, sans qu’ils l’eussent aperçu; qu’enfin, à huit heures et demie, il était rentré, puis sorti encore, sans doute pour aller souper. Ils ajoutèrent qu’à la chûte du jour, la porte de la maison était toujours fermée, et que, si depuis six heures et demie jusqu’à huit heures et demie, Heller fût sorti deux fois et rentré une, ainsi qu’il le prétendait, ils auraient été obligés de lui tirer le cordon, et l’auraient infailliblement aperçu.
Heller convint que le prétexte qu’il avait allégué, en quittant ses camarades, était faux, et qu’il n’avait personne à aller voir. Il prétendit s’être servi de cette défaite pour éviter la dépense à laquelle il aurait été entraîné en se rendant au cabaret avec eux.
Diverses taches rouges furent trouvées sur les vêtemens de Heller; on en remarqua une, notamment, à la manche de sa redingotte; mais des gens de l’art décidèrent qu’elle ne pouvait être l’effet d’un jet de sang. Quant à lui, il prétendit que cette tache provenait d’une coupure qu’il s’était faite au doigt.
Dans la nuit du 9 au 10 avril, Heller chercha à se donner la mort, en se frappant la tête contre les murs de sa prison. Pour le contenir, on fut forcé de lui mettre la camisole dont on fait usage en pareil cas. Ayant été interrogé sur les motifs qui l’avaient porté à attenter à sa vie, il répondit qu’il ne pouvait rendre compte de la position dans laquelle il s’était trouvé.
Heller fut traduit devant la cour d’assises de la Seine. M. Gohier Duplessis, son avocat, le défendit avec talent, mais ne porta pas sa conviction dans l’esprit de tous les jurés. Heller fut déclaré coupable par le jury, à la majorité de sept voix contre cinq. Mais la cour adopta l’avis de la minorité des jurés, et l’accusé fut acquitté. Cette décision excita l’étonnement universel, tant étaient fortes les charges que s’élevaient contre le prévenu, mais qui cependant ne suffisaient pas pour sa condamnation.