FRATRICIDE DE CHARLES DAUTUN.


Le crime de Caïn, cet horrible forfait qui, le premier, souilla la terre de sang humain, du sang d’un frère massacré par un frère, nous fait voir, dès les premiers jours du monde, un exemple effrayant des sombres fureurs de la jalousie, passion de désespoir et de rage, furie implacable qui dévore et déchire sans relâche le cœur du malheureux qui en est atteint, jette le trouble et la mort dans sa pensée, et lui souffle un féroce instinct de carnage. L’histoire, depuis ce premier meurtre, qui ouvrit violemment à la mort les portes de son vaste domaine, eut à retracer plus d’une fois des drames du même genre, œuvres lugubres de l’ambition et de la rivalité, passions souvent terribles et sanguinaires, filles d’un égoïsme qui se déborde, prêt à renverser tout ce qui pourrait lui faire obstacle ou lui porter ombrage. Mais de telles scènes, bien qu’épouvantables, ne laissent pas d’intéresser en faveur du coupable; on approuve les lois justes qui le punissent, et l’on donne des larmes à ses malheurs; on aime à penser qu’il n’eût manqué au criminel qu’une direction utile et sage, pour qu’une passion exaltée pût être changée en une émulation louable.

Bien au contraire, le cœur demeure sans pitié pour le scélérat qui, mû par une vile et basse cupidité, non seulement trempe ses mains dans le sang de son frère, mais encore exerce sa férocité sur ses membres dispersés, et, en même temps qu’il cherche à cacher son attentat, semble vouloir frapper d’horreur toute une capitale, en ménageant à plusieurs quartiers le hideux spectacle de quelques lambeaux de sa victime. Tel se présente à nous Charles Dautun. Son crime répandit la stupeur dans tout Paris; sa scélératesse inouïe souleva tous les cœurs d’indignation; et, quand il ne fut plus permis de douter de son abominable culpabilité, il ne se trouva personne qui n’apprît avec une sorte de satisfaction l’arrêt qui devait venger une atroce violation des droits de la nature et de la société.

Le 9 novembre 1814, entre dix et onze heures du matin, des bateliers trouvèrent dans la Seine, au bas de l’escalier du quai Desaix, une tête d’homme fraîchement coupée, et portant plusieurs contusions. Cette tête était enveloppée dans un torchon marqué A. D. On pêcha près de là deux serviettes marquées L. S. et D.

Le même jour, à neuf heures du soir, entre les fiacres et les planches qui se trouvaient alors devant la colonnade du Louvre, on trouva un tronc d’homme, percé de plusieurs coups dans la poitrine, enveloppé de deux draps marqués P. C., A. D., et d’une chemise marquée A. D.

A onze heures du soir, également le même jour, aux Champs-Élysées, près des fossés qui bordent la place Louis XV, deux cuisses et deux jambes furent trouvées dans un drap marqué A. D., avec une redingotte noisette, percée de deux coups, et deux serviettes ensanglantées. Ces divers restes furent reconnus pour appartenir au même individu. Il y avait à la poitrine et auprès du cou, trois plaies faites à l’aide d’un instrument à deux tranchans.

Il était constant, par suite de diverses observations, que la personne assassinée boitait; mais on ne put d’abord recueillir aucun renseignement propre à mettre sur la trace des auteurs de ce meurtre. Un mois s’écoula ainsi; on s’était borné à faire modeler le buste de la victime, qu’une foule immense avait été voir à la Morgue.

Cependant la femme Calamar, blanchisseuse, entendant parler du crime atroce qui occupait tous les esprits, et, ayant appris que l’individu exposé à la Morgue avait une verrue au menton et qu’il avait dû boiter, s’écria aussitôt: Ah! vous me faites le portrait d’Auguste Dautun!

Cette femme court aussitôt à la rue Saint-Germain-l’Auxerrois, n. 79, où Auguste Dautun s’était choisi un modeste domicile, dans une maison habitée par un grand nombre de locataires; elle interroge le propriétaire; on lui répond que depuis long-temps on n’a pas vu Auguste; elle monte chez lui, frappe inutilement à sa porte; de là, elle court à la Morgue, donne le signalement d’Auguste, et acquiert la douloureuse certitude que c’était bien celui de l’infortuné dont on cherchait le nom. A la préfecture de police, on lui montra le buste de la victime; la femme Calamar ne pouvait plus douter que ce ne fût Auguste Dautun. Sur sa déclaration, la police se transporta aussitôt dans la chambre qui lui fut indiquée; on enfonça la porte; tout fut trouvé dans le plus grand désordre; partout on remarquait des traces de sang. On apprit par des voisins que, depuis le dépôt du cadavre à la Morgue, plusieurs effets d’un très-gros volume avaient été enlevés successivement de cette chambre. Déjà la justice était sur la trace du crime.

Le 16 décembre, pendant que le commissaire de police constatait l’état des lieux dans la chambre qu’avait occupée Auguste, Charles Dautun se présente, et dit qu’il ignore ce qui est arrivé à son frère. Conduit à la préfecture de police, il est interrogé, et déclare demeurer rue de la Montagne-Sainte-Geneviève. On s’y transporte; on fait perquisition chez lui, on n’y trouve rien. Charles ajoute qu’il était à Paris depuis le mois de mai; qu’Auguste était venu dîner chez lui à la fin d’octobre ou de novembre 1814; qu’il n’était allé le voir qu’une seule fois; que, depuis, ne l’ayant pas rencontré, il crut qu’il était à la campagne.

Mais, avant de passer outre, et pour l’intelligence des faits, il est indispensable de reprendre les choses de plus haut.

Claude-Jean-Charles Dautun, était né à Sedan, en 1780. Son père, honnête industriel, était parvenu à réunir une petite fortune qui lui avait permis de donner une éducation solide à ses enfans. Pendant son séjour à la pension, Charles se lia d’une manière intime avec Girouard, son cousin. On va voir tout à l’heure pourquoi nous signalons cette particularité.

Charles Dautun perdit ses parens, et, à sa sortie de pension, il fut, par décision d’un conseil de famille, confié aux soins du docteur Vaume, son oncle et beau-frère de son père. Le docteur forma le projet d’enseigner à son pupille les préceptes de son art, et, pour qu’il en profitât mieux, il ne négligea rien de tout ce qui était en son pouvoir. Pendant quelque temps, le jeune Dautun parut docile aux volontés de son tuteur; mais bientôt il se livra avec une ardeur inconcevable à tous les genres de dissipation, cherchant dans le tumulte des passions un remède aux inquiétudes vagues et douloureuses qui résultaient de son oisiveté. Dès ce moment, il perdit les bonnes grâces de son oncle, et le fit renoncer à l’espoir de mettre à exécution les projets qu’il avait sur lui. Ainsi, par un funeste aveuglement, Charles Dautun s’était placé dans une position si fausse, qu’il lui devenait presque impossible de revenir aux principes de la saine raison. Le désœuvrement et la nécessité le forcèrent de prendre du service dans un régiment. Il y avait long-temps qu’il était séparé de Girouard, son ami d’enfance; il le retrouva dans les camps, et leur liaison reprit une nouvelle intimité. Le sort des armes les sépara de nouveau, et, ce ne fut qu’en 1814, qu’ils se revirent et déplorèrent ensemble l’événement qui leur fermait une carrière qui aurait pu leur être profitable et glorieuse: Charles Dautun était parvenu au grade de lieutenant; Girouard s’était attaché aux administrations nombreuses que nécessitait l’état permanent de guerre où se trouvait la France, et avait acquis dans les postes un emploi assez lucratif.

Mais, peu après, Girouard perdit cet emploi; et Dautun, se trouvant également sans occupation, tous deux, réduits à l’oisiveté, se lièrent plus étroitement que jamais; ils usèrent leurs dernières ressources, vendirent leur patrimoine, et allèrent l’engloutir dans les maisons de jeu, gouffres impurs d’où surgissent tant de calamités sociales.

On connaît la vie habituelle des joueurs de profession; on connaît leurs désordres, leurs alternatives de gain et de perte, leurs folles dépenses quand la fortune leur sourit, leurs accès de désespoir lorsqu’elle les trompe, les actions honteuses auxquelles ils sont trop souvent poussés par la détresse. Telle était la position que s’étaient faite les deux amis Charles Dautun et Girouard, lorsqu’on apprit le meurtre de la dame Jeanne-Marie Dautun, femme du docteur Vaume, dont il a été parlé plus haut.

Cette dame, âgée de cinquante-trois ans, vivait, depuis plusieurs années, séparée de son mari; elle occupait seule et sans domestique, un petit appartement situé rue Grange-Batelière, no 7. Craintive et soupçonneuse, elle n’ouvrait sa porte qu’après avoir reconnu la voix des personnes qui venaient pour la voir; elle vivait fort retirée. Le 19 juillet 1814, son portier, inquiet de ne l’avoir pas vue depuis trois jours, et apercevant les croisées de son appartement ouvertes, l’appela à plusieurs reprises; mais, personne ne lui répondant, il appliqua une échelle à l’une des fenêtres, monta et vit, non sans effroi, le cadavre de la dame Vaume étendu dans la cuisine. Informé de cet événement, le commissaire de police arriva. Il fut procédé sur-le-champ à l’examen du corps et des lieux où le meurtre avait été commis. La dame Vaume était percée de plusieurs coups à la poitrine; elle était en déshabillé du matin; rien ne paraissait dérangé sur elle; on constata même qu’elle tenait encore une petite tabatière à la main. Ce point parut important, en ce sens qu’il annonçait que la victime, immolée sans crainte comme sans résistance, n’avait dû nécessiter aucun effort de la part de l’assassin. De l’argent et une reconnaissance d’une assez forte somme n’avaient pas été enlevés. Quelques bijoux, plusieurs couverts d’argent étaient les seuls objets qui eussent disparu. On trouva derrière un buffet un cordon ensanglanté, avec un nœud; cependant le cadavre ne portait aucune marque de strangulation.

On avait vu la dame Vaume le 15 juillet au soir; elle avait demandé, pour le lendemain, plus de lait qu’à l’ordinaire, parce qu’elle devait avoir, disait-elle, quelqu’un à déjeûner. Le 16 au matin, la laitière était montée chez elle vers neuf heures, et personne ne lui avait répondu.

Cependant Auguste Dautun, objet de l’affection de sa tante, madame Vaume, était parti au commencement de juillet pour la Belgique; et Charles Dautun, ayant rencontré, au mois d’août suivant, la femme Calamar, blanchisseuse, ancienne domestique de la dame Vaume, témoigna la plus vive douleur, quand elle lui apprit la mort tragique de sa tante, qu’il assurait avoir ignorée. Malgré les instances de cette femme, il ne voulut pas être présent à la levée des scellés, alléguant qu’il aurait trop à souffrir, en y rencontrant son oncle, qu’il supposait être l’auteur du crime. Cette perfide insinuation n’avait rien de bien dangereux pour le docteur Vaume; heureusement sa moralité, bien connue, le mettait à l’abri de tout soupçon; aussi ne dirigea-t-on contre lui aucune poursuite.

Comme on vient de le voir, l’assassinat de la tante avait précédé de quelques mois celui du neveu, qui fut commis dans les premiers jours de novembre. Charles Dautun, lors de son premier interrogatoire, avait adopté un système d’ignorance complète sur le sort de son frère. Le lendemain, il avoua qu’il l’avait assassiné, de complicité avec Girouard, le 8 novembre, à huit heures du matin. Suivant lui, Girouard était venu le trouver, s’était exhalé en imprécations contre Auguste, et lui avait proposé de l’assassiner. Charles ajoutait qu’il avait eu le malheur d’accompagner Girouard, qui était assisté d’un autre individu. Auguste, à la voix de son frère, avait ouvert la porte de sa chambre; mais, au même instant, il avait été saisi à bras-le-corps par Girouard, qui l’avait tué, sur-le-champ, d’un coup de couteau. Enfin Charles Dautun déclara que c’était Girouard, qui avait séparé la tête du tronc; et que lui, Charles, avait porté cette tête sur le quai Desaix et l’avait jetée dans la rivière.

Sur cette déclaration, Girouard fut arrêté; mais il nia tous les faits qui lui étaient imputés, et prétendit qu’au moment de l’événement, il était couché avec sa femme. Ce n’était que postérieurement, c’est-à-dire, vers le 15 ou le 16 novembre, que son épouse, avec qui il vivait en mauvaise intelligence, ayant déménagé furtivement, il avait été obligé d’aller demander un asile à Charles Dautun.

Ce dernier, dans son cinquième interrogatoire, disculpa entièrement Girouard, et assuma entièrement sur lui l’horrible responsabilité du meurtre de son frère. Jusqu’alors, souvent interrogé sur l’assassinat de la dame Vaume, il avait formellement repoussé les soupçons qui planaient sur lui, et avait cherché à les rejeter sur le sieur Vaume, son oncle. Tout à coup, c’est à-dire le 24 décembre, il déclara que, le 16 juillet, vers onze heures du matin, il avait assassiné sa tante chez elle; qu’après avoir été frappée, elle n’avait pas jeté un seul cri; que son projet, en commettant ce crime, avait été de voler l’argent et les effets de sa tante, pour aller au jeu; qu’il n’avait pris qu’une petite montre d’or, une cuillère à ragoût, deux couverts, deux cuillères à bouche, deux cuillères à café, et pas autre chose; que, saisi de remords, il n’avait pas eu le courage d’en prendre davantage. Il convint, en outre, qu’il avait vendu la montre d’or, moyennant une somme de soixante-neuf francs. Il fit aussi connaître l’orfèvre qui lui avait acheté les effets précieux dérobés à son frère, et dont il avait tiré la misérable somme de cent quatre-vingt-quatorze francs.

Girouard, soumis à de nombreux interrogatoires, persista dans un système de dénégation que semblaient favoriser les rétractations de Charles Dautun; mais, lors du procès, le plan de défense adopté par ce dernier fit naître des péripéties bien pénibles et bien douloureuses pour Girouard, qui se vit tantôt accusé, tantôt excusé par son ancien ami, selon que ce dernier le croyait nécessaire à sa cause.

Les deux accusés, Charles Dautun et Girouard, comparurent devant la cour d’assises de la Seine, le 13 février 1815. Une affluence considérable de personnes de toutes les classes encombrait la salle. On voyait parmi les pièces de conviction, les vêtemens ensanglantés dont étaient revêtus les membres épars de la victime; près de ces vêtemens était un vase de grès, où le meurtrier avait recueilli le sang de l’infortuné Auguste Dautun, avec l’eau dont il s’était servi pour laver la chambre; enfin, par une singularité qui n’appartient qu’à ce procès, les traits de la victime, modelés en plâtre, dominaient cet effrayant faisceau.

Quand les accusés furent introduits, on remarqua que Charles Dautun affectait une sorte de tranquillité qui donnait à sa physionomie, naturellement farouche, un aspect vraiment sinistre. Girouard portait sur ses traits l’empreinte de la douleur; il ne marchait qu’avec peine et soutenu par deux gendarmes.

Charles Dautun était accusé du meurtre de la dame Vaume, sa tante; et l’acte d’accusation le signalait en outre comme ayant assassiné, de complicité avec Girouard, Auguste Dautun, ex-receveur de l’enregistrement à Bruxelles.

Dans le nouvel interrogatoire qu’il eut à subir, Charles Dautun rétracta ses précédens aveux, dit qu’il les avait faits dans un moment de désordre; qu’il s’était dévoué pour Girouard; qu’il soupçonnait celui-ci d’être le coupable; que, quant à lui, il persistait à soutenir qu’il était innocent. Interpellé sur la manière dont il s’était procuré les divers effets, appartenant à son frère, qu’il avait vendus à des orfèvres; il répondit que c’était Girouard qui lui avait remis la clé de l’appartement d’Auguste Dautun. Quant aux deux assassinats, il déclara ne rien connaître des circonstances de ces deux crimes.

Confronté deux fois avec Girouard, Dautun détourna les yeux, en disant qu’il ne pouvait voir cet homme sans horreur. «C’est toi, répondit Girouard, qui me fais horreur, monstre, et tu veux me perdre.»

Après l’audition des témoins, qui n’ajouta que peu de chose aux lumières déjà recueillies par la justice, mais qui fit connaître l’immoralité des prévenus, l’avocat-général prononça son réquisitoire; et la parole fut accordée successivement aux défenseurs des accusés. Comme aucun avocat n’avait voulu se charger volontairement de la cause de Charles Dautun, la cour avait nommé d’office Me Dumolard, qui sut remplir sa pénible tâche avec un talent remarquable. Le principal argument que le défenseur de Girouard fit valoir en faveur de son client, fut relatif à la prétendue remise de la clé. «Charles Dautun soutient, dit-il, que c’est Girouard qui lui a remis la clé de l’appartement, de son frère, le 14 novembre, et dès le 10, le 11 et le 12, il avait enlevé les meubles et effets de cet appartement; vous voyez donc que l’imposture est palpable. Je recommande ces réflexions à votre sagesse, et Girouard à votre justice.»

Après les plaidoiries et avant de clore les débats, le président tenta un dernier effort pour obtenir de Dautun des aveux sincères. «Dautun, lui dit-il, les débats vont être fermés; vous pouvez encore éclairer la justice; recueillez vos idées. Pourquoi avez-vous accusé Girouard d’avoir coopéré à cet assassinat?—Comme Girouard m’avait remis la clé, j’ai craint qu’il ne fût compromis.—Vous persistez donc à dire qu’il vous a remis la clé?—J’y persiste.—Dautun, tâchez de désarmer, non pas la justice de l’homme, mais celle de l’Éternel; et songez que vous seriez bien plus coupable encore, si vous laissiez planer le soupçon sur l’innocence. Je vous le demande encore une fois, êtes-vous coupable de l’assassinat de votre frère?—Non.—Vous n’en êtes pas coupable?—Non.—Et vous, Girouard?—Je n’ai commis aucun crime.—C’est pour la dernière fois, Dautun, je le répète, il est peut-être encore un moyen de fléchir le courroux céleste; dites la vérité.—Je n’ai point tué mon frère.»

Après ces pressantes et inutiles exhortations, le président ferma les débats et présenta le résumé de cet odieux procès, qu’il termina en ces termes: «Charles Dautun, qui paraît aujourd’hui devant vous, et qui a essayé son bras sur sa tante, sur sa bienfaitrice, sur sa seconde mère, avant de poignarder son frère, n’aurait peut-être jamais eu l’idée du crime, s’il n’avait pas nourri dans son cœur la funeste passion du jeu; et peut-être ne l’aurait-il jamais éprouvée, s’ils avaient été fermés pour jamais ces lieux ouverts à tous les citoyens, où l’amour de l’or, irrité par les calculs de l’espérance, exalte d’abord les idées, et finit par déshonorer les âmes. Oh! quand viendra donc le jour où l’on fermera ces salons du vice et de la perversité, où des pères barbares jouent le pain de leur famille, où des fils avilis consomment la ruine de leur fortune et la honte de leur nom!»

Le président posa ensuite les questions soumises à la délibération du jury. Les deux premières étaient relatives à la complicité d’assassinat et de vol qui pesait sur Girouard. Elles furent résolues négativement, et le président, en prononçant l’acquittement de Girouard, lui adressa l’allocution suivante: «Girouard, il est doux pour moi, dans un jour aussi triste, de pouvoir vous rendre à la liberté: si de violens soupçons ont pesé sur vous, ne vous en prenez qu’à vous-même; si votre conduite avait toujours été bonne, elle aurait suffi pour vous mettre à l’abri de l’accusation. Réprimez les penchans honteux qui ont failli vous perdre pour jamais. Travaillez, et tâchez de reconquérir l’estime publique que vous avez depuis si long-temps perdue.»

La transition brusque de la crainte de la mort à la certitude de la liberté produisit un si violent ébranlement sur les facultés de Girouard, déjà affaibli par de longues souffrances, qu’il s’évanouit. Vainement il essaya de parler, il n’eut pas la force de proférer une seule parole. Il se retira, soutenu par quatre personnes, et une jeune dame, aussi remarquable par les grâces de sa figure que par la bonté de son cœur, fit pour ce malheureux une quête destinée à subvenir à ses premiers besoins.

Il restait à prononcer sur le sort de Charles Dautun. La réponse du jury fut affirmative sur tous les chefs d’accusation. Pendant la lecture de la décision des jurés, l’abattement de Dautun augmentait par degré, et, chaque fois qu’il entendait répéter: Oui, Charles Dautun est coupable, il indiquait, par un signe de tête, qu’il ne l’était pas.

Lorsque le président, faisant l’application de la loi, prononça la peine de mort, à ce dernier mot, Dautun tomba dans une profonde stupeur, sa tête roula sur sa poitrine, puis il s’écria: Je suis perdu; je n’ai pas commis ce crime; je ne suis coupable que d’avoir enlevé les effets. «Dautun, lui dit le président, il ne vous reste plus qu’une seule ressource: jetez-vous dans les bras de la religion. Les crimes que vous avez commis sont bien grands, sans doute; mais la miséricorde de Dieu est plus grande encore; implorez sa miséricorde. Je vous préviens que vous avez trois jours pour vous pourvoir en cassation.»

En entendant ces mots, le condamné sembla reprendre un peu d’assurance, et, dans le trajet du tribunal à la prison, il s’écria plusieurs fois: Oui, j’en appellerai! j’en appellerai.

En effet, le 27 février, Charles Dautun se pourvut en cassation; mais, son pourvoi ayant été rejeté par la cour suprême, le 29 mars, à deux heures et demie, on vint l’avertir de se préparer à la mort. Cette terrible nouvelle l’accabla à tel point qu’il put à peine proférer ces mots entrecoupés: Mon Dieu!.... quel sort!.... un soldat!... Je me recommande à la clémence de l’empereur. Il refusa les secours de la religion, mais sans rudesse ni bravade.

A l’instant où la fatale toilette fut achevée, un officier public lui dit: «Il est encore temps de déclarer la vérité: avez-vous quelques révélations à faire? profitez d’un dernier moment.» Dautun répondit d’une voix faible et très-altérée: «J’ai dit la vérité au tribunal, c’est Girouard qui m’a remis la clé; d’après, jugez du reste.»

Dautun conserva le même abattement jusqu’au lieu du supplice; néanmoins le prêtre qui l’avait accompagné ne put vaincre son obstination. A quatre heures et demie, il avait subi son arrêt.