I
Les Études religieuses[23] d'Ernest Renan ont déjà paru, feuille par feuille, ici ou là, dans des revues et dans des journaux. A proprement parler, ce n'est pas un livre. C'est une suite d'articles de critique sur des sujets consanguins, réunis, pour tout procédé de composition, par le fil du brocheur, et sous le couvert d'une préface; car faire un livre n'est pas maintenant plus difficile que cela. Vous enfilez les uns au bout des autres les œufs que vous avez pondus, et c'est un collier... pour le public! et vous vous croyez un grand lama qui fait des bijoux avec les déjections... de sa pensée. Éparpillé dans les journaux en vue desquels il a été écrit, le livre d'Ernest Renan était là à sa vraie place pour faire illusion. Quelques esprits pleins de fraîcheur, mais ignorant parfaitement, dans leur virginité française, tout ce qui se brasse de paradoxes outre-Rhin, avaient poussé leur petit cri d'admiration en humant le matin, avec leur café, des idées qui leur semblaient nouvelles. Étonnés et flattés de la sensation, ils se disaient avec mystère: «Quel est donc ce Renan?... Voilà un critique redoutable!» Il semblait que dans les jungles du journalisme on entendît miauler—doucement encore, il est vrai,—un tigre de la plus belle espèce et dont la voix devait arriver aux plus terribles diapasons. Si Renan était resté dans la publicité des journaux, cette publicité d'éclairs suivis d'ombre, nous n'aurions pas eu la mesure de ses idées dans leurs strictes proportions. Nous aurions pu le croire formidable. Mais avec un livre nous pouvons le juger. Aujourd'hui que le tigre est sorti de ses jungles, nous nous apercevons qu'il a fait ses humanités en Allemagne et qu'il n'est qu'un chat assez moucheté, car il a du style par places, mais cachant sous sa robe fourrée et ses airs patelins la très grande peur et la petite traîtrise de tous les chats,—ces tigres manqués!
Oui! peur et traîtrise, voilà les deux seules originalités des Études religieuses de Renan. Ordinairement, en France, on est plus brave. S'il y a des poltrons d'idées, ce ne sont pas du moins ceux qui les ont. Voyons! Renan, au fond, est un philosophe. C'est un rationaliste; c'est un hegelien plus ou moins; c'est l'ennemi du surnaturel; c'est le critique qui montre comment cela pousse dans l'humanité mais n'est jamais la vérité en soi, indéfectible, absolue, comme nous y croyons, nous! Il pense, lui aussi, comme Diderot[24], qu'il faut élargir Dieu pour faire tomber les murs des Églises. Mais, quand Diderot attaquait l'Église, il frappait bravement, par devant, à grands coups, avec l'abominable héroïsme de son sacrilège. Quand Voltaire blasphémait Jésus-Christ, il ne bégayait pas. Il criait sur les toits: «Écrasons l'infâme!» Quand l'Allemagne elle-même, si longtemps nommée la douce et religieuse Allemagne, mais qui a dernièrement recommencé le XVIIIe siècle en mettant de grands mots et des obscurités d'école où le XVIIIe avait émis de petites phrases claires comme de l'eau (car il ne faut pas profaner ce mot de lumière); quand l'Allemagne elle-même attaque Dieu, elle n'y va pas de main morte. Elle ne lui demande pas respectueusement la permission de le jeter par la fenêtre; elle l'y jette, voilà tout, et elle ferme la porte pour l'empêcher de remonter par l'escalier. Mais cette manière d'agir, au moins nette, au moins vaillante, et qui semble au moins convaincue, n'est pas celle que Renan emploie aujourd'hui. Au contraire! il la trouve imprudente; il ne craint pas de la blâmer. Il reproche à Feuerbach et à la jeune école hegelienne leur violence contre Dieu. Il les accuse d'avoir le pédantisme de leur hardiesse et de ne pas mettre dans la négation de la vérité chrétienne assez de placidité et d'amour. O Athéniens d'Allemagne, vous n'êtes que des enfants! «Beaucoup d'esprits droits et honnêtes—dit-il—s'attribuent sans les mériter les honneurs de l'athéisme.» Mais ne les a pas qui veut et qui s'en vante! Feu Machiavel nous a légué son âme. Il faut les mériter et ne s'en vanter pas. «Feuerbach—nous dit encore Renan avec un sourire placide et superbe—a écrit en tête de la 2e édition de son Essence du Christianisme: «Par ce livre, je me suis brouillé avec Dieu et le monde.» Nous croyons que c'est un peu de sa faute, et que, s'il l'avait voulu, Dieu et le monde lui auraient pardonné.» Voilà la sagesse pour Ernest Renan. Faire pardonner à Dieu les insolences qu'on lui débite:
Je crois bien, entre nous, que vous n'existez pas!
n'est pas très embarrassant quand on ne croit pas au Dieu personnel et terrible. Mais les faire pardonner au monde, c'est plus difficile et plus grave, et telles sont la prétention et la politique du livre de Renan. Arranger l'athéisme dans un plat convenable, avec tous les ingrédients de l'érudition, et le faire trouver bon, même aux hommes religieux; imposer la négation de Dieu au nom de Dieu même, joli tour de duplicité philosophique. Nous allons voir comment Renan l'a exécuté!