IV

Vera, qui est certainement, en France, le plus distingué, le plus savant et le plus net de tous, ne s'est pas inscrit en faux une seule fois contre les idées et les tentatives de son maître. Dans son Introduction, trop courte, et dans ses belles notes, dont il a presque doublé les deux volumes de la Logique, il rapporte tout, explique tout et consent tout, avec une docilité et une fidélité égales. Je n'ai jamais vu d'esprit si fort et moins indépendant. C'est là son originalité. Tout de même qu'on est parfois métaphysicien malgré soi, en raison d'une conformation spéciale de la tête, et tout en sachant très bien que la métaphysique est l'agitation instinctive et réfléchie de problèmes qui n'ont pas toutes leurs solutions dans ce monde, tout de même il y a des esprits qui, de conformation naturelle, réfléchissent les métaphysiques qu'ils n'ont pas créées, et, pour nous servir d'une expression hegelienne, qui repensent la pensée des autres.

Vera est un de ces purs miroirs intellectuels. On souffre un peu de voir une intelligence d'une trempe si mâle, si solide et si claire, porter perpétuellement l'image d'Hegel et la retenir, comme la glace ne retient pas l'image mais comme le bronze retient l'effigie. On souffre de voir un pareil homme suivre Hegel les pieds dans la trace de ses pieds et presque servilement, si on pouvait être servile quand on suit ce qu'à tort ou à raison on a pris pour la vérité.

Mais on se dit, malgré la crainte que j'exprimais au commencement de ce chapitre, qu'il n'y a pas plus de fatalité pour l'esprit que pour le cœur et que l'homme est son maître, tout en se donnant et même après s'être donné un maître!

D'ailleurs, puisqu'il a l'orgueilleuse faiblesse de croire à la science absolue, ce Vera, assez ferme de regard pourtant pour voir qu'elle ne peut jamais, dans ce monde inférieur, être que relative, contingente et bornée, autant pour lui Hegel qu'un autre! Autant même pour nous, si nous y croyions!

Il est évident que Hegel est l'homme le plus éminent de la philosophie dans la nation la plus forte en philosophie qu'il y ait présentement dans le monde, et si c'est là une mesure très rassurante pour ceux qui tiennent la philosophie pour le peu qu'elle est, c'est une chose troublante et très entraînante pour ceux-là qui l'aiment, et qui l'exagèrent parce qu'ils l'aiment. Seulement, il y a deux manières d'aimer la philosophie: comme sa maîtresse,—on lui passe tout; comme sa fille,—on devient exigeant pour elle. Jusqu'ici, comment Vera l'a-t-il aimée, et comment, plus tard, l'aimera-t-il?...

[DU MYSTICISME ET DE SAINT MARTIN][18]


Voici une surprise. Lorsque nous avons ouvert le livre que Caro a publié sur Saint Martin[19], et qu'à la première page nous avons trouvé, à côté du nom de l'auteur, le titre, toujours suspect, jusqu'à l'inventaire des doctrines de celui qui le porte, de «professeur de philosophie»; quand, à la seconde page, nous avons lu une dédicace à MM. Jules Simon et Saisset, traités respectueusement et affectueusement de «maîtres et d'amis», nous avons naturellement pensé que le rationalisme contemporain allait, sans être un aigle, avoir beau jeu du bec et des griffes contre le mysticisme pris à partie, pour l'exécuter mieux et plus vite, dans la personne de Saint Martin. Nous n'avons pas hésité à croire que ce grand égaré de Saint Martin, qui a fait un livre intitulé Ecce homo, ne fût pris à son tour pour l'Ecce homo du mysticisme et outrageusement traité comme tel. Se marier,—disait le grand lord Bacon,—c'est toujours donner des otages à la fortune. Entre philosophes, la dédicace d'un livre, n'est-ce pas comme un mariage d'idées? Et quand cette dédicace est adressée à Saisset et Jules Simon, n'est-ce pas là un otage au rationalisme qu'ils représentent et qu'ils servent, au rationalisme qui est la mauvaise fortune de ce temps? Voilà ce que nous disions quand, heureusement, la lecture de l'ouvrage de Caro a répondu à toutes nos prévisions en les trompant. Ce livre, qui, de la personne très peu connue jusqu'ici et maintenant plus étudiée de Saint Martin et de ses idées, s'élève jusqu'à la hauteur d'une discussion et d'un jugement sur le mysticisme en général, est une œuvre qui veut être impartiale et sévère. La Critique ne saurait l'oublier. C'est un de ces livres discrets et transparents qui ne disent pas tout ce qu'ils pourraient dire, mais qui le laissent entrevoir; c'est un de ces sphinx, au front de marbre diaphane, à travers lequel perce le secret qu'on garde encore mais qui doit un jour en sortir. Rien, en effet, dans un ouvrage où la clarté qu'on trouve rend très difficile sur la clarté qui n'y est pas, ne nous atteste d'une manière précise et fermement articulée que l'auteur ait le bonheur d'être catholique; mais rien non plus n'affirme qu'il ne le soit pas. Au contraire. Toutes les fois qu'il y parle du catholicisme, ce n'est pas seulement avec un respect qui est plus que de la convenance, mais c'est avec une telle intelligence qu'on croirait presque à la sagesse de la foi. Quoiqu'il juge le mysticisme au point de vue de la philosophie et de la métaphysique humaines, et qu'à ce point de vue il le repousse et le condamne comme n'apportant sous le regard de la connaissance aucun système véritablement digne de ce nom, l'auteur est non moins net et non moins péremptoire quand il le prend et quand il le juge au point de vue du catholicisme.

Nous l'affirmons, avec une joie qu'un regret tempère: un catholique qui se serait plus hautement avoué dans un tel livre et qui y aurait mis bravement le crucifix sur son cœur aurait dit davantage; mais, sur la limite où Caro s'arrête, si un catholique avait pu s'y arrêter il n'aurait peut-être pas dit mieux.

Et, véritablement, pour qui n'a pas abandonné l'observation et l'analyse, le mysticisme—quelle que soit la forme qu'il revêt—n'est jamais qu'une aberration du sentiment religieux en vertu de sa propre force, si une autorité extérieure ne le règle pas et ne contient pas, d'une main souveraine, la turbulence de ses élans. Or, nous ne connaissons dans l'histoire du monde que le catholicisme qui ait jamais pu régler et contenir cet extravasement de la faculté religieuse, parce que le catholicisme, cette force organisée de la vérité, a, par son Église, l'autorité éternellement présente et vigilante qui sauve l'homme de son propre excès et le ramène, tout frémissant, à l'unité, quand le malheureux s'en écarte, fût-ce même par une tangente sublime! Partout ailleurs que sous le gouvernement de l'Église et en dehors de son orthodoxie le mysticisme,—et il en faut bien prévenir les âmes ardentes et pures qu'une telle coupe à vider tenterait,—le mysticisme n'a donc été et ne continuera d'être qu'une immense erreur et une éblouissante ivresse de cette faculté de l'infini, la gloire de l'homme et son danger, et qui fait de lui—diraient les naturalistes—un animal religieux. Certes! la longue chaîne du mysticisme a bien des anneaux; mais, depuis le fakir de l'Inde, livré aux voluptés et aux martyres de l'extase, jusqu'à ces illuminés des voies intérieures dont parle Saint Martin en parlant de lui-même, tous les mystiques ne sont guères, en fin de compte, que les victimes plus ou moins foudroyées du sentiment religieux, trop fort pour l'homme quand il se confie sans réserve à sa chétive et traître personnalité.

Quel est donc l'insensé qui ne se défierait jamais de son âme? Est-ce que le roseau qui perce le mieux la main humaine n'est pas le «roseau pensant» de Pascal? De toutes les religions connues le catholicisme ayant le mieux traité la personnalité de l'homme selon ce qu'elle vaut, en lui arrachant son orgueil, a eu seul aussi la puissance de creuser un lit dans les âmes pour ce torrent de l'infini qui submerge certaines natures et finirait par les engloutir. Lui seul, dans cette balance si vite faussée de nos facultés, a fait équilibre au bassin qui penche, sous le poids accablant de l'amour, en jetant dans l'autre bassin la charge de l'obéissance. C'est ainsi qu'il a créé, au milieu de toutes les contradictions de l'être humain, la plus divine des harmonies, et qu'en nous donnant des saints comme François de Sales, Barthélemy des Martyrs, sainte Thérèse, sainte Brigitte, sainte Catherine de Sienne, François-Xavier, Louis de Gonzague, Stanislas Kostka, Philippe de Néri, Jean de Dieu, Angèle de Brescia et tant d'autres, il a réalisé pendant un moment sur la terre une vraie transposition du ciel!

Telle est l'œuvre, et je dirais presque le miracle du catholicisme. Telle est, en vertu de son incorruptible puissance, l'assainissement qu'il opère sur cette disposition à la mysticité qui, pour certaines âmes, est encore bien moins une faculté qu'une maladie. Assurément, Caro sait tout cela aussi bien que nous, et il en touche même un mot en passant dans son chapitre du mysticisme en général. Mais la Critique, qui a ses convictions, qui n'examine, ne raisonne et ne conclut que du milieu d'elles, a le droit de demander au philosophe pourquoi, dans un livre où toutes les questions liées à son sujet sont touchées de manière à les faire vibrer dans les esprits, il a négligé d'appuyer plus longtemps et plus fort sa juste et pénétrante analyse sur le côté fécond et sanctifié du mysticisme. Le mysticisme des religions fausses, le mysticisme hétérodoxe, et qui n'est qu'une des faces, et la plus flamboyante, du monstre multiple de l'hérésie ou de l'erreur, Caro nous montre très bien comment le catholicisme les traite et quel droit indéfectible il a pour les condamner et pour les punir. Mais, Caro en convient, il n'est pas au monde que ces sortes de mysticismes, tous plus ou moins faux, plus ou moins individuels. Il y a aussi le mysticisme dans la règle, dans l'orthodoxie, dans l'unité de la foi et du dogme, dans l'obéissance de la discipline, le grand mysticisme catholique enfin. Nous en avons nommé plus haut les plus glorieux représentants et les plus splendides interprètes. Celui-là n'est point une déviation de la faculté religieuse, il en est l'exaltation; mais l'exaltation dirigée, l'enthousiasme ardent et profond et cependant gouverné, cette espèce d'enthousiasme qui a le regard clair au lieu de l'avoir ébloui, et qui, multipliant pour la première fois son intensité par sa durée, ne défaille jamais parce qu'il se retrempe dans l'inextinguible flamme de l'Unité comme à la source vive de la lumière. Un tel fait, de quelque nom qu'on l'appelle, de quelque explication qu'on l'étaie, méritait d'avoir une plus large place que celle qui lui est accordée dans un livre ayant pour but de descendre au fond de la question du mysticisme. Cependant, est-ce prudence? est-ce inattention? Caro passe rapidement auprès de ce fait, qu'il mentionne, mais qu'il ne creuse pas. Lui, dont les yeux sont fins et sûrs, n'a-t-il pas senti que s'il les avait fixés profondément sur ce qui n'est pas seulement une distinction nominale, faite par la haute sagesse gouvernementale de l'Église, il n'aurait pu s'empêcher de voir, se détachant du fond commun des idées et des phénomènes imputés au mysticisme pris dans son acception la plus générale et la plus confuse, un autre mysticisme, ayant ses caractères très déterminés,—l'éclatante réalité, enfin, qui contient la vérité intégrale que la religion seule met sous les mains de nos esprits, mais dont la philosophie les détourne?... Alors le dernier mot du livre aurait été dit, et ce mot n'eût pas été une négation.

Car, en pressant bien, voilà la fin et la conclusion d'un écrit auquel nous voudrions moins de réserve. L'auteur, dont nous pressentons les opinions à certains accents qui passent à travers les surveillances de sa pensée, l'auteur nie à Saint Martin et au mysticisme la vérité philosophique et religieuse,—ces deux vérités qui, pour nous, n'en font qu'une, mais que les rationalistes croient très habile de séparer. Et il a raison s'il ne s'agit ici que de Saint Martin, «le philosophe inconnu du XVIIIe siècle», et du mysticisme hors l'orthodoxie, du mysticisme de l'hérésie ou de l'erreur. Mais, sérieusement, et pour qui n'ignore pas la pente des choses et où la logique pousse l'esprit encore plus qu'elle ne le mène, pour qui nous a prouvé que le mysticisme de Saint Martin, comme tout mysticisme en dehors de la règle posée par l'Église, traîne l'esprit jusqu'au panthéisme, pour un homme expérimenté en ces matières, qui sait fort bien qu'il n'y a plus maintenant face à face, en philosophie, que le catholicisme et le panthéisme, et que toute idée se ramène forcément à l'un ou à l'autre de ces grands systèmes sans pouvoir jamais en sortir, était-ce bien la peine de s'interrompre et de s'arrêter? Fallait-il rester devant un mur si transparent, dont l'impénétrabilité peut-être effrayait moins que la transparence? Une vraie critique philosophique, si elle avait voulu mériter l'honneur de son épithète, devait-elle, après avoir accumulé les négations, s'enfoncer et disparaître dans le néant qu'elle avait fait, et, sous peine de trop ressembler à tout ce qu'elle avait pulvérisé, n'était-elle pas tenue d'ajouter et d'affirmer quelque chose de plus? Que si elle n'affirmait pas, ne retombait-elle point inévitablement à la monographie pure et simple, aux petites analyses, qui pincent les fibrilles des choses au lieu de les briser d'une seule et grande rupture dans leurs muscles les plus résistants? Ne revenait-elle pas, enfin, à tous ces procédés microscopiques si chers et si familiers aux philosophies infécondes, aux philosophies sur le retour?... Nonobstant de si tristes conditions acceptées, le livre de Caro, tout incomplet qu'il soit par la conclusion, est d'un intérêt très vif encore. Nous y avons trouvé ce qui vivifie tous les livres philosophiques: la verve de la discussion, la propriété du langage, et surtout la nouveauté inattendue et piquante du renseignement.

On y était tenu avec Saint Martin plus qu'avec aucun autre. Saint Martin n'a point le rare privilège des grands esprits nets, des hommes à découvertes dans l'ordre de la pensée et à résultats positifs. Ceux-là, on les trouve sans les chercher dans ce qu'ils ont fait et dans les influences qu'ils ont laissées après leur passage, tandis que déjà, et à la distance d'une moitié de siècle, il nous faut chercher Saint Martin pour l'apercevoir. De son vivant, il aimait à s'appeler le philosophe inconnu, et il a bien manqué de sombrer sous ce nom-là dans la mémoire des hommes, puni justement, d'ailleurs, par l'obscurité de tous ces petits mystères de secte dans lesquels il avait comme entortillé sa pensée. Sans le mot enthousiaste de madame de Staël dans son Allemagne, un autre mot plus grave et mieux pesé de J. de Maistre dans ses Soirées de Saint-Pétersbourg, l'image de Joubert, qui en fait un aigle avec des ailes de chauve-souris, et quelques lignes impertinentes de Chateaubriand dans ses Mémoires d'outre-tombe, qui donc, dans le monde du XIXe siècle, connaîtrait de vue Saint Martin, sinon les curieux qui lisent tout et qui se font des bibliothèques de folies? Le temps a marché sur les hommes qui croyaient au grand mystique des voies intérieures et qui sympathisaient à ses idées. Il a péri presque tout entier. Il n'a point laissé de trace et de ciment parmi eux, comme Swedenborg, cet autre mystique, qui passa aussi sa vie dans la contemplation et dans l'obscurité, mais dont le système, plus hardi et plus exprimé, a jeté un éclat qui rappelle les aurores boréales de son pays. Swedenborg a encore des milliers de disciples. Il est vrai qu'ils sont en Amérique,—ce qui diminue le mérite d'en avoir,—dans le pays qui pare sa jeunesse avec les oripeaux tombés de la tête branlante de la vieille Europe. Saint Martin n'en a guères nulle part... Le mysticisme, qui est de tout temps comme l'orgueil de l'homme, sa personnalité et sa soif d'infini, a changé de peau comme un serpent. Il n'en est plus où il en était au XVIIIe siècle, et Caro, nous développant la doctrine de Saint Martin, cette mystérieuse et nuageuse doctrine qui partit de Boehm pour aboutir misérablement à une madame de Krudner, nous produit bien moins l'effet d'un philosophe que d'un antiquaire, qui nous désenveloppe une momie et nous fait compter ses bandelettes.

Du reste, philosophe ou antiquaire, Caro s'est préoccupé, surtout et avant tout, d'être historien. La biographie intellectuelle de Saint Martin n'était qu'une curiosité philosophique, mais, rattachée à l'histoire du XVIIIe siècle, elle prenait presque aussitôt de la consistance et de la valeur. Alors il ne s'agissait plus des excentricités de la pensée d'un homme plus ou moins doué d'imagination ou de génie, il s'agissait du génie même ou de l'imagination de son époque, dont un homme, quels que soient sa force et son parti pris, dépend toujours. Le grand préjugé contemporain, c'est de croire que le XVIIIe siècle fut uniquement le siècle de l'analyse, de la philosophie d'expérience, des sciences positives, de la démonstration, de la clarté, quand la vérité est qu'il fut autant le siècle des synthèses éblouissantes ou ténébreuses, des à priori audacieux, des sciences menteuses à leur nom, enfin de l'indémontrable en toutes choses. Prendre un siècle comme un homme, par ses prétentions, est un mauvais moyen de le connaître, même quand il s'agit d'apprécier le mal qu'il a fait... ce qui paraît toujours facile. Caro s'est bien gardé d'une vue si superficielle et si confiante. En détaillant, sous son analyse, l'individualité de Saint Martin, il a compris que cette plante étrange avait pourtant sa racine dans le terrain de son siècle, et, pour qu'on ne pût s'y méprendre, il nous a retourné le siècle en quelques traits justes et profonds et nous en a ainsi montré le fond et la superficie. Or, c'était une époque de mysticisme, autant et plus que les siècles dont on s'était le plus moqué. Voltaire ricanait là-bas, auprès de sa goutte d'eau; mais le monde roulait son train éternel sous le souffle de la croyance, et de la croyance dévoyée, de la croyance insensée, superstitieuse et bête, parce qu'elle était individuelle, parce qu'elle était sortie du vrai dogme et de l'unité. L'illuminisme s'étendait comme une longue nuée sur l'horizon intellectuel du temps. Il avait le vague de la nuée; mais il en avait l'électricité. Il était partout. On ne le nommait pas partout par son vrai nom; mais partout, du moins, il se sentait, et les esprits les plus matériels, les plus attachés aux angles des choses positives, portaient ses invisibles influences, comme on porte une température.

En Allemagne, où l'on n'a pas plus peur des mots que des idées, il s'était hautement et fièrement organisé. Berlin avait vu naître une secte qui s'appela plus tard la secte d'Avignon et qui fut suivie de la grande société des «Éclaireurs» (Aufklærer), laquelle se répandit dans l'Allemagne entière et jusque sur les pics de la Suisse. Caro—et nous prenons acte de ceci venant d'un philosophe—nous les donne pour les précurseurs de Hegel. Le chef influent de cette secte était le fameux Nicolaï, le libraire prussien, assez oublié à présent, qui tenait l'opinion, la critique et la littérature sous la triple fourche de la Gazette littéraire d'Iéna, du Journal de Berlin et du Muséum allemand. L'ascendant de Nicolaï à Berlin, Weishaupt l'obtenait en Bavière. C'était un Proudhon en action qui devançait la théorie, comme les poètes devancent les poétiques, et qui voulait détruire tous les gouvernements. En Suisse, Lavater couvrait de je ne sais quelles vertus, plus dangereuses que des vices, car elles font illusion, un mysticisme qui touchait à l'illuminisme allemand par une extrémité et par l'autre à la théurgie. Gasner, Cagliostro, Mesmer, ces puissants jongleurs, se jouaient de l'imagination et des passions de l'Europe incrédule... folle d'un besoin de croire qu'elle avait voulu supprimer. En Angleterre, il n'y avait pas, il est vrai, d'associations comme en Allemagne, mais une vogue immense entourait William Law, qui commentait ce vieux Boehm, si cher aux imaginations des races germaniques. En Suède, Swedenborg éclatait et jouissait d'une autorité illimitée. En France enfin, le pays des railleurs, où «les torrents» de madame Guyon ne s'étaient pas écoulés sans laisser les fanges molles et chaudes du quiétisme au fond de bien des âmes, les dispositions à une mysticité sans guide et sans appui étaient si grandes que l'odieux jansénisme même, cette froide chose, arrivait aussi au mysticisme, non par la tendresse, mais par l'orgueil. Tel était en réalité le XVIIIe siècle quand y apparut Saint Martin.

Il ne fit aucun fracas tout d'abord, pas plus que depuis. C'était une intelligence recueillie, une espèce de sensitive de la pensée qui fleurissait pudiquement dans la solitude, la méditation et le mystère, et qui se rétractait avec trouble, et presque honteusement, sous le doigt si souvent familier, maladroit ou brutal, de la publicité. S'il eut des lueurs,—comme dit madame de Staël,—il eut plus de parfums encore, et c'est qu'il est des fleurs dont le calice, à certains moments, semble verser de la lumière. Fleur rêveuse de mysticité, il ressemblait à une de ces fraxinelles, à une de ces capucines timidement phosphorescentes, comme on en trouve parfois le soir sur les murs disjoints des vieilles chapelles. Pénétré, dès sa jeunesse, des influences fatalement mystiques d'une société qui, comme le dit excellemment Caro, ne pouvait secouer le joug de ses croyances que pour tomber sous le joug de ses illusions, il ne monta point sur l'horizon intellectuel de son temps comme un astre plein de puissance, mais il s'y coula furtivement, comme un rayon qui s'égare. Son nom même, il ne le donna point à la secte qu'il allait créer. Il le trouva et il le prit. Les martinistes, chose singulière! existaient avant Saint Martin. Un juif portugais, savant dans la cabale, nommé Martinez Pasqualis, avait fondé, en 1768, la secte des martinistes, «vouée aux œuvres violentes de la théurgie», et c'est de cette école que Saint Martin fut le fils; mais bientôt le fils dissident. Martinez mort, il la modifia. Doué d'une âme qui fut son génie, on aurait pu dire de lui le mot charmant du vieux Mirabeau, qu'«il était fait de la rognure des anges». Mais, puisque des anges sont tombés, une telle rognure ne garantit pas les hommes, et Saint Martin, si chrétiennement né, se perdit. Certes! si l'Église a des mélancolies comme celles des mères, ce doit être en voyant se détacher d'elle des âmes comme celle de Saint Martin. Déjà tout plein de Swedenborg, qu'il n'acceptait pas dans toute son audace, en relation avec le commentateur William Law, il lut Boehm, et tout fut dit. Sa vocation et sa chute furent décidées. Voilà le plus grand événement de sa vie, dit-il, et il a raison. C'était en 1781: «L'aurore naissante» de Boehm, qui se leva dans l'éther de son âme, l'empêcha de voir cette autre et terrible aurore qui allait s'étendre sur le monde des réalités et dans le ciel sanglant de l'histoire. Biographe avec scrupule, Caro nous montre Saint Martin abrité contre la révolution française dans le désert intérieur de sa spiritualité, et, quand la tempête est passée, plus tard, en 1795, il suit avec un intérêt mêlé d'éloge le solitaire, devenu homme public, répondant sur la question de l'enseignement, agitée alors officiellement par le pouvoir, aux attaques cauteleuses de Garat, le rhétoricien de la sensation. Caro insiste beaucoup sur cette discussion, dans laquelle Saint Martin déploya une aptitude philosophique véritablement supérieure. Mais nous, qui ne sommes ni professeur ni philosophe, Dieu merci! nous à qui la suite des temps a trop appris que le spiritualisme du XIXe siècle a fait autant de mal que le matérialisme du XVIIIe, nous nous intéressons fort peu à ce débat entre Garat et Saint Martin. A notre sens, le philosophe inconnu n'existe réellement que dans sa pensée religieuse, et c'est exclusivement là qu'il faut le surprendre et le chercher.

Et, nous le répétons, Caro l'y a saisi avec habileté. Il nous a donné, en quelques pages pressées et pleines, toute la substance médullaire des doctrines de Saint Martin. En les lisant, on est surtout frappé de cette idée que le XVIIIe siècle, dans sa haine contre le catholicisme, n'a pas seulement trouvé, pour la servir, des raisonneurs et des impies, comme l'affreuse société qui soupait contre Dieu chez d'Holbach, mais aussi des âmes d'élite, des cœurs tendres, aux intentions pures, de nobles esprits qui croyaient au ciel. Saint Martin fut un de ces ennemis du catholicisme qui le frappèrent d'une main chrétienne. Il avait au plus haut degré ce qui est le signe de l'hérésie depuis que l'hérésie est dans le monde, c'est-à-dire la haine du sacerdoce et la fureur de sa propre interprétation.

Qu'avaient de plus Luther et Calvin? Caro, qu'il faut lire si l'on veut connaître cet hérésiarque au petit pied et qui se croyait et se disait «né avec dispense», et qui peut-être, hélas! aurait été un saint s'il avait eu l'obéissance; Caro tourne contre Saint Martin tous ces grands arguments de l'Église contre le protestantisme qui, depuis Bossuet, sont notre musée d'artillerie. C'est qu'effectivement Saint Martin n'est qu'un protestant modifié.

C'est un protestant par l'esprit, avec un tempérament catholique. Combinaison regrettable, qui le rend plus dangereux et plus nuisible qu'un protestant!

En effet, pour nous dégoûter de l'erreur de son principe et de sa doctrine, le protestant a la sécheresse de sa raison et la superbe de son orgueil. Mais Saint Martin a l'imagination du poète, l'amour du croyant, et son orgueil est si doux (car il y a toujours de l'orgueil dans un chef de secte) qu'on le prendrait presque pour cette vertu qui est un charme et qu'on appelle l'humilité. Voilà par quoi, de son vivant, il a entraîné les âmes analogues à la sienne, qui sont, après tout, il faut bien le dire, la meilleure partie de l'humanité. Portées toujours en haut, comme lui, par leur aspiration naturelle, il a voulu créer pour elles un christianisme supérieur et indépendant. Il a oublié que, pour l'homme, l'abîme le plus terrible n'est pas celui qu'il a sous les pieds, mais celui qu'il a sur la tête, et que l'âme, comme le corps, meurt aussi bien de trop monter que de trop descendre. Tel a été le tort de Saint Martin et le reproche qu'on peut lui faire. Il a raffiné sur ce qui n'admet pas de raffinement, c'est-à-dire sur la vérité du catholicisme, qui est la vérité absolue, et il a été, dans l'ordre des choses religieuses, ce que furent les précieuses dans l'ordre des choses littéraires. Mais ce qui n'a que l'importance du ridicule en littérature, en religion devient criminel. Voilà pourquoi il faut être implacable pour ces tentateurs d'une perfection impossible, et quand ils ont, comme Saint Martin les avait, les séductions de la pureté dans le talent et dans la vie, il faut l'être pour leur génie, et même jusque pour leurs vertus.

[L'ABBÉ MITRAUD][20]


Le livre[21] de l'abbé Théobald Mitraud a été l'occasion d'un véritable phénomène. Ce livre d'un prêtre qui pose la nécessité d'une théocratie a été salué par tous les ennemis de la théocratie et des prêtres. Ils l'ont exalté presque à l'égal d'une découverte. N'est-ce pas singulier?... Tous ces haïsseurs de la vieille Église romaine se sont pris de je ne sais quel goût—ou plutôt d'un goût que je m'explique très bien—pour un livre qui a la prétention d'être un livre de science sociale en restant du christianisme. Tous les critiques de notre temps, qui nous disent avec des variantes que Joseph de Maistre n'est qu'un sublime brise-raison et Bonald un antiquaire d'idées, ont vanté l'abbé Mitraud et en ont fait un colosse, portable encore, il est vrai, mais un de ces jours trop lourd, même pour le triomphe. La chose est devenue si forte que ce ne sont plus les lauriers de Miltiade qui doivent empêcher de dormir ce nouveau Thémistocle: ce sont les siens. Un journal le comparait à saint Paul... Tant de gloire est bien compromettante. Pour un prêtre, c'est une gloire à faire peur.

Car l'abbé Mitraud—quel que soit son talent, qui est réel, et sa charité, qui doit être ardente,—n'a pas converti ces messieurs. Il leur a plu. Il a ému leurs sympathies, mais il ne les a pas changés. Des philosophes ne se convertissent pas par la vertu des brochures. Quand cela leur arrive, il leur faut, comme à La Harpe, le coup de tonnerre dans le sang de la place Louis XV et le chemin de Damas de la guillotine! Mais, quant à des livres, ils en font trop pour que le Prends et lis du figuier d'Augustin se renouvelle. C'est donc du haut de leurs idées et de leur orgueil que les ennemis de l'Église ont fait tomber l'éloge sur le front épanoui de l'abbé Mitraud et qu'ils ont tendu leur main de Grecs (Timeo Danaos et dona ferentes!) à son catholicisme romain. Certainement, la montagne n'est pas venue à lui. Faut-il donc conclure qu'il soit allé à la montagne?... Nous aurions bien voulu le nier. Malheureusement, c'est impossible. Nous avons lu, avec l'attention qu'il mérite, le livre de l'abbé Mitraud sur la Nature des Sociétés humaines, comme il dit, et ce livre, dont tout, pour nous, jusqu'au titre, manque de rigueur et de vérité, nous a jeté dans des perplexités étranges. A ce titre seul nous avions reconnu le problème du temps présent, la chimère du siècle, comme disait saint Bernard,—car les littératures font beaucoup de théories sociales lorsque les peuples ont relâché ou brisé tous les liens sociaux, absolument comme on écrit des poétiques lorsque le temps des poèmes épiques est passé,—et il était curieux de savoir comment le prêtre avait remué à son tour le problème vainement agité si longtemps par les philosophes. Tant de mains que l'on croyait puissantes s'étaient blessées, comme des mains d'enfant, à pousser ce cerceau dans le vide, que nous nous demandions s'il fallait accuser la faiblesse maladroite des hommes ou la difficulté radicale du problème. Eh bien, après y avoir regardé, nous nous le demandons encore! Le prêtre, aujourd'hui, n'a pas plus avancé la question que les philosophes. Seulement ce n'est pas l'infortune du résultat qui les a rendus si doux pour lui, car nul d'entre eux ne doute de la virtualité de ses idées. Ils ne sont pas si bêtes que d'être sceptiques sur leur propre compte! La philosophie a remplacé la foi religieuse, qui pour tant de gens est une duperie, par l'infatuation de la vanité, qui pour tout le monde est un profit.

Mais si ce n'est pas le même malheur et le même sentiment d'impuissance qui unissent si tendrement, pour le quart d'heure, les écrivains philosophiques de ce temps et l'abbé Mitraud, il faut donc qu'il y ait dans le livre de ce dernier un fond de choses qui soit un terrain commun où ils se rencontrent et s'embrassent, une petite île des Faisans quelconque où le prêtre et le philosophe passent leur traité des Pyrénées. Voilà ce que nous désirions et ce que nous avons vainement cherché pourtant dans le livre qui nous occupe. Le croira-t-on? dans ce traité qui s'intitule somptueusement De la Nature des Sociétés humaines, le fond des choses, s'il en est un, n'est pas visible. Il n'est pas mis en lumière une seule fois. Ce livre qui nous promet un système ne le donne point: il nous l'annonce, et, après des réfutations tardives de doctrines épuisées, réfutations qui ne peuvent pas passer décemment pour des prolégomènes, il nous renvoie au numéro prochain, c'est-à-dire à un second volume qu'il nous faut attendre pour juger la valeur philosophique de Mitraud. Certes! pour notre compte, nous attendrons très volontiers. Mais l'abbé Mitraud aurait tout aussi bien pu s'attendre lui-même; car «c'est souvent une force que de savoir s'attendre»,—a dit madame de Staël. L'auteur des Sociétés humaines a mieux aimé envoyer devant lui ses premiers bagages. Littérairement, il a eu tort. Il a eu tort aussi dans l'intérêt de ses idées... futures. Qu'il le sache bien! si libre que soit un auteur dans l'application de sa méthode et dans l'exposition de ses théories attardées, il est des formes littéraires qui sont comme les devoirs de politesse de la pensée. Nous en prévenons l'abbé Mitraud, le public est un sultan blasé et superbe. Il aura mal aux nerfs d'une lecture qui le mène et le courbature pendant quatre cent cinquante pages pour ne lui apprendre que ce qu'il sait et pour le laisser où elle l'a pris.

Mais, sans prévoir les malheurs de si loin, jusqu'ici, il faut bien le dire, tout a réussi à Mitraud. Cette absence de théorie,—nous ne disons pas absolument d'idées,—ce renvoi aux calendes grecques d'un second volume, cette discrétion d'un homme qui sait gouverner sa philosophie intérieure,—car s'il y avait un prix Montyon de la réticence il serait gagné par l'abbé Mitraud,—tout cela, qui aurait perdu un autre homme devant la Critique, ne s'est pas retourné contre lui. La Critique a été pour l'heureux auteur une dame Mécène, au lieu d'être une dame Xantippe, comme elle l'est, hélas! presque toujours. Assurément il devait y avoir un mot caché à cette énigme. Nous croyons l'avoir deviné.

En effet, si, philosophiquement, le fond des choses manque au livre des Sociétés humaines, si la théorie n'y bâtit même pas la première arche du pont sur lequel elle doit passer, il y a néanmoins, dans cette œuvre d'expectative, des opinions qui font prendre patience aux plus pressés et qui préviennent sur ce qui doit suivre. Il est sûr qu'il n'est en retard qu'en faveur du mouvement. Il y a des affirmations parfois, mais bien plus souvent des tendances qui sont comme une aurore d'idées, un peu brumeuse encore, il est vrai, mais à travers laquelle les philosophes, qui ont la vue bonne, voient très clair. Si enveloppées et si drapées qu'elles soient, si ingénieuses de réserves et d'explications qu'elles puissent être, il s'échappe des doctrines des hommes, il suinte, pour ainsi parler, de leur pensée et de leur expression, de ces vapeurs intellectuelles qui pénètrent et qui avertissent. Impossible de s'y tromper! La sonnette du lépreux s'entendait avant qu'on ne vît le pauvre malade... L'abbé Mitraud, qui a, selon nous, dans la pensée, la contagion des maladies spirituelles contemporaines, fait entendre à nos cœurs et à nos esprits une triste sonnette dans ce premier écrit où sa personnalité philosophique, c'est-à-dire sa théorie, ne paraît pas encore, mais s'annonce. Ceux pour qui elle n'a pas le même timbre que pour nous ont bien reconnu l'homme qui s'annonçait ainsi, et tel est le secret de leur accueil et de leurs éloges. Ne l'oubliez pas! il est si bien à eux qu'ils l'ont laissé s'acharner tout à son aise contre les doctrines plus ou moins mortes de Cousin, Thiers et Proudhon, et qu'ils ne l'ont nullement troublé dans ce piétinement de cadavres par la très excellente raison que les philosophes ont le droit de se battre entre eux, comme Sganarelle et sa femme, sans que personne y trouve à redire. Selon nous, à défaut d'autres marques, cela seul eût prouvé qu'ils le reconnaissaient pour un des leurs, c'est-à-dire pour un philosophe, malgré sa foi et son titre de prêtre,—et ils avaient raison, du reste, car, malgré tout cela, il en est un!

Oui! il en est un... C'est un philosophe. Sa fonction de prêtre ne l'a point préservé. Il a bu à cette coupe de la philosophie comme le siècle dernier l'a faite, de cette philosophie qui est devenue l'abreuvoir de tous les esprits, et même des plus médiocres, et il s'y est enivré! L'abbé Mitraud, avec ses tendances générales et son manque provisoire de théorie carrée et résolue, nous fait l'effet d'une espèce d'abbé de Saint-Pierre, mais renouvelé, rajeuni, rajusté par les formes et le langage de la discussion au XIXe siècle. C'est un utopiste du même genre, resté utopiste malgré des expériences qui auraient corrigé l'abbé de Saint-Pierre s'il avait vécu dans notre temps et si les prêtres, tombés de plus haut que les autres hommes dans l'ordre spirituel, pouvaient se relever et n'étaient pas presque toujours incorrigibles!

Tête que j'oserai appeler anti historique, cervelle rechercheuse d'abstractions, l'abbé Mitraud n'a ni le sens de l'histoire ni le sens de la nature humaine. Toute profonde réalité lui échappe. Comme l'homme au projet de paix perpétuelle, et comme beaucoup d'autres rêveurs d'une date moins ancienne et qu'il vante dans son livre, il ne comprend rien à ce grand fait de la guerre, qui, à lui seul, est toute une philosophie. Il ne le comprend ni dans l'ordre politique, ni dans l'ordre moral, ni dans l'ordre domestique. Il le méconnaît. D'un autre côté, vainement l'Église lui a-t-elle appris cette charité chrétienne qui a suffi au monde depuis l'Évangile, il ne s'en est pas moins laissé mordre par la brebis enragée de la philanthropie moderne, et, comme l'école tout entière du XVIIIe siècle, qu'il essaie de combattre mais qui le tient sous elle comme un vaincu, il se préoccupe, à toute page de son livre philanthropique, du droit de chaque homme vis-à-vis de la société, et il va chercher ce droit individuel dans des notions incomplètes ou fausses pour l'exprimer dans de nuageuses définitions, que le XVIIIe siècle n'aurait certes pas repoussées! «Le droit—nous dit-il assez grossièrement quelque part—est la résultante des droits de la nature.» Est-ce que le XVIIIe siècle n'aurait pas signé cette phrase-là? L'abbé Mitraud est un de ces esprits qui croient au développement futur ou possible sur la terre d'une justice et d'une liberté absolues, et qui commencent par oublier les conditions de la nature de l'homme et les idées qu'il faut avoir de la liberté et de la justice; car la liberté a ses trois limites, de nombre, de mesure et de poids, qu'aucune théorie ne saurait briser, et la justice a son glaive à côté de sa balance, le glaive qui, par la rigueur du retranchement, rétablit l'égalité des proportions. Révolutionnaire, quoiqu'il dise pour s'en défendre, l'auteur de la Nature des Sociétés humaines a écrit que «les révolutions sont les suprêmes efforts du genre humain pour découvrir les vraies conditions de sa vie, pour les définir exactement et s'y soumettre»; ce qui revient positivement à dire que toutes les ivrogneries de la colère doivent servir à clarifier la vue... Singulier collyre, il faut en convenir! Enfin, comme tous les utopistes de ce temps et de tous les temps qui ont renversé le grand aperçu chrétien, l'abbé Mitraud semble prendre la société pour un état définitif au lieu de la concevoir comme un état de passage, et alors la question devient pour lui ce qu'elle fut, par exemple, pour Fourier, Saint-Simon et tant d'autres réformateurs, c'est-à-dire qu'elle consiste à trouver des institutions qui établissent le ciel sur la terre,—ce qu'on cherchera probablement longtemps encore!—au lieu de faire monter la terre dans le ciel, comme la religion nous l'enseigne, et, dans son affranchissement des âmes, sait l'exécuter tous les jours.

Telles sont les idées qui circulent, à l'état plus ou moins confus, dans le livre de Mitraud, et qui créent une parenté d'erreur profonde entre son ouvrage et tant d'autres écrits fades et dangereux. Le danger des livres est relatif. Il tient autant à ceux qui les lisent qu'à ceux qui les composent. Les peuples vigoureux et purs ont des livres sévères comme de fermes législations. Mais, quand ils s'énervent, l'utopie de leurs penseurs s'énerve aussi et tombe au niveau de la moralité générale. C'est ce qui est arrivé à l'abbé Mitraud. La théologie, qu'il a étudiée et qui aurait dû donner de la trempe à son esprit, n'a pu l'empêcher d'être et de rester un métaphysicien d'un ordre inférieur, qu'attire un problème qui échappe à sa portée. Il est évident, en effet, qu'au-dessous de toute cette battologie philosophique l'auteur de la Nature des Sociétés humaines ne sait pas ce qu'on doit entendre par ce mot de société dont il se sert, et qu'il en confond la notion métaphysique avec la notion historique des différents peuples qui se sont agités sur la terre et se sont efforcés de réaliser cet idéal de société qui, pour l'incrédule, n'est qu'une ironie, et pour le chrétien, qu'une aspiration. Il a vu, à la vérité, passer à travers l'histoire des masses d'hommes, sous la lance de leurs conducteurs. Mais cet état des multitudes dans l'univers donne-t-il le droit d'affirmer, à un penseur rigoureux, que l'idéal social existe réellement sur la terre en dehors de cette société—qu'on nous passe le mot!—crépusculaire créée par le christianisme, entre les ténèbres de l'ancien monde et la lumière du Jour Divin?

Car voilà la question qu'un esprit plus méthodique et plus creusant que l'abbé Mitraud aurait posée à la première page de son livre, et qui, résolue, aurait éclairé toutes les autres. Hors le christianisme y a-t-il un idéal de société, en d'autres termes, une société digne de ce nom, dans son sens absolu et métaphysique, et s'il n'y en a pas d'autre cette unique société est-elle soumise, ou ne l'est-elle pas, à la loi du progrès indéfini comme les philosophes la comprennent?... Mitraud ne s'est pas expliqué sur ce point fondamental avec une netteté suffisante. Il tourne et patine autour de la question en effaçant sa personne et sa pensée, mais en le lisant on ne voit pas clairement (quoiqu'on ait peur de le deviner) vers quelle opinion il se range, en matière de perfectibilité ou d'imperfectibilité sociale. Cependant, sur ce point-là, il n'est pas loisible de balancer ou de se voiler. Certainement, nous ne croyons pas que l'abbé Mitraud puisse méconnaître l'unité de la tradition sociale, plus ou moins violée chez tous les peuples, moins un, qui ont précédé le christianisme, et qu'il ne sache pas tirer la conclusion forcée, inévitable, de ce fait immense qu'avant Jésus-Christ toutes les sociétés, excepté la société juive, étaient en dehors de l'ordre moral. Seulement, s'il la tire comme nous, cette conclusion; si, pour lui comme pour nous, la vérité sociale a été révélée à Moïse pour être complétée par Jésus-Christ, nous demanderons à Mitraud s'il y a et s'il peut y avoir des interprétations ou des développements ultérieurs à cette vérité sociale et au christianisme tels que l'Église les enseigne et les a toujours enseignés. Nous lui demanderons, enfin, s'il y a un christianisme transcendant, supérieur, un christianisme de l'avenir qui réalisera en ce monde une société parfaite, ainsi que l'ont cru tous les hérétiques, tous les illuminés et tous les utopistes de la terre; et s'il nous répond qu'il n'y en a pas, nous lui demanderons alors pourquoi son livre?

Oui! pourquoi ce livre, où l'on cherche en vain ces idées fortes, sensées, pratiques, allant au cœur de la réalité, les idées enfin d'un prêtre catholique qui vient, après les philosophes, parler société à son tour? Pourquoi l'abbé Mitraud, resté prêtre (nous en convenons) dans la lettre de son livre, ne l'est-il pas resté dans son esprit? Pourquoi les premiers mots qui vous frappent, dans un écrit ayant la prétention d'être une solution chrétienne à la grande question du temps présent, sont-ils une définition orde et païenne de la notion de droit: «Le droit est la résultante des besoins de la nature»? Pour un homme qui, comme l'abbé Mitraud, doit avoir de la théologie et de la tradition dans la tête, le droit a-t-il son expression ailleurs que dans les relations de la famille? Or, l'auteur des Sociétés humaines touche-t-il une seule fois à cette question de la famille, type et pierre angulaire de toute société, et à l'aide de laquelle un penseur énergique aurait tout expliqué,—car Bonald n'a pas tout dit, et il a même interverti les termes de sa trinité domestique?

Mitraud, qui parle de société et d'analyse comme il parle de tout, sans rigueur, sans serrer la voile d'une expression qui l'emporte à la dérive de toute pensée et le noie à la fin dans une écume de mots brillants, a-t-il analysé les éléments constitutifs de toute société? A-t-il vu quelles en étaient les institutions essentielles, nécessaires, et au sein desquelles les familles doivent se grouper et se mouvoir? S'il l'avait vu est-ce une théorie après laquelle il aurait couru (et court encore)? Au lieu d'une théorie n'aurait-il pas fait une histoire, l'histoire de la constitution catholique qui n'est, au fond, que le jeu harmonieux des constellations de la famille dans le zodiaque de l'ordre, et qu'il aurait opposée, comme une suprême réponse, à tous ces essais de société mécanique rêvés par les philosophes du XIXe siècle en dehors du sociisme humain? L'abbé Mitraud nous dit bien, il est vrai, que «le catholicisme renferme toute vérité», qu'il est «l'affirmation universelle», qu'il n'y a pas «une loi qu'il ne contienne». Généralités assez vulgaires, qui ne signifient que quand on les explique ou quand on les féconde! Il fallait les dégager, ces lois dont on parle, et c'est ce que Mitraud n'a pas fait. Le caractère de son ouvrage est un vague immense sur toutes choses; sorte de harpe éolienne philosophique, qui donne des notes et ne joue pas d'airs. C'est peut-être l'explication de son succès parmi les esprits les plus différents d'opinion. Chacun voit ce qu'il veut dans les nuages. L'abbé Mitraud a charmé également beaucoup d'esprits inexacts et innocents, et beaucoup d'autres, cruellement logiciens, et qui ne bougent pas à cette heure, mais dont il connaîtra peut-être plus tard la logique et la perversité.

Et qu'il ne s'y trompe pas! l'éloge que font ces derniers de son livre n'a été combiné que pour cela. Pousser un esprit de bonne foi et de bonne volonté, mais sans connaissance de la profondeur des partis et de leurs desseins, sur la voie dangereuse où il s'est imprudemment avancé, lui retourner un jour ses idées contre ses intentions, compromettre un prêtre, compromettre Dieu, dans cette question du socialisme contre laquelle un gouvernement d'énergie ferait plus que tous les écrivains réunis, voilà ce que l'abbé Mitraud, dans les illusions de sa charité, ne voit pas au fond des éloges donnés à son livre par tous ceux-là qui devraient le plus le repousser. Nous l'avons dit déjà, mais il faut le crier: le livre de Mitraud pose la nécessité d'une théocratie, et les ennemis jurés de toute théocratie l'acclament. Et ce n'est pas tout! Le même livre s'inscrit en faux contre la souveraineté politique de l'homme et contre la souveraineté philosophique de la raison, et tous ceux qui veulent et posent dans leurs théories que les gouvernements personnels et hiérarchiques doivent être remplacés par des mécaniques sociales dont ils ont le devis tout fait dans leur poche, et les rationalistes de toute nuance, protestants, hegeliens, sceptiques, l'acceptent comme la dernière et la plus heureuse interprétation de l'Évangile des temps futurs. Évidemment il y a une raison à cette anomalie, dont l'abbé Mitraud ne se doute pas. Évidemment il y a pour les philosophes, dans cette théocratie que l'abbé Mitraud appelle et qu'il justifie, je ne sais quoi qui n'est pas la théocratie du moyen âge et du cardinal Bellarmin, mais quelque chose qu'ils flairent avec plaisir et qui odore, comme la théocratie de Gioberti, par exemple, de Gioberti, cet autre abbé cher à cette ogresse d'abbés: la révolution! Il y a, enfin, dans toute cette dilatation des entrailles catholiques de Mitraud, qu'il ne faudrait pas cependant dilater au point de le perdre, ce christianisme de l'utopie que la philosophie aime à embusquer partout dans l'intérêt de son service, et qui, sur les débris des institutions monarchiques, ferait volontiers descendre—et toujours sous la forme d'une colombe!—un Saint-Esprit par trop désarmé.

Que l'abbé Théobald Mitraud se tienne donc pour averti!—et s'il a réellement un système, un second volume dans la pensée, qu'il en surveille l'expression et qu'il ne le lance dans le monde qu'après y avoir regardé. La Circé des partis lui verse le philtre de l'éloge pour faire de lui un compagnon d'Ulysse... ce qui n'irait pas mal à ce jurisconsulte des besoins de la Nature. Qu'il prenne garde! qu'il se défie et qu'il soit plus fort que Circé! Ce que nous disons ici est au-dessus de toute critique littéraire. Mais, quand il s'agit d'un livre sur la Nature des Sociétés humaines, la Critique, sous peine de n'être pas au niveau de sa tâche, a plus que des considérations de littérature à faire valoir. Du reste, littérairement, nous ne serions pas moins sévère pour le livre de Mitraud que nous ne l'avons été pour ce qu'il croit sa philosophie; car, littérairement, on ne trouve ni la déduction ni l'ordre d'un livre dans cet écrit, décousu comme un pamphlet, et qui n'a ni commencement, ni milieu, ni fin.

La Critique, cette dissection sur le vif, comme disait Rivarol, nous a trop appris la physiologie littéraire pour que nous ne voyions pas très bien, sous les lignes de la composition, quel a dû être le procédé de l'auteur. Or, nous ne serions pas étonné que Mitraud, au lieu de faire un livre dans sa complexe et forte unité, n'eût utilisé d'anciennes notes, des fragments épars, en les rapprochant.

Cependant, nous l'avons dit au commencement de ce chapitre, l'abbé Mitraud a du talent, et un talent dans lequel il entre du cœur. Il est écrivain, il est nerveux, il est ému, il est éloquent. Mais cela ne suffit pas sans l'intuition première, sans le point de départ bien arrêté et dominateur. La logique même, qui conduit l'esprit du point de départ au point d'arrivée, ne suffirait pas davantage, et Mitraud, nous le reconnaissons, en a une très déliée et très forte contre les sophistes contemporains. Ce qui lui manque, c'est donc le plus important: c'est l'intuition, l'observation, le principe net et subjuguant qui empêche de se méprendre sur la pensée d'un livre et d'un homme et à la lueur duquel les amis se reconnaissent,—et les ennemis aussi, malgré la ruse de guerre de leurs perfides applaudissements!

[ERNEST RENAN][22]