I

Le comte de Montalembert a publié les deux premiers volumes d'un livre qu'on n'attendait pas, à la place d'un livre qu'on n'attendait plus. Les Moines d'Occident[45] se sont dégagés, peu à peu, de la pensée de leur auteur. Ils n'étaient point sa pensée première. La pensée première de Montalembert, c'était Saint Bernard. Tout d'abord, et dès sa jeunesse, Montalembert, qui avait commencé, avec tant de hasard, sa réputation par Sainte Élisabeth de Hongrie, ce vitrail de chapelle sans couleur et sans naïveté, s'était promis d'écrire plus tard la vie de saint Bernard. Ce devait être l'œuvre et la couronne de son âge mûr. L'âge mûr est venu, mais n'a pas apporté sa couronne. Le Saint Bernard de Montalembert est resté dans les mêmes limbes, peut-être prudentes, où le Grégoire VII de Villemain est resté. Oserai-je dire que je le conçois et que je l'explique? Saint Grégoire VII et saint Bernard sont deux grands et difficiles sujets, qui demandent plus, pour les traiter dignement, que de l'art oratoire, et Villemain et Montalembert sont particulièrement ce qu'on appelle des orateurs. Ils le sont de talent, de goût, et même de prétention, je crois.

Probablement ce furent les émotions et les applaudissements sur place de la tribune qui empêchèrent, pendant vingt années, Montalembert de publier son Saint Bernard et de prétendre à une gloire moins instantanée et plus sévère. La misère de tout est que rien ne dure. La misère de la gloire qui vient par la parole, c'est que, de toutes les gloires qui s'altèrent et qui passent, elle est celle-là qui passe et qui s'altère le plus. Montalembert l'a-t-il compris, dans le veuvage de la tribune dont il est l'Artémise et qu'on ne se rappelle guères maintenant que parce qu'il la pleure? L'ennui des loisirs que lui a faits le gouvernement de l'action, substitué aux vaines parades de la parole, lui a-t-il fait comprendre qu'il faut revenir au livre si l'on veut vivre plus de deux jours dans la mémoire des hommes, puisque enfin l'y voilà revenu?

Mais, malheureusement, le livre auquel il revient n'est pas Saint Bernard. L'auteur a manqué à la promesse de sa jeunesse et au rêve de sa vie. Cela doit être triste pour lui. Cela doit être triste pour vous. Car ce qu'il publie ne vaut pas ce qu'il eût publié s'il avait écrit sur saint Bernard. Et voici pourquoi. Par cela même qu'un sujet a moins d'étendue, tout homme intelligent qui y touche le creuse davantage. Il fait comme Napoléon à la guerre: il concentre ses forces sur un point donné. Cela est d'autant plus vrai que tout le monde, même intelligent, n'est pas taillé pour se permettre la grande histoire à la Tite-Live et à la Gibbon. Aux historiens d'haleine courte, il reste la biographie. Montalembert, qui nous donne aujourd'hui les Moines d'Occident, nous eût plus donné en nous donnant moins. Au lieu de tous les moines, nous en aurions mieux aimé un seul, mais frappé comme il eût pu l'être.

Montalembert a eu l'ambition plus grande, ou peut-être l'a-t-il eue plus petite... Qui sait? Après avoir tâté ce fier sujet de saint Bernard, qui n'est pas un aérolithe tombé dans l'histoire, mais qui a des racines dans le passé qu'il faut découvrir, et d'autres racines dans l'avenir qu'il faut suivre encore, Montalembert, à qui les habitudes oratoires ont ôté le degré d'attention nécessaire pour approfondir un sujet, a laissé là le sien, mais du moins a voulu utiliser les lectures qu'il avait faites pour le traiter. Les Moines d'Occident pourraient bien n'être que les documents et les notes dont le Saint Bernard devait sortir. Au lieu de la statue, nous avons... quoi! la glaise avec laquelle on la prépare! De cette glaise seulement le sculpteur a moulé, d'un pouce plus modeste que hardi, une foule de petites statuettes à la file les unes des autres, bonnes tout au plus pour la planchette d'un oratoire. Mais la statue, la grande statue,—de marbre ou de bronze,—nous ne l'avons pas!