IV

Tel est le livre du R. P. Lacordaire. Je ne veux rien exagérer. Ce livre, dont je crains le succès, n'exprime pas, à la rigueur, un tout radicalement mauvais et qui doive être rejeté intégralement; mais il a les corruptions du temps, sa sentimentalité malade, son individualisme, son mysticisme faux, son rationalisme involontaire. Même après l'avoir lu je n'ai assurément aucun doute sur la foi et la piété de celui qui vient de l'écrire; mais je me dis que les milieux pèsent beaucoup sur les natures oratoires, qui s'inspirent ou se déconcertent sous l'influence du visage des hommes, et le R. P. Lacordaire a été un grand orateur. Talent vibrant, moins pur cependant que sonore, négligé mais élégant, frêle et pâle, puis tout à coup nerveux et brillant, ayant l'audace d'un paradoxe et la mollesse d'une concession, le P. Lacordaire, comme la plupart des hommes, qui sont beaucoup mieux faits qu'on ne pense, a les opinions et les défaillances d'un talent comme le sien, presque muliébrile, qui se tend ou se détend comme des nerfs. Plongez-le par supposition dans le moyen âge et appuyez-le sur saint Thomas, le P. Lacordaire pourrait viser sans inconvénient à la popularité de ce temps-là, sainte ou innocente; mais il est malheureusement du XIXe siècle, où la popularité n'est ni l'une ni l'autre et où il est plus dangereux de la rechercher. Et, il faut bien le dire, il l'a recherchée, et elle est encore, à cette heure, l'écueil contre lequel vient de se heurter, dans sa maturité réfléchie et qui devrait être plus détachée des opinions du monde et de sa sotte estime, le même homme qui, dans sa jeunesse, y heurta, hélas! tant de talent, tant de doctrine, et probablement tant de vertus! Le prêtre de l'Oraison funèbre d'O'Connell; le moine des clubs et de l'Assemblée nationale, qui passa, en sa robe blanche de dominicain, des examens de civisme devant des étudiants en droit; le journaliste de l'Ère nouvelle que l'on croyait enfin détourné du monde, auquel, disait-on, il ne voulait plus même parler de cette voix dont le souvenir devenait plus grand dans le silence, est ressorti de son cloître une fois de plus pour devenir un candidat d'Académie, et vient de payer sa bienvenue dans la compagnie où il est entré entre deux philosophes avec ce livre de Sainte Marie-Madeleine, sacrifice aux idées les plus malsaines d'une époque qui aime tant ses maladies! J'ai parlé plus haut de Renan, et pourquoi faut-il que le R. P. Lacordaire me le rappelle? Renan, si vous vous en souvenez, s'est amusé, dans un de ses derniers écrits, à éteindre autour de la tête de nos saints le nimbe d'or que la foi y allume, malice philosophique assez semblable au mauvais sentiment du gamin qui renverserait la lampe d'un sanctuaire!

Le R. P. Lacordaire ne l'éteint pas, il est vrai, ce nimbe du surnaturel et du divin, autour de la tête pâle de Notre-Seigneur Jésus-Christ, mais il le voile, pour qu'on aperçoive mieux combien cette tête est humainement belle et pour que ceux qui sourient du nimbe soient touchés au moins de la beauté du plus beau et du plus doux des enfants des hommes. En cela, je le répète sans avoir peur de me tromper, si le P. Lacordaire n'a pas fait œuvre de philosophe complet encore il n'a pas fait œuvre de prêtre: un prêtre n'eût pas tant attendri, tant mondanisé et tant vulgarisé la langue sévère du catholicisme en abaissant, devant les exigences publiques, son surnaturel et merveilleux idéal; un prêtre ne demande pas pardon pour la divinité de son Dieu!! Mais le prêtre qui s'est oublié a été vengé par l'artiste qui n'a pas paru; car, au fond, rien du talent d'autrefois du R. P. Lacordaire n'a passé, en brillant, dans ce livre. Devenu le Richardson étrange de la Madeleine dans cet inconcevable petit roman d'amitié entre elle et Notre-Seigneur, doué comme le chevalier Grandisson de toutes les perfections humaines, le prêtre qui a consommé une telle chose l'a consommée dans un de ces styles qu'on ne pourra pas louer, même à l'Académie, même le jour de sa réception!!

On le sait, et sa vie et ses livres l'attestent, le R. P. Lacordaire, comme tous les artistes, et j'ai été tenté d'écrire les artificiers de la parole, est beaucoup moins écrivain qu'orateur. Écrivain, il est souvent faux et froid, guindé, prétentieux, rhétoricien,—oh! rhétoricien empoisonné de rhétorique!—et, par dessus tout, incorrect. Orateur, sa langue est plus saine. Elle se place assez heureusement sur ses lèvres pour qu'elle y paraisse plus ferme, plus pure, plus ailée que quand il écrit. D'ailleurs il y a l'émotion et la voix, transfigurant cette langue qui passe et dont il ne reste dans le souvenir qu'un écho. Voilà ce qui protège son style d'orateur, même dans ses ambitions les plus infortunées. Mais sur ces pages qui restent là, qu'on peut reprendre et qu'on peut relire pour les juger, ce traître style écrit, qui n'a ni la voix, ni le geste, ni l'émotion de la chaire qu'on a sous les pieds, ni les mille yeux attentifs du public qu'on a devant soi, ce traître style écrit dénonce la médiocrité, ou le néant, ou les défauts de l'écrivain. On les voit tous. Or, je viens de dire ce qu'étaient ceux du R. P. Lacordaire; et, vous l'avez vu, ils sont nombreux.

Eh bien, nulle part, ni dans sa Vie de saint Dominique ni dans ses Mélanges, les défauts en question n'ont été d'une plus triste évidence que dans le livre de Sainte Marie-Madeleine, et j'en veux donner un exemple par plusieurs citations, plus convaincantes que toutes les critiques! L'incorrection inouïe du dernier livre du P. Lacordaire ne vient pas de l'ignorance de la langue ni de l'audace des néologismes ou des barbarismes, qui ont quelquefois, quand l'écrivain a de la pensée et reste intelligible, la sauvage grandeur de toute barbarie. Elle ne vient pas non plus de la gaucherie du tour et de l'inhabitude d'écrire. Non! le mal est plus profond: elle vient de l'absence de justesse dans un esprit brillant souvent, mais jamais excessivement par la justesse. Elle vient de la déclamation foncière de l'auteur dans ce livre faux de Sainte Marie-Madeleine. Elle vient, enfin, de ce que j'oserai appeler dans l'écrivain le besoin des amphigouris. Écoutez et dites si j'ai tort! Voici des phrases du P. Lacordaire: «L'amitié—dit-il—n'a pas pour portique un contrat qui lie des intérêts.» Ce portique de papier, fait par un contrat, qu'en pensez-vous? «Élever à des vertus inconnues l'humble airain d'une tranquille mémoire (page 178)», cela ne vous est-il pas parfaitement inconnu, comme à moi?

A la page 10: «Des vaisseaux sont poussés sur la mer, moins par les vents que par les trésors qu'ils portent!» Voilà des trésors qui peuvent remplacer la vapeur... On fit mettre dans un reliquaire d'or «le chef qui représentait par excellence le cœur de la sainte!» Un chef qui représente un cœur! C'est une nouvelle anatomie; mais je ne la crois pas excellente! «Voyageur aux souvenirs de Béthanie (voyageur aux souvenirs est aussi une nouvelle espèce de voyageur!), je puis franchir le vestibule (page 62)»... Mais je n'ai jamais su le vestibule de quoi! «Il y a des choses qui peuvent se répéter par les âmes qui les ont conçues, mais qui ne peuvent pas s'imiter.» Si ceci veut dire quelque chose, ce ne peut être qu'une fausseté; mais c'est là suprêmement ce que j'appelais plus haut le besoin des amphigouris, incorrection particulière au livre du P. Lacordaire, car de ces incorrections qui tiennent à l'absence d'attention et à la facilité dans le travail comme celle-ci, par exemple, dont je pourrais multiplier le nombre: «Les premiers disciples dispersés par la croix où ils étaient nés (p. 160)», de ces incorrections, je n'en parle pas. Ce serait trop long et il faut s'arrêter. Il faut finir. Seulement, qu'on se rappelle bien désormais que, par le temps qui court, les moines peuvent entrer à l'Académie pourvu qu'ils n'y soient pas trop moines, et, comme leur langue est particulièrement le latin, l'Académie, qui est parfaitement bonne et aimable, n'exige pas qu'ils sachent le français.

[MONTALEMBERT][44]