III
Le livre de Sainte Marie-Madeleine n'est pas une histoire à la manière des chroniqueurs et des légendaires, lesquels prennent simplement les faits et les rapportent, en les sentant et en les exprimant chacun avec le genre d'âme et d'éloquence qu'il a. C'est plus que cela et c'est moins aussi, car c'est moins naïf. C'est l'histoire intime et interprétée des sentiments humains de sainte Madeleine pour N.-S. Jésus-Christ et de N.-S. Jésus-Christ pour elle.
Ici, avant d'aller plus loin, la Critique a besoin de s'excuser sur le langage que le livre du R. P. Lacordaire la forcera à parler. La Critique, qui n'a point, elle, la main sacerdotale du Père Lacordaire, tremble quand il s'agit de toucher à cette chose immense et divine, l'âme de N.-S. Jésus-Christ, tandis que le R. P. Lacordaire ne fait aucune difficulté de la soumettre, cette âme devant laquelle un ange se voilerait, aux recherches de son analyse. La pureté de son intention, certes! personne n'en est plus sûr que moi; mais, quand il s'agit d'une de ces audaces d'observation qui ressemble presque à de l'irrévérence, la pureté d'intention sauve-t-elle tout, et suffit-elle pour entrer dans ce secret, gardé par l'Évangile, de l'espèce d'amitié qu'avait le Sauveur pour la Madeleine? Or, c'est bien d'amitié qu'il s'agit, et d'amitié humaine, car le livre s'ouvre justement par la plus singulière théorie sur l'amitié, l'amitié que l'auteur met, de son autorité privée de moraliste, au-dessus de tous les sentiments de l'homme; ce qui, par parenthèse, est faux. Le sentiment de l'amour religieux de Dieu est un sentiment humain aussi, et c'est là véritablement le plus beau; c'est le premier. Un prêtre d'ailleurs, et nous sommes heureux d'avoir à nous couvrir de l'autorité d'un prêtre, a répondu déjà à cette théorie du R. P. Lacordaire, inventée peut-être après coup dans l'intérêt de son histoire,—ou plutôt de son roman d'amitié.
Et j'ai dit le mot: roman d'amitié; car il est impossible de voir là une histoire, et, malgré le fil délié de ses analyses à la Sainte-Beuve, le Père Lacordaire n'est sûr de rien. L'histoire, la vraie et la seule histoire des relations de Notre-Seigneur et de sainte Madeleine, c'est l'Évangile, l'Évangile si sobre d'interprétation, si vivant de la seule vie du fait, l'Évangile dans lequel l'âme divine et humaine de N.-S. Jésus-Christ se montre également dans tous ces actes que les moralistes appellent sensibles et sans qu'on puisse dire: Voici où l'homme finit et où le Dieu commence! tant l'homme et Dieu sont sublimement consubstantiels. En ne s'expliquant pas plus qu'il ne le fait sur les sentiments purement humains de Notre-Seigneur, l'Évangile, qui est la vérité, et qui devrait être la règle de ceux qui croient qu'il est la vérité, l'Évangile aurait dû arrêter le R. P. Lacordaire en ses curiosités psychiques et l'empêcher d'aller perdre son regard en cette mystérieuse splendeur que l'Évangile a pu seul révéler dans la mesure où il fallait qu'elle fût révélée!
Ainsi, curiosité indiscrète d'abord, vaine ensuite, car elle n'aboutit qu'à des infiniment petits d'une appréciation... impossible, le livre du R. P. Lacordaire n'est que le roman, le roman pur, introduit dans cette mâle et simple chose qu'on appelle l'hagiographie, par un esprit sans virilité! C'est le roman moderne, subtil, maladif, affecté, allemand, le roman des affinités électives transporté de Gœthe dans l'Évangile, pour expliquer les sentiments que l'Évangile avait assez expliqués, en les voilant de son texte inviolable et sacré, pour la gloire de sainte Marie-Madeleine et l'édification de ceux qui croient en elle. Mais le Père Lacordaire, moderne lui-même comme le roman, a trouvé que ce n'était pas assez que les quelques mots rayonnants dans les placidités du divin récit, que les quelques faits qui donnent Dieu et l'homme en bloc; il a voulu, qu'on me passe le mot! y mettre plus d'homme, et il l'a voulu pour émouvoir les âmes où il y a plus de créature humaine que de chrétienne; car ce livre—on le sent par tous ses pores—est écrit surtout pour les femmes, et pour les âmes femmes, quel que soit leur sexe. Prêtre égaré par un bon motif, je le veux bien, mais égaré pourtant, il a spéculé sur le fond de la tendresse humaine pour faire aimer son Dieu en montrant l'homme aux âmes déjà si pleines de l'homme qu'elles s'en vont faiblissant dans leur ancien amour de Dieu!
Eh bien, en faisant cela, il a risqué de faire un mal immense, et, dans l'ordre moral, qui risque le mal l'a déjà fait! Alors que l'homme est si avant dans la préoccupation universelle, ce n'est pas, en effet, le moment de lui montrer ce qu'il voit tant et de lui cacher le Dieu qu'il ne voit plus et ne veut plus voir. Non! c'est le Dieu qu'il nous faut d'autant plus maintenant! C'est le Dieu dans sa transcendance, dans son surnaturel, son incompréhensibilité accablante;—car l'accablement vaut presque la lumière pour une âme, puisqu'elle entre en nous à force de nous écraser. Quand les dogmes finissent, ainsi que le disent insolemment les philosophes, on ne les sauve pas en les découronnant de leur mystère, en demandant bien pardon pour eux à l'orgueil humain, et en priant les philosophes d'excuser qu'il y ait un Dieu dans Notre-Seigneur Jésus-Christ, parce qu'il y avait un homme si aimable! Or, voilà certainement ce que ne dit pas explicitement, comme je le dis, moi, pour en montrer le danger, le livre du R. P. Lacordaire, mais ce qu'il dit implicitement néanmoins.
Tout ce petit roman de l'amitié de Jésus-Christ et de Marie-Madeleine nous offre beaucoup trop Notre-Seigneur Jésus-Christ sous cette forme humaine qui demande grâce pour sa divinité, et qui l'obtient de messieurs les philosophes (de si bons princes!) et des gens bien élevés, des âmes tendres, de la bonne compagnie de tous les pays. Mais vous savez bien à quel prix! Dans le livre du R. P. Lacordaire, Jésus-Christ est toujours, c'est la vérité, un être adorable; mais il n'est pas assez N.-S. Jésus-Christ, il est trop un homme, un particulier, un ami de la famille Lazare, un convive avec qui, ma foi! il est très agréable de souper. Si vous poussiez un peu l'éminent dominicain, il vous montrerait peut-être, après l'ami, dans Jésus-Christ, le bon camarade, qui sait?... Pour le faire plus homme, il le ferait peut-être plus aimable compagnon... Oui! peut-être en ferait-il quelque admirable compagnon du devoir du temps, lui qui était charpentier!... Je m'arrête, moi, tremblant d'en dire trop; mais le Père Lacordaire s'arrêterait-il dans ce détail de l'humanité de Jésus-Christ, dans ce naturalisme d'appréciation substitué à la difficulté des mystères dont il faut parler moins parce que l'homme ne veut plus comprendre que l'homme aujourd'hui?