I
Ce n'est pas la brièveté du livre[50] de Beauverger qui nous déplaît et même qui nous étonne. S'il peut paraître étrange à quelques personnes, et, qui sait? légèrement audacieux, de faire un tableau historique de tous les progrès de la philosophie depuis qu'elle existe dans un petit volume, assez propret, de 292 pages, ah! certainement, ce n'est pas à nous! Nous savons trop pour nous en étonner à quel ironique piquet de chèvre Dieu a attaché l'esprit humain, et ce qu'il lui donne de cette corde au bout de laquelle l'homme passe son temps à rêver l'infini! Pour montrer cela, il ne suffit que de quelques pages. Il fut des artistes en Italie qui ont su faire tenir un monde d'événements et de figures sur le diamètre d'un noyau de cerise ciselé de la pointe d'un canif. Nous croyons ce tour de force et de finesse beaucoup plus embarrassant que de concentrer en quelques pages les progrès de la philosophie,—politique ou autre. La «spirale» de Gœthe est une plaisanterie. Ce n'est qu'un tire-bouchon, et encore pour la longueur, car un tire-bouchon débouche quelque chose et nous voudrions bien savoir quel flacon de vérités essentielles la philosophie a jamais débouché! Quand Gœthe ne pensait pas à «sa spirale», il disait honnêtement: «Si je voulais consigner par écrit la somme de ce qui a quelque valeur dans les sciences dont je me suis occupé toute ma vie, ce manuscrit serait si mince que vous pourriez l'emporter sous une enveloppe de lettre.» Toute l'histoire de la philosophie, qui en était, peut donc tenir sur une carte à jouer. Il ne s'agit que de l'y faire tenir.
Et ce n'est point difficile quand on a la tête nette et qu'on ne se laisse pas envahir et entamer par la niaiserie des phrases et des livres. Si, dans toute littérature, il y a de l'inutile et du superflu, il y en a surtout en philosophie dans des proportions effroyables. Là les hommes ne sont guères que des échos, des échos qui brouillent le son en le répétant. Voulez-vous en juger? Prenez seulement le dictionnaire de Bayle, l'histoire de la philosophie de Brücker et le vocabulaire de Tennemann, et vous verrez quelle masse de rêveurs inutiles, de cracheurs dans les puits pour faire des ronds, se trouvent mêlés, pour l'encombrement de nos mémoires, aux quelques noms et aux quelques idées, très rares, très clairsemées,—et pour les raisons providentielles les plus hautes,—qui ont réellement allongé la corde de l'esprit humain et un peu étendu la circonférence de ses efforts. Vous verrez qu'il n'y a pas pour l'homme de quoi prendre des airs si vainqueurs! Pénélope sans Ulysse, qui, dans l'oisiveté du cœur et de l'action, fait et défait éternellement sa tapisserie, la philosophie n'a rien mis dans le monde qui n'y fût sans elle; et, si elle n'a rien ôté des vérités qu'elle n'a pas faites, elle en a du moins beaucoup faussé, et son mérite, quand elle en eut, fut de redresser ses voies fausses et d'admettre enfin ce qu'elle avait d'abord repoussé. Voilà pourquoi les historiens qui s'occupent d'elle peuvent être à la fois humbles et concis.
Beauverger a été concis; mais a-t-il été humble?... La philosophie dont il s'occupe dans son livre n'est pas cette philosophie générale qui a seule le droit de porter ce nom absolu de philosophie et qui a pour prétention de donner la loi de tous les phénomènes. C'est une philosophie spéciale et appliquée, et c'est une raison de plus pour l'historien d'être très modeste, car de toutes les tentatives de la philosophie pour résoudre l'universalité des problèmes, c'est la plus vaine et la plus cruellement traitée par les faits. L'histoire l'atteste à toutes ses pages: les faits ont toujours plus ou moins foulé aux pieds toutes les philosophies politiques. Modeste, sans doute, en son propre nom, Beauverger croit trop à la philosophie pour l'être quand il parle d'elle. Il a le respect de cette «science mixte—(comme il dit, hélas!)—qui rattache les créations et les devoirs de la politique aux opérations de la logique et des principes universels»; mais, plus tard, peut-être aura-t-il le mépris de toute cette logomachie. Beauverger nous fait l'effet d'un esprit ouvert,—trop ouvert pour le moment,—mais sensé, et qui se refermera naturellement à bien des idées qu'il accepte. La vie intellectuelle ressemble à la vie morale. On ouvrait, on tendait beaucoup sa main dans la jeunesse; on la ferme et on la retire en vieillissant. Progrès amer!
«Personne ne croit—nous dit Beauverger dans sa préface—que la politique spéculative n'ait pas d'influence sur la destinée des empires et qu'il n'y ait pas d'enseignement à retirer de ses travaux.» Personne ne le croit, en effet. Seulement il s'agit de savoir quelle fut cette influence, si elle était nécessaire, si elle a été bonne ou funeste, et si tous ses travaux valaient plus ou moins, de la part des esprits qui dominent ces sujets, que les deux lignes de résumé qui pouvaient être l'ouvrage de Beauverger, et qui, malheureusement, ne le sont pas. Son livre est comme le pressentiment d'un autre ouvrage, qu'il fera ou ne fera pas plus tard, mais qui serait, à coup sûr, s'il le faisait dans l'esprit des notes qu'il publie, un de ces livres grossissants comme on en a tant publié et qui, sous le nom d'histoire d'une philosophie quelconque, tendent à surfaire l'action de toute philosophie. Or, ce n'est point d'ouvrages pareils que nous avons besoin à cette heure. Ce qu'il nous faut plutôt, ce sont des livres qui prennent exactement la mesure de toute philosophie en la diminuant.