II

En effet, depuis Aristote jusqu'à saint Thomas d'Aquin et depuis saint Thomas d'Aquin jusqu'à Kant, que nous prenons pour une date et non pour le grand homme qu'on dit, cherchez par quels noms et quelles œuvres l'auteur du Tableau des progrès de la philosophie politique a comblé le vide d'un si long espace, mais l'a comblé sans le remplir! Il ne s'agit pas ici, bien entendu, des talents du gymnaste intellectuel que l'on appelle un philosophe, ni même de la dorure de bec de la gloire, qui répète parfois et crie des noms, comme les perroquets, sans rien y comprendre; mais il s'agit des hommes qui représentent, pour les avoir réellement exprimées, le petit nombre de vérités nécessaires à la vie et à l'honneur de l'esprit humain. Eh bien, franchement, que trouverez-vous, sinon un tourbillon d'atomes, une poussière d'intelligences que le vent de leur temps a soulevées, mais qu'il faut laisser maintenant tranquilles au fond de leurs cercueils!

Dans l'antiquité, Beauverger nous cite Platon, Xénophon, Polybe, Cicéron, saint Augustin;—mais Platon n'est qu'un poète, et saint Augustin est un prêtre chrétien, ce qui est tout le contraire d'un philosophe. Or Xénophon, Polybe, Cicéron pèsent assez peu en philosophie. Au moyen âge, qu'est-ce que Buridan, Gilles de Rome, Henri de Gand, Marsile de Padoue? Qu'est-ce même, à la Renaissance, que ce Machiavel dont on ne peut dire encore tout à l'heure si, dans son Traité du Prince, il a parlé sérieusement ou s'il a raillé? Luther et Calvin sont des fondateurs de religion, des bâtisseurs d'église contre Rome. Ils comptent comme prêtres et non comme philosophes. Mais qu'est-ce que Languet et Hotman? Qu'est-ce que Althusius et Boshorn? Qu'est-ce même que Grotius? Qu'est-ce que Bynkershœk, ce nom qui n'est plus coassé que dans les écoles? Voici Bacon et Descartes, il est vrai, voici Spinoza. Mais le néant revient. Qu'est-ce que Thomas Smith et Thomas Morus, et Sidnay, Needham et Milton, Milton comme philosophe? Qu'est-ce qu'Harrington et son Oceana? Qu'est-ce que Howell et sa Dendrologie? Qu'est-ce que Hobbes, l'enfant robuste de son système? Qu'est-ce que Ramsay? Nous arrivons au XVIIIe siècle, dont la philosophie n'est plus qu'une négation, une critique de philosophie, qui finit et se renouvelle dans Turgot, Condorcet, Herder, Kant et, Beauverger nous dit: Sieyès. Beauverger a pour Sieyès une admiration très logique, et que l'on comprend très bien venant d'un homme qui croit que la philosophie politique est une des grandes inventions de l'esprit humain; car Sieyès est l'expression la plus concentrée, la plus immobile et la plus dure de la philosophie politique. Certes! quand on descend d'une pareille chaîne d'esprits et qu'on va d'Aristote à... Sieyès, à travers le christianisme, qui, de toutes les manières, fut une révélation, on se demande ce qui aurait manqué à l'humanité, devenue chrétienne, quand elle n'aurait pas eu, pour tracasser ses annales, tous ces gaillards-là?

Elle serait allée son train tout de même. Elle aurait, au fond, à peu de chose près, la même histoire, et ce sillage de quelques erreurs de plus ou de moins n'aurait guères altéré ou changé le miroir de cette mer immense. Et même quand les grands noms,—et vous venez de voir si on peut les compter!—quand les noms dignes de leur bruit auraient manqué aussi comme les autres, croit-on que c'eût été un si grand tort de vérité fait à la terre? La terre n'a pas déjà tant besoin de philosophie! L'homme en fait comme il s'agite, parce qu'il est une créature de passage, d'inquiétude et d'orgueil, qui veut savoir pour ne pas se soumettre. Mais sa triple vie, morale, sociale, intellectuelle, ne dépend pas de si peu que cela! Ce qu'il lui faut de vérité pour vivre et de lumière pour l'éclairer, il les trouve dans la tradition et dans l'histoire.

Qu'est-ce que toutes les philosophies du monde ont ajouté aux traditions de la vérité primitive et à celle qui les résume toutes,—à la doctrine de Jésus-Christ? L'erreur, l'adroite erreur de l'auteur des Progrès de la philosophie politique, est d'avoir confondu avec les philosophes les hommes qui ont développé et appliqué à leur façon les idées et les enseignements de l'Église; mais ces hommes, nous les réclamons! ils n'appartiennent pas à son système.

Qu'il prenne, s'il veut, Fénelon, l'auteur du Télémaque et le précepteur du duc de Bourgogne; mais qu'il ne mette la main ni sur Suarez, ni sur Bellarmin, ni sur Bossuet lui-même, car Bossuet, comme saint Augustin, n'a pas cessé d'être un évêque, et sa politique n'est point tirée de l'ordre philosophique, mais de l'Écriture Sainte. De pareils hommes ne peuvent s'atteler, ni de gré ni de force, au joug d'un système qui regarde comme un progrès l'esprit politique du XVIIIe siècle, et qui le glorifie dans ce quinze-vingts de sa propre pensée, laissé, par le dédain de Bonaparte, accroupi dans les ténèbres de sa constitution impossible,—l'abbé Sieyès.