I

Voici un de ces ouvrages que la critique n'est pas obligée d'ajuster, en se pressant, au passage. Un pareil livre ne passe pas. Il existe depuis 1441 à peu près, et il est bien probable qu'il vivra autant que le sentiment du christianisme qui l'a inspiré et que le sentiment de la langue charmante dans laquelle il a été traduit. C'est le livre de l'Internelle Consolacion[64], sorti au XVe siècle de l'Imitation de Jésus-Christ. Traduction, imitation, paraphrase de cet ouvrage célèbre, dans la langue naïve et prime-sautière que le moyen âge a créée, ceci, tel qu'on nous l'exhume et tel que Charles d'Héricault et Moland le publient, nous paraît supérieur, non seulement à toutes les traductions que l'on a faites, depuis, de l'Imitation, mais, le croira-t-on, et n'est-ce pas là une de ces choses qui vont paraître d'une singularité un peu forte à beaucoup d'esprits? supérieur au texte même si vanté de l'original.

En effet, l'Imitation de Jésus-Christ est regardée presque par tout le monde comme un incomparable chef-d'œuvre. Ce livre de moine, écrit dans le clair et profond silence d'une cellule, a rencontré la gloire, cette fille de la foule et qui passe comme sa mère (sic transit gloria mundi), mais qui, pour lui, s'est arrêtée. Ce n'était pas assez. De la gloire à la popularité, il n'y a que quelques marches... à descendre. De glorieux, le livre est devenu populaire. Et ce n'était pas assez encore: il a pris les colossales proportions d'un lieu commun.

Or, le lieu commun, cette chose respectée, c'est la gloire devenue momie, c'est son embaumement pour l'immortalité, et qui y touche semble faire du paradoxe et du sacrilège. Nous l'oserons pourtant aujourd'hui, puisque l'occasion s'en présente. Nous oserons regarder dans cette gloire pour en chercher le mot, s'il y en a un au succès d'un livre universellement accepté par les gens pieux, et même par les impies.

Les chrétiens, qui veulent, eux, imiter Jésus-Christ, n'ont pas travaillé seuls à ce succès. Les philosophes, qui n'ont pas précisément la même visée, y ont travaillé autant que les chrétiens. Étaient-ils vaincus par le charme qui s'exhalait de ce livre d'une simplicité si pénétrante? Quelques bonnes âmes un peu badaudes l'ont cru peut-être; mais non! ils n'étaient pas vaincus.