IV
Encore une fois, voilà le vrai mérite de Flourens. Voilà la gloire sérieuse de cet esprit, léger seulement par l'expression, qui a porté dans la science un sourire inconnu et charmant. Un jour il a été terrible et il a souffleté le matérialisme avec un scalpel! Puis il a repris son sourire, dans lequel aucun scepticisme ne se joue. L'historien de Magendie a l'originalité d'être convaincu. Non seulement il est spiritualiste, puisqu'il est cartésien, et nous avouons que jamais ce spiritualisme-là ne nous a paru très formidable et très auguste; mais il est chrétien, et il a toujours mis sa science derrière le christianisme, ce qui est sa place, malgré les rébellions insolentes de quelques savants. Sur la création, il est pour Moïse, et sur l'unité de la race dans le genre humain. Il croit aux causes finales; mais, comme il le dit avec un sens délié et profond, il ne conclut pas «le dessein suivi des causes finales, mais les causes finales du dessein suivi». Il n'est guères possible de dire plus juste et de penser plus fin.
Finesse et justesse, ce sont, en effet, les qualités supérieures de Flourens. C'est de justesse dans l'expression et de finesse dans la pensée qu'est faite sa lucidité, car Flourens n'est pas seulement un esprit lucide, c'est mieux que cela: c'est une lucidité. Nous n'avons pas entendu Flourens comme professeur, mais il doit porter dans son enseignement les qualités qui font de l'exercice du professorat quelque chose comme une création continuée, car éclairer les esprits, c'est les créer une seconde fois. C'est même, dirons-nous,—et c'est la seule critique que nous oserons contre ces livres amusants comme s'ils n'étaient pas savants et savants comme s'ils n'étaient pas amusants,—c'est même l'habitude du professorat qui donne à ces livres la tache de ces répétitions de faits ou d'idées qu'on prendrait pour des négligences et qui sont plutôt des scrupules de clarté. Flourens, qui ferait la classe avec beaucoup d'imposance à des hommes comme lui, la ferait tout aussi bien aux jeunes filles des Oiseaux ou de l'Abbaye-aux-Bois, comme Bossuet faisait le catéchisme aux petites bonnes gens de la ville de Meaux, et, comme on le sait, Bossuet n'en était pas plus petit. L'auteur de la Vie et de l'Intelligence n'est donc pas moins fort parce qu'il est gracieux, il n'est pas moins docte parce qu'il est agréable et que tout le monde peut lire ses livres et les goûter.
Nous croyons à la providence des noms comme y croyait Sterne, et Flourens est l'homme de son nom. Il a mis la plus belle rose de son Jardin des plantes au corsage un peu épais de la science, et il en ferait bien d'autres! Tout ce qu'il touche, il le fleurit.
[EUGÈNE PELLETAN][59]
Eugène Pelletan est, comme on sait, un des écrivains les plus démocratiques de ce temps. Il y a plus, il est peut-être, par le talent de l'expression, par l'élévation de son sentiment, par l'enthousiasme profond que lui inspire la cause de la démocratie, l'un des écrivains qui font le plus d'honneur à son parti. Pour toutes ces raisons réunies, si le livre de Pelletan justifiait l'ambition naïvement montrée de son titre (et il n'y a rien dans cette naïveté fière qui nous déplaise, qu'on le croie bien!), nous aurions le symbole du XIXe siècle et nous saurions à présent quoi mettre à la place de ce vieux symbole de Nicée, tué par l'analyse et par la science, et qui ne peut plus satisfaire—disent les philosophes—les besoins de foi des peuples actuels.
Malheureusement pour ceux qui auraient été curieux d'un tel résultat, la profession de foi de Pelletan restera la profession de foi—isolée—de son auteur aux incomparables grandeurs et à la vérité du XIXe siècle, et nous ne disons pas assez! à toutes les grandeurs et à la vérité de tous les siècles qui le suivront. En effet, qu'on ne s'y méprenne point! ce n'est pas en ce que le XIXe siècle a de virtuel, de progressif, de relativement vrai que Pelletan a la confiance qu'on pourrait avoir en la vérité même de Dieu, mais c'est dans tous les siècles futurs, grands, selon lui, impeccables et infaillibles, à leur date, à leur place dans la chronologie universelle; en d'autres termes, c'est dans le progrès, le progrès indéfini de l'humanité. A ne voir que l'affirmation de ce fait, qu'y a-t-il là de bien nouveau?
En France, depuis Condorcet, cette foi au progrès est connue, quoiqu'on ne la professe tout haut que sous les réserves du bon sens d'un peuple qui n'aime pas qu'on se moque de lui, et en Allemagne, où l'on n'a rien à craindre à cet égard, cette foi a été redoublée par des systèmes philosophiques qui sont du moins de formidables erreurs, les efforts puissants de grands esprits faux. Ce qui est nouveau, ce qui donne un mérite de hardiesse et d'initiative à Pelletan, c'est d'écrire un livre pour démontrer la nécessité rationnelle de cette croyance. Seulement, nulle part, ni en Allemagne ni en France, les deux pays à idées,—l'Angleterre n'est qu'un pays à intérêts,—les hommes qui s'appellent humanitaires n'accepteront, pour l'explication de leur dogme et le dernier mot de leur foi, la profession de Pelletan. Elle pourra lui servir, à lui, car l'esprit gagne toujours à se mettre bien en face de sa pensée en l'exprimant. Mais, comme propagande d'idées, elle se perdra: en France, par son lyrisme et sa candeur même; en Allemagne, par son manque de science réelle et de profondeur.
C'est que, pour un livre pareil, il ne suffît pas d'en avoir l'audace. Écrire la profession de foi d'un siècle qui semblait ne plus en avoir; proclamer la seule croyance restée debout sur toutes les autres, la seule religion qui convienne à des titans intellectuels de notre force; proclamer la foi au progrès, la foi scientifique au progrès, imposée à tout ce qui pense de par l'autorité même de l'histoire;—en trois mots, reprendre en sous-œuvre et refaire l'histoire des civilisations successives, de l'homme et de la création, était, n'importe pour quel esprit, une tentative dangereusement grandiose. Pelletan, qui a l'esprit ardent des hommes faits pour la vérité, a mesuré la difficulté avec son courage. Mais l'audace ne fait pas toujours la puissance, et le malheur est que, quand elle ne la fait pas, l'audace est déconsidérée.
Qu'on nous permette de l'affirmer! il n'y avait que deux manières de traiter l'immense et difficile sujet qui a tenté Pelletan. Et nous disons deux seules manières, et non pas trois. Ou bien il fallait l'aborder comme nous l'aurions abordé, nous chrétiens, pour qui nul mouvement de civilisation n'a dépassé le christianisme; comme nous qui avons une révélation religieuse primitive, écrite, inébranlable dans ses textes, une histoire, un enchaînement de faits, des sources nombreuses, toute une exégèse, toute une critique, et une autorité souveraine pour empêcher tous ces dévergondages d'examen qui ont fini, en Allemagne, par le suicide de la Critique sur les cadavres... qu'elle n'a pas faits. Ou bien il fallait traiter ce terrible sujet résolument, en homme qui a pris son point de vue de plus haut ou de plus avant que des textes; comme un philosophe, carré par la base, qui dit fièrement à l'histoire: Tu mens, quand tu n'es pas trompée; tu es trompée, quand tu ne mens pas! Mais alors, résultat singulier, dans le premier cas une telle histoire—impossible à Pelletan, facile peut-être à Bossuet, à Cuvier, à tout grand cerveau généralisateur qui admettrait une révélation,—nierait, en détail et en bloc, tout ce que Pelletan admet comme vrai! Elle nierait le progrès. Elle nierait la perfectibilité indéfinie et cette ascension chimérique de l'humanité on ne sait vers quoi... car le mot n'a pas encore été dit. Du système de Pelletan il ne resterait pas un atome. Dans le second cas, au contraire, rien de pareil sans doute, mais à quel prix? à la stricte condition d'avoir établi la foi au progrès sur une théorie assez forte pour démentir l'histoire, et c'est là précisément ce que Pelletan n'a pas fait.
Il n'a été ni assez historien ni assez philosophe, et il a voulu être l'un et l'autre. Il n'a pas vu que ce double rôle était incompatible; que sur cette question mystérieuse, mais non impénétrable, de la destinée de l'humanité, l'histoire tuait la philosophie ou que la philosophie tuait l'histoire. Il n'a pas été assez historien; quoi d'étonnant à cela? mais il n'a pas été non plus assez philosophe, et ceci étonne davantage. Sur cette question, que le panthéisme moderne a posée et qu'à plusieurs reprises il a essayé de résoudre, Pelletan, démocrate, protestant, hegelien plus ou moins, le sachant ou sans le savoir, a trahi la philosophie, la seule puissance dont il relève,—car si Pelletan n'est pas philosophe, qu'est-il donc? En quelle classe d'esprits le rangerons-nous?... Dans son livre il n'a pas procédé une seule fois à la manière de ses maîtres; car il a des maîtres, nous les connaissons. Eux sont, avant tout, des anatomistes de la pensée. Tous leurs systèmes sortent des abîmes d'une psychologie qui leur semblait, en tout sujet, le point de départ inévitable, mais qui les a perdus parce que qui descend dans l'homme sans la main de Dieu ne remonte plus! Pelletan n'invoque point, lui, cette méthode sévère. Il ne commence point par creuser dans les facultés de l'homme pour mieux juger du but de l'humanité. Avec cette légèreté enflammée d'un poète, qui ne consume rien et qui n'éclaire pas, il parle, au début de son livre, du sentiment et de la raison, ces deux ailes de l'âme; mais il n'en décrit pas les fonctions, il n'en montre pas l'origine.
Cependant, la théorie de la connaissance doit forcément s'élever derrière toute philosophie. Il n'y a que nous, les enfants d'une révélation positive, qui puissions nous passer de construire une théorie de la connaissance pour donner de l'autorité à nos assertions. Nous, nous commençons par Dieu l'histoire de toutes choses, et cette vue-là simplifie tout. Mais ce dont nous sommes dispensés, nous, les hommes du passé et les mystiques, comme nous appellent nos ennemis, Pelletan y est tenu. Eh bien, de cette obligation philosophique il ne se préoccupe même pas! Il affirme et va. Il raconte à sa manière ce que la Genèse raconte mieux que lui. Mais, arrivé à l'homme, il brise la Genèse, et l'erreur monstrueuse monte sur les débris de l'hypothèse. La chute, ce cataclysme de l'âme, qui a laissé sa trace dans la mémoire de tous les peuples, comme le déluge, ce cataclysme de la matière, a laissé la sienne à tous les points, à toutes les fissures de ce globe, est niée d'un mot, au mépris de toutes les traditions connues. Le premier homme, cet Adam qui avait la lumière d'une innocence sortie fraîchement, comme un lis, des mains du Seigneur, Adam, dans l'Éden, pour Pelletan, est un peu plus que les bêtes, mais ce n'est encore qu'une organisation imbécille dans les rudiments du progrès. Et Ève?—«Ève eut besoin de sortir du Paradis pour conquérir sa première vertu.»
Nous citons... mais sans colère. Ne savions-nous pas qu'il devait en être ainsi, qu'il ne pouvait pas en être autrement pour le théoricien ou le mystagogue du progrès? L'erreur a des manières d'attacher le collier de force aux plus généreux esprits et de les traîner après elle. La chute admise, le progrès ne serait plus! Les enfants verraient cela... Seulement, pour rendre son soufflet à l'histoire il fallait rester dans la philosophie, nous donner, d'après la nature de l'homme et l'étude de ses instincts et de ses facultés, la preuve philosophique de l'impossibilité radicale, humaine, de la chute. Or, voilà ce que Pelletan a oublié. De la question philosophique, qu'il n'a pas touchée comme on eût été en droit de l'attendre d'un homme qui a conçu l'idée de son livre, il a glissé tout à coup dans l'histoire sans texte contre une histoire qui en a un. Mais une histoire sans texte pourrait fort bien être un roman.
Et quand on est sorti de la Genèse le roman continue, ou du moins une histoire que rien n'affermit ni ne prouve; qui, lorsqu'elle n'est pas entièrement fausse, quand les faits et les textes ne la démentent pas, n'a pour elle que des inductions et des analogies, assez peut-être pour donner le doute, pas assez pour donner la foi. Ainsi—pour ne prendre qu'un détail entre tous—où Pelletan a-t-il vu, ailleurs que dans les arrangements de sa pensée ou sur l'échiquier idéal dans lequel il encastre les événements et ploie l'histoire du monde à sa fantaisie, que l'homme fut chasseur avant d'être pasteur, que ce fut le troupeau qui lui donna l'idée de la famille, la chasse et les partages de la proie l'idée de la propriété?... «Le jour où l'homme laissa les agneaux auprès de la brebis, il garda auprès de lui ses enfants, et la famille fut fondée.» C'est la phrase même de Pelletan.
En nous tenant en dehors des livres qui sont pour nous la vérité, les premiers développements humains des sociétés comme Pelletan les raconte ne seraient encore que des probabilités de simple bon sens, et, malgré notre respect pour le bon sens, il faut plus que cela pour expliquer l'homme. Des probabilités, quand il s'agit de l'écheveau brouillé des origines! La philosophie en a beaucoup accumulé, mais à sa honte. Elle y a rongé son frein, cassé sa sangle, bu son écume. Elle y a épuisé son effort. Nous avons d'elle toute une bibliothèque bleue de systèmes que l'histoire a balayés de son pied tranquille, comme une poussière qui ne devait pas monter jusqu'à son front. Pelletan nous les rappelle. Mais, franchement, et pour parler comme lui, est-ce avoir progressé que de nous donner sur l'origine du langage le fonds d'idée de Condillac? sur la question du feu d'être au-dessous de Bory de Saint-Vincent, dans un dictionnaire des sciences naturelles? Et ainsi de toutes les questions, car nous ne pouvons qu'indiquer. Certes! c'est ici le cas ou jamais de citer le beau mot du philosophe Jacobi, qui savait, comme Pascal, ce que vaut, sur les questions premières, la philosophie réduite à elle seule: «La philosophie, comme telle seulement,—disait-il,—est un jeu que l'esprit humain a imaginé pour se désennuyer; mais, en l'imaginant, l'esprit n'a pas fait autre chose que d'organiser son ignorance.»
Et encore y a-t-il moyen de l'organiser plus ou moins solidement, cette ignorance!... Voyez les grands esprits à système qui se mêlèrent de penser sur le développement des sociétés humaines: Aristote, Platon, Hobbes, Fichte, Hegel et tant d'autres! Aucun d'eux ne s'est contenté des généralités à fleur d'idées, et le plus souvent à fleur d'images, qui satisfont Pelletan dans sa recherche d'une très difficile vérité. Ils n'ont point fait à si bon marché une philosophie de l'histoire. Leur successeur, qui avait à profiter de leurs travaux, Pelletan,—lequel, par parenthèse, est bien pittoresque et a le sang bien chaud pour être un métaphysicien, un œil retourné en dedans, comme disait l'abbé Morellet avec une spirituelle exactitude,—pose des lois absolues qu'il tire de tout ce qu'il y a de moins absolu au monde: l'analogie! l'analogie! cette fille trompeuse de l'imagination, qui a si souvent donné le vertige aux plus fermes observateurs. Cette fascination de l'analogie le mène, à travers toute l'histoire, dans l'Inde, en Égypte, en Grèce, dans le monde romain, dans la Gaule, partout enfin où le progrès comme il l'entend a glorifié l'humanité. Elle le mène, mais, comme toute fascination, elle l'égare aussi quelquefois. Dans l'impossibilité de refaire un livre sur lequel ici on ne doit que planer du haut d'un examen bien rapide, nous ne pouvons discuter, détail par détail, l'histoire à compartiments de damier que Pelletan a construite dans l'intérêt de ses idées. Sans cela il nous serait facile de montrer, les faits en main, qu'il n'a pas plus creusé dans l'esprit des différentes époques du monde qu'il n'a fouillé, au début, dans les origines et les facultés de l'homme, et qu'en cela trop souvent son livre, empreint de ce fatalisme géographique qui explique les fonctions des peuples par le milieu dans lequel ils se meuvent (fatalisme ressuscité de tous les matérialistes de fait, d'intention ou d'aveuglement), a donné, en preuve de ses dires, l'apparence pour la réalité et la superficie pour le fond.
Ainsi donc, même pour ceux qui pensent comme Pelletan (et que d'esprits pensent comme lui à cette heure ou du moins inclinent à penser comme lui!), son livre, Profession de foi du XIXe siècle[60], est à refaire. C'est un coup manqué dans l'ordre de la pensée. Un symbole de foi s'arrête dans une forme nette, au travers de laquelle on voit l'idée jusque dans ses racines. Une profession de foi—de foi scientifique, de foi rationnelle, la seule foi possible aux facultés mûries du XIXe siècle,—doit reposer sur un enchaînement de réalités incontestables et n'avoir rien de vague, rien d'incertain, rien d'obscur. Pelletan cache plus d'une obscurité sous la couleur de son style, oriental d'éclat, brillant comme les escarboucles du diadème de Salomon, dont il n'a malheureusement pas la sagesse. Pour prouver aux hommes, même les plus perméables aux influences de la philosophie panthéistique de notre époque, que la solution du problème de l'humanité c'est son progrès incessant, éternel, sans point d'arrêt et sans défaillance, il faut plus que la conviction éloquemment enflammée du plus brillant des sectaires ou l'enthousiasme ivre d'un Thériaki.
Nous sommes dupes des mots qu'on répète. Le progrès incessant et éternel de l'humanité! On entend cela partout, et on l'accepte, comme on accepte tout, à condition de n'y pas trop regarder et de n'y pas trop comprendre. Et pourquoi ne l'accepterait-on pas? Cela paraît si simple à l'esprit et cela est si doux à l'orgueil. Mais, allez! quand on veut élever ce mot à la hauteur d'une démonstration qui force la foi et en moule énergiquement l'expression dans un symbole, il se trouve des difficultés embarrassantes auxquelles tout d'abord on ne pensait pas... Et nous ne parlons pas pour nous, qui n'avons ni dans le cœur ni dans l'esprit la même foi que Pelletan, qui ne pensons pas comme lui que le progrès soit l'expansion illimitée de toutes les forces passionnées de l'homme avec toutes leurs excitations et leurs réalisations dans l'État, dans l'art, dans l'industrie, dans les mœurs; mais qui croyons, au contraire, que le progrès c'est la vertu par le sacrifice en vue de quelque chose qui n'est ni dans l'histoire ni dans la vie visible de l'humanité! Pour nous, toute conversion aux idées de Pelletan est impossible, mais nous disons que sa thèse est rude à soutenir, même vis-à-vis de ses amis intellectuels. Logiquement, il est vrai, et de philosophie à philosophie, d'augure à augure, la chose serait bien moins ardue, car la portée d'une pareille thèse n'échappe pas. L'Allemagne, qui a l'intrépidité des crimes abstraits, l'a révélée depuis longtemps: c'est le détrônement de Dieu par l'humanité, c'est la révolution démocratique contre Dieu. Qu'on ne s'y méprenne pas! on n'a inventé le progrès indéfini que pour se passer de Dieu au commencement, au milieu et à la fin de toutes choses. Voilà la portée du système. Seulement, pour insinuer dans les esprits honnêtes et confiants qui vous lisent ces conséquences voilées, la main, qui n'est pas très forte, tremble un peu... tâtonne dans les faits qu'elle mêle et se blesse à des inconséquences mortelles. Selon nous, c'est là ce qui est arrivé à Pelletan. Son talent ne l'a pas sauvé. Il s'est pris lui-même à son prisme; le flambeau qu'il portait l'a ébloui. A côté des clartés aveuglantes et des mirages de perspective, il y a aussi dans son livre de ces inconséquences qui sont des blessures par lesquelles saigne et meurt un système. Citons-en une seule, en passant: «Il (l'homme)—dit-il—recruta d'abord ces races purement alimentaires, expiatoires, qui devaient régénérer l'homme en donnant leur vie pour lui et le racheter, par leur sang, de sa pauvreté...» Nous ne discutons pas le fait, nous citons la phrase. Franchement, n'est-elle pas un peu compromettante? Quand on a nié la chute et qu'on sait à quel degré les idées se tiennent et se commandent, il ne faudrait sous aucun prétexte risquer ces mots d'expiation et de rachat, qui feraient, s'il vivait, sourire le terrible Joseph de Maistre de son sourire le plus cruellement indulgent.
Telle est, pour nous, cette Profession de foi du XIXe siècle. Pelletan nous pardonnera la rigueur de notre critique. C'est un noble esprit,—on le sent bien quand on le lit,—un de ces esprits «qui ne veulent pas être les créateurs, mais les créatures de la Vérité», et c'est pourquoi nous avons dit avec franchise ce que son livre nous a inspiré en le lisant. Quant au talent d'écrivain dont ce livre éclate, il est presque aussi grand que les erreurs dont il est plein. Il est juste de le reconnaître. Mais qu'importera peut-être à l'auteur? Hélas! nous savons trop ce que, dans les préoccupations presque religieuses du penseur, devient ce génie de la forme qui vous aime et que l'on n'aime plus! Ingratitude de l'intelligence, éprise de l'abstraction et de la découverte, elle reste insouciante pour la forme qui la fera vivre et qui emporte l'idée vers l'avenir sur ses ailes! Peut-être le style de Pelletan est moins pour lui, en ce moment, que sa philosophie, et pour nous, au contraire, le style, dans son ouvrage, est tout. Certes! on peut regretter l'emploi de cette plume, d'une coloration si ardente que l'on dirait un pinceau, mais on n'en saurait contester l'éclat. Il y a plus: avec la sécheresse des âmes de nos jours froids et ternis, nous disons qu'il est impossible à ceux qui n'ont point aboli en eux la faculté de l'enthousiasme de ne pas regretter de voir Pelletan fourvoyer le sien dans de misérables théories, comme on regretterait de voir la graine de l'encans tomber par terre au lieu d'aller s'embraser sur les trépieds des tabernacles. Pelletan est de cette race d'âmes qui ont le sens mystique en elles, et, selon nous, c'est là une supériorité. Assurément on peut abuser de cette supériorité-là comme de toutes les autres; car c'est une observation qui n'a pas été assez faite, que plus les facultés sont rares et grandes, plus l'usage en peut tourner vite à l'abus, apparemment par la raison qu'il est plus aisé de tomber à mesure qu'on s'élève. Mais, quoi qu'il en puisse être, l'auteur de la Profession de foi du XIXe siècle est un mystique; c'est un mystique dans l'erreur, comme il y a des mystiques dans la vérité. Dépravé par la philosophie, qui a remplacé pour le XIXe siècle le matérialisme du XVIIIe, c'est une espèce de saint Martin du panthéisme. Il veut, comme tous les illuminés de la philosophie, réaliser une foi scientifique, et il n'y a pas d'âme mieux créée pour la foi intuitive que son âme. Il y a en lui des tendresses de cœur, des forces de sentiment qui ne savent plus que devenir dans ce système, sans Dieu personnel, de l'humanité progressive. En vain transpose-t-il Dieu et s'efforce-t-il d'en remplacer l'amour par l'amour de l'humanité; en vain s'enferme-t-il dans cette prison des siècles dont il a beau reculer les murs, il n'a jamais l'espace qui conviendrait à l'énergie de son âme immortelle. Et si par impossible il pouvait réussir dans sa tentative de philosophie, il soulèverait encore, pour respirer, ce ciel qu'il croirait avoir abattu sur lui... Le ton des polémiques de journaux ne nous impose point. Nous sentons battre le cœur sous toutes ces cuirasses, quand il bat fort comme celui de Pelletan. Naturellement, il définirait sa philosophie comme elle est définie dans le traité des choses divines: «J'entends par le vrai quelque chose qui est antérieur au savoir et hors du savoir.» Mais volontairement, artificiellement, il s'acharne à des démonstrations extérieures qui ne partent que du pied des faits et qui y succombent.
Destinée singulière, et moins rare qu'on ne pense, que ce contre-sens suprême entre les idées et les facultés! C'est la seule explication qu'on puisse donner de ce triste phénomène: un homme si bien doué produisant un système qui répond si peu aux ambitions de sa pensée. L'esprit, qu'on a méconnu en soi, s'est vengé!
[SAINT ANSELME DE CANTORBÉRY][61]
Si le talent seul faisait la destinée des livres, nous pourrions nous dispenser peut-être de parler de ce dernier ouvrage de Charles de Rémusat. Le talent dont il brille n'est pas assez éclatant pour porter bien loin les idées qu'il exprime. Mais en fait d'idées, qui l'ignore? c'est moins l'auteur et la force de son esprit qui créent le succès que les circonstances. S'il est vrai, comme le disait Napoléon, que les hommes, grands ou petits, sont fils des circonstances, le mot est encore plus vrai des idées... Flèches lourdes ou légères, aiguës ou émoussées, le vent qui les pousse, l'air qu'elles traversent, le point d'où elles sont ajustées, font plus pour elles que la corde de l'arc qui les chassa ou la main qui les a lancées. Chose singulière! le but vient plus souvent vers elles qu'elles ne vont elles-mêmes vers le but. Et voilà la raison, sans doute, pourquoi il n'est pas d'homme ou de livre, si infime qu'il soit par l'intelligence, qui ne puisse être dangereux. L'imbécillité même, en matière d'idées, n'est pas une innocence; et l'esprit humain est conformé de sorte que la bêtise peut, dans un jour donné, avoir le triste honneur d'être un fléau.
Et si cela est d'une manière absolue, si les circonstances ont sur le sort des livres une influence plus grande que le talent qu'ils attestent, on peut assurer qu'à l'heure présente Rémusat est placé dans la situation la plus favorable au rayonnement de tout ce qu'il publie, que ce qu'il publie soit, d'ailleurs, vrai ou faux, médiocre ou supérieur. Son passé, son ancienne élévation ministérielle, ses relations de monde et d'école, son titre littéraire d'académicien, tout, jusqu'à sa position de vaincu politique,—car, en France, c'est parfois une assez belle position que celle-là,—facilite merveilleusement la diffusion actuelle de ses idées et de ses écrits. Il est même à penser que sans cette circonstance de vaincu qui touche la chevalerie française, la Critique, trop spirituelle pour ne pas vouloir être populaire, aurait passé bien vite par-dessus le Saint Anselme de Cantorbéry[62] de Rémusat, sujet philosophique et qui ne peut intéresser qu'un très petit nombre d'esprits. Seulement, si elle a touché à cet ouvrage avec une gravité et une considération qui l'honore, elle a été bien payée de sa politesse, car elle a trouvé dans le livre de Rémusat les idées qui lui sont le plus chères, ce rationalisme contemporain qu'on voit partout maintenant, de quelque côté qu'on se tourne, et qu'il nous faut bien appeler par son nom puisque, aujourd'hui, nous avons à parler de philosophie.
Du reste, ce qui diminuait bien un peu le mérite de la Critique, si bienveillante pour Rémusat et pour son livre, c'est qu'elle devinait à l'avance ce qu'un tel livre devait contenir. La forme scientifique des idées que l'auteur y expose pouvait bien ne pas l'attirer avec puissance, mais ces idées, elle les pressentait. En effet, Rémusat a un passé philosophique comme il a un passé politique, et on les connaît tous les deux. Si, dans un temps de scepticisme ou d'éclectisme comme le nôtre, on n'ose pas dire qu'il y ait autre chose dans les têtes affaiblies que des tendances à la place d'opinions, on sait bien au moins à quelles tendances a toujours appartenu la pensée de Charles de Rémusat. Cet élégant nourrisson de madame de Staël qui n'a point épuisé sa nourrice, trop jeune du temps du Globe pour s'asseoir sur le canapé doctrinaire, mais qui s'est tenu sur le tabouret d'à côté, est un de ces esprits non sans mérite, à coup sûr, mais qui manquent de l'espèce d'énergie nécessaire pour donner un démenti à leur vie et renverser dans leur intelligence des convictions fausses, même quand elles y manquent de profondeur. Par la nature de ses facultés, il était destiné à toujours aller devant soi dans le sens de ses premières pentes. Or, c'est ce qui est arrivé. Le Saint Anselme d'aujourd'hui est bien de la même main qui écrivit l'Abélard, et, il y a quelques années, cet Essai de philosophie en plusieurs volumes qui, erreurs à part, accusait plus d'aperçus et de verve cérébrale que les livres publiés depuis par l'auteur. La maturité ne porte pas toujours bonheur à tout le monde. L'esprit de Charles de Rémusat a eu la maturité des femmes blondes,—il a passé. A l'époque, lointaine déjà, où Rémusat écrivait son Essai de philosophie, il y avait en lui ce pétillement d'idées qui ferait croire à la force d'individualité d'une intelligence; mais ce n'était là qu'une illusion, due probablement à sa jeunesse. En réalité, Rémusat était bien plus pétri par les philosophies qu'il maniait qu'il ne les pétrissait lui-même. Il recevait alors, comme un homme plus grandement doué que lui, Cousin, l'influence de ces systèmes allemands,—barbares de la pensée civilisée et savante,—contre lesquels il n'y a plus maintenant que le catholicisme pour refuge, comme il n'y avait non plus que le catholicisme du temps des barbares matériels! L'unique différence était peut-être que Cousin, avec son ardente sensibilité et l'éclat chaleureux de son esprit, recevait l'impression de la pensée allemande comme une cire bouillante et splendide reçoit l'empreinte dans laquelle jouera la lumière, tandis que Rémusat la gardait comme une cire pâle et tiède, sans cohésion et sans solidité. N'importe! l'un comme l'autre, l'esprit qui vivait le plus comme celui qui vivait le moins, ils devaient si bien retenir en eux la marque de cette philosophie que, malgré le temps, la réflexion et la peur inspirée par des doctrines qui ont fini par donner Arnold Ruge à l'Allemagne et Proudhon à la France, on la retrouve partout en eux à cette heure, aussi bien dans le plus puissant, devenu le plus prudent et qui affecte, pour désorienter l'opinion et n'y pas répondre, de sculpter avec un amour comiquement idolâtre le buste d'une femme sur un tombeau, que dans le plus faible, resté le plus hardi,—puisqu'il est resté philosophe,—s'efforçant vainement, dans son interprétation de la métaphysique de saint Anselme, d'échapper aux conséquences, maintenant dévoilées, de la philosophie qui les a également asservis!
Car tel est le but, sinon atteint, du moins visé, du nouvel ouvrage de Rémusat. Maintenir le fondement de la philosophie rationaliste, de cette philosophie qui n'est pas autre chose que le protestantisme en métaphysique, mais échapper aux conséquences panthéistiques de cette philosophie, devant lesquelles le monde, plus chrétien encore qu'il ne pense, se cabre encore avec effroi, tel est le but que s'est proposé Rémusat dans sa monographie intellectuelle de saint Anselme. Pourquoi s'est-il donné un pareil but? A-t-il tremblé, dans sa conscience logique ou dans sa conscience morale, en voyant les conséquences terribles dégagées enfin de ce qu'il crut la vérité si longtemps? Est-ce la chose en soi qui l'a révolté, ou l'effet actuel de cette chose sur le monde qui lui a paru compromettant? Nous n'avons point à faire un travail d'Hercule en sondant les reins ou le cœur des philosophes, ces étables d'Augias humaines. Mais toujours est-il que ce but impossible d'une charte taillée entre un principe et sa conclusion, Rémusat se l'est donné. Très au courant du mouvement d'idées qui s'est produit du côté du Rhin, et modifié par ces idées, c'est par l'Allemagne et sur les pas de l'Allemagne qu'il est entré dans l'étude du moyen âge et de la scolastique. Mauvaise porte et mauvais guide pour y pénétrer! Ce n'est pas l'instinct de la pensée chrétienne qui l'a poussé de ce côté et qui l'a fait aller d'Abélard, de l'hérétique Abélard, jusqu'à l'orthodoxe Anselme. L'Allemagne, curieuse comme si elle n'avait pas d'idées à elle, et personnelle au point de chercher ses idées partout, l'Allemagne depuis longtemps cherchait l'or que Leibnitz avait dit briller dans le fumier du moyen âge. Elle l'avait trouvé; mais en mettant la main dessus, comme Galatée touchant Pygmalion, elle avait dit: «C'est moi encore!» Rémusat, plus ou moins hegelien, avait pu lire dans Hegel: «Anselme, dans son célèbre argument de l'existence de Dieu, montra, le premier, la pensée dans son opposition à l'être et chercha à en prouver l'identité.» Après un pareil hommage rendu par le grand théoricien de l'identité de la pensée et de l'être, qui semblait reconnaître dans le saint métaphysicien une paternité éloignée, comment ne pas se préoccuper de cet homme, qui, quoique saint, avait été philosophe, et qui, par Descartes, touchait à Hegel? Rémusat a beau nous dire, avec une intention qui ne trompe personne: «Descartes ne serait pas aisément convenu que saint Anselme fut un de ses maîtres», tout ce qui s'occupe de philosophie n'en sait pas moins que l'argument de saint Anselme sur l'existence de Dieu (et l'existence de Dieu c'est toutes les questions de la philosophie dans une seule) est le même dans le Monologium que dans les Méditations. Par la nature de son esprit, par la prétention de son système, par l'isolante force ou faiblesse de son principe: «Je pense, donc je suis,» Descartes est l'orgueil de la personnalité solitaire. Avec la hache de son scepticisme il a coupé tous les câbles qui attachent la pensée humaine à la tradition. Robinson intellectuel d'un désert qu'il a fait autour de sa propre pensée, il a voulu créer tout dans le vide qu'il avait creusé. Il est évident qu'un tel homme n'admet ni ancêtres ni prédécesseurs; mais il n'est pas moins évident non plus que si la parenté n'est pas reconnue par la volonté elle subsiste dans la pensée, car si elle n'y était pas, croyez-le bien! les philosophes modernes, plus ou moins issus de Descartes, auraient laissé bien tranquille dans sa niche de saint le grand Anselme de Cantorbéry, et ne lui auraient pas fait cette gloire posthume qu'ils se sont mis à lui faire, moins pour lui encore que pour eux!
Et, en effet, au simple point de vue de la tactique, après toutes les injustices et toutes les ignorances du XVIIIe siècle, n'était-il pas habile et spirituel tout ensemble d'enrégimenter jusqu'aux saints sous la bannière de la philosophie? Mais nous irons plus loin. Si ce n'était pas là une simple tactique, s'il était vrai, s'il était réel, que la métaphysique d'un saint, et, par exemple, de saint Anselme, eût des racines secrètes, inévitables, nécessaires avec toute cette métaphysique transcendante qui doit un jour remplacer, par la clarté de l'idée pure, le demi-jour des religions, une telle analogie, une telle rencontre ne serait-elle pas encore meilleure à montrer, à démontrer, à proclamer de toutes les manières possibles, comme une de ces preuves, grosses de bien d'autres, qu'on jette dans les esprits déducteurs et qui y doivent devenir fécondes? Quand un théologien protestant comme Hasse, quand un hegelien nettement accusé comme Franck, quand un rationaliste comme Bouchitté, quand enfin Rémusat, prennent à partie la métaphysique de saint Anselme, la commentent tour à tour et l'interprètent, ils savent bien ce qu'ils font et ils font bien. Il faut être assez impartial pour le reconnaître. Ni les efforts de Mœhler, le théologien catholique qui s'est occupé, dans un autre but, de la métaphysique de l'illustre archevêque, ni les petites chicanes d'une revue estimable (la Revue de Louvain), qui prétendait et montrait plaisamment un jour que Rémusat n'entendait pas même le latin du texte qu'il traduisait, ne nous feront perdre de vue la vérité dans cette question de la métaphysique de saint Anselme. Or, la vérité, la voici! C'est que saint Anselme, par cela même qu'il se détournait de la théologie vers la métaphysique, posait au XIe siècle, dans l'innocence et la sécurité de sa foi, les problèmes que la métaphysique agite depuis qu'elle existe sans les résoudre, et que, les posant nécessairement comme les métaphysiciens les posent, il était justiciable des métaphysiciens, et qu'ils ont eu parfaitement le droit de dire comme ils l'ont dit dans quelle mesure ils admettaient sa pensée et dans quelle mesure ils ne l'admettaient pas. Ainsi, pour revenir à Hegel, Hegel a eu le droit d'écrire cette arrogante réserve: «Il ne manque à l'argument de saint Anselme que la conscience de l'unité de l'être et de la pensée dans l'infini», et Rémusat a eu le droit aussi, à la fin de son ouvrage, de reprendre l'argument du Prologium afin de le purifier de tout spinozisme et de lui donner cette valeur philosophique que nous avons indiquée, et qui serait si grande si elle n'était pas chimérique, à savoir: le rationalisme du principe sans le panthéisme de la déduction!
Mais si Rémusat a eu le droit d'agir ainsi dans son interprétation de la métaphysique de saint Anselme, a-t-il réussi? Et il y a plus: pouvait-il même réussir? Ce n'est pas assurément en passant qu'on peut traiter comme il le faudrait de la vérité absolue ou relative de toute philosophie, de cette science qui n'en est pas une, car elle se cherche éternellement sans se trouver. Seulement, pour tous ceux qui ont touché à ces questions dévorantes, on sera suffisamment fondé à affirmer que ce n'est pas la métaphysique, qu'elle s'appelle des plus beaux noms que le génie ait eus dans l'histoire, qui peut combler l'abîme existant entre l'homme et Dieu et tracer pour l'homme un chemin au-dessus de ce gouffre. Nous avons dit plus haut: Toute philosophie gît dans une seule question: l'existence de Dieu en face de l'existence du monde. Et il serait aisé de montrer que quelque solution qu'on adopte sur cette question,—et toutes peuvent se ramener à deux principales,—en d'autres termes, soit que Dieu et la matière soient congénères, soit que Dieu l'ait tirée de lui-même, le panthéisme inévitable et menaçant revient toujours. Eh bien, si tel est le résultat que donne la réflexion de l'homme livrée à elle-même sur ce problème fondamental, il n'y a plus qu'à repousser loin de soi la métaphysique comme chose vaine, tout au moins, quand elle n'est pas dangereuse, et à revenir à l'enseignement, à l'autorité, à la révélation surnaturelle, à tout ce que la philosophie appelle dédaigneusement le mysticisme; car le mysticisme seul est assez fort pour répondre quand le rationalisme reste muet! En se limitant dans l'ordre des choses naturelles, la science de Dieu n'existe pas à proprement parler; car pour qu'une science soit, il faut en connaître tous les termes, et Dieu, c'est le terme infini. Mais la croyance en Dieu scientifiquement doit être, parce que si cette croyance n'était pas, aucune explication ne serait possible, et que rien de ce qui ne serait pas Dieu ne s'entendrait. Quand saint Anselme posait l'argument purement métaphysique, le théologien, le moine inspiré lâchait donc la réalité pour courir après l'ombre. Il entrait dans le domaine des discussions humaines, fatalement entrecoupées de ténèbres et de lueurs flottantes, et il y apportait son génie. S'il n'ébranla pas en lui les robustes certitudes de sa foi, c'est que le saint préservait l'homme des doutes du métaphysicien; mais si le danger ne fut pas pour lui, il est pour d'autres, à cette heure et dans un siècle où l'obéissance en toutes choses cherche vainement des saint Anselme, qui foulent aux pieds leur propre pensée lorsqu'il s'agit d'obéir.
Ainsi le saint, l'homme de la foi et de l'obéissance, voilà le grand côté de saint Anselme, qu'un historien qui n'eût pas été philosophe aurait fortement éclairé. Si Rémusat s'en était tenu, pour les besoins d'une cause qui est la sienne, à un commentaire sur les dissertations métaphysiques du grand abbé du Bec, nous n'aurions rien à ajouter à ce que nous avons dit de ce commentaire. Mais Rémusat n'a pas seulement été philosophe dans son livre; il a essayé d'être historien. Il n'a pas écrit une biographie intellectuelle du penseur et replacé, après coup, les idées de l'homme sous le jeu de ses facultés, bien étudiées et par l'étude redevenues vivantes, pour voir comment ces idées s'étaient formées, développées et fixées dans l'action et sous la pression de ces facultés. Il n'a pas fait pour saint Anselme ce que Maine de Biran a fait pour Leibnitz. Non. Il a aimé mieux prendre l'homme tout entier, dans le multiple ensemble de sa vie, et à sa place dans tous les événements de son temps, et il a écrit un ouvrage qui n'a pas pour titre unique le nom d'Anselme et qui est aussi le tableau de la vie monastique et politique au XIe siècle. En cela Rémusat a eu raison. On ne saurait blâmer sa méthode. Il a cédé à un instinct juste. Si, du temps de Leibnitz, en effet, et après Leibnitz surtout, l'homme se spécialise chaque jour davantage et peut s'abstraire de tout ce qui n'est pas sa pensée et le mouvement extérieur de sa pensée, il n'en était point ainsi au moyen âge, où la société tenait bien plus d'espace que l'homme,—mère aux bras puissants dans lesquels l'homme se tassait, et, si grand qu'il fût, paraissait petit! Mais si Rémusat a eu raison d'écrire l'histoire du temps de saint Anselme pour mieux comprendre saint Anselme, peut-on avouer qu'il l'ait compris? Franchement, quand on a lu attentivement son travail, peut-on dire que le métaphysicien, avec les grêles propositions de son analyse habituelle, ait vu réellement ce mâle XIe siècle, qui demanderait tant de vigueur de génie et de largeur d'appréciation? Non! certainement! Parler des hommes et des choses d'une époque avec cette politesse qui est l'uniforme des hommes d'État et un uniforme qui ne cache pas une bravoure, avec ce respect des faits accomplis qui est le caractère de l'école dont Rémusat est sorti, n'est pas plus comprendre cette époque que toucher un objet avec l'extrémité des doigts n'est le saisir et le soulever!
Saint Anselme vivait dans un temps où le catholicisme n'était plus seulement un ensemble de nobles et pieuses aspirations vers le bien et vers le ciel. Hildebrand, ou Grégoire VII (car il est si grand, cet homme, que la gloire le connaît sous tous ses noms), avait fait du catholicisme le plus organisé des gouvernements. Du temps d'Anselme également, les Croisades avaient opéré le rapprochement des tendances religieuses de l'Europe et de son premier intérêt terrestre. Grâce à cette théocratie que Rémusat condamne dans son livre, par la raison très philosophique que l'opinion de l'Europe moderne, qui a la tête déformée par les philosophes, lui est en ce moment hostile, l'influence du monde chrétien avait pris le monde musulman et pénétré l'Asie et l'Afrique. C'étaient là des faits prodigieux! Une individualité aussi élevée que celle de saint Anselme devait se rattacher à ces faits, et elle s'y rattachait, non pas en vertu de son génie qui l'antidatait de plusieurs siècles, mais en vertu de ses vertus. Saint Anselme était lié au grand et décisif mouvement du progrès catholique par ce qui se nomme, entre chrétiens, la sainte vertu de l'obéissance. Chassé de son palais épiscopal, dans les troubles religieux et politiques de son pays, saint Anselme ne se consola pas seulement de ce revers: il fut heureux de ne plus être désormais condamné à commander aux autres. Pour s'exercer, gymnastique sublime! à cette vertu si profondément sociale de l'obéissance, saint Anselme, respecté par le pape, saint Anselme, le primat d'Angleterre, prit un simple moine pour maître, et, le croirez-vous, esprits de nos jours? ce moine lui prescrivait le nombre de fois qu'il devait se retourner dans son lit. Rémusat a trop d'esprit pour insulter à cette surhumaine humilité, que Voltaire aurait traitée... nous savons comment; mais, sous le sérieux indulgent qu'il garde, Rémusat ne cache pas autre chose que la vue mesquine et erronée d'un philosophe qui comprend tous les préjugés d'un siècle et d'un grand homme, et qui ne les leur reproche pas. Tant de bonté ne nous fera pas hésiter cependant. Au fond, l'intelligence profonde de la double grandeur du temps et de l'homme lui échappe. Il n'a pas l'appréciation de cette obéissance qui, à partir de Grégoire VII et des Croisades, fit triompher la foi dogmatique, et, on peut le dire, organisa politiquement la religion. L'action de la foi par l'obéissance est humainement, si on peut risquer l'expression, la physique du catholicisme. La véritable gloire de saint Anselme est d'avoir donné à tous les fidèles de son temps, du haut d'une position qui leur imposait et les entraînait, l'exemple du respect de l'obéissance poussé jusqu'au fanatisme, mais à un fanatisme pour la première fois désintéressé. Or, quand un homme personnifie en lui cette physique du catholicisme, l'instrumentum regni par lequel il s'est constitué et a gouverné, n'étudier dans cet homme que le travail de son esprit appliqué aux stériles contemplations de la métaphysique, c'est prouver assurément qu'on est un métaphysicien, mais c'est aussi découvrir en soi la pente fatale à ne voir que les petites choses, quand il y a les grandes à côté. Chétive organisation du regard! La myopie vaudrait mieux, car la myopie ne scinde rien, et c'est ce qui est grand qui, d'abord, la frappe. Rémusat a-t-il jamais eu la faculté des esprits nets et droits qui vont de prime saut aux réalités importantes? Nous ne savons. Mais s'il l'a eue jamais, il l'a bien perdue dans les études microscopiques d'une philosophie qui analyse l'homme dans les moindres nuances de son ondoyante personnalité. Et il est permis, on en conviendra, de s'étonner qu'un homme qui fut ministre autrefois s'imagine probablement, sinon de reprendre le gouvernement qu'il a perdu, au moins l'influence dans les esprits, qui est du gouvernement aussi, en traitant de la résurrection de systèmes philosophiques au XIe siècle. Systèmes qui mourront et ressusciteront plus d'une fois encore si les hommes doivent s'occuper longtemps de ce que les philosophes appellent des vérités éternelles, lesquelles n'ont d'éternel, peut-être, que leur inutilité!