III
Mais le scepticisme dans l'histoire des religions, c'est déjà un résultat pour la philosophie, et d'ailleurs Renan a moins écrit son livre pour résoudre des difficultés qu'au fond il regarde lui-même comme insolubles que pour proclamer les droits de la Critique indépendante et désintéressée, de la Critique en dehors de tout dogmatisme et de toute polémique, comme il dit. Cette définition de la Critique, qui correspond à la définition que Taine, dont nous parlerons plus loin, a donnée de la science, et qui permettrait à toutes les deux de faire leur travail de destruction dans la plus complète sécurité et sans s'inquiéter de savoir s'il y a une morale, une société, des gouvernements, un foyer domestique, tout un ensemble de choses organisées autour de soi à respecter, cette définition, qu'il est si important de faire admettre à tout le monde, est la grande affaire et le coup d'État actue des philosophes. Si la pleine liberté de la Critique était consentie, si la science avait le droit d'agir en vue seulement des résultats scientifiques, on n'aurait plus besoin de rien, on aurait tout, et les vêpres siciliennes de la philosophie sonneraient, à pleines volées, sur nos têtes! Voilà pourquoi le monde hésite à admettre cette notion de la Critique en dehors du monde et se soucie médiocrement qu'on le mette à feu, sous prétexte de science, dans l'intérêt de la plus vaine et de la plus inepte curiosité. N'y aurait-il à cela que l'énervation des forces sociales, en avons-nous tant déjà que nous puissions impunément les diminuer?... Le doux Renan, cet officier de paix de la Critique, qui blâme Bauer de ses colères comme il a blâmé Feuerbach, revient à toutes les pages de son livre sur cette idée fixe de l'indépendance absolue de la Critique, de la séparation complète des hommes et des choses. «Quand l'historien de Jésus-Christ—dit-il—sera aussi libre dans ses appréciations que l'historien de Mahomet et de Bouddha, il ne songera pas à injurier ceux qui ne pensent pas comme lui.» Raison pitoyable! N'insulte-t-on pas tout ce qui contrarie et résiste, quand on est violent et orgueilleux, et les savants ont-ils l'habitude de manquer de violence ou d'orgueil? Seulement, il faut bien essayer de justifier n'importe comment ce qu'on voudrait faire accepter à l'opinion. Les moyens employés à cette fin par Renan seraient d'un tacticien supérieur s'ils ne finissaient pas par trop éveiller la gaieté. Que diable! il faut s'arrêter dans les nuances dont on parle tant! «La critique des origines d'une religion—dit Ernest Renan—n'est pas l'œuvre du libre penseur, mais des sectateurs les plus zélés de cette religion.» C'est pour cela sans doute qu'il est sorti de Saint-Sulpice. Manière de se retrouver prêtre quand on a jeté sa soutane aux buissons du chemin! Ailleurs, il ajoute, avec une componction d'âme pénétrée: «La critique renferme l'acte du culte le plus pur.» C'est le mysticisme de la chose! Mais n'est-ce pas trop gai qu'un tel langage, et le rire qui prend n'avertit-il pas?
On en avait besoin, du reste. Excepté à deux ou trois endroits où l'hypocrisie monte jusqu'au comique, le livre de Renan est d'une grande tristesse; il est triste comme un impuissant. Malgré l'expression qui veut les réchauffer, on sent comme un froid vipérin s'exhalant de toutes ces pages mortes et déjà fétides, de toutes ces vésanies allemandes dont un Français avait mieux à faire que de se faire le chiffonnier! Renan les met, il est vrai, à l'abri sous cette tolérance chère aux philosophes, sous ce paratonnerre où tombe le mépris. Sans conclusion ferme et qui satisfasse même l'auteur, ces Études d'histoire religieuse ne sont guères qu'une collection glacée de huit à dix blasphèmes qui forment un symbole d'insolences. En vain le récite-t-on fort bas, ce symbole, on l'entend. On veut être habile, on veut être discret, et on n'est pas même spirituel. Les grands courants de la bêtise contemporaine traversent majestueusement le livre de Renan: l'optimisme béat, la foi dans l'humanité en masse qui fait bien tout ce qu'elle fait, et aussi en l'homme individuel, dont Renan ne craint pas de dire qu'il crée la sainteté de ce qu'il croit et la beauté de ce qu'il aime. Il est presque incompréhensible qu'avec du talent, car Renan n'en manque pas, la pensée d'un homme incline fatalement ou de choix vers les thèses les plus niaises et maintenant les plus compromises. Anomalie singulière, mais non rare, et dont la Critique littéraire est encore à chercher le mot. Écrites avec pureté et quelquefois avec une transparence colorée, ces Études, logiquement et scientifiquement sans valeur, ont des détails qui attireront, qui ont attiré déjà les esprits de peu de pensée et qui aiment l'expression partout où elle s'attache. Ils sont venus à ce livre; mais ils n'y reviendront pas. Quant au genre d'effet qu'il produit, c'est directement le contraire de celui qu'il avait en vue. Renan voulait faire les affaires de l'athéisme sans éclat et sans embarras, sans casser les vitres, comme on dit, et il s'est trahi par les précautions mêmes qu'il a prises pour se cacher. Il voulait (soi-disant), dans un but élevé de connaissances, dégager l'idée religieuse de ce qui la fait une religion positive à telle heure de l'histoire, opposer le sentiment éternel à la forme passagère, et en le lisant on n'a jamais plus senti que c'était impossible; que, la forme enlevée, l'esprit suivait, et qu'après tout, malgré le progrès et à part la vérité divine, socialement, la dernière des superstitions valait encore mieux que la première des philosophies!