IV

Le livre de l'Origine du langage[25] est postérieur aux Études religieuses, non dans la publicité, mais dans l'attention publique. On dit que quelques personnes l'avaient lu déjà avant que Renan, qui le republie, eût attrapé son petit bout de renommée. Il a toujours été heureux, ce Renan! Parmi les trois ou quatre enfants gâtés (qui resteront marmots) de ce siècle gâté et que la Fortune a pris par le menton pour les faire nager, Ernest Renan est un de ceux qu'elle a conduits à tout de cette manière. Sorti du séminaire comme un certain empereur de Constantinople qui fuyait et qui se retournait pour cracher sur les murs de sa ville, Renan entra aisément, et pour cette raison même, au Journal des Débats, et il y est encore, je crois, les jours de grande fête; de là, il cingla vers l'Institut, et le voilà, non pas sans travaux, puisqu'il chiffonne dans l'érudition allemande, et c'est une terrible besogne, mais, rapidement et sans luttes, le voilà regardé comme un critique, un érudit et un écrivain formidable, même par ses ennemis. Avant de l'attaquer, ils le saluent, comme les Français saluaient les Anglais à Fontenoy. Seulement, les Anglais nous rendirent le salut et allaient devenir des héros, tandis que Renan garde le salut sans le rendre, et, dans l'ordre intellectuel, n'est, je l'ai dit déjà, qu'un poltron d'idées, qui, comme le lièvre chez les grenouilles, ne fera jamais peur qu'à de plus poltrons que lui... Telle est, en deux mots, l'histoire de Renan; ce n'est pas encore un illustre, mais c'est un gros Monsieur, et, si on le laisse faire, il sera illustre demain. Nous sommes ainsi en France. Ou nous marchandons tout à un homme, ou nous ne lui marchandons rien. C'est le pays des engouements. Or, que fait un homme qui s'engoue? Il tousse un peu et il est délivré. C'est cette petite toux salutaire que la Critique voudrait provoquer aujourd'hui.

Et l'heure est bien choisie pour ce débarras. La surprise du premier moment, cette grande duperie, est passée, et Renan se prête lui-même à la circonstance. Il en est à l'heure des secondes éditions. Il fait cette roue. Il revient sur ses premiers livres. Il nous récapitule sa gloire; il se réimprime; il n'oublie rien de ce qu'on aurait oublié. Ses essais de jeunesse trouvent maintenant les éditeurs qu'ils cherchèrent, et, grâce à eux, il nous étale les premiers costumes de sa pensée avec la tendresse que M. Denis avait pour son habit jaune en bouracan. Le bouracan de M. Renan est remis sous la vitrine:

Ah! nous ne voulons pas perdre nos rogatons!

L'essai sur le langage est de 1848. C'est un enfant de douze ans qui n'a pas grandi. Renan ne l'a ni modifié, ni augmenté, ni raffermi. Il s'est contenté d'y joindre une préface où il se félicite d'avoir pensé comme MM. tel et tel d'Allemagne, et de ne différer que de quelques nuances de ces grands hommes qui ne sont encore que de grands Allemands. Or, les nuances impliquent tant de choses aux yeux de ces laborieux tisseurs de riens! Vains et tristes tissages. On dirait, à les voir tous dans cette préface, des aliénés, à force de science, occupés à chercher la petite bête invisible, la mouche narquoise de l'impalpable, qui fuit leur main. Ils sont là tous, ces happeurs de vide! Il y a là un M. Grimm, qui croit aux langues monosyllabiques sans flexion, mais agglutinées, et qui compte trois âges dans le développement du langage après trente mille ans de chronologie. Il y a un M. Steinthal, trop subtil même pour M. Renan, qui l'accuse de s'évanouir dans un formalisme profondément creux,—M. Steinthal, qui a travaillé énormément pour arriver à dire que le langage naît dans l'âme d'une manière aveugle.

Il y a encore MM. Bunsen et Max Muller, qui ont inventé une famille TOURANIENNE à l'aide de laquelle ils cherchent, de l'aveu de Renan, «à établir un lien de parenté entre des langues entièrement diverses». Enfin, il y a Renan, qui se prélasse et s'introduit lui-même dans ce majestueux conclave de rudes travailleurs en fils d'araignée. On dirait que le prêtre manqué vise au moins à une petite papauté philologique, et, au fait, pourquoi ne serait-il pas le premier parmi ces peseurs de diphthongues? Ils sont tous chimériques, hypothétiques et faux, et il a sur eux l'avantage d'écrire même assez brillamment en français... Du reste, cet essai n'entamera en aucune façon son amour-propre ou sa personne, car dans ce mémoire d'académie, long de 247 pages, Renan tient tout entier tel que nous le connaissons, tel que nous venons de le voir dans ses Études religieuses. Nous craignons bien qu'il ne puisse jamais changer.

A consulter ce livre, on voit que dès son début dans la science Renan était destiné à porter toute sa vie cette double livrée de Hegel et de Strauss qu'il a endossée. Shakespeare, avec son ironie charmante, appelle quelque part les laquais «messieurs les chevaliers de l'arc-en-ciel». Avait-il deviné les laquais de la philosophie du mythe, de la contradiction et du devenir, ces nuées coloriées et que le premier vent de bon sens, s'il vient à souffler, emportera? La méthode, que Renan n'a point inventée et qu'il a commencé par appliquer à la théorie du langage, est cette méthode connue des Études religieuses dont nous parlons pour la première et dernière fois. La Critique n'a point à créer d'importances en s'acharnant sur des théories méprisables. Appliquer à tous les ordres de faits le même procédé superficiel et vicieux est une opération qu'on signale, mais sur laquelle il n'y a point à revenir. Dorénavant, quand nous parlerons d'Ernest Renan et de ses œuvres, c'est qu'il aura pris la peine de se transformer.