V

En effet, Hegel aujourd'hui, Hegel lui-même est en question, compromis et à la veille du déshonneur philosophique le plus complet, malgré les transcendantes aptitudes de sa pensée. Or, s'il en est ainsi, que voulez-vous qu'on dise des esprits de second ou de troisième degré qui vivent sur sa méthode comme le puceron dans sa feuille? Il y a cependant à dire en faveur de Renan que, de tous ceux qui se sont servis de l'instrument logique forgé par Hegel, il est celui qui a le plus entassé de contradictions l'une sur l'autre et élevé le plus haut la philosophie du rien sur des pyramides de peut-êtres. Proudhon avait déjà commencé cette terrible vulgarisation de la méthode hegelienne qui doit la ruiner, mais Proudhon est un brutal et même un bestial, quand il n'est pas un ironique qui se moque de lui-même et de son lecteur, et qui a raison pour tous les deux! Il y a dans cet homme de gausserie profonde la carrure d'un négateur effroyable et d'un mystificateur prodigieux, tandis que dans Renan l'homme s'ajuste avec le système, l'esprit avec le caractère, pour redoubler autour de soi l'indécision et la confusion. Mercure qui saute et s'éparpille, couleuvre qui glisse, ombre qui s'efface dans le brouillard, il se dédouble, se renverse, se dérobe, comme ce polype qui fuit sous l'eau quand il l'a troublée. Hegel mariait la thèse et l'antithèse dans une synthèse faite de toutes deux. Du moins c'était sa prétention hautaine. Mais Renan se contente, lui, de marier les extrêmes dans une équivoque. Il adopte ce qu'il réfute et réfute ce qu'il adopte. Sa logique est de l'escamotage. Seulement, pour accomplir ses prestidigitations, ce Robert Houdin de la philologie se contente d'abaisser la lampe. Son fiat lux, c'est l'éclipse systématique de la clarté.

Et nous disons systématique en pesant sur le mot, car le manque de clarté dans Renan n'est point l'impuissance d'être clair. C'est la conséquence d'une méthode insensée, mais c'est aussi et c'est surtout, ne nous y trompons pas! la diplomatie sans courage d'un incrédule prémédité. Avant d'être un philosophe, avant d'être un linguiste, Renan était un incrédule. La foi de ses premières années s'était éteinte sur les marches mêmes de l'autel, et, quand il les eut descendues, la question fut pour lui de les démolir. Le moyen, il allait le chercher; il le trouverait peut-être; ce serait ceci ou ce serait cela. Mais la question était cet autel! C'était la guerre à Dieu qu'il fallait faire, armé de prudence, car cette guerre a son danger dans une société où il existe un peu d'ordre encore. Alors Renan devint hegelien. A l'ombre des formules logiques de Hegel, de ce prince de la formule... et des ténèbres, il ne dit pas l'infâme comme l'avait dit Voltaire, cette coquette ou plutôt cette coquine d'impiété; mais ce qu'il dit impliquait toutes les négations du XVIIIe siècle.

Sans cesser d'être un hegelien, Ernest Renan devint philologue. Ce fut là son état, le dessus de porte de sa pensée et de sa vie; mais l'étude des langues, par laquelle il voulait faire son chemin, n'en fut pas moins sa manière spéciale de prouver cette non-existence de Dieu qui est la grande affaire de la philosophie du temps. L'Origine du langage est le premier essai de cette preuve qu'ait faite Renan, qui l'a continuée avec acharnement dans ses Études d'histoire religieuse, dans son Histoire comparée des langues sémitiques, dans ses Essais de critique et de morale; et, quoique dans ce premier livre, plus peut-être que dans les suivants, ce jeune serpent de la sagesse ait eu les précautions d'un vieux et les préoccupations de sa spécialité, cependant il est aisé de voir que la chimère philologique, le passage de la pensée au langage ou du langage à la pensée, les épluchettes des premières syllabes que l'homme-enfant ait jetées dans ses premiers cris, ne sont, en définitive, que des prétextes ou des manières particulières d'arriver à la question vraiment importante, la question du fond et du tout, qui est de biffer insolemment Moïse et de se passer désormais parfaitement de Dieu!