VI
On sait ce qu'affirme Moïse. Dans le récit qu'il nous a laissé, on voit Adam et Ève, vis-à-vis de leur destinée, tomber dans la chute et se faire les éducateurs du genre humain, qu'ils ont précipité avec eux. C'est là une assertion nette, tranchée et puissante. Le bon sens, quand on l'articule, ne gémit pas déconcerté. Les expressions de Moïse sont pleines et précieuses. Puisqu'il s'agit de son langage: «L'univers—dit-il avec son tour approprié et sublime—fut fait d'une seule lèvre.» Ce que dit historiquement le grand Révélateur, la petite révélation du sens le plus infime le répète, avec une force inouïe, dans la conscience du genre humain. La société a préexisté à l'homme, Dieu à la société, et, comme il leur préexistait, il les a constitués par le langage, cette condition sine qua non de tous nos développements en tous genres, sans laquelle l'esprit de l'homme avorterait. Ces simples et fortes notions, que le XVIIIe siècle avait troublées, furent reprises au commencement du XIXe et posées comme bases d'un système auquel le génie de Bonald donna de sa propre solidité. Renan, qui trouve également éloignés d'une explication scientifique le système du caprice individuel et des onomatopées de la brute, qui fut la toquade du XVIIIe siècle, et le système religieux que nous venons de signaler, a donné le sien à son tour, et nous ne croyons pas que, dans des esprits passablement faits, il puisse remplacer le système de l'école théologique, comme dit Renan avec un dédain assez contenu, mais il n'en a pas moins pour visée de le remplacer.
Ce système, qui consiste à affirmer sans preuves possibles, du moins dans l'essai actuel de Renan, que «le langage de l'homme s'est comme formé d'un seul coup et est comme sorti instantanément du génie de chaque race», pose donc la diversité de la race à la première ligne de son affirmation. Voilà qui est acquis. Le langage fut constitué dès le premier jour, mais il faut savoir ce qu'Ernest Renan entend par le premier jour: «Cette expression de premier jour—dit-il à la page 19 de sa préface—n'est-elle qu'une métaphore pour désigner un état plus ou moins long durant lequel s'accomplit le mystère de l'apparition de la conscience?» Quant à la langue primitive de cette période métaphore, il est impossible de la retrouver. Seulement, «pour construire scientifiquement la théorie des premiers âges de l'humanité, il faut étudier l'enfant et le sauvage.» C'est-à-dire le sens sur le contre-sens, la lumière sur les ténèbres, et la montée sur la descente. Nous savons ce que l'enfant et le sauvage nous donnent, quoique Renan prétende que le sourd-muet se crée tout seul des moyens d'expression (page 97) supérieurs à ceux qu'on lui enseigne; ce qui prouve que l'abbé de l'Épée était un sot. Sans le verbe qui leur allume l'esprit et le cœur, le sauvage et l'enfant croupiraient éternellement dans l'argile de leur organisme, comme avant Pygmalion et l'Amour il n'y avait pas de Galatée! Mais, autre hypothèse de Renan: L'enfant humanitaire avait (toujours dans l'époque métaphore) des forces que n'a plus l'homme individuel de notre temps. «Il serait trop rigoureux—dit-il encore—d'exiger du linguiste la vérification de la loi d'onomatopée dans chaque cas particulier. Il y a tant de relations imitatives qui nous échappent et qui frappaient vivement les premiers hommes!...» «L'intelligence la plus claire et la plus pénétrante—ajoute-t-il ailleurs—fut le partage de l'homme au commencement.» Ce qui est vrai pour nous qui croyons à la chute, ce qui est faux pour lui qui n'y croit pas et qui invente aujourd'hui un progrès abécédaire où rien n'est acquis, où plus on recule plus on avance, et où il faut remonter à l'origine de tout pour savoir seulement quelque chose!
Et ce n'est là que la première brume d'hypothèses que l'auteur de l'Origine du langage oppose à la réalité sévère de la métaphysique de Bonald, en si magnifique conformité avec le récit de Moïse. Mais le brouillard, sans être plus saisissable pour cela, s'épaissit, et bientôt on s'y perd, notions et langue même! En effet, on doute, en lisant Renan, s'il dit réellement ce qu'il veut dire et s'il croit ce qu'il affecte de savoir. Le primitif de Renan n'est point Adam, car le risible mythographe a depuis longtemps décapité l'histoire avec son couteau à papier! Il n'y a pas d'individus pour lui, mais des collections. Il n'y a pas d'Homère, il n'y a pas de Lycurgue. Caligula philologique à faire mourir de rire, qui voudrait que l'humanité n'eût qu'une tête pour la lui couper, si cette tête portait un nom propre! Donc il n'y a pas d'Adam. Mais son primitif, quel est-il? homme ou enfant, esprit humain, race, et quelle race, ou autre chose? Quoi, enfin? Il faudrait préciser et définir, et c'est ce que ne fait jamais Renan. Il scintille et passe, farfadet verbeux, sur le dos fluant d'un peut-être ou d'un il semblerait comme on en trouve dans son livre. Quelle autorité que cet homme!
Inconséquent d'ailleurs autant qu'hypothétique, le fait qu'il érige en fondement de son système c'est que le langage s'est formé d'un coup, et voilà qu'à la page 175 de son essai il dit qu'aux époques primitives chacun parlait à sa façon,—ce qui était Babel avant Babel, Babel dès la création du monde, mais toutefois sans la confusion et la destinée de Babel. Renan finit par s'étrangler dans les nœuds coulants et redoublés de ses hypothèses. Ainsi, il suppose pour un jour à l'homme la puissance de Dieu, déplaçant le miracle pour ne pas voir le miracle. Il fait de ce miracle une loi qui ne se reproduit plus qu'à la charge pour nous de nous retrouver dans la même position exceptionnelle. Paralogisme, tautologie, misérable saut de carpe éternel! A ses yeux brouillés, qui décomposent les choses en les regardant, le mythe, qui est le roman individuel, l'emporte sur l'histoire, qui est le mythe général. Précisez, si vous pouvez, ces nuances! Seulement, si nous devons mépriser l'histoire, combien plus devons-nous mépriser les romans et les conjectures à l'aide desquelles on veut remplacer scientifiquement des traditions avérées qui accableraient, s'il ne fallait pas savoir où prendre un homme pour l'accabler.
Mais, nous le répétons, voilà l'important, le fin du fin de toutes ces finesses d'érudition bateleuse et désossée. Éblouir, comme le renard de La Fontaine, tous les dindons oisifs de la libre pensée qui le regardent tourner en rond, prendre ses poussières à l'apparence et faire monter cette vile fumée sur le soleil de nos traditions, tel est le côté sérieux du personnage qu'Ernest Renan nous joue aujourd'hui. Cela n'est pas que vain et que risible, comme le crible aux diphthongues, cela est sérieux. Dans l'état actuel de la science et des grotesques respects qu'elle inspire à la plupart des hommes, qui croient qu'elle leur donnera la clef de ce monde que Dieu a gardée, il n'était ni si indifférent ni si bouffon de confisquer Moïse au profit du sanscrit et de ramener la question de Dieu, si peu scientifique, à une simple question de dehors et de dedans, qui l'est beaucoup plus!