CHEVRETTE LA CHEVRIÈRE

I

LE PRINCE CHARMANT

LE prince Charmant se promenant un jour dans la campagne avec son précepteur, rencontra une jeune chevrière.

Elle avait les yeux noirs, les cheveux noirs, la démarche vive, la physionomie piquante, et par-dessus tout, un petit air piquant et timide à la fois qui lui donnait un certain air de ressemblance avec le joli animal dont elle portait le nom.

Elle s’appelait Chevrette et gardait les chèvres dans les environs.

—Olifour! dit le prince à son précepteur.

—Plaît-il, Altesse? répondit celui-ci.

—Tu vois bien cette jeune fille?

—Parfaitement.

—Comment la trouves-tu?

—Je la trouve comme vous voudrez.

—Je la trouve adorable.

—Adorable.

—J’ai, de plus, formé un projet que je trouve excellent.

—Excellent.

—Je veux la prendre pour femme.

Olifour ne put s’empêcher de se récrier:

—Mais que penseront vos aïeux, que diront votre père et votre mère, et vos sujets, et la terre, et le ciel, et les dieux, et les hommes? D’ailleurs, votre mère refusera son consentement.

—C’est ce que nous verrons.

—Vous n’êtes pas majeur.

—Qu’importe!

—Vous ne réussirez pas.

—Tu vas voir.

II

UNE MÈRE ÉPLORÉE

La reine s’arrachait les cheveux et versait un torrent de larmes.

Le prince Charmant venait de lui faire part de ses intentions au sujet de Chevrette.

Sa mère s’était roulée à ses pieds, l’avait supplié de renoncer à un dessein qui ne pouvait manquer de causer sa mort. Le prince Charmant avait résisté à toutes les instances.

—Quelle fermeté! pensait Olifour, qui assistait à cette scène; c’est pourtant moi qui l’ai élevé!

La reine alla jusqu’à menacer son fils de sa malédiction. Alors le prince Charmant se roula par terre à son tour, déchira ses poils follets, mit son cafetan en lambeaux, et déclara que puisqu’on lui refusait celle qu’il aimait, il prenait la résolution immuable de mourir de consomption avant six mois.

—Non, mon fils, non, tu ne mourras pas! s’écria la reine éperdue; conserve-toi à notre amour et à l’admiration de tes peuples. Allez, Olifour, allez chercher Chevrette; je veux que mon fils l’épouse à l’instant.

—Quel machiavélisme! pensa de nouveau Olifour; comme sa ruse a réussi! Quel élève j’ai fait là!

Il alla chercher Chevrette.

III

CHEVRETTE A LA COUR

Chevrette aurait autant aimé ne pas épouser le prince Charmant et rester chevrière; mais ses parents étaient pauvres, avides de trésors, il fallut se résigner.

Une fois à la cour, elle ne put s’empêcher de reconnaître que le prince Charmant était un sot, et son précepteur Olifour un imbécile.

Quant au roi et à la reine, c’étaient de bonnes gens qui n’y voyaient pas plus loin que le bout du nez de leur fils.

Chevrette s’ennuyait donc beaucoup. Elle aurait voulu sauter, courir, gambader dans la campagne. L’étiquette la rendait malheureuse. Elle commettait à chaque instant les erreurs de cérémonial les plus grossières. C’est ainsi qu’à la réception de l’ambassadeur de l’empereur Parapaphignolle, elle lui embrassa le côté gauche de la moustache au lieu du côté droit. L’empereur de Parapaphignolle, exaspéré de cet outrage fait à son envoyé, ne parlait de rien moins que de mettre à feu et à sang les États du prince Charmant. On eut beaucoup de peine à lui faire entendre raison et à arranger la chose.

Ce n’est pas que Chevrette manquât de leçons: son mari lui faisait chaque jour un cours d’étiquette qui durait trois heures; mais Chevrette, après cela, descendait au jardin, et oubliait les leçons du prince Charmant en jouant avec une petite chèvre qui la suivait au moindre signe, sur la simple présentation d’une tige de fleurs.

Voyant tant d’indocilité et une ignorance qui pouvait compromettre l’avenir de la monarchie, le conseil des ministres décida que Chevrette serait confiée à Olifour, qui se chargerait de compléter son éducation.

Le conseil des ministres déclara nettement à Olifour que si dans trois mois la princesse, interrogée dans un examen public, ne parvenait pas à résoudre toutes les difficultés du cérémonial et de l’étiquette, on lui trancherait la tête, à lui Olifour.

IV

CE QUI SAUVA OLIFOUR

Ce fut la fuite de Chevrette, qui disparut le soir même où on lui signifia la décision des ministres.

V

CE QUI LE PERDIT

Ce fut la joie imprudente qu’il montra en apprenant la fuite de la princesse.

Le prince Charmant en fut instruit par des envieux que depuis longtemps le savoir d’Olifour offusquait, et sur le rapport de ces gens, il lui fit trancher la tête.

VI

LA PROPOSITION D’UN BON PERE

Cependant le roi ne comprenait rien au désespoir de son fils. Pour remplacer Chevrette, il lui offrit de lui faire épouser toutes les chevrières de son royaume.

Le prince Charmant refusa, et déclara qu’il ne lui restait plus qu’à mourir de consomption, ainsi qu’il en avait formé le projet, si l’on ne parvenait à découvrir la retraite de Chevrette.

Tous les efforts tentés dans ce but étaient superflus.

La reine alla consulter la fée qui avait présidé à la naissance de son fils, espérant bien qu’elle ne voudrait pas laisser mourir de consomption un prince qu’elle avait accablé des dons les plus précieux du corps et de l’esprit.

La fée écouta la reine et voulut la consoler. Elle lui fit part de ce qui s’était passé dans le royaume des Fleurs et lui apprit que Chevrette n’était autre chose que le Chèvrefeuille, qui s’était incarné dans le corps d’une jeune et jolie chevrière.

—Vous concevez que la fleur du chèvrefeuille est trop sauvage, trop simple, trop capricieuse même, pour vivre à la cour. Laissez-la aux champs avec ses chèvres, et dites à votre fils que je lui ménage une jolie petite princesse dont il me dira des nouvelles.

La reine raconta à son fils la conversation qu’elle venait d’avoir avec la fée. La petite princesse le fit réfléchir, et il promit à sa mère de ne pas mourir de consomption.

—Voilà une singulière histoire néanmoins, pensa-t-il, et c’est grand dommage que j’aie fait trancher la tête à Olifour: nous en aurions bien ri tous les deux!

VII

FIN

En quittant la cour, Chevrette se demanda ce qu’elle allait faire.

—Parbleu! se dit-elle, je garderai encore les chèvres.

Mais où trouver un troupeau? Elle se dirigea du côté de la chaumière de ses parents.

La chaumière appartenait à de nouveaux propriétaires.

Depuis le mariage de leur fille, le père et la mère de Chevrette avaient trouvé indigne d’eux le métier de paysans.

Ils s’étaient rendus à la ville voisine, où ils habitaient un riche palais.

Voilà Chevrette bien embarrassée.

—Si je retourne à la ville, pensa-t-elle, le prince Charmant me fera saisir par ses gardes, et je serai obligée de retourner à la cour, où l’ennui me tuera.

Si je reste cachée à la campagne, comment ferai-je pour vivre?

Elle était au milieu de ces perplexités lorsqu’un joyeux bêlement se fit entendre derrière elle.

C’était sa chèvre, sa chèvre favorite qu’elle avait emmenée avec elle à la cour, et qui, la voyant partie, s’était échappée du palais pour la suivre.

Elle oublia un moment la fâcheuse situation dans laquelle elle se trouvait pour recevoir les caresses de sa chèvre. Le fidèle animal sautait, gambadait autour de sa maîtresse, et venait de temps en temps frotter son joli museau contre le sein de la chevrière.

—Tu m’aimes bien, lui disait-elle, ma pauvre chèvre, tu es heureuse de me revoir; hélas! je n’ai rien à te donner, pas même un brin de luzerne ni un petit toit pour te mettre le soir à l’abri du loup.

Comme elle prononçait ces paroles, elle entendit quelqu’un qui s’écriait:—Oh ciel!

Celui qui parlait ainsi était un jeune chevrier nommé Jasmin. Il errait dans les bois, triste et désolé, parce qu’il avait perdu Chevrette qu’il aimait.

Mais Chevrette ne le savait pas.

En le voyant elle se sentit rassurée; elle l’appela:—Jasmin! Jasmin!

Il s’approcha et elle lui raconta son malheur. Jasmin, à son tour, lui parla en pleurant de tout ce qu’il avait souffert pendant son absence.

Chevrette essuya ses larmes, et lui dit de se consoler: si elle avait su son amour, jamais elle n’eût consenti à épouser le prince Charmant.

Le chevrier suivit le conseil de la chevrière. Il essuya ses larmes et se consola. Chevrette lui permit de la suivre au fond de la forêt; ils vécurent heureux, chevrier et chevrière, Jasmin et Chèvrefeuille, mais après s’être mariés.