LES REGRETS DU CAMÉLIA
I
IMPÉRIA
IL n’était bruit dans Venise que des attraits de la comtesse Impéria.
Sa beauté fière et majestueuse frappait tout le monde d’admiration; son teint d’un blanc velouté, nuancé d’une légère teinte rose, était un objet d’envie pour toutes les dames de Venise. L’élite de la noblesse l’entourait d’une cour brillante et nombreuse. Le glorieux époux de la mer, le doge lui-même, avait dit, le jour de son couronnement, que s’il avait été libre de son choix, ce n’est pas l’Adriatique qui aurait reçu son anneau de fiançailles.
Les gondoliers de Venise admiraient sa beauté, et le soir sur la grève, lorsque l’improvisateur, récitant les strophes de la Jérusalem délivrée, parlait au peuple d’Armide, de Clorinde et d’Herminie, il s’écriait, dans un transport d’enthousiasme, qu’elles étaient belles comme la comtesse Impéria.
Elle recevait tous les hommages indistinctement; tout seigneur était admis auprès d’elle, sans qu’elle eût l’air d’écouter celui-ci d’une oreille plus favorable que celui-là. Tant de vertu unie à tant de beauté faisait de la comtesse une exception, et la rendait célèbre dans toute l’Italie.
Ce devait être un grand triomphe que de dompter ce cœur rebelle; aussi l’émulation de la jeunesse vénitienne était-elle vivement excitée; l’époux de la belle Impéria aurait tant et de si redoutables rivaux à vaincre!
On commençait à croire, à Venise, que la comtesse renonçait définitivement au mariage, lorsqu’on apprit qu’elle avait fait un choix.
II
STENIO
C’était un des plus jeunes, un des plus nobles, un des plus riches, un des plus aimables cavaliers de Venise.
Son bonheur parut si mérité, qu’il fit taire la jalousie.
Pour connaître les sentiments dont Stenio était animé, il nous suffira de jeter les yeux sur la lettre suivante qu’il écrivit, la veille de son mariage, à son ami d’enfance Paolo:
«Cher ami,
«Elle a consenti à me donner sa main. Comprends-tu ma joie, Paolo? elle m’aime!
«Il y a des moments où je doute encore de mon bonheur. Je me dis quelquefois: Non, cela n’est pas possible; cette noble et fière créature ne peut aimer un mortel. Et cependant pourquoi m’aurait-elle choisi? Quel motif l’aurait forcée m’aliéner cette liberté à laquelle elle tenait tant, si ce n’est l’amour?
«Tu me connais, Paolo, tu sais que ma seule ambition a toujours été de posséder le cœur d’une femme, d’y régner sans contrainte, sans partage, d’échanger mon âme avec la sienne, de vivre des élans d’une mutuelle sympathie. Ce rêve sur la terre, je le réaliserai; Dieu n’a pas voulu que la beauté fût un don stérile: à celles qu’il a choisies pour faire naître les flammes de la passion, il a donné un cœur pour les comprendre.
«Remercie le ciel, Paolo, il a exaucé les vœux de ton ami.
«Stenio.»
III
RÉPONSE DE PAOLO
«Prends garde à toi, tu es poète!»
IV
APRÈS LE MARIAGE
Nous ne dirons rien des noces de Stenio et d’Impéria; Venise en a conservé le souvenir. Qu’il nous suffise d’apprendre qu’elles furent dignes des deux époux.
Stenio emmena sa femme à la campagne.
Il voulait passer ces premiers mois de la lune de miel, si charmants et si doux, sous les arbres, au chant des oiseaux, au murmure des brises, au parfum des fleurs, au milieu de la solitude.
—N’est-ce pas que nous sommes heureux? avait-il dit à sa femme.
Comme celle-ci avait répondu par un soupir, Stenio se sentit le plus heureux des hommes. Le soir même, il partit avec Impéria pour sa villa.
V
VILLÉGIATURE
Il se trouva, au bout de quinze jours, que la belle Impéria trouva la campagne monotone.
Après quelques tours de promenade sous les grands marronniers, elle se trouvait tout de suite fatiguée.
Si Stenio lui proposait de s’asseoir sur un banc de gazon, elle prétendait que le gazon était humide, et qu’un bon fauteuil était préférable.
Le soir, lorsque la lune jetait ses reflets mélancoliques sur la terrasse du vieux château, elle répondait à Stenio, qui l’engageait à venir entendre avec lui les harmonies de la nuit, qu’elle était fort sujette aux rhumes.
Un jour, elle se plaignit des rossignols dont le chant l’empêchait de dormir.
Décidément, la campagne n’allait pas bien à Impéria. Son mari résolut de retourner à la ville.
VI
LA SCÈNE SE PASSE A VENISE
Après tout, se dit Stenio, on peut être aussi bien seul dans un palais que dans une chaumière. J’ai fait remettre à neuf l’antique demeure de mes pères. C’est un nid de soie, de velours et d’or dans lequel ma colombe se trouvera bien. Nous vivrons l’un pour l’autre, loin du bruit, loin du monde, loin des fêtes; elle découvrira à moi seul les trésors de son cœur.
Le jour de son arrivée, Impéria visita le palais, parcourut les uns après les autres tous les appartements, et parut contente du goût et de la magnificence qui avaient présidé à l’arrangement. Elle en témoigna en termes non équivoques sa satisfaction à son mari.
—Enfin, s’écria-t-il au comble de la joie, elle me comprend! Stenio, ainsi que le lecteur a dû s’en apercevoir, était de ceux qui rêvent une existence de sylphe ou de génie, une vie dont tous les instants s’écoulent au milieu de la musique, de la poésie et de l’échange le plus éthéré des sentiments les plus beaux. Selon lui, sa femme devait avoir les mêmes idées.
Malheureusement il se trompait.
Lorsque, assis aux genoux de la belle Impéria, il voulait prendre la guitare pour lui chanter une mélodie d’amour, elle portait sa main à son front en s’écriant:—Affreuse migraine!
Lorsqu’il essayait de lui lire quelques pages d’un de ses poètes favoris, elle se jetait en bâillant sur son canapé, en maudissant la chaleur et en se plaignant du siroco.
Toutes les fois qu’il tentait de faire du sentiment avec elle, Impéria lui coupait la parole.
—N’est-ce pas, lui disait-il, ô mon unique amour! qu’il est doux de...
Jamais il n’avait pu aller plus loin; Impéria, dès le début de la phrase, se lamentait sur ses maux d’estomac, ou sur le danger qu’il y a à prendre des granits à la fraise après son dîner.
Stenio prenait son mal en patience et comptait sur des temps meilleurs: ses illusions lui restaient.
Un jour, Impéria l’aborda avec un doux sourire et en l’appelant: Cher seigneur!
Pour le coup, pensa Stenio, nous y voici; nous allons enfin échanger nos deux âmes.
—N’est-ce pas, ô mon unique amour! se hâta-t-il de répondre, qu’il est doux de...
—De donner des fêtes, de recevoir ses amis, reprit Impéria, de vivre dans le monde. Est-ce que vous ne songez pas à réunir prochainement, dans un grand bal, toute la société de Venise? Il me semble que, puisque nous voilà mariés, nous devons tenir notre rang.
Ce fut un coup de tonnerre pour Stenio. Quelques jours après, il écrivit à son ami.
VII
DEUXIÈME LETTRE A PAOLO
«Je suis le plus malheureux des hommes! Impéria ne me comprend pas.
«Il fallait voir comme sa figure rayonnait lorsqu’elle s’est présentée à moi parée pour le bal. Elle n’aime que l’éclat, les triomphes du monde, le luxe et la toilette. C’est une femme sans cœur.
«En la voyant si belle, si heureuse, j’ai voulu me venger.
«Madame, lui ai-je dit, vous ressemblez à cette fleur qu’on nomme le camélia, et qu’un jésuite nous a récemment apportée de Chine; elle est charmante à l’œil, mais elle ne dit rien à l’odorat. Vous êtes belle, madame; mais vous n’avez pas ce parfum de la beauté qui s’appelle l’amour!
«Après lui avoir lancé ces paroles foudroyantes, je l’ai regardée; elle souriait.
«Vous ne vous trompez pas, m’a-t-elle répondu ensuite, je suis le Camélia, et elle est entrée fièrement dans la salle du bal.
«Il me semble cependant qu’avant d’entrer, elle m’a regardé d’un air triste. Que signifie ce regard?
«Ah! mon ami, plains-moi, et laisse-moi te répéter que je suis le plus malheureux des hommes.»
VIII
DEUXIÈME RÉPONSE DE PAOLO
«Je te l’avais bien dit.»
IX
LE CAMÉLIA
Un jour, une gondole noire s’arrêta devant le palais de la belle Impéria. Des rameurs frappèrent à la porte et, déposèrent un cadavre sur le seuil.
C’était celui de Stenio.
On l’avait trouvé étendu sur la grève du Lido, frappé d’un coup de poignard au cœur; auprès de lui, un billet écrit de sa main contenait ces simples mots: «Que Dieu fasse miséricorde à mon âme, elle ne m’aimait pas!»
A la vue de ce cadavre, Impéria sentit des larmes baigner sa paupière; elle regarda longtemps les cheveux souillés, les yeux éteints, la poitrine ensanglantée de son jeune époux, et déposant un baiser sur son front pâle:
—Maudit soit le jour, dit-elle, où j’ai voulu vivre sur la terre! Si la fée m’avait dit: Tu auras un cœur insensible, une âme froide; tu assisteras, impassible, au spectacle des maux que tu feras naître, tu brilleras d’une beauté fatale qui ne reflétera aucun sentiment de tendresse, je n’aurais pas demandé à changer de sort. Fleur, on peut vivre sans parfum; femme, on ne saurait exister sans amour!
O Fée! ajouta-t-elle, rends-moi à ma première forme, fais que je redevienne Camélia: il y a bien assez de femmes sans cœur sur la terre!
La Fée aux Fleurs ne tarda pas à réaliser ce souhait. Redevenue fleur, Impéria se ressouvint de Stenio: on vit fleurir comme par enchantement un magnifique camélia sur la tombe du jeune homme.
On parla longtemps du suicide de Stenio et de la disparition de sa veuve, qui eut lieu quelque temps après.
Personne ne comprit rien à cette mort, et lorsqu’on en parlait à Paolo, il répondait:
«Je le lui avais bien dit, c’était un poète!»
PIANTO
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L’IMMORTELLE
LA Lavande dit à l’Immortelle:
—Nous avons vécu ensemble, sur la même colline; le printemps va finir, et je sens ma feuille se sécher; demain je ne serai plus, et toi tu vivras, tu entendras les chants joyeux de l’alouette; comme elle, tu pourras saluer le soleil quand il viendra sécher tes pieds trempés de rosée. Il est si doux de vivre, pourquoi suis-je condamnée à mourir!
L’Immortelle répondit:
—Tout change, tout se renouvelle dans la nature; moi seule, je ne change pas.
Le printemps ne me donne pas une jeunesse nouvelle; ma feuille a tous les feux de l’été, toutes les glaces de l’hiver, et garde sa pâleur éternelle.
Jamais je n’entends autour de moi le doux murmure des abeilles; jamais le papillon ne m’effleure de son aile; la brise passe sur ma tête sans s’arrêter; les jeunes filles s’éloignent de moi: qui voudrait cueillir la fleur des tombeaux, la froide et sévère immortelle?
Balance encore une fois tes longs épis en signe d’allégresse, Lavande aux yeux bleus; lève tes regards vers le ciel pour le remercier: tu es heureuse, tu vas mourir!
Tandis que moi, pauvre condamnée, je subirai les ennuis des pâles journées et des longues nuits d’hiver, je sentirai frissonner mes épaules sous la neige, j’entendrai dans les ténèbres la plainte monotone des morts!
Tu vas donc mourir, Lavande; ton âme va s’envoler vers le ciel avec ton parfum.
Je te confie ma prière, ma sœur: dis à celui qui nous a créées toutes deux que l’immortalité est un présent funeste, qu’il me rappelle auprès de lui, source de tout bonheur, de toute vie.
MARGUERITINE
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L’ORACLE DES PRÉS
ANNA s’est réveillée à l’aube, et elle a pris le chemin de la prairie.
L’oiseau commence à peine son doux ramage, les fleurs inclinent encore leur tête trempée de rosée.
Anna étend ses regards de tous côtés et elle les arrête sur une Marguerite.
C’était bien la plus jolie Marguerite du pré; fraîche épanouie sur sa tige mignonne, elle regardait doucement le ciel.
Voilà, se dit Anna, celle qu’il faut consulter.
—Belle Marguerite, ajouta-t-elle, en se penchant vers la blanche devineresse, vous allez m’apprendre mon secret. M’aime-t-il?
Et elle arracha la première feuille.
Aussitôt elle entendit la Marguerite qui poussait un petit cri plaintif et lui disait:
—Comme toi j’ai été jeune et jolie, petite Anna; comme toi j’ai vécu et j’ai aimé.
Ludwig ne s’adressa pas à une fleur pour savoir si je l’aimais.
Il me le demanda lui-même, tous les jours m’arrachant une syllabe de ce mot amour, me forçant peu à peu à le lui dire. Comme tu enlèves mes feuilles une à une, il m’enleva un à un tous ces doux sentiments qui sont la protection de l’innocence.
Mon pauvre cœur resta seul et nu, comme va rester ma corolle, et je souffrais, je regrettais mes blanches feuilles, mes doux sentiments.
Ne fais point de mal à la Marguerite, petite Anna, car la Marguerite est ta sœur; laisse-la vivre de la vie que Dieu lui a donnée. En récompense, je te dirai mon secret.
Les hommes traitent les femmes comme les marguerites; ils veulent aussi avoir une réponse à la double question: M’aime-t-elle? ne m’aime-t-elle pas? Jeune fille, ne réponds jamais. Les hommes te rejetteraient après t’avoir effeuillée.
On ne sait pas si Anna, la petite Anna, a bien profité du secret de la Marguerite.
ALTRA CANZONE
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LA FLEUR DU SOUVENIR
DE sa chevelure tomba une fleur; lui voulut la ramasser, mais elle l’arrêta.
—Laisse, lui dit-elle, laisse la fleur que le vent emporte, et prends celle-ci.
En me tirant de son sein, elle me mit dans la main de son ami.
—Fleur délicate et chérie, dit-il à son tour en me souriant, je veux te garder sans cesse, fleur aimée, fleur du souvenir!
Il m’emporta chez lui, il me mit dans un vase de pur cristal; il me regardait sans cesse, et en me regardant, c’était elle qu’il voyait.
—Fleur de ma bien-aimée, disait-il souvent, que ton parfum est doux, comme il enivre le cœur!
Elle t’a touchée, elle a laissé glisser sur toi son haleine; je te reconnaîtrais entre mille.
Cependant mes couleurs se flétrissaient, ma tige s’inclinait languissante, il me prit un jour d’un air triste.
—Pauvre fleur, me dit-il, tu vas mourir, je le vois; viens, je veux te faire une tombe dans un lieu secret et privilégié, c’est comme si je t’ensevelissais à côté de mon âme.
Il me glissa parmi les lettres de sa bien-aimée.
J’étais bien pour reposer dans cette atmosphère suave. Souvent il visitait ma tombe, et, fantôme reconnaissant, je retrouvais mes anciens parfums, je lui apparaissais dans tout l’éclat de ma jeunesse, et son amour lui semblait plus jeune aussi.
Peu à peu je l’ai vu moins souvent.
L’autre jour, il est venu, il a pris les lettres sans les lire, et les a brûlées.
Il m’a vue et m’a longtemps regardée:—Pourquoi es-tu là? semblait-il me demander.
Il m’a saisie, et s’approchant de sa fenêtre, je sentis que je glissais entre ses doigts distraits.
L’ingrat ne me reconnaissait plus, moi, la fleur tirée du sein de sa bien-aimée, la fleur du souvenir!
Le vent a dispersé dans le vide mes pauvres feuilles desséchées.
LES CONTRASTES
ET
LES AFFINITÉS
I
CANCANS DE PORTIER
M.Coquelet, rentier retiré, ne passait jamais le matin devant la loge de son portier sans lui faire part des événements mémorables de sa nuit: s’il avait entendu trotter une souris, si le ruban de son bonnet de coton s’était dénoué, s’il avait rêvé chat, M. Jabulot était bien sûr d’en être informé le premier.
Nous sommes forcé de convenir que le portier de l’honnête rentier se nommait Jabulot. Et pourquoi pas? lui-même s’appelait bien Coquelet.
D’un autre côté, si un locataire était rentré plus tard ou sorti plus tôt que de coutume, si le troisième étage s’était brouillé avec l’entre-sol, si le rez-de-chaussée levait le nez vers la mansarde, M. Jabulot se faisait un devoir d’en instruire M. Coquelet avant la laitière, la fruitière, l’écaillère et toutes les autres commères.
Chose inouïe! le locataire aimait son portier. Fait incroyable! le portier avait de la sympathie pour son locataire.
Ce jour-là, M. Coquelet prit une pose tragique pour s’arrêter devant la loge du portier.
—Père Jabulot, lui dit-il d’une voix grave, avertissez le propriétaire que je lui donne congé.
Le père Jabulot laissa tomber le balai qu’il tenait à la main et regarda M. Coquelet la bouche béante.
—Mettez l’écriteau dès aujourd’hui, poursuivit-il d’un ton lent et pour donner plus de poids à ses paroles; ma résolution est immuable.
—Déménager! répondit le portier après un moment de silence donné à la stupéfaction que lui causait une semblable détermination, quitter un appartement que vous occupez depuis vingt-cinq ans!
—Six mois, onze jours, cinq heures et vingt-cinq minutes. Et M. Coquelet poussa un soupir.
—Un appartement composé de deux petites pièces si fraîches l’été, si chaudes l’hiver!
—Hélas!
—Un parquet que je frotte à le rendre luisant comme un miroir!
—Heu! heu! heu! Coquelet sanglotait. Il le faut, mon pauvre Jabulot, il le faut!
—Il le faut! Le gouvernement a donc fait banqueroute! Vous êtes ruiné, mon cher M. Coquelet! Ah! grands dieux! grands dieux!
Jabulot à son tour essuya une larme.
—Rassurez-vous, père Jabulot, rassurez-vous; ce n’est pas cela.
—Mais alors, s’écria le portier en se redressant, vous auriez quelque reproche à me faire! Parlez, monsieur, parlez: on peut être fautif à tout âge, mais à tout âge aussi on peut se corriger.
—Je me plais à vous rendre cet hommage, Jabulot, que vous n’êtes pour rien dans la pénible décision que je me vois forcé de prendre.
—Mais pourquoi! mais pourquoi! mais pourquoi!
—Vous ne le devinez pas, Jabulot?
—Nullement. Une maison si propre, si bien tenue, que j’habite depuis plus de quarante ans. Ah! tenez, monsieur Coquelet, je ne suis pas comme vous, moi: on m’offrirait les plus beaux cordons de Paris, que je ne voudrais pas abandonner le mien. Là où je m’attache une fois, je meurs. Faites-moi le plaisir de me dire ce qui vous manque. Vous avez un propriétaire qui ne veut pas de chien chez lui, des locataires qui appartiennent aux classes les plus distinguées de la société: un huissier, un professeur d’écriture, un fabricant d’étuis à chapeau; des voisins...
—C’est ici que je vous arrête, Jabulot, car, puisqu’il faut vous l’avouer, ce sont mes voisins qui m’obligent à me séparer de vous.
—Dites plutôt vos voisines, car vous n’avez sur votre carré que ce jeune homme et cette petite ouvrière qui habitent les mansardes à côté de votre appartement. L’un, M. Frantz...
—Oh! ce n’est pas celui-là.
—Je le crois bien, un ange, un petit saint, qui passe toute sa journée à travailler, qui ne voit jamais personne, qui ne sort jamais que pour aller porter son ouvrage. L’autre, Mlle Pierrette...
—La scélérate!
—C’est donc contre elle que vous en avez? Elle vous a repoussé un peu rudement l’autre jour, c’est vrai; mais dame! il paraît que vous vous étiez permis...
—Apprenez, monsieur Jabulot, que je ne me permets jamais rien. Qu’il vous suffise de savoir que cette demoiselle Pierrette n’est point la voisine qui convient à un citoyen paisible et rangé, qui se couche à huit heures du soir, et qui n’entend point être réveillé à minuit; d’un homme honnête et chaste, qui n’aime pas à écouter par force tout ce qu’il plaît à de jeunes écervelés de chanter sur l’air du tra la la. Que Mlle Pierrette et ses dignes amis se livrent tant qu’ils voudront à leurs folles orgies, je fuis, je quitte ces lieux autrefois calmes et vertueux, je donne congé devant Dieu et devant les hommes.
Un bruit de fiacre se fit entendre devant la porte de la maison, et M. Coquelet finissait à peine sa tirade, qu’une petite femme, la tête surmontée d’un bonnet de pierrot, les épaules et le reste du corps enveloppés d’un vaste tartan, passa comme un sylphe devant la loge; elle glissa entre les deux vieillards, et s’élança vers l’escalier, légère, vive, sautillante, en criant:—Bonjour, monsieur Coquelet! bien des choses de ma part à monsieur votre serin.
M. Coquelet avait la faiblesse des serins.
II
VOISIN ET VOISINE
Sur le carré de Coquelet, ainsi que l’avait dit Jabulot, il y avait deux mansardes.
L’une occupée par un jeune homme, l’autre par une jeune fille. L’appartement de Coquelet les séparait.
Contre toutes les règles de l’art, nous allons commencer par nous occuper du jeune homme.
Il a dix-huit ans à peine: sur sa figure innocente se démêle aisément, au milieu de la candeur qui en est le caractère principal, un air de poétique exaltation qui le fait ressembler à un de ces séraphins qui ressortent sur un fond d’or dans les tableaux des peintres du moyen âge.
Un séraphin dans une maison, dont le portier s’appelle Jabulot, et qui a M. Coquelet pour locataire! Vous ne me croyez pas! Vous avez tort: il ne faut pas abuser du scepticisme; il peut y avoir des séraphins partout.
Frantz en est un assurément; il est descendu sur la terre pour remplir quelque mission que nous ne savons pas. Sans cela, serait-il aussi sage, aussi rangé, aussi assidu à son travail? A son âge on aime les plaisirs, les distractions. Lui ne quitte pas sa table de toute la journée, et quand le soir est venu, son seul plaisir, sa seule distraction, consistent à s’accouder rêveusement sur le rebord de sa fenêtre, et à regarder le ciel parsemé d’étoiles brillantes.
Vous me demanderez sans doute quel est le travail de Frantz. Rassurez-vous, il ne fait ni des romans, ni des sonnets, ni des drames, ni des vaudevilles.
Que fait-il donc?
Pour contenter tout de suite votre curiosité, je vous avouerai qu’il copie de la musique.
Voilà pour l’ange; passons maintenant au démon. Il s’appelle Mlle Pierrette.
Elle a seize ans, un sourire perpétuel sur les lèvres, un éclair à domicile dans ses yeux.
Ses lèvres sont roses et ses yeux noirs.
Je ne vous parle ni de sa taille, ni de ses pieds, ni de ses mains, ni de ses cheveux. Je vous renvoie à tous les portraits de grisettes qui ont paru depuis mil huit cent trente jusqu’en mil huit cent quarante-six inclusivement.
Car Mlle Pierrette n’est pas autre chose qu’une grisette. Il est vrai qu’elle prend le titre d’artiste en couture.
Il faut vous dire que M. Coquelet n’a pas toujours été d’aussi mauvaise humeur contre Mlle Pierrette que nous l’avons vu ce matin.
La veille, il s’était présenté chez l’artiste en robes, autrement dit: la couturière.
Midi venait de sonner.
M. Coquelet frappa discrètement à la porte de Mlle Pierrette. Pan! fit-il une première fois; pan! pan! continua-t-il. Voyant ensuite qu’on ne lui répondait pas et trouvant la clef sur la serrure, il entra.
C’était bien hardi ce que faisait M. Coquelet, mais le but même de sa démarche doit l’excuser à nos yeux.
La jeune fille dormait sur un fauteuil vermoulu; à son côté pendait tout l’attirail d’une défroque de bergère. Une chandelle, dont il ne restait que le bout, brûlait encore dans le goulot de bouteille qui lui servait de chandelier.
—O jeunesse, jeunesse inconsidérée! dit M. Coquelet en se parlant à lui-même. Avant de pousser cette exclamation, le rentier, prévoyant que son discours pourrait dépasser les bornes ordinaires, prit soin d’éteindre la chandelle.
M. Coquelet, entre autres vertus, possédait au suprême degré celle de l’économie.
Comme il allait reprendre le fil interrompu de son discours, la jeune fille se réveilla.
—Tiens! dit-elle en apercevant M. Coquelet, debout, les bras croisés; c’est vous?
—Moi-même, mademoiselle.
—Quelle heure est-il?
Mlle Pierrette se frottait les yeux en parlant ainsi.
M. Coquelet s’approcha de la fenêtre et tira le rideau.
—Regardez, dit-il d’un ton magistral.
La rue était pleine de bruit et de mouvement, un beau soleil de la fin du mois de février inondait la chambre de ses rayons joyeux.
—Voulez-vous bien fermer les rideaux! s’écria Mlle Pierrette d’un air d’impatience; pourquoi m’avoir ainsi réveillée?
—Je veux vous parler.
—Et moi je veux dormir.
Elle se retourna sur son fauteuil, et pencha sa jolie tête sur le dossier, comme pour mettre ses paroles à exécution.
Cette fois, M. Coquelet ne tint nul compte du désir de Mlle Pierrette; il prit devant elle une posture résolue, et lui dit d’un ton ferme et indigné à la fois:
—Jusques à quand, malheureuse femme, vous laisserez-vous aller à tous les caprices de votre légèreté? Jusques à quand votre inconduite fera-t-elle le sujet des conversations de tout le quartier? Quoi! ni la mine renfrognée du portier, ni les plaintes, ni les clameurs des locataires contre vous n’ont pu vous avertir!
—Aurez-vous bientôt fini votre sermon? demanda Pierrette en bâillant: je vous préviens que je tombe de sommeil.
—C’est cela, reprit Coquelet: quand on a fait de la nuit le jour, il faut bien changer le jour en nuit. Mais ne voyez-vous pas qu’à ce train de vie vous allez perdre votre jeunesse, ruiner votre santé?
—Qu’est-ce que cela vous fait?
—Vous me demandez ce que cela me fait, ingrate? Eh bien, apprenez...
—Quoi donc?
Avant de répondre, Coquelet se campa fièrement devant son interlocutrice.
—Quel âge me donneriez-vous?
—Soixante-deux ans.
—Je n’en ai que cinquante-huit; je possède une jolie place.
—Après?
—Je peux demander ma retraite.
—Et puis?
—Me retirer avec trois bonnes mille livres de rente.
—Ensuite?
—Les partager avec une femme, et faire son bonheur.
—Vraiment!
—Voulez-vous être cette femme? consentez-vous à devenir madame Coquelet?
Le vieux rentier songea un instant à se mettre à genoux; mais, comme il n’était pas sûr que Pierrette consentît à le relever, il aima mieux entendre la réponse sur ses jambes.
Cette réponse fut un éclat de rire. Après quoi, la jeune fille mit M. Coquelet à la porte.
C’est depuis ce jour que celui-ci s’était aperçu que Mlle Pierrette rentrait tard, qu’elle faisait du bruit, qu’elle l’empêchait de dormir.
Il donnait congé par vengeance.
III
OU L’ON VOIT QU’IL EST QUELQUEFOIS PRUDENT DE S’ENFUIR QUAND ON VOUS APPELLE
Après le départ de Coquelet, Mlle Pierrette voulut continuer son somme; mais cela lui fut impossible.
Elle essaya de travailler, mais cela lui fut bien plus impossible encore.
—Maudit Coquelet! s’écria-t-elle en tapant du pied; c’est pourtant lui qui me vaut cette insomnie. Je dormais si bien quand il est entré! Mais que faire, bon Dieu! que faire?
Me proposer d’être sa femme, à moi Pierrette! Mais il ne s’est donc jamais regardé dans sa glace, le vieux loup! Il a bien fait de s’en aller, car si je le tenais, je lui ferais bien expier sa sottise.
Et pourquoi n’essayerais-je pas? Il ne doit pas être bien loin. A ces mots, elle sortit de sa chambre et se mit à crier de toutes ses forces:—Monsieur Coquelet! Monsieur Coquelet!
Il n’était pas au bas de l’escalier; il leva la tête.
—Qui m’appelle?
—C’est moi, Pierrette.
Le cœur de Coquelet se dilata.
—Elle me rappelle, pensa-t-il; elle comprend tout ce que ma proposition a de flatteur et d’agréable pour elle. Vite, vite, remontons.
Il gravit les marches de l’escalier quatre à quatre.
Il était tout essoufflé, quand il se trouva en présence de Pierrette; il lui sourit néanmoins.
—Vous m’avez appelé, ma toute belle? lui demanda-t-il d’un ton doucereux.
—Oui, répondit Pierrette en prenant une contenance embarrassée.
—Que me voulez-vous?
Redoublement d’embarras du côté de Pierrette.—Pauvre petite! se dit Coquelet, elle n’ose m’avouer qu’elle veut devenir ma femme. Il faut l’encourager.
—Parlez, mon enfant, parlez sans crainte. Au point où nous en sommes, vous le pouvez.
—Je voulais vous dire que...
—Voyons.
—Vrai, vous désirez que je parle?
—Je vous en supplie, cruelle, ne retardez pas l’instant de mon bonheur.
—Eh bien! s’écria Pierrette en changeant tout à coup de ton, je voulais vous dire que vous êtes un monstre de m’avoir réveillée si matin, et qu’il faut que je me venge!
En même temps elle s’approcha de Coquelet, et le pinça de façon à lui faire pousser une clameur féroce.
Pierrette s’enfuit en riant, et courut se barricader dans sa chambre.
Coquelet sortit pour déposer sa plainte chez le procureur du roi.
IV
TIREZ LA CHEVILLETTE, LA BOBINETTE CHERRA
Frantz entendit tout ce tapage, et sortit de sa mansarde. Il avait entendu la voix de Pierrette et celle de M. Coquelet qui semblaient se quereller.
Il voulut connaître les motifs de cette querelle.
M. Coquelet, furieux, transporté, éperdu, refusa de lui répondre. Mlle Pierrette venait de s’enfuir.
Comment faire?
Il y avait bien un moyen: taper à la porte de Mlle Pierrette, mais Frantz était si timide!
A la fin, il se décida. Il était rouge, il était pâle, tant le cœur lui battait.
Il frappa discrètement, à peine si Mlle Pierrette put l’entendre. Nous ne savons comment cela se fit, mais il n’eut pas besoin de recommencer comme M. Coquelet: une voix douce lui dit tout de suite:—Entrez.
Et il entra.
Maintenant que nous avons disposé les divers personnages de ce drame d’intérieur, donné une idée de leur caractère, de leur position, de leurs mœurs, le lecteur doit être excessivement curieux de connaître les grands événements qui vont suivre. C’est pourquoi nous allons passer à une autre histoire.
AUTRE MARGUERITINE
✧
LE TRÈFLE
CUEILLE le trèfle à quatre feuilles, m’a dit la vieille Marthe, c’est un talisman qui porte bonheur.
Et moi je me suis levée ce matin pour venir chercher le trèfle à quatre feuilles.
Je parcours en tous sens la prairie, et je ne trouve pas mon talisman. Rend-il riche? fait-il aimer? préserve-t-il des maladies?
Mon Dieu, que ce champ de trèfle est joli! comme ces festons découpés s’inclinent gracieusement sous la brise!
L’alouette a fait son nid au milieu des touffes de trèfle, les petites bêtes du bon Dieu se balancent sur ses feuilles, le papillon voltige autour de ses fleurs.
La perdrix et la caille y mènent promener leur jeune couvée: ils courent, ils jouent, ils se poursuivent au milieu de l’herbe épaisse.
Petits oiseaux, petites bêtes, papillons, le trèfle hospitalier accueille et protége les faibles et les timides. Il n’est pas jusqu’au lièvre paresseux et sybarite qui ne vienne s’endormir pendant la chaleur sous ces touffes fraîches et moelleuses.
Je comprends maintenant pourquoi la vieille Marthe m’a dit de cueillir le trèfle à quatre feuilles.
Être humble et charitable, aimer les pauvres et les opprimés, cela ne porte-t-il pas bonheur?
Montre-toi donc à moi, trèfle à quatre feuilles, mon cher talisman. Il y a bien longtemps que je te cherche. Loués soient Dieu et ma patronne! le voilà, je l’ai trouvé.
UNE LEÇON
DE
PHILOSOPHIE BOTANIQUE
I
MAXIME PROFONDE
TOUTE fleur est susceptible de culture, disait le savant docteur Cocomber à son élève le petit marquis de Florizelles, un jour qu’ils se promenaient ensemble dans les champs, à l’effet d’admirer le sublime spectacle de la nature.
On croyait beaucoup à la nature, au dix-huitième siècle.
—Voyez, ajoutait Cocomber, cet œillet que j’ai cueilli ce matin dans le parterre du château, il a commencé par être une petite fleur simple, sans conséquence, indigne d’attirer l’attention d’un savant docteur comme moi; maintenant je le mets à ma boutonnière, je m’en pare, mon nez peut le respirer sans se compromettre. Savez-vous pourquoi?
—Vraiment non, répondit Florizelles.
—Parce qu’un jardinier habile a pris cette fleur, l’a cultivée avec soin, et en a fait une fleur de bonne compagnie, brillante, agréable, offrant vingt aspects, ayant vingt physionomies différentes, et tout cela grâce à l’éducation. Que monsieur le marquis jette un coup d’œil sur ce chardon.
—C’est fait, répondit le marquis.
—Comment trouvez-vous cette plante?
—Horrible.
—Eh bien, je suis sûr qu’on parviendrait, avec du temps et de la patience, à lui faire porter des fleurs plus belles et plus parfumées que la rose. Retenez donc bien cette maxime, ajouta le gouverneur: Toute fleur est susceptible de culture.
Comme on entendit sonner la cloche du dîner, le docteur Cocomber trouva qu’il avait fait suffisamment admirer le spectacle de la nature à son élève, et ils prirent le chemin du château.
II
USAGE QUE FAIT DE CETTE MAXIME LE PETIT MARQUIS DE FLORIZELLES
Depuis longtemps Florizelles s’était aperçu que Toinette, la nièce du jardinier, était plus jolie, malgré sa jupe de bure, sa coiffe de percale et ses sabots, que les demoiselles du voisinage qui venaient visiter sa noble mère.
Il suivait Toinette aux champs, il l’attendait pour lui parler lorsqu’elle rentrait chez son oncle, au détour de la grande allée.
Un jour, il lui avait même dit:—Toinette, je t’aime.
—Et moi itou!
Voilà ce qu’avait répondu Toinette. Comme ils avaient été pour ainsi dire élevés ensemble, que la mère de Toinette avait nourri Florizelles, qu’ils avaient joué tous les deux sur les genoux de la bonne femme, qu’ils ne s’étaient pas perdus de vue un seul instant depuis leur enfance, ils ne pouvaient pas faire beaucoup de façons l’un et l’autre à se dire qu’ils s’aimaient.
Le docteur Cocomber était trop savant pour s’apercevoir de cet amour, et lorsqu’il s’en fut aperçu il n’y prit pas garde.
—Après tout, se dit-il, il n’y a pas grand mal à cela: à leur âge ça ne peut aller bien loin, et puis, quand même? De tout temps les Toinette ont été faites pour les marquis de Florizelles.
S’il voulait faire quelque folie, il me suffirait de lui débiter une ou deux de mes grandes maximes pour l’en empêcher.
Il s’endormait là-dessus, heureux que son élève allât faire l’école buissonnière, et lui permît de se livrer tranquillement à sa sieste habituelle.
Sur ces entrefaites, la mère de Florizelles mourut, et il déclara à son gouverneur qu’étant majeur et libre de son bien, il voulait aller vivre à Paris et emmener Toinette.
Emmener Toinette! Cocomber ne pouvait en croire ses oreilles.
—Mais, monsieur le marquis, disait le docteur, vous trouverez assez de jolies femmes à Paris.
—Je préfère Toinette.
—Une paysanne!
—Plus jolie qu’une reine.
—Une fille qui ne sait rien!
—Je ferai son éducation.
Cocomber haussa les épaules.
—Rappelez-vous, reprit le marquis, ce que vous me disiez l’autre jour:
Toute fleur est susceptible de culture.
III
TOINETTE
Florizelles ne se trompa pas à l’égard de Toinette. Au bout de trois mois de séjour à Paris, elle s’était complétement formée.
Elle chantait à ravir les airs du Devin de village.
Elle faisait d’admirables portraits d’épagneuls au pastel.
Elle écrivait de charmants petits billets.
Elle avait des airs de tête et des mouvements de corps d’une langueur adorable.
Quand le marquis donnait une fête, on faisait cercle pour voir Toinette danser le menuet ou la furstemberg.
Il fallait la voir avec ses mouches, ses petites mules mignonnes, ou ses petites galoches relevées, ses paniers, sa poudre et son éventail! Watteau voulut à toute force faire son portrait.
Florizelles passait pour un heureux drôle.
IV
FLORIZELLES
Florizelles s’ennuyait.
Non pas que Toinette manquât d’esprit avec toute sa beauté; au contraire, elle en avait autant, pour ainsi dire, que de grâce.
Sa conversation était animée, vive, étincelante: on admirait l’à-propos de ses reparties, l’heureux tour de ses expressions.
La fleur avait amplement répondu aux soins de l’horticulteur, et cependant l’horticulteur n’était pas satisfait.
Il regrettait la simple fleur des champs qu’il avait cueillie.
V
DES INCONVÉNIENTS DE L’ÉDUCATION
La beauté conduit à la coquetterie. L’éducation mène à l’orgueil.
L’orgueil est frère du dédain.
Une femme qui sait qu’elle est belle, qu’elle a de l’esprit, n’apprend ces choses-là que par l’éducation.
Une fois qu’elle les sait, il est impossible qu’elle ne se mette pas tout de suite à s’admirer elle-même, et à dédaigner les autres.
Rien ne fait plus souffrir qu’une femme dédaigneuse.
Or, le dédain, c’était le défaut de Toinette.
VI
OU LE DOCTEUR COCOMBER FAIT ENCORE PLUS VIVEMENT SENTIR LA VÉRITÉ DE CE QUE NOUS VENONS DE DIRE
Florizelles se promenait dans son jardin comme au commencement de cette histoire.
Il causait avec son ancien gouverneur qu’il avait invité à dîner.
Tous les deux parlaient de Toinette.
Vers la fin de l’entretien, le docteur Cocomber cueillit un œillet.
—Voilà, dit-il au marquis, la fleur qui m’a fait émettre la maxime qui vous a perdu. De toutes les fleurs, c’est celle qui est la plus susceptible de culture. Savez-vous ce qu’en a fait la sagesse des nations?
Le symbole du dédain.
VII
AUTRE VERSION
Il en est qui se contentent de faire de l’œillet la fleur des poètes, à cause de la fécondité et de la variété de ses produits: ceux-là ne s’aperçoivent pas qu’ils ne font que changer le nom, la chose reste la même. Mépriser les autres, rester en perpétuelle admiration de soi-même, se croire d’une race supérieure aux autres mortels, n’est-ce pas là en général le défaut des poètes? Ce défaut ne s’appelle-t-il pas aussi le dédain?
Donc, nous nous en tiendrons à notre premier symbole.
Florizelles ne se consola jamais de son abandon, malgré la beauté des maximes que Cocomber inventa pour le ramener à la sagesse.—La paysanne ignorante serait restée constante, pensait-il; la femme du monde m’a trahi; c’est ma faute. Oh! si c’était à recommencer!...
Il répéta cette phrase jusqu’à quarante ans, époque à laquelle il se maria.
VIII
POUR NE PAS FINIR SUR UN SYMBOLE
Nous dirons que Toinette quitta le marquis Florizelles pour un duc, et le duc pour un prince.
Elle se croyait au-dessus de tout le monde.
Ces perpétuels changements ne nuisirent ni à son bonheur ni à sa santé. Toinette vécut jusqu’à l’âge de quatre-vingt-dix ans.
Il est bon de remarquer ici que presque toutes les femmes remarquables du dix-huitième siècle sont mortes fort vieilles et sans aucune espèce d’infirmité.
IX
AU LECTEUR
Tu as déjà compris, ami lecteur, que c’est la vie de l’Œillet lui-même que je viens de te raconter sous le pseudonyme de Toinette.
AUTRE GHAZEL
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L’ALOÈS
LE jeune Ahmed-ben-Hassan, étudiant d’Alep, se promenait dans la campagne.
Comme la chaleur du jour devenait trop forte, il s’assit sous un buisson d’églantines.
On était au milieu de la lune de mai; les fleurs fraîchement épanouies répandaient une douce odeur. Ahmed-ben-Hassan savourait avec un égal plaisir le parfum du buisson et son ombre.
Comme il avait un cœur reconnaissant et une imagination aimable, la fantaisie lui prit d’adresser un ghazel à l’Églantine.
«L’Églantine naît au bord des chemins; on n’a qu’à étendre la main pour la cueillir.
«L’Églantine plaît à tout le monde pour sa beauté naïve; elle est le charme du cœur et des yeux.
«L’Églantine n’a pas besoin de culture, elle plaît d’autant plus qu’elle reste dans sa simplicité.
«Ainsi l’homme de génie naît dans le peuple, chacun le comprend et l’aime; il est d’autant plus fort qu’il n’emprunte rien à l’éducation, et reste lui-même.»
Après avoir composé ce ghazel, le poète le récita à haute voix, quoiqu’il n’y eût là personne pour l’entendre.
A peine avait-il achevé, qu’une voix douce et argentine retentit à son oreille. Il se retourna et vit une Églantine qui lui parlait.
«Ahmed-ben-Hassan, lui dit-elle après force compliments, regarde là-bas, au pied du rocher, l’Aloès aux branches épineuses.
«Ses racines ont mis près d’un siècle à percer la pierre dure; il a supporté le soleil ardent, le simoun plus ardent que le soleil, chétif, rabougri, avec un serpent à ses pieds.
«Ce serpent, c’était la misère.
«Bientôt une fleur magnifique s’épanouira au sommet de cette tige épineuse, et toutes les autres fleurs pâliront devant elle.
«Le serpent s’enfuira.
«Et quand la fleur sera flétrie, quand la tige tombera sur le sol, précieusement recueillie, elle formera un parfum qui durera toujours.
«Ce n’est pas l’Églantine, Ahmed-ben-Hassan, c’est l’Aloès qui est la fleur du génie.»
LES CONTRASTES
ET
LES AFFINITÉS
— SUITE ET FIN —
V
ON N’EST JAMAIS TRAHI QUE PAR SOI-MÊME
NOUS en étions restés à ce point culminant de notre histoire où Frantz pénètre dans la chambre de Mlle Pierrette.
Nous l’avons montré ému, rouge, palpitant; ce n’était point cependant la première fois que pareille chose lui arrivait.
Souvent, lorsque Mlle Pierrette, au retour de ses excursions nocturnes, voyait briller la lampe solitaire de Frantz, elle entrait chez lui pour allumer sa chandelle qui venait de s’éteindre.
De son côté, lorsqu’il entendait par hasard la jeune fille répétant les refrains d’une chansonnette, Frantz quittait son ouvrage et se rendait chez elle.
Nous devons dire à sa louange que c’était le seul motif qui pût lui faire abandonner son travail.
Mlle Pierrette n’était pas insensible à ces visites, et elle reconnaissait Frantz rien qu’à sa manière de frapper à sa porte.
Elle eut soin de faire disparaître sa défroque de bal avant l’arrivée du jeune homme.
Sa présence ne calma pas tout de suite la colère dans laquelle venait de la mettre l’offre du Coquelet. Frantz la trouva dans l’ébranlement nerveux que causent toujours les émotions fortes chez les femmes.
Il lui en demanda la cause.
—C’est ce monstre de Coquelet, répondit-elle; savez-vous ce qu’il me proposait tout à l’heure?
—Quoi donc?
—De l’épouser!
A ces mots, Frantz pâlit; il reprit presque en balbutiant:
—Et vous lui avez répondu?
—Ma réponse a été un bleu dont il se souviendra longtemps. Moi, devenir sa femme! Jamais!
Mlle Pierrette prononça ce mot avec une attitude tout à fait cornélienne. Frantz se sentit soulagé comme d’un grand poids; ses joues reprirent leur couleur naturelle; il saisit la main de Pierrette.
—Oh! merci, lui dit-il, merci!
Voilà une exclamation que notre héros aurait bien voulu retirer; mais, ma foi, il n’était plus temps; Frantz s’était trahi lui-même.
Ceci nous évitera une foule de préparations, de précautions, de circonlocutions, pour vous apprendre que Frantz aimait Mlle Pierrette.
Je parie que vous vous en doutiez!
VI
LES MENSONGES DE MADEMOISELLE PIERRETTE
Comment se fait-il, nous dira le lecteur, qu’un jeune homme posé, rangé, sage, laborieux, innocent, candide, une espèce de Grandisson comme M. Frantz, puisse éprouver de la sympathie pour une jeune fille dissipée, frivole, légère, peut-être même coquette, comme Pierrette?
A cela nous pourrions répondre par deux axiomes que, vu la gravité de la circonstance, nous ne traduirons pas en français.
Similia similibus, contraria contrariis.
Le vieux rentier est attiré par le vieux concierge, Coquelet par Jabulot: Similia similibus.
Le sage Frantz a un penchant pour la folle Pierrette: Contraria contrariis.
Cette réponse serait péremptoire; mais nous en avons une en réserve qui vaut peut-être mieux.
Frantz ne sait pas à qui il a affaire.
Si Mlle Pierrette rentre si tard le soir, et quelquefois pas du tout, c’est que l’ouvrage presse et qu’on la retient à l’atelier.
Si elle chante, c’est pour donner le change à de noirs chagrins qui l’obsèdent.
Si elle passe ses après-midi à dormir, c’est que son faible corps, vaincu par le travail obstiné de la nuit, ne peut résister à la fatigue.
Voilà ce que Pierrette a dit à Frantz, et il est reconnu qu’on croit tout de la femme qu’on aime.
VII
UNE CHOSE CONVENUE
Il est bien convenu, une fois pour toutes, que Frantz a avoué son amour à Pierrette le jour où il est entré dans sa chambre, après le départ de M. Coquelet.
Il est également établi que Mlle Pierrette a reçu cette déclaration avec infiniment plus de plaisir que celle du vieux rentier.
On est prié de se figurer le bonheur de Frantz: aucune plume humaine n’en saurait donner une idée.
VIII
REVENONS A M. COQUELET
Le procureur du roi refusa de recevoir sa plainte, ce qu’on nomme vulgairement un pince-sans-rire n’étant pas un délit prévu par le Code pénal.
Voilà donc Coquelet d’autant plus furieux qu’il est obligé de renoncer à sa vengeance.
En allant au parquet, il voyait Pierrette assise sur les bancs de la police correctionnelle; le ministère public concluait à six mois de prison et mille francs de dommages-intérêts.
Alors Coquelet se levait, promenait un regard assuré sur les juges et sur l’auditoire; tout le monde faisait silence, et il déclarait que si la coupable consentait à l’épouser, il retirait sa plainte sur-le-champ.
Pierrette se jetait à ses genoux et les embrassait en fondant en larmes; le ministère public lui adressait un speech de félicitation sur sa générosité, et l’auditoire le couvrait d’applaudissements, malgré les avertissements du président, qui réclamait en vain le silence, toutes les marques d’approbation ou d’improbation étant sévèrement défendues par la loi.
Quelle différence au retour!
La réalité, et la réalité poignante, à la place de tant d’illusions!
Coquelet se voyait forcé de déménager, d’abandonner un logement où il avait passé des jours si heureux et si tranquilles, où ses serins étaient si bien acclimatés.
Il supputait les dépenses forcées et extraordinaires qu’occasionne toujours un déménagement.
Tout moyen de contraindre Pierrette à devenir sa femme était perdu.
On est supplié de se figurer le désespoir de Coquelet. Rien ne saurait lui être comparé.
IX
DISONS QUELQUES MOTS DE JABULOT
Je me trompe.
Le désespoir de Jabulot pourrait parfaitement approcher du désespoir de Coquelet.
Apprenez que la maison dont M. Jabulot est depuis quarante ans portier, cette maison qu’il regarde comme sienne, à laquelle il s’est identifié, dont il est l’âme, cette maison a changé de maître.
Le nouveau propriétaire a une de ses créatures à pourvoir; il lui a jeté en pâture le cordon de Jabulot.
L’infortuné a reçu, aujourd’hui même, l’ordre de partir dans les vingt-quatre heures; passé ce temps, on le fera reconduire, de brigade en brigade, jusqu’aux frontières de sa loge.
Dans tout autre moment, Coquelet eût partagé la douleur de Jabulot, il aurait mêlé ses larmes aux siennes; mais le malheur rend égoïste.
Il répondit d’un ton sec au portier, qui lui racontait sa mésaventure:—Que voulez-vous que j’y fasse!
X
LA VENGEANCE D’UN RENTIER
Frantz épiait le retour de M. Coquelet.
Parce que le rentier, en passant, lui disait quelquefois: «Il ne faut pas tant travailler, vous vous rendrez malade;»
Parce qu’en lui parlant il l’appelait toujours: «Mon jeune ami;»
Parce que de temps en temps il lui donnait quelques conseils au nom de sa vieille expérience,
Frantz regardait Coquelet comme un second père: les natures sensibles sont toujours dupes de leur sensibilité.
Il attendait donc le retour de son second père pour lui faire part de son bonheur, le charger d’aller de sa part demander à ses parents la main de Mlle Pierrette, et le prier de vouloir bien bénir leur union.
Coquelet était à peine rentré chez lui que Frantz se présenta et se jeta dans ses bras.
—O vous! s’écria-t-il, qui avez guidé ma jeunesse, soyez le premier instruit de mon bonheur. Elle m’aime!
—Qui, elle?
—Pierrette.
—Pierrette!
—Elle-même, la douce, la bonne, la sage, la vertueuse, l’incomparable Pierrette! J’ai peine à croire à ma félicité.
Un sourire sardonique effleura les lèvres de Coquelet.
—Elle vous a dit, reprit-il ensuite, qu’elle vous aimait?
—De sa propre bouche.
—Et vous la croyez?
—Douter de Pierrette, quel blasphème! oh! non, jamais!
Coquelet prit un air majestueux.
—Écoutez, mon jeune ami, et croyez les conseils de ma vieille expérience. Pierrette n’est pas ce que vous croyez; elle vous trompe, l’infâme!
—C’est vous qui me trompez; cessez ce jeu cruel, je vous en supplie.
—Il faut que je vous ouvre les yeux, mon jeune ami, tout m’en fait un devoir; prêtez-moi une oreille attentive.
Alors il se mit à lui en dire, à lui en dire sur Pierrette. Sa conduite, ses mœurs, la cause de ses sorties nocturnes, le vieillard se fit un plaisir de tout lui découvrir. Frantz était atterré sous le poids de ces révélations.
—Des preuves, disait-il d’une voix faible et étouffée, donnez-moi des preuves.
—Il vous faut des preuves?
—Oui!
—Eh bien, allez ce soir au bal de l’Opéra.
XI
C’EST LA FAUTE DE M. MUSARD
Frantz attendit minuit avec impatience. Il prit le chemin de l’Opéra. Méphistophélès-Coquelet le suivait.
Coquelet n’avait jamais mis les pieds à l’Opéra, et il tremblait quelque peu en entrant; mais la vengeance, ce plaisir des dieux et des rentiers, lui donnait des forces.
Une fois dans la salle, il eut bien quelques désagréments à essuyer.
Un pierrot lui demanda où il avait acheté son faux nez.
Coquelet n’avait absolument rien de faux sur la figure.
Un débardeur s’informa du prix que lui avait coûté son déguisement chez Babin.
Coquelet portait son habit vert-pomme, l’habit qui lui servait aux grandes solennités.
L’un le tirait par la manche, l’autre par la perruque. Il commençait à regretter de s’être hasardé dans cette assemblée de démons.
Tout à coup Frantz, dont l’avide regard plongeait dans tous les groupes, poussa un cri.
La foule s’ouvrit comme par enchantement, pour laisser passer des sergents de ville et des gardes municipaux qui conduisaient une petite femme en costume de pierrot.
—Je suis innocente, disait-elle aux gardes; pourquoi l’orchestre joue-t-il des quadrilles qui vous font perdre la tête? C’est la faute de M. Musard.
Dans cette femme, Frantz avait reconnu Pierrette.
XII
SOYEZ HEUREUSE
Tout le temps que dura le trajet de l’Opéra jusque chez lui, Frantz garda un morne silence.
—Du courage, mon jeune ami, du courage, lui disait Coquelet; croyez-en ma vieille expérience, une femme ne vaut pas la peine qu’on la regrette.
Frantz ne répondait pas.
Arrivé devant sa chambre, il se jeta dans les bras de M. Coquelet en fondant en larmes.
—Adieu! lui dit-il, mon seul ami, adieu!
—Pauvre enfant! fit le vieux rentier, que je le plains! je suis aussi malheureux que lui.
Il ne se tenait pas de joie du succès de sa ruse.
Rentré chez lui, Frantz se mit à son bureau et écrivit la lettre suivante:
«Vous m’avez trompé; je vous méprise, mais je sens que je vous aime encore. Il ne me reste donc plus qu’à mourir. Adieu! je vous pardonne; soyez heureuse!»
Comme le jour même il avait fait sa provision de charbon, il s’asphyxia.
XIII
OU FINIT L’HISTOIRE, ET OU COMMENCE LA FÉERIE
Au moment où Frantz laissait tomber sa tête déjà alourdie par les vapeurs du charbon, sa fenêtre s’ouvrit silencieusement.
Une forme la traversa d’un vol léger.
Cette forme était celle d’une femme. Elle s’approcha du mourant, et toucha sa figure du bout de ses ailes.
—Meurs sans souffrir, dit-elle, meurs, mon enfant; mon beau Lin, doux symbole de candeur et de pureté. Un hasard fatal t’a jeté sur les pas de la Belle-de-Nuit, et tu l’as aimée. Pauvre enfant! tu aimais la coquetterie et la dissipation. Comme te voilà puni d’avoir voulu quitter la rive natale, le pays de la Fée aux Fleurs, mon beau royaume!
La Fée aux Fleurs déposa un baiser sur le front de Frantz, qui semblait seulement endormi.
Quant à Coquelet, reprit-elle ensuite, et à Pierrette, je veux qu’ils restent encore quelque temps sur la terre; il faut qu’ils soient punis. Le rentier ne reprendra sa forme primitive de Houx, et la danseuse des bals de l’Opéra celle de Belle-de-Nuit, que lorsqu’ils auront expié l’un son égoïsme, l’autre son inconduite.
Demain, à l’aurore, tu te trouveras dans mon parterre; il faut maintenant que j’aille m’occuper de ce bon Lierre de Jabulot.
Elle toucha Frantz de sa baguette et elle s’envola.
XIV
ÉCLAIRCISSEMENT
Jabulot était mort de saisissement et de douleur sur le seuil de sa loge au moment de la quitter.
XV
DIX ANS APRÈS
Coquelet regrettait toujours son ancien appartement, et se désespérait de n’avoir pas épousé Pierrette. Pour se distraire, il avait voulu jouer sur les fonds d’Espagne, et il ne lui restait plus que huit cents livres de rente. Il s’était vu forcé de restreindre ses dépenses et de réformer ses serins.
Pierrette faisait des ménages.
MARINE
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L’ACACIA & LA VAGUE
JE connais non loin de la mer un bosquet d’acacias dont j’ai pris ce matin une branche fleurie.
Quand on vient de cueillir une fleur, on aime à s’approcher du rivage.
On se promène sur la grève, et on jette un regard sur les flots et un regard sur la fleur.
Il semble que la vague vient se briser plus doucement à vos pieds, qu’elle s’y roule plus longtemps, qu’elle vous demande quelque chose.
Elle a envie de votre fleur.
Retire-toi, vague capricieuse, lui dites-vous; ce n’est pas pour toi que je l’ai recueillie, ma belle branche d’acacia.
Après l’avoir pressée un moment sur tes lèvres amères, tu l’entraînerais au fond des abîmes de l’Océan.
Mais la vague ne se décourage pas: voyez quelle blanche écume elle fait à vos pieds; comme elle s’élève, comme elle bondit: on dirait qu’elle veut saisir elle-même la fleur que vous tenez.
Vous riez de la vague, vous vous moquez de ses efforts, vous agitez la fleur devant elle comme pour lui dire: Tu ne l’auras pas!
Pendant que vous vous applaudissez de votre victoire, l’invincible fascination du gouffre agit à votre insu. Le flot l’emporte. C’en est fait, la branche s’échappe de vos mains, vous la voyez monter et descendre, flotter, tournoyer, puis s’enfoncer dans la mer.
Vous le regrettez, mais il n’est plus temps.
D’où vient ce magnétisme secret dont tout le monde a subi l’atteinte? Pourquoi est-ce toujours à la vague la plus folle qu’on aime à jeter la fleur?
Demandez-moi à quelle femme vous avez jeté votre cœur, et je vous répondrai.
ÉLÉGIE
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LE SAULE PLEUREUR
VENEZ sous mon ombre, vous tous qui souffrez, je suis le saule pleureur; je cache sous mon feuillage une femme au doux visage; ses cheveux blonds pendent sur son front et voilent son œil humide: c’est la muse de tous ceux qui ont aimé.
Venez, la mousse qui s’étend à mes pieds est douce, la brise qui passe dans mes branches est rafraîchissante. Vous trouverez celle que vous cherchez, et que vous ne connaissez pas, celle qui doit vous consoler.
Amante et vierge, elle reçoit sur son sein tous ceux qui pleurent. Ses lèvres ne se posent jamais que sur les blessures. Un de ses baisers les guérit.
Elle est la chaîne qui lie la fin de l’homme à son commencement.
Sur les passions de la jeunesse elle sème des fleurs printanières; quand vient l’heure du désenchantement, elle le rend moins amer en faisant paraître à nos yeux la douce chimère du souvenir.
Elle console ceux qui appellent la mort; elle les berce de tendres paroles.—Toute vague a son écume, leur dit-elle; le fond de toute coupe est amer: aimer n’est-ce pas souffrir?
C’est ainsi qu’elle les endort dans leur douleur.
Quelle est cette femme? C’est votre amie la plus vraie, votre sœur la plus dévouée. Son nom, son chaste nom, c’est: Mélancolie.
Elle a une sœur qui s’appelle Rêverie. Elle habite au fond des grands bois. Ne l’avez-vous jamais rencontrée?
Elle vient ici tous les jours, et je caresse son front pâle avec le bout de mes feuilles penchées.
Venez sous mon ombre, l’ombre du saule pleureur; c’est là que vous trouverez, pensives et souriantes, Mélancolie et Rêverie, les deux sœurs, écoutant le murmure des vents dans les arbres, assises au bord de l’eau.