LA MODE DES FLEURS
IL est temps de ménager les forces du lecteur, et de jeter ici une courte digression.
Chaque époque a eu ses fleurs de prédilection. Pour prendre une idée juste des idées, des mœurs, des habitudes d’une nation, on n’a qu’à regarder ses bouquets.
Nous sommes fiers d’être les premiers à poser l’aphorisme suivant:
Les fleurs sont l’expression de la société.
Nous ne parlerons pas des fleurs au temps de la Grèce et de Rome. Le paganisme entoura les fleurs d’une sorte de terreur religieuse. Chaque calice semblait la tombe d’une nymphe ou d’un demi-dieu. En cueillant une fleur, on craignait de faire souffrir Daphné ou d’arracher une plainte à Adonis.
Nous laisserons de côté les variations de la mode des fleurs en Angleterre, en Allemagne, en Italie, en Espagne. Cette étude nous entraînerait trop loin. La France nous suffira. En tout ce qui concerne les choses de la mode, la France n’a-t-elle pas toujours donné le ton?
Commençons par le moyen âge.
A part le lis et la mandragore, le moyen âge n’aima guère les fleurs. Celles que crée la nature ne lui suffirent pas; il en inventa de chimériques; il peignit des fleurs impossibles sur le frontispice des missels, il en orna les vitraux de ses cathédrales. Tout alors était fantastique, les animaux et les plantes. C’était l’époque où la salamandre dansait dans le feu, où l’on croyait à l’herbe magique qui donne l’éternelle jeunesse. Le moyen âge ne songeait qu’à faire épanouir ses ogives, ses rosaces, ses arabesques; ses fleurs à lui étaient de pierre.
Dans ce temps-là, on n’aimait que les fleurs tristes. Le chardon, l’ortie, l’ivraie s’étalent presque toujours sur le devant des tableaux. Voyez la couronne qu’Albert Durer met sur la tête de son ange. C’est peut-être le seul ange du moyen âge qui ait des fleurs autour du front, et il représente la mélancolie.
Le lis et la mandragore furent les seules fleurs acceptées sans restriction. C’était bien le double symbole d’une époque de foi sincère et de légendes fantastiques.
Vint la renaissance.
Qui le croirait? La renaissance, qui fut comme l’époque du réveil de la grâce, la renaissance négligea les fleurs. Elle parut, comme le moyen âge, ne les aimer qu’en sculpture. Si les fleurs du moyen âge étaient de pierre, celles de la renaissance furent de métal.
Il n’y a de grand horticulteur pendant la renaissance que Benvenuto Cellini, qui faisait de si belles fleurs d’or, d’argent et de bronze.
Ronsard aimait les fleurs; il en parle constamment dans ses vers, mais il n’en put communiquer le goût à son époque. On crut un instant que les fleurs allaient enfin triompher de l’indifférence publique et asseoir définitivement leur empire en France, lorsqu’on vit tous les poètes se réunir pour tresser la fameuse guirlande de Julie; mais Louis XIII mourut, et Louis XIV monta sur le trône.
Le grand siècle fut encore plus indifférent pour les fleurs que le moyen âge et la renaissance. Où est la place des fleurs à Versailles, à Saint-Cloud, à Marly, dans toutes les grandes résidences? C’est à peine si on leur réserve un mince parterre perdu au milieu de la grandeur de l’ensemble. Que voulez-vous? le grand roi n’aimait pas les odeurs, et le grand siècle se mit à imiter le roi.
Seul, le grand Condé fit exception; il eut le courage de cultiver des œillets, et d’en porter à la boutonnière en présence de Louis XIV. C’est peut-être le plus grand acte de témérité qu’ait pu commettre le vainqueur de Rocroi dans tout le cours de sa brillante carrière militaire.
Le Nôtre et La Quintinie, pour récréer les yeux des promeneurs, taillèrent tant qu’ils purent l’if et le buis; mais des pointes, des carrés, des ronds, des losanges, des triangles, des trapèzes, des angles rentrants, aigus, obtus, ne remplacent pas les fleurs.
Une autre raison contribua à nuire aux fleurs au moins autant que l’antipathie de Louis XIV.
Il faut en convenir, le grand siècle a été peut-être le plus médicinal de tous les siècles. Turenne, Condé, Vauban, Catinat, Bossuet, Fénelon, Racine, Molière, Boileau, Villars, Saint-Simon, Louvois, Colbert, se médicamentaient d’une façon vraiment incroyable. Le personnage le plus important de la société après le confesseur, c’était l’apothicaire. On ne connaissait en fait de fleurs que la jusquiame, la guimauve, la camomille, la capillaire, la digitale et autres gros bonnets de la flore pharmaceutique. Les fleurs ne s’achetaient qu’en petits paquets chez les herboristes: les malheureuses semblaient condamnées à la tisane à perpétuité.
La Régence ne dura pas assez longtemps pour avoir une action décisive sur l’avenir des fleurs. Cependant on vit poindre alors quelques collections de tulipes. De vieux officiers, qui avaient fait les campagnes de Hollande, et qui cachaient sous Louis XIV ce goût qui leur était venu d’un peuple dont le seul nom mettait le grand roi en fureur, ne craignirent pas de le montrer sous son débonnaire neveu. C’est ainsi que prit naissance l’art, la science, ou l’industrie du fleuriste, comme vous voudrez l’appeler.
Voici le dix-huitième siècle. Ne vous hâtez pas de crier bravo! Ce n’est pas autant le siècle des fleurs que vous avez l’air de le croire.
Rien de ce qui est naturel ne pouvait plaire au dix-huitième siècle. L’époque des mouches, du fard, de la poudre, des paniers ne devait pas s’accommoder de la simplicité des fleurs. Watteau ne peignit que des charmilles et des bosquets; ses bergers et ses bergères sont couverts de rubans, eux, leur chien, leur houlette, leurs moutons; mais une fleur dans tout cela, la plus simple pâquerette, vous la chercheriez en vain.
Mais voilà que vers la fin du siècle la société commence à s’ennuyer des bergers, des bergères, des charmilles, des agneaux. Elle cesse d’être pastorale pour devenir champêtre; de la galanterie elle passe au sentiment. On commence à apercevoir les fleurs qui parfument le pré, la haie, le sentier, et le dix-huitième siècle tout entier s’écrie en même temps que Rousseau: Une pervenche!
C’était la première fois que ce bon dix-huitième siècle s’apercevait que les pervenches existent.
La Révolution française montra pour les fleurs la plus grande considération. Saint-Just voulait que la fête des fleurs fût célébrée chaque année avec la plus grande solennité. Tous les députés de la Convention, Robespierre en tête, portaient un bouquet de fleurs à la boutonnière quand ils traversèrent Paris le jour de la fête de l’Être suprême.
Sous le Consulat et sous l’Empire, on cultiva les fleurs. Le réséda fut longtemps à la mode; puis vint l’hortensia. Je ne puis voir une de ces grosses boules sans grâce, qui ont l’air si contentes d’elles-mêmes, sans me rappeler la femme endimanchée de quelque vieux soldat de la République devenu général de division ou maréchal.
Après le réséda et l’hortensia, je n’ai pas nommé la violette: les fleurs politiques ne rentrent pas dans notre cadre; mais j’aurais dû parler de la sensitive: les beautés de l’Empire aimaient assez qu’on les comparât à une sensitive.
La Restauration protégea beaucoup l’églantine. De 1820 à 1825, l’anémone me semble régner. A partir de ce moment jusqu’en 1830, c’est la tubéreuse. Aujourd’hui, la tubéreuse, complétement abandonnée, en est réduite à se réfugier dans la pommade.
Que dire de la mode des fleurs maintenant? Jamais on ne les a tant aimées, jamais il ne fut plus difficile de saisir les nombreuses royautés qui se succèdent dans l’empire de Flore.
J’aurais bien voulu ne pas employer cette expression, mais qu’on m’en donne une autre.
Aujourd’hui, tout le monde a une fleur qu’il essaye de faire prévaloir.
George Sand pousse le rhododendron.
Alphonse Karr met en avant le vergiss-mein-nicht.
De Balzac a inventé le tussilage.
Victor Hugo se prononce, toutes les fois qu’il en trouve l’occasion, pour l’asphodèle.
Eugène Sue ne sort pas des fleurs tropicales.
Alexandre Dumas n’a encore fait choix d’aucune fleur; depuis quelque temps cependant on voit poindre l’aloès dans ses romans.
Auguste Barbier a adressé des vers charmants à la marguerite.
Brizeux, dans le poème de Marie, a fait beaucoup de partisans à la fleur de genêt.
De là, des factions, des partis, des révolutions, des fleurs qui ne passent qu’un moment sur le trône pour faire place à leurs rivales.
Il y a confusion dans les fleurs comme dans les idées, dans les croyances, dans les opinions.
Depuis 1830, j’ai vu régner successivement la bruyère, la clématite, le lilas, la marguerite, et mille autres encore que je pourrais citer.
Je n’ai fait que passer, elles n’étaient déjà plus.
Et remarquez comme le règne de chacune de ces fleurs correspond à une des phases de la société pendant les seize dernières années qui viennent de s’écouler.
Vous souvient-il encore du temps où l’on était sentimental à la manière des poètes du Nord, où il était de mode de relire Werther et d’admirer Novalis? Phase-bruyère.
La phase-clématite lui succéda, puis vint la phase-lilas. On n’aimait alors que les tableaux champêtres, les scènes de la vie rustique; Valentine venait de les mettre à la mode. La phase-lilas et la phase-marguerite durèrent peu. Maintenant, nous voici à la phase...
Je serais, ma foi, bien embarrassé de dire quelle phase. Nous nageons en plein éclectisme; chacun se fait des dieux et les adore, chacun choisit ses fleurs.
Leur règne ne dure plus une saison, un mois, une semaine, un jour, mais une soirée, le temps d’un bal.
Il y a huit jours, le magnolia était très à la mode. Je ne saurais vous dire le nom des fleurs qui ont régné depuis cette époque jusqu’à aujourd’hui.
Hier, c’était le seringa; demain ce sera l’hépatite. Le jasmin, le chèvrefeuille, la citronnelle, l’aubépine, la rose trémière, et jusqu’à la giroflée, ont eu leur tour.
Comment se reconnaître au milieu de ce pêle-mêle, et découvrir au milieu des fleurs la situation de nos contemporains?
Ceci est bien moins difficile qu’on le pense.
N’y a-t-il pas deux fleurs depuis seize ans qui, toujours battues en brèche, critiquées, attaquées, abandonnées même quelquefois, n’en ont pas moins acquis une position à l’abri des commotions et des orages?
Cherchez quelles sont ces fleurs.
Vous les trouverez de préférence dans les jardins des amateurs, parmi les cheveux, sur le corsage des femmes. Elles ornent les plus beaux vases; pour elles les expositions brillantes, les concours, les médailles d’or.
Ces deux fleurs sont étrangères: et n’est-ce pas un des caractères principaux de notre époque de n’aimer que les choses qui arrivent de l’étranger? Grands seigneurs, financiers, bourgeois, dans toutes les classes de la société le suprême bon ton est d’imiter ce qui nous vient des autres peuples. La mode est anglaise, la musique est italienne, la littérature est allemande. Ne nous étonnons pas de voir les fleurs françaises mises pour ainsi dire au ban du monde fashionable. Nous vous avons raconté les infortunes de la rose; le réséda, le lis, l’œillet, ces fleurs nationales par excellence, sont complétement délaissées. C’est à peine si de loin en loin on voit quelque provincial se hasarder sur le boulevard avec une rose ou un œillet à la boutonnière. En revanche, les dandys arborent de gigantesques cactus; les femmes admettent encore quelquefois les violettes, mais il faut qu’elles soient de Parme, le jasmin, parce qu’il est espagnol, et la bruyère, parce qu’elle rappelle l’Écosse. L’une des deux fleurs régnantes a l’embonpoint du Hollandais, l’autre l’allure prétentieuse et guindée, la beauté fade de l’Anglaise.
Elles sont sans physionomie, parce que leur physionomie ne varie jamais ou varie trop. L’une surtout est un vivant symbole de notre temps. Elle affecte toutes les couleurs, toutes les nuances, elle est d’une fécondité prodigieuse, mais en somme c’est toujours la même plante stérile, à force d’abondance, monotone par trop de variété. N’est-ce pas là le dix-neuvième siècle, fécond en changements, en révolutions, dépourvu au fond de physionomie et d’originalité? Les deux fleurs dont nous parlons se font regarder un moment avec plaisir, mais bientôt elles fatiguent l’œil, parce qu’elles n’ont pas de parfum et ne sont que belles.
Ces fleurs sans parfum, est-il besoin que je les nomme? N’avez-vous pas reconnu le dahlia et le camélia?
Nous avions donc bien raison de dire au commencement de cette digression: Les fleurs sont l’expression de la société.
MUSETTE
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L’AUBÉPINE
J’AI demandé à l’Aubépine pourquoi je l’aimais tant.
Pourquoi la rose, pleine des larmes de la rosée, pourquoi le lis incliné sur sa tige, pourquoi la tulipe radieuse et la grenade éclatante me paraissaient moins belles.
Pourquoi je préférais son parfum au parfum de la violette, de la vanille, de la citronnelle, et pourquoi sa vue me faisait battre le cœur.
J’ai cueilli la pervenche au bord des ravins, la marguerite dans les prés, le thym au penchant des collines; pervenches, marguerites, thym, pourquoi, ô blanche Aubépine, ai-je toujours tout quitté pour une de tes branches?
L’Aubépine m’a répondu:
—N’as-tu pas dans tes souvenirs un souvenir devant qui tous les autres s’effacent?
Quand tu évoques les chers fantômes de ton cœur, n’en est-il pas un dont l’ombre te paraît plus chère, le sourire plus doux?
Ce fantôme, c’est celle que tu aimas à quinze ans, c’est l’enfant naïve qui t’attendait le soir sous les marronniers, avec ses cheveux dénoués, sa longue robe blanche, sa pâleur et ses yeux bleus pleins de tendresse; c’est celle qui devait être ta femme sur la terre, et qui est ton bon ange dans le ciel.
J’étais là quand tu lui dis: Je t’aime. Je vous écoutais, et je fis pleuvoir sur votre premier baiser la rosée odorante de mes feuilles.
J’ai entendu vos jeunes serments, j’ai vu vos chastes caresses.
La première fleur dont elle se para, c’était ma fleur, la fleur de l’Aubépine. Je m’étais inclinée exprès sur son front, et tu me cueillis.
Je mêlais mon haleine à votre haleine, je parfumais vos innocents entretiens.
En me voyant, tu te souviens, et tu me préfères à mes sœurs, parce que je suis l’Aubépine, la fleur des premières amours.