HISTOIRE DE LA CIGUË
I
INTRODUCTION
LORS de la révolte et du départ de ses sujettes, celle que la Fée aux Fleurs regretta la moins fut la Ciguë.
A quoi lui servait en effet cette fleur triste et solitaire, toujours pelotonnée dans des recoins obscurs, sinistre, refrognée, se cachant comme pour méditer un crime?
Une fois sur la terre, elle ne s’occupa guère de la surveiller, en quoi elle eut grand tort, comme on pourra s’en convaincre par la lecture suivante.
II
ATHÈNES
Entrez dans cette maison basse située près du port. Aucune guirlande ne la décore; il n’y a point sur le seuil de dieu lare qui la protége.
C’est une femme qui habite cette maison; une femme de Thrace, qu’on appelle Xanthis.
Elle passe pour se livrer à des pratiques qui appellent la colère des dieux sur la tête de ceux qui y croient, et cependant les magistrats la tolèrent.
Quand la Nuit, fille de l’Érèbe, commence à répandre son voile noir sur la terre, on voit des ombres se glisser furtivement sous son toit.
Elle vend des philtres et des poisons qui livrent l’innocence sans défense au riche libertin, et qui débarrassent l’héritier impatient d’un vieillard dont la trop longue vie l’importune.
Si vous entrez à minuit dans la demeure de Xanthis, vous la verrez broyant elle-même ses poisons; elle évoquera les sombres divinités devant vous, elle vous apprendra l’avenir, et vous révélera les secrets de la vie et de la mort.
III
ROME
Voyez ces cadavres qui se tordent dans les convulsions de l’agonie. Leur bouche contractée, leurs doigts crispés, leur teint semé de taches livides, indiquent qu’ils ont succombé à un mal terrible.
Un affranchi s’avance et ordonne qu’on porte au Tibre ces cadavres. Demain le fleuve les rejettera sur ses bords, et le peuple romain dira en les regardant: Locuste a essayé cette nuit ses poisons.
IV
PARIS
La foule se rue sur les quais, le peuple se précipite vers la place de Grève, l’échafaud est dressé depuis ce matin.
Qui va mourir?
Voici la charrette qui s’avance entourée d’archers. Le peuple crie, le peuple hurle, le peuple grince des dents; il jette des pierres, et à défaut de pierres, de la boue sur la victime.
Et pourtant cette victime est une femme.
Ses traits sont nobles et réguliers, ses longs cheveux flottent sur ses épaules nues, un air de dédain passe sur sa physionomie quand elle regarde la foule.
Un prêtre lui présente de temps en temps un crucifix qu’elle baise.
La voilà au pied de l’échafaud.
Elle gravit l’escalier en chancelant, elle pâlit, un tremblement convulsif serre ses lèvres. Elle a peur!
Quatre valets robustes la prennent dans leurs bras; elle est sur la plate-forme; on la montre au peuple; le peuple applaudit.
Quel crime a donc commis cette femme, qu’elle n’excite pas la pitié en un pareil moment?
On vient de l’attacher au billot; le bourreau a saisi sa hache. La tête est tombée avant que le peuple ait eu le temps de crier une seconde fois: Mort, mort à la Brinvilliers!
V
LE MÊME CŒUR DANS TROIS FEMMES
Xanthis de Thrace, Locuste la Romaine, Brinvilliers la Parisienne, ne sont qu’une seule et même femme: c’est la Ciguë qui a successivement animé ces trois corps.
La négligence de la Fée aux Fleurs lui a permis d’exercer plusieurs fois son affreux métier. Depuis la mort de la Brinvilliers, la Ciguë est entrée dans d’autres corps.
Nous voyons surgir de temps en temps quelques empoisonneuses qui indiquent clairement la présence de la Ciguë sur la terre.
Nous pétitionnons auprès de la Fée aux Fleurs pour qu’elle la rappelle dans son royaume, et la place pour l’éternité sous la surveillance de la haute police.
FILEUSE
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LE LIN
AVANT de garnir nos quenouilles, le lin est une jolie fleur; on dit qu’elle a vécu sur la terre sous les traits d’une belle fileuse. Chantons, jeunes filles, chantons le lin.
Le lin, c’est la fleur du travail, la fleur mère des doux rêves et des bonnes pensées.
Vous connaissez l’histoire de Marguerite, celle que le démon tenta. Quand elle faisait aller son rouet, l’ennemi des âmes n’osait s’approcher d’elle.
Le jour, quand nous gardons nos troupeaux, le lin, notre ami fidèle, nous préserve de l’ennui; il tourne gaiement entre nos doigts, et mêle son doux bruit à nos chansons. Aimons le lin, jeunes filles, aimons le lin.
Les contes de la veillée nous paraissent plus amusants, quand le bruit de la petite roue les accompagne.
C’est en filant le lin que ma mère m’a bercée, et m’a appris à bégayer mes premières chansons.
Ma vieille grand’mère se sent encore joyeuse, et chante quelquefois en remuant la tête, lorsqu’elle prend sa quenouille.
Comme le tisserand fait aller joyeusement sa navette sur son métier! Il est blond comme le lin qui compose sa trame. Le tisserand est le roi des ouvriers; il doit faire bon ménage avec la fileuse. Ma mère, je veux épouser un tisserand.
C’est avec le lin qu’on tissera mon voile de fiancée, le lin le plus blanc et le plus pur.
En quoi sera le suaire dans lequel on m’ensevelira quand je serai morte? Filons, jeunes filles, filons le lin.