LE DERNIER CACIQUE

I

LES RICOCHETS

VERS le milieu du siècle dernier, la ville de Mexico s’ennuyait beaucoup. Depuis la mort de Havradi, le fameux toréador, les courses de taureaux étaient sans charme pour le public; la pluie empêchait toutes les processions; les vents avaient retardé l’arrivée de la flotte d’Europe. Les habitants déclamaient contre l’incurie des autorités qui ne cherchaient pas les moyens de les distraire. Le gouverneur don Alvarez Mendoça y Palenzuela en était venu à redouter une émeute.

Un jour qu’il s’était levé de plus mauvaise humeur que de coutume, il songea qu’il était temps de s’occuper des affaires d’État, et ordonna qu’on fît venir le commandant de la force armée, l’illustre don Gonzalve de Saboya, qui prétendait descendre, comme tous les officiers espagnols, de Gonzalve de Cordoue.

Le gouverneur avait son projet: il s’était dit que, depuis longtemps, la ville de Mexico n’avait pas eu d’auto-da-fé, qu’un pareil spectacle aurait le double avantage de faire cesser les murmures de ses administrés, et de le mettre bien avec l’Inquisition, qui l’accusait sourdement de tiédeur.

Au bout d’un quart d’heure, le commandant don Gonzalve de Saboya se présenta.

Le gouverneur le reçut dans la salle d’audience, couché dans un hamac et fumant une cigarette. C’était son attitude ordinaire quand il traitait les hautes questions de gouvernement.

Don Alvarez Mendoça y Palenzuela y Arnam daigna prendre la parole le premier.

—Je ne veux point, seigneur don Gonzalve, abuser de vos moments, j’irai droit au fait: le gouvernement est fort mécontent de vous.

Don Gonzalve devint pâle.

—Comment ai-je pu mériter ses reproches? demanda-t-il. Je m’acquitte avec zèle des devoirs de ma charge, j’ai fait pendre huit voleurs l’autre jour; on n’assassine plus dans les rues que passé huit heures du soir: grâce à ma vigilance, ces damnés bohémiens ont été expulsés de la ville. Peut-on désirer quelque chose de plus?

—Non, reprit le gouverneur: au point de vue du vol et de l’assassinat, vous êtes irréprochable; mais pourquoi faut-il que vous fassiez preuve d’une indulgence si coupable à l’endroit du soleil?

—M’accuserait-on d’entretenir des rapports séditieux avec cet astre?

—On vous accuse de fermer les yeux sur les menées de ses adorateurs. L’Inquisition est informée que plusieurs caciques se réunissent dans la campagne, pour adresser des prières au soleil et lui sacrifier des victimes humaines. Votre police doit être instruite de ces sacriléges. Il faut, à tout prix, y mettre un terme. L’Inquisition exige un auto-da-fé. Mettez-vous en campagne, et ramenez-nous à tout prix un cacique vivant, sinon je me verrai forcé de vous destituer, et l’on pourrait bien vous faire votre procès comme fauteur d’hérésie.

Après quoi, le gouverneur congédia le commandant, et sonna pour mettre sa perruque.

II

PREMIER RICOCHET

—C’en est fait, s’écria le commandant en rentrant chez lui, je suis destitué. Comment me tirer de là? Réfléchissons et voyons s’il n’y aurait pas moyen de m’emparer du cacique demandé, et de garder ma place.

Le colonel jeta son chapeau à plumes sur une chaise, défit son ceinturon et frisa ses moustaches, c’était sa manière habituelle de réfléchir. Or, comme il avait plus de moustaches que d’imagination, tout fait présumer qu’il aurait longtemps tortillé ses crocs sans rien trouver pour sortir d’affaire, si la Providence ne lui eût envoyé le capitaine Cristobal.

En l’apercevant, don Gonzalve bondit.

—Capitaine! s’écria-t-il enflammé de colère.

—Commandant, répondit Cristobal en reculant d’un pas.

—J’en apprends de belles sur votre compte.

—Comment de belles!

—Les caciques insoumis immolent des chrétiens au soleil à la barbe de l’Inquisition, et vous laissez faire.

—J’ignorais...

—Taisez-vous, n’aggravez pas votre situation, vous étiez instruit. Le grand inquisiteur me l’a dit; mais, à ma considération, il veut bien user d’indulgence pour cette fois. Vous pouvez encore sauver votre tête.

—Que faire?

—Vous emparer d’un de ces caciques dans les vingt-quatre heures. On veut faire un auto-da-fé. Partez et ne revenez pas sans cacique. Vous m’entendez.

III

DEUXIÈME RICOCHET

Une fois dans sa chambre, le capitaine Cristobal s’approcha de son miroir, pour voir si sa tête était encore sur ses épaules. Il savait qu’il ne faut pas badiner avec l’Inquisition. Sa préoccupation était telle, qu’il ne s’était point aperçu de la présence du sergent Trifon, qui, selon son habitude, était venu chercher le mot d’ordre.

Le sergent fit trois fois: Broum! broum! broum! A la troisième, le capitaine leva la tête.

—Que veux-tu?

—Capitaine, le mot d’ordre.

—Gredins de caciques!

Le capitaine se parlait à lui-même. Le sergent prit ses paroles au sérieux.

—Voilà tout de même un drôle de mot d’ordre, se dit-il; je voudrais bien savoir ce que les caciques ont fait à mon capitaine pour qu’il les traite ainsi. Ce sont de bonnes gens cependant.

—Tu connais des caciques? s’écria Cristobal, qui avait entendu ces dernières paroles de son subordonné.

—J’en connais un, répondit le sergent.

—Il se nomme?

—Tumilco. Pas plus tard qu’hier, nous avons bu une bouteille de Porto ensemble. C’est un brave homme, et pas fier, quoique descendant en droite ligne de Montézuma.

—Sergent Trifon, reprit Cristobal d’une voix solennelle, vous entretenez des relations avec des idolâtres, avec des gens qui adorent le soleil. Seriez-vous par hasard infecté de cette hérésie?

—Si c’est être infecté d’hérésie que de boire un coup avec un ami qui vient à Mexico se défaire du produit de sa chasse, j’avoue que je sens furieusement le roussi.

—Ne riez pas, sergent Trifon, la chose est plus grave que vous n’avez l’air de le croire. Depuis longtemps, l’Inquisition a les yeux fixés sur vous. On aurait pu vous faire saisir et conduire derrière l’Alaméda, près d’un certain mur où une dizaine de balles auraient fait justice d’un traître et d’un apostat; mais j’ai intercédé pour vous. On consent à vous laisser la vie, mais à une condition.

—Laquelle? demanda Trifon en tremblant.

—C’est que, dès ce soir, le cacique Tumilco sera sous les verrous du saint Office. Prenez quatre hommes et un caporal, et emparez-vous de lui.

—Mais, capitaine, songez que hier encore nos verres se sont choqués.

—Soit! ce scrupule vous honore; un autre prendra Tumilco; mais apprêtez-vous à aller faire ce soir une petite promenade forcée à l’endroit dont je vous ai parlé.

—J’obéirai, capitaine, j’obéirai, répondit Trifon en soupirant. Pauvre Tumilco!

Le capitaine courut apprendre cette heureuse nouvelle au commandant, qui s’empressa d’aller lui-même la transmettre au gouverneur, lequel en fit part immédiatement à la Grenadilla.

IV

GRENADILLA

Après le toréador dont on pleurait la mort, après les processions, après les courses de taureaux, après les arrivages de la flotte d’Espagne, ce que les habitants de Mexico aimaient le mieux, c’était la danseuse Grenadilla.

Seigneurs, bourgeois, matelots, soldats, tout le monde la connaissait, tout le monde l’admirait, tout le monde la respectait, et pourtant ce n’était qu’une pauvre danseuse des rues, une fille du peuple qui ne connaissait même pas sa famille, une bohémienne, une saltimbanque. Mais quand cette bohémienne, cette saltimbanque, se mettait à danser le fandango, il n’y a pas de duchesse qui eût l’air plus noble, la taille plus souple, les gestes plus fiers et plus gracieux que la Grenadilla.

Dès qu’elle paraissait, son tambour de basque ou ses castagnettes à la main, la foule s’amassait autour d’elle; on faisait cercle, on se disputait une place pour la voir danser. Le directeur du théâtre avait voulu l’engager, mais sans succès. La Grenadilla ne voulait pas être autre chose que la danseuse du peuple, aussi le peuple l’adorait. Malheur à celui qui eût osé toucher seulement un cheveu de la Grenadilla!

Le gouverneur faisait souvent venir la Grenadilla dans ses appartements. Il était grand amateur de fandango, et fort enthousiaste du talent de la danseuse. Plusieurs affirmaient même qu’il n’était pas insensible à ses charmes, mais que Grenadilla se moquait de lui.

Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’après le départ du commandant, la Grenadilla étant venue, selon sa coutume, danser sur la place du palais, un estafier du gouverneur vint lui dire que Son Excellence l’attendait. Après le fandango, il lui apprit qu’un auto-da-fé aurait lieu prochainement à Mexico; Grenadilla répandit cette nouvelle dans la ville. Le soir, le peuple se rendit en masse sous les fenêtres du palais, et fit retentir l’air de ses acclamations en l’honneur du gouverneur.

Don Alvarez Mendoça y Palenzuela y Arnam s’endormit en se disant qu’il était vraiment né pour le gouvernement et la politique.

V

LE DESCENDANT DE MONTÉZUMA

Pendant que toutes ces choses se passaient, le cacique Tumilco dînait tranquillement à la posada de la petite place San-Esteban.

Il était arrivé au dessert, et il demandait une seconde bouteille de vin.

Le cacique Tumilco avait de bonnes raisons d’être content: il s’était défait fort avantageusement de toutes ses marchandises, et il emportait le produit de sa vente en bons doublons à l’effigie du roi d’Espagne.

Le sergent Trifon entra comme l’hôte mettait la bouteille de vin demandée sur la table de Tumilco.

—C’est vous, sergent? dit le cacique.

—Moi-même.

—Vous arrivez fort à propos pour m’aider à vider cette bouteille. Mettez-vous là.

—Impossible.

—Comment, impossible! Je vous dis que vous boirez.

—Pas cette fois du moins. Il m’est défendu de boire.

—Alors que venez-vous faire?

—Hélas!

—Parlez.

—Je viens vous arrêter.

—Le seigneur Trifon est plaisant aujourd’hui.

—Il ne plaisante guère. Regardez.

Il montra au cacique la porte de la posada cernée par son escouade. Il lui fit signe d’entrer.

—Emparez-vous de monsieur, dit-il, en montrant le cacique.

Cette fois, Tumilco comprit qu’il s’agissait d’une affaire sérieuse, et il pâlit légèrement. Il avait eu dans sa vie quelques démêlés avec le fisc, et pour être vrais, nous devons dire que sur ce point sa conscience lui reprochait quelque chose en ce moment. Le descendant de Montézuma se mêlait peut-être un peu plus de contrebande qu’il ne convenait à sa noble origine.

Il fit cependant contre fortune bon cœur.

—Et de quoi m’accuse-t-on? demanda-t-il au sergent.

—C’est l’affaire du grand inquisiteur; vous vous en expliquerez avec lui.

—Du grand inquisiteur! s’écria Tumilco au comble de l’effroi; il ne s’agit donc pas de contrebande?

—Il s’agit du soleil. Il paraît que vous persistez à vouloir adorer cet astre, fort incommode par la chaleur qu’il fait aujourd’hui; mais je vous connais trop pour croire à cette calomnie, vous n’aurez pas de peine à prouver votre innocence. En attendant, suivez-moi.

—Où me conduisez-vous?

—Dans les cachots de la très-sainte Inquisition.

VI

LE PROCÈS

Une fois entre les mains du saint Office, le procès de Tumilco fut bientôt fait.

On le tint pendant un mois dans un cachot, loin de toute société, privé de la lumière du ciel, avec du pain noir pour nourriture et de l’eau.

Au bout de ce temps, on le fit venir devant ses juges.

Le président prit la parole pour l’interroger.

—Comment t’appelles-tu?

—Tumilco.

—Ton état?

—Cacique.

—Récite-nous un Pater et un Ave.

Tumilco ne connaissait ni Pater, ni Ave, ni aucune espèce de prière.

Il garda le silence.

Les membres du tribunal se regardèrent les uns les autres, comme pour se dire: Voyez, nous ne nous étions pas trompés; c’est un mécréant, un hérétique.

Le président recueillit les voix.

Tumilco fut condamné à être brûlé vif sur la place publique de Mexico, la tête couverte d’un bonnet orné de diables rouges et le corps enveloppé dans un sac.

Les gardiens firent redescendre Tumilco dans son cachot; le lendemain on le mit en chapelle.

VII

L’AUTO-DA-FÉ

Cependant les Mexicains s’impatientaient.

On se demandait de toutes parts: A quand l’auto-da-fé? Est-ce pour demain, ou après-demain? Est-il convenable et juste de faire attendre si longtemps pour brûler un méchant petit hérétique? C’est montrer bien peu de zèle pour les intérêts de la religion et de respect pour les bons catholiques.

On répétait tous ces propos au gouverneur, qui répondait:

—Cela ne me regarde pas: il est entre les mains de l’Inquisition, qu’elle en fasse ce qu’elle voudra.

Le fait est que le gouverneur, épris plus que jamais des attraits de la Grenadilla, aurait peut-être adoré le soleil pour lui plaire; mais Grenadilla n’était pas capable d’exiger une telle énormité.

Un beau jour, enfin, les habitants de Mexico virent se dresser sur la place publique le bûcher si impatiemment attendu.

Les cloches sonnaient à toute volée, les confréries de pénitents, bannières en tête, se rendaient chez le grand inquisiteur pour lui faire cortége; une estrade lui avait été réservée sur la place publique en face du bûcher.

L’exécution devait avoir lieu à deux heures.

Bien avant dans la matinée la foule avait envahi la place; on voyait des têtes aux fenêtres, des têtes sur les arbres, des têtes sur les toits.

Cette multitude gesticulait, parlait, appelait le patient à grands cris.

Enfin, à l’extrémité de la place, on vit paraître le cortége: d’abord le clergé, puis les pénitents; à la fin, le patient au milieu des archers de la Sainte-Hermandad.

Ce fut un moment de calme et de solennelle attente.

Il faut vous dire que ce jour-là, le gouverneur avait ordonné qu’on fît entrer Grenadilla par l’escalier secret du palais. Il voulait que, cachée derrière une jalousie, elle pût jouir de tous les agréments de la fête sans être incommodée par le soleil, la poussière et la foule.

Grenadilla était trop bonne Mexicaine pour refuser sa part d’un auto-da-fé, aussi s’empressa-t-elle d’accepter l’invitation et de se rendre au poste qui lui était assigné.

Notre impartialité d’historien nous fait un devoir de convenir que le gouverneur se tenait à côté d’elle, et lui adressait une foule de galanteries auxquelles la danseuse semblait ne pas faire grande attention, et qu’elle recevait en femme qui a l’habitude de semblables compliments.

—Cruelle! lui disait le gouverneur.

Grenadilla riait.

—Ingrate!

Elle riait de plus belle.

—Tigresse d’Hyrcanie.

Le rire continuait.

—Mais enfin, que vous faut-il? Ma puissance, mes trésors, je mets tout à vos pieds. Que demandez-vous? parlez!

Si à cette époque-là on eût connu la fameuse romance:

La fortune
Importune
Me paraît
Sans attrait, etc., etc.,

c’est avec ce refrain que Grenadilla lui eût répondu. Néanmoins, il est à supposer qu’elle avait trouvé l’équivalent.

Cette fois, le vice-roi avait employé les mêmes effets d’éloquence, et suivi la même progression.—Cruelle, ingrate, tigresse d’Hyrcanie, que demandez-vous? parlez!

Grenadilla se retourna vivement, et répondit en montrant Tumilco qui venait de monter sur le bûcher.

—La vie de cet homme.

VIII

LE GOUVERNEUR DANS L’EMBARRAS

—Oh! pour ceci, ma chère, s’écria-t-il, c’est impossible; Mexico me lapiderait; et puis, cela regarde le grand inquisiteur.

—Alors, reprit Grenadilla avec véhémence, laissez-moi partir, je ne veux pas être témoin d’un pareil spectacle. Adieu, vous ne me reverrez de ma vie!

Elle voulut partir. Le gouverneur la retint.

—Songez donc qu’il y va de ma place.

—Et moi de mon bonheur.

—Mais quel intérêt si vif prenez-vous à cet homme?

—Vous le saurez quand vous l’aurez sauvé.

—Je perdrai ma place.

—Ou moi. Choisissez.

Jamais gouverneur ne fut aussi perplexe. A la fin, il s’écria:

—Il me vient une idée. Qu’on fasse surseoir à l’exécution, et qu’on m’amène le cacique.

Il donna des ordres en conséquence. Il était temps; on allait mettre le feu au bûcher.

IX

UNE CONVERSION

On amena le cacique chargé de chaînes devant le gouverneur. Comme le temps pressait, celui-ci entra brusquement en matière.

—Cacique, dit-il à Tumilco, tenez-vous énormément à adorer le soleil?

Tumilco, étonné, le regarda sans répondre.

—Consentiriez-vous à ne plus lui immoler de victimes humaines et à recevoir le baptême?

—A quoi bon, puisque je vais mourir?

—Mais si l’on vous fait grâce?

—Alors, c’est bien différent.

Cette réponse laconique parut suffisante au gouverneur; il prit une plume et écrivit au grand inquisiteur:

«Notre sainte religion peut faire une grande conquête; Tumilco aspire à s’abreuver aux sources de la vraie foi. Sa conversion serait d’un bon exemple. Ce néophyte vous ferait honneur. Je demande sa grâce.»

Le grand inquisiteur était sur la place publique, fort incommodé de la chaleur; de plus, il n’avait jamais converti de cacique. L’idée d’en amener un dans le giron de l’Église lui sourit. Il écrivit au bas de la lettre: «Accordé.»

—Je triomphe, dit le gouverneur, tout le monde sera content.

Une immense clameur vint le troubler au milieu de sa joie. C’était le peuple qui murmurait et demandait à grands cris qu’on commençât l’exécution.

—Diable! diable! murmura Son Excellence, je ne songeais pas au peuple. Comment l’apaiser?

X

COMMENT ON APAISE LE PEUPLE

Comme le bruit augmentait sans cesse, et qu’on ramassait des pierres pour briser les vitres de son hôtel, le gouverneur parut au balcon pour haranguer la multitude.

—Senores, s’écria-t-il, la divine Providence a fait un miracle. Les yeux de Tumilco se sont ouverts à la lumière; il veut devenir chrétien. Nous lui avons fait grâce.

De sourds murmures couvrirent la voix de l’orateur; il se hâta de poursuivre:

—Mais vous ne perdrez rien pour attendre. Le baptême cacique Tumilco aura lieu dès demain. Pour célébrer ce grand événement, il y aura procession générale et course de taureaux.

Entre l’auto-da-fé et le baptême, le peuple hésita un moment, puis il se décida à accepter la compensation qui lui était offerte. Mille cris de joie témoignèrent de la satisfaction générale.

Aussitôt le gouverneur rentra pour jouir de sa victoire et des remercîments de Grenadilla, mais elle n’était plus là. C’est en vain qu’il la fit chercher dans tout le palais. Personne ne put lui donner de ses nouvelles.

XI

INTERMÈDE

Le lecteur s’est sans doute imaginé que Grenadilla, fière et belle comme la fleur dont elle porte le nom, a néanmoins un penchant secret pour le cacique, jeune et beau sauvage de vingt ans. Les lois du roman le voudraient ainsi, mais la vérité a ses droits qu’il nous faut respecter. Tumilco est laid, vieux, cassé, et si Grenadilla l’aime, comme le chapitre précédent nous en fournit la preuve, c’est que le cacique a pris soin de son enfance; c’est que, pauvre enfant abandonnée, elle fut recueillie par lui, et protégée jusqu’au jour où il fut obligé de s’expatrier pour des raisons qu’il serait trop long de rapporter ici.

Grenadilla venait de s’acquitter envers Tumilco en lui sauvant la vie.

Satisfaite d’avoir rempli son devoir, elle partit le soir même pour l’Europe. C’était le seul moyen de se soustraire aux poursuites du gouverneur.

Après trois mois de traversée, le vaisseau qui la portait fit naufrage. Le corps de Grenadilla fut porté par la vague sur le rivage d’Espagne.

La Fée aux Fleurs, qui se trouvait en ce moment dans ces parages pour surveiller le Jasmin, recueillit le corps de Grenadilla, et permit qu’on élevât, à l’endroit où elle l’avait trouvé, un magnifique bosquet de grenadiers dont les fleurs et les fruits réjouissent la vue, comme Grenadilla la récréait autrefois par sa beauté et ses talents.

XII

POUR EN REVENIR AU CACIQUE

Une fois baptisé sous le nom d’Esteban, il se fixa à Mexico, où il vécut d’une pension modique que lui faisait le gouvernement en qualité de descendant de Montézuma.

Des doutes s’étaient élevés plusieurs fois sur la sincérité de sa conversion, et on songeait à le faire passer de nouveau devant le saint Office, lorsqu’il tomba gravement malade. Il demanda à voir un médecin: ses voisins, plus charitables, lui envoyèrent un prêtre.

—Frère Esteban, lui dit le prêtre, le moment est venu de recommander votre âme à Dieu.

—Je ne m’appelle pas Esteban, dit le cacique, on me nomme Tumilco. Allez-vous-en.

—Songez à Dieu, mon frère.

—Ton Dieu n’est pas le mien, reprit Tumilco; qu’on ouvre les fenêtres.

On obéit à ce désir. Le soleil à son déclin brillait encore à l’horizon.

—Voilà mon Dieu, s’écria le cacique, c’est celui de mes pères. Soleil, reçois ton enfant dans ton sein!

Le prêtre se cacha les yeux avec la main, fit le signe de la croix et murmura: Vade retro, Satanas.

Tumilco était mort.

—Vous empêcheriez plutôt le tournesol de suivre la marche du soleil, que ces hérétiques de revenir au culte de leur astre. Voilà ce qu’on a gagné à ne pas le brûler.

Le voisin charitable qui prononçait cette oraison funèbre ne se doutait pas que Tumilco le cacique n’était autre chose que l’incarnation du Tournesol. En adorant le soleil, il ne faisait que suivre la loi de la nature.

NOCTURNE

LE PAVOT

J’ÉTAIS autrefois la fleur du sommeil; mais le sommeil ne suffit plus à l’homme pour oublier ses maux.

L’homme ne veut plus dormir, il faut qu’il rêve. J’étais l’oubli, je suis devenue l’illusion.

Il m’a frappée au cœur, et il a bu le sang qui coulait de ma blessure.

Hélas! pour moi, depuis ce jour, plus de tranquillité, plus de bonheur, plus de joie!

Dès que ma tige s’élève un peu au-dessus de la terre, le fer s’approche de moi, on me perce le sein, d’où s’échappe la liqueur qui donne des visions, ces longues ivresses de la tête et du cœur.

Dès que l’homme m’a approchée de ses lèvres, son âme prend des ailes; elle quitte la terre.

Elle retourne vers le passé ou s’élève vers l’avenir.

Elle plane sur le souvenir ou sur l’espérance.

Où est le temps où je me promenais le soir dans l’espace, laissant tomber ma graine innocente sur le front des humains?

J’appelais auprès de moi le doux sommeil, fils du travail, père des rêves paisibles.

A la mère endormie, je montrais son nouveau-né frais et souriant; à l’orphelin, je faisais voir sa mère doucement inclinée sur ses lèvres pour lui donner sa bénédiction dans un baiser.

Ma vie s’écoulait heureuse et paisible, courte et radieuse, comme le printemps.

Quel génie malfaisant a révélé à l’homme l’existence du philtre renfermé dans mon sein, de ce philtre qui est la cause funeste de ma mort?

Mais pourquoi me plaindre?

Je suis semblable au poète: les hommes lui doivent leurs plus douces jouissances, leurs plus charmantes illusions, et il est leur première victime.

ÉPITHALAME

LA FLEUR D’ORANGER

TES compagnes, ô jeune fille! ont cherché ce matin dans la campagne humide de rosée une fleur pour former ta parure virginale.

Tu vas nous quitter pour suivre celui que tu aimes; tu ne partageras plus nos danses et nos jeux.

Accepte cette fleur d’oranger; c’est son doux parfum qui nous a conduites vers elle.

Nous nous sommes approchées de l’arbre, et la fleur d’oranger nous a dit:

—Vous cherchez un bouquet pour orner le sein d’une fiancée, cueillez-moi.

Je suis blanche comme elle, douce comme elle; semblable à la chasteté, mon parfum dure longtemps encore après qu’on m’a cueillie.

—Fleur des fiancées, lui avons-nous demandé, pourquoi portes-tu des fruits sur ta branche?

Elle nous a répondu:

—Je suis l’emblème de la mariée; amante encore, elle est mère; la femme vit auprès de ses enfants, la fleur à côté du fruit.

Alors nous l’avons cueillie.

Partage cette branche d’oranger, jeune fille; mets-en la moitié dans tes cheveux, l’autre moitié sur ton sein. C’est le dernier don de tes chères compagnes.

Ce soir nous te conduirons à l’église, et ta mère, en t’embrassant, fermera derrière toi la porte de la maison de l’époux.

Conserve notre guirlande et notre bouquet, jeune fille; conserve-les bien, et puisses-tu, quand la fleur d’oranger sera fanée, ne pas regretter le temps où tu étais blanche comme elle.

L’ANE
RECOUVERT DU PALETOT DU LION

I

CE QU’ON DISAIT DANS LE QUARTIER

ON disait que Mlle Rose Chardon était une grande et belle fille, marchant la tête haute, un peu vive dans ses reparties, par exemple, mais excellente au fond, quoique fière; quelques-uns même prononçaient vaniteuse.

On disait qu’il ne fallait pas l’approcher de trop près; dans ses yeux brillants, sur le bout de son nez retroussé, on lisait écrit ces paroles: Qui s’y frotte s’y pique.

On disait que personne n’osait lui faire la cour. Sur ce point, le quartier se trompait.

II

LE LION

M. le marquis Annibal-Astolphe-Tancrède de l’Asnerie aperçut un jour Mlle Chardon qui travaillait à sa fenêtre par une belle après-midi d’été. Comme le marquis Annibal-Astolphe-Tancrède de l’Asnerie était fort inflammable, il s’enflamma. Il jura qu’il se ferait aimer de la grisette, chose qui, au surplus, ne lui semblait pas devoir être extrêmement difficile.

III

LE CLERC DE NOTAIRE

Le marquis n’était point le seul qui se fût aperçu de la beauté de Rose. Lilio, le clerc du procureur du coin de la grande place, l’avait remarquée depuis fort longtemps. Un beau jour il se décida à lui écrire pour lui révéler son amour. Et il passa et repassa pendant une heure sous sa fenêtre pour attendre sa réponse. Le marquis Annibal-Astolphe-Tancrède eut la même idée le même jour. Il envoya une lettre et vint lui-même chercher la réponse. Il se promena pendant deux heures sous le balcon, en faisant hum! hum! hum! C’était un homme d’expédients, que le marquis.

La vieille portière de Rose s’aperçut de ce manége: elle fit part de sa découverte au porteur d’eau, qui la communiqua à la fruitière, laquelle en parla tout haut chez l’épicier. Au bout de vingt-quatre heures, tout le quartier sut que deux hommes faisaient la cour à Mlle Chardon, la jolie Rose Chardon: le marquis Annibal-Astolphe-Tancrède de l’Asnerie et le petit clerc Lilio. C’était bien le plus charmant petit clerc qui fût au monde, un vrai chérubin de clerc, amoureux de toutes les femmes, mais n’en aimant qu’une, Rose Chardon, et puis toujours gai, toujours souriant, tendre et enjoué, sentant l’amour, la jeunesse et la santé d’une lieue.

IV

NOUVELLES OPINIONS DU QUARTIER

Quand il fut au fait de la situation des choses, le quartier naturellement se demanda: Qui l’emportera des deux rivaux, du marquis ou du clerc de notaire?

Deux camps se formèrent; comme toujours, les femmes se divisèrent. Les filles disaient: Ce sera Lilio! les vieilles offraient de parier pour Annibal-Astolphe-Tancrède.

—Lilio est beau!

—Annibal-Astolphe-Tancrède est noble.

—Lilio est spirituel.

—Annibal-Astolphe-Tancrède est riche.

—Lilio la rendra si heureuse!

—Annibal-Astolphe-Tancrède la rendra marquise.

On voit que ces damnées vieilles femmes avaient une réponse prête à tout. Une pénible incertitude régnait dans tout le quartier, et l’on cherchait à deviner les secrètes intentions de Mlle Rose Chardon.

V

COUP D’ŒIL JETÉ AU FOND DU CŒUR DES FEMMES

Elle-même les connaissait-elle?

Qui pourra jamais savoir ce que pense une femme placée entre ses sentiments et ses instincts, entre son cœur et sa fortune! D’abord elle dit non à la fortune.

La première fois elle crie très-fort, la seconde fort seulement, la troisième à voix haute, la quatrième elle parle comme à l’ordinaire, la cinquième à demi-voix, la sixième à voix basse, puis elle murmure, puis elle se tait. La fortune revient à la charge.

Elle murmure un oui, elle le répète à voix basse, puis à demi-voix, puis d’un ton ordinaire, puis à voix haute, ensuite fort, très-fort, excessivement fort.

Voilà comment la femme fait son choix.

La jeunesse, la beauté, l’esprit, les qualités de l’âme et de l’intelligence, tout cela commence par paraître fort beau, mais le luxe, l’éclat, le rang, le titre, ne sont pas à dédaigner non plus; on les méprise de loin, la perspective change dès qu’on peut les atteindre. Le sacrifice coûte quelques soupirs, il est vrai, mais le feu des diamants sèche bien vite toutes les larmes.

La vanité fait taire l’amour, et comment ne pas être vaine quand on possède les charmes de Mlle Rose Chardon?

Aussi les vieilles commères du quartier avaient-elles bien raison de dire, en voyant un jour la belle lingère repousser dédaigneusement les galanteries du marquis Annibal-Astolphe-Tancrède:—Elle a beau faire, elle y viendra.

VI

OU LE MARQUIS TRIOMPHE

Elle y vint en effet.—Où donc?—Chez le marquis, un soir, à la brune; on la fit entrer par la petite porte du parc. Dans la nuit, ils partirent ensemble pour l’Italie.

Il y a des femmes, et ce ne sont ni les moins spirituelles, ni les moins jolies, que la niaiserie, la sottise fascinent. Ces deux qualités doivent, il est vrai, être accompagnées de beaucoup d’argent. Mlle Chardon était sans doute au nombre de ces femmes.

Le marquis Annibal-Astolphe-Tancrède, malgré les criailleries de la branche aînée et de la branche cadette de la noble maison de l’Asnerie, épousa la lingère. Il s’était entiché de sa mésalliance.

VII

UN BEL EXEMPLE DE MODÉRATION

Nous devons dire que les vieilles du quartier n’abusèrent point de leur victoire; elles ne crièrent point par-dessus les toits, et se contentèrent de dire aux jeunes:—Eh bien! qu’en pensez-vous?

VIII

LE DÉSESPOIR D’UN PETIT CLERC

Lilio s’arracha les cheveux, et déclara à son patron qu’il voulait s’engager dans les grenadiers du roi.

Il se disait, en se promenant tout seul dans sa petite chambre:—J’aurais bien mieux fait, puisque je pouvais choisir, de prendre sur la terre la forme féminine; j’aurais mis des fleurs dans mes cheveux, des fleurs à ma ceinture, et l’on m’aurait aimée.

A quoi me sert d’être Lilas frais et parfumé, si on me dédaigne, si les lingères me préfèrent un imbécile, un animal, un âne, comme ce marquis?

Lilio ne connaissait pas la fleur à laquelle il s’était adressé; il n’aurait pas été si étonné de son choix. Le chardon a toujours été fait pour les... marquis.

IX

LA MARQUISE

Au bout d’un an de mariage, la marquise de l’Asnerie s’aperçut que son mari était avare, ignorant, grossier, sensuel. Malgré ses titres, le bout de l’oreille du manant perçait toujours.

Un procès qu’on lui intenta prouva, en effet, qu’il n’était point fils de son père; qu’il n’était qu’un enfant de paysan que le marquis de l’Asnerie avait introduit dans sa famille pour frustrer ses véritables héritiers.

Mlle Chardon en fit une maladie. Maintenant elle plaide en séparation contre son mari.

LA VÉRITÉ
SUR
CLÉMENCE ISAURE

LES dieux et les hommes me sont témoins que je n’ai jamais sollicité les faveurs de la muse toulousaine; je suis pur de toute pièce envoyée au concours des jeux Floraux. On ne pourra donc m’accuser ni d’envie ni de dépit, si je dis la vérité sur Clémence Isaure.

On a vu au commencement de ce livre qu’en quittant le domaine de la Fée aux Fleurs, l’Églantine manifesta l’intention bien arrêtée de se faire femme de lettres.

Cette profession était tombée en discrédit, et on ne se souvenait guère que par tradition du temps où il existait des femmes de lettres, lorsque l’Églantine arriva en Gascogne. Ce pays lui plut naturellement, et elle se fixa à Toulouse, capitale des troubadours.

Jeune, belle, riche, elle obtint tout de suite un grand succès; ses salons ne désemplissaient pas; on la citait pour son esprit, son bon goût, l’éclat de sa parure. Comme il faut que toute femme de lettres ait sa manie, elle ne se montrait en public que chaussée de bas couleur d’azur.

De là le nom de bas-bleu qu’on a donné par la suite à toutes les personnes du beau sexe qui s’occupent de poésie et de littérature.

Comme un seul nom ne lui suffisait pas, elle s’appela Clémence Isaure.

Les journaux n’ayant pas encore été inventés, l’Églantine, autrement dit Clémence Isaure, n’eut pas le bonheur de voir paraître chaque matin le résultat de ses inspirations de la veille. Elle se contentait de lire ses productions à ses amis. A cette époque, on se réunissait déjà pour écouter des petits vers. On ne sait pas ce qui remplaçait le thé et les sandwichs.

C’est dans cette réunion intime qu’elle puisa la première idée d’une académie. Elle en fut détournée par son mariage, qui eut lieu vers cette époque.

Clémence Isaure épousa Lautrec, jeune et beau cavalier qui l’aimait passionnément, et qui, pour devenir son mari, brava la malédiction paternelle.

Quelques mois après, Lautrec en était à se repentir. Clémence Isaure voulait qu’il s’occupât des soins du ménage, qu’il comptât avec la cuisinière, avec la blanchisseuse, avec le boucher, avec l’épicier, avec tous les fournisseurs.

Un moment Lautrec se consola en songeant qu’il allait devenir père. Hélas! ce titre fut pour lui un nouveau surcroît de chagrin et de désespoir. Clémence Isaure lui laissait tout le soin du marmot: c’était à lui à le débarbouiller, à le bercer, à le garder. Clémence Isaure émit la première cette pensée, aussi ingénieuse que profonde: Un mari est une bonne donnée par le Code civil.

Lautrec mourut jeune; les uns disent de fatigue et de chagrin, les autres d’une fluxion de poitrine.

Quoi qu’il en soit, Clémence Isaure le pleura et composa une magnifique épitaphe en vers gascons, pour orner la tombe de son mari.

Au bout de six mois, cette veuve inconsolable voulut se remarier; mais l’exemple du jeune et beau Lautrec effraya les plus hardis. Pour se consoler des ennuis du veuvage, Clémence Isaure, libre de tout soin, fonda alors la célèbre académie des jeux Floraux, qui subsiste encore de nos jours.

Elle voulut que l’auteur du plus beau morceau de poésie fût décoré d’une églantine d’or: elle-même se donnait en prix.

Depuis cette époque, l’Églantine a subi mille métempsycoses. Elle a habité tour à tour le corps de Marguerite de Navarre,

De Mme Du Deffant,

De Mme de Staël.

Quelquefois elle a choisi des personnalités moins illustres. Sous l’Empire, elle s’appelait Mme Babois;

Sous la Restauration, elle signait: la Contemporaine.

Nous ne vous dirons pas sous quel nom elle est connue maintenant.

Devine si tu peux, et choisis si tu l’oses.

Il y a des gens qui maudissent l’Églantine, mère de tous les bas-bleus. Franchement, ils ont tort: que deviendraient les poètes incompris, s’ils n’avaient le cœur d’un bas-bleu pour les consoler?

D’autres prétendent qu’on calomnie l’Églantine, en disant que cette jolie et charmante fleur représente la poésie. Eh! mon Dieu, oui! la poésie des bas-bleus, fleur agréable dans sa jeunesse, fruit fade et ridicule dans sa vieillesse.

LE COUVENT
DES CAPUCINES

I

SOUS LA CHARMILLE

A MIDI, la chaleur est si forte sous le beau ciel de Séville, que marchands, soldats, nobles, prêtres, chanoines, archevêques, religieuses, abbesses, même le grand inquisiteur, tout le monde fait la sieste.

Seules, deux jeunes filles du couvent des Capucines ne se livraient pas au sommeil.

Assises sous une charmille au fond du jardin du cloître, elles causaient à voix basse. Mais de quoi, je vous le demande, peuvent causer deux capucines, quand tout le monde dort, quand il fait si chaud?

De ce qui tient les jeunes cœurs éveillés, de ce qui leur fait oublier la chaleur, la froidure, le vent et le soleil, de fêtes, de plaisirs, de promenades en plein air, de danses, de liberté.

Il se pourrait bien aussi qu’elles parlassent d’autre chose, mais nous n’en sommes pas assez sûrs pour l’affirmer.

—Je ne puis vivre plus longtemps ici, disait sœur Carmen.

—Je mourrai si on ne me retire pas du couvent, s’écriait sœur Inès.

Rien qu’à voir les deux religieuses, on s’apercevait bien vite qu’en effet la vie du couvent ne pouvait leur convenir.

Les yeux de Carmen lançaient des flammes; ceux d’Inès étaient humides de langueur; les pieds et les mains de Carmen auraient été les plus beaux du monde sans les pieds et les mains d’Inès. Notre enthousiasme nous entraînerait trop loin si nous faisions le détail de leurs autres charmes.

Sœur Carmen et sœur Inès reprirent ainsi leur conversation:

—Le jour, j’ai comme des vertiges à la tête, et, la nuit, je ne puis dormir.

—Moi, je fais des rêves affreux.

—Oh! dis-moi tes rêves?

—Il me semble que j’entends le bruit d’une guitare sous la fenêtre de ma cellule, et une voix qui m’appelle Inès! Inès!

—Ma chère sœur, j’ai fait le même rêve la nuit dernière.

—Si, en effet, un homme venait sous nos fenêtres!

—Si c’était le diable! On dit qu’il rôde toujours autour des couvents.

—Tu as raison, c’est lui qui nous envoie ces mauvaises pensées.

—Il faut tout dire à notre confesseur.

—En attendant, prions notre patronne, afin qu’elle éloigne de nous le tentateur.

Et les deux sœurs furent s’agenouiller dévotement au pied d’une croix placée au milieu du jardin.

II

SŒUR GUIMAUVE

La sœur infirmière était descendue au jardin pour cueillir des simples dont elle avait besoin pour ses malades.

Il faut vous dire que cette infirmière n’était autre que la Guimauve. Sur la terre, elle n’avait cherché qu’à développer ses instincts de bienfaisance. Longtemps elle avait exercé l’état de garde-malade. Préparer des tisanes était son suprême bonheur. Souvent, lorsqu’elle se promenait dans la campagne, si elle rencontrait une sauterelle accablée par la chaleur, faisant la sieste dans un sillon, ou une grenouille tapie dans les joncs, elle trouvait que la sauterelle et la grenouille avaient l’air d’être malades, et elle les emportait au logis pour les soigner. Elle poussait le dévouement jusqu’à la monomanie.

Lasse du monde, où, disait-elle, personne ne se croyait malade, elle s’était retirée dans un couvent, où on lui avait donné la direction en chef de l’infirmerie, emploi fort important dans un lieu où, ne sachant comment tuer le temps, on le passe souvent à se croire malade. Aussi la Guimauve bénissait-elle tous les jours sa nouvelle position.

Comme la panacée, son remède universel était la guimauve, qu’elle voulait qu’on prît sous toutes les formes, tisane, pâte, etc., etc.; les jeunes religieuses l’appelaient en riant sœur Guimauve: ce surnom avait fini par lui rester.

Sœur Guimauve aperçut les religieuses en prières.

—Ne vous dérangez pas, mes chères enfants, leur dit-elle, continuez votre oraison; je viens inspecter mon petit domaine. Ah! ces maudites capucines, elles ne fleuriront donc jamais!

Elle montrait en même temps une magnifique bordure de ces plantes dont on voyait seulement poindre les boutons.

III

LE MUGUET

Parbleu! se disait un jeune et fringant cavalier en se mirant dans sa glace, j’ai fort bien fait de changer de sexe. Il faut avouer que je m’ennuyais joliment, lorsque, danseuse à l’Opéra, je passais mon temps à exécuter des pas de deux en compagnie de la Campanule. Était-ce pour cela que j’avais quitté le jardin de la Fée aux Fleurs?

Maintenant, j’ai un chapeau à plumes, un pourpoint de satin, un manteau de velours, des bouffettes à mes souliers, une rapière à mon côté et un nœud de rubans sur l’épaule. On m’appelle don Guzman; je souris aux belles, je leur envoie des billets doux; voilà la seule, la véritable existence du Muguet.

Après ce monologue, don Guzman tira sa montre enrichie de brillants.

—Onze heures! s’écria-t-il, où irai-je entendre la messe aujourd’hui?

IV

LA LETTRE

Après avoir passé en revue toutes les églises de Séville, don Guzman se décida pour l’église des Capucines. Les religieuses venaient entendre la messe dans une chapelle particulière. Elles n’étaient séparées, du reste des fidèles que par une grille. Don Guzman avait remarqué que les sœurs Capucines étaient les plus jolies religieuses de Séville, et il ne manquait pas, toutes les fois qu’il venait à leur église, de se placer à côté même de la grille.

Ce jour-là, le hasard voulut que sœur Carmen fût placée au premier rang, à l’angle de la chapelle même, contre l’endroit de la grille où était adossé don Guzman.

Celui-ci regarda la religieuse, et elle baissa les yeux; il la regarda encore, et vit qu’elle rougissait. Il n’en demandait jamais davantage.

Comme, pour être prêt à toutes les éventualités, il avait toujours ses poches garnies de déclarations diversement rédigées, selon le rang des personnes auxquelles il s’adressait, il fouilla dans sa poche aux religieuses, et il en tira une lettre qu’il laissa tomber adroitement sur les genoux de Carmen, sans que personne s’en aperçût.

Dans cette lettre, il proposait à Carmen de l’enlever. Si elle y consentait, elle n’avait qu’à se trouver à minuit à la petite porte du couvent.

V

LES CAPUCINES

Pour peu qu’on connaisse la botanique, on sait que les capucines sont des fleurs à passions ardentes. Éclatantes le jour, on les voit la nuit s’entourer d’une auréole d’étincelles phosphorescentes. Quelle idée leur avait fait choisir de préférence la vie claustrale? C’est ce qu’on ne peut deviner, à moins qu’elles n’aient été entraînées par une similitude de noms.

Carmen et Inès étaient deux Capucines. L’ennui qu’elles éprouvaient au couvent n’étonnera personne.

Quelque bonnes résolutions qu’elles eussent puisées au pied de la croix, elles ne suffirent pas à les protéger contre la lettre de don Guzman.

Carmen la montra à Inès.

Après mille réflexions, mille hésitations que nous épargnons au lecteur, Carmen et Inès résolurent de fuir ensemble. Cela leur était facile, attendu l’indulgence de la mère abbesse, qui n’enfermait que les novices dans leurs cellules. Quant à la clef de la petite porte du jardin, elles savaient où la prendre chez la tourière, qui s’endormait régulièrement à neuf heures et qui ne se réveillait que le lendemain matin, quoi qu’il pût survenir au couvent. Il y a des sommeils qui protégent l’innocence.

VI

UN CHANGEMENT DE DESTINATION

Aucun nuage n’obscurcit le ciel, le vent ne mugit point sourdement, la lune ne se voila pas lorsque les deux fugitives franchirent les murs du couvent. Nous voudrions bien dire que minuit sonnait à l’horloge de la vieille tour, mais le fait est qu’il n’y avait au couvent des Capucines ni tour ni horloge.

Don Guzman attendait Carmen à quelques pas d’une chaise de poste.

En voyant les deux jeunes filles, la surprise l’arrêta.

—C’est ma sœur, lui dit Carmen à voix basse; vous nous protégerez toutes les deux.

L’affaire se complique, pensa le Muguet, mais enfin il faut se résigner.

—Où voulez-vous que je vous conduise?

Les deux sœurs se regardèrent.

—Nous n’y avons pas pensé, répondirent-elles d’un ton timide.

—Vous fiez-vous entièrement à moi, belle Carmen?

—Il le faut bien, seigneur don Guzman.

—Eh bien, alors, montez en voiture.

Il entra en voiture après elles.

—Pablo, cria-t-il au postillon au moment de fermer la portière, au...

—Au jardin de la Fée aux Fleurs, fit une voix inconnue, en achevant la phrase commencée.

Et les chevaux, comme s’ils avaient des ailes, emportèrent la voiture, qui disparut dans l’espace.

Le moment était venu de faire rentrer les fugitives au bercail, et la Fée aux Fleurs commençait sa tournée dans ce but.

Comme la Guimauve ne faisait que du bien sur la terre, elle résolut de ne la rappeler que la dernière.

DUETTINO

LE PERCE-NEIGE
ET
LA PRIMEVÈRE

LE Perce-Neige.—Primevère! Primevère! réveille-toi.

La Primevère.—Qui m’appelle?

Le Perce-Neige.—C’est Perce-Neige, ton ami, qui a froid et qui voudrait se réchauffer à ton haleine!

La Primevère.—Pourquoi ai-je dormi si longtemps? Il fait si bon respirer la brise printanière, voir l’herbe verte, sentir la tiède odeur des bourgeons, se mirer dans le clair ruisseau!

Le Perce-Neige.—Sans moi, tu dormirais encore, c’est à moi que tu dois les sourires de cette riante matinée d’avril. Si tu savais comme tu es jolie dans ton petit corsage blanc, comme tes joues sont fraîches, comme tu t’inclines gracieusement sous la brise qui t’effleure! Penche vers moi ta corolle, et laisse-moi te donner un baiser.

La Primevère.—Le printemps n’aime pas l’hiver; la jeunesse n’aime pas la vieillesse. Tu vas mourir et tu parles d’aimer!

Le Perce-Neige.—Mes forces se sont épuisées à percer les dures neiges de l’hiver; mais ton parfum me ranime, Primevère; l’amour me fera revivre.

La Primevère.—N’entends-tu pas dans l’air comme un battement d’ailes invisibles! Il arrive, le jeune Zéphire; c’est lui que je veux aimer, c’est lui qui aura mon premier baiser.

Le Perce-Neige.—J’ai fleuri jusqu’à ce jour malgré la glace; je sens venir le printemps. Me faudra-t-il mourir sans entendre le doux chant des oiseaux, sans sentir la chaleur vivifiante du soleil et de l’amour?

La Primevère.—Les vieillards ne sont faits ni pour le soleil ni pour l’amour; l’air chaud du printemps et des passions brise leur poitrine débile. Malheur à celui qui aime trop tard!

Pendant qu’elle parlait, Zéphire planait sur la Primevère! haleine et parfum, tout se confondit. Le vent, ému de ce baiser, passa sur la tête du Perce-Neige! il mourut tué par la première brise.