Le 13 Décembre.
Nous avons eu hier une terrible frayeur; aujourd'hui même je suis à peine assez tranquille pour écrire ce qui s'est passé. Hélas! nous ne sommes pas assurés d'avoir échappé à tout danger.
J'étais occupé à traire la chèvre, pendant que mon grand-père allumait le feu: tout à coup elle a dressé les oreilles, comme frappée d'un bruit extraordinaire, puis elle s'est mise à trembler de tous ses membres.
J'en ai fait l'observation à haute voix, et, lui adressant la parole:
—Qu'as-tu donc, ma pauvre Blanchette? disais-je en la caressant; mais aussitôt nous avons entendu des hurlements affreux comme sur nos têtes.
—Des loups! me suis-je écrié.
—Tais-toi, mon enfant, caresse Blanchette, a dit grand-papa, et il s'en est approché lui-même pour lui donner un peu de sel. Elle continuait de trembler, et les hurlements ne cessaient pas de se faire entendre.
—Eh bien, Louis, que serions-nous devenus, si tu avais ouvert un passage jusqu'à la fenêtre? m'a-t-il dit à voix basse. Qui sait même si la cheminée n'eût pas été une entrée praticable pour ces bêtes affamées?
—Eh! sommes-nous en sûreté, même dans l'état où nous voilà?
—Je l'espère, mais parlons bas, et ne cesse pas de caresser Blanchette; ses bêlements pourraient nous trahir!
On aurait dit qu'elle s'en doutait, car elle ne faisait pas le moindre bruit. Grand-papa est venu s'asseoir auprès de moi; je tenais la chèvre embrassée; il avait la main posée sur mon épaule, et j'avais besoin de considérer sa figure calme et sereine, pour ne pas mourir de frayeur.
Tout ce que j'avais éprouvé jusqu'alors ne se peut comparer à l'angoisse où j'ai été hier, pendant presque toute la journée. Nous l'avons passée auprès de Blanchette, et, à plusieurs reprises, nous avons entendu les hurlements des loups. Il y eut un moment où cela devint si fort, que je crus notre dernière heure arrivée.
—Ils creusent la neige, disais-je en serrant grand-papa dans mes bras; ils vont nous dévorer.
—Je ne veux pas t'abuser, mon enfant, notre situation est pénible, mais je ne la crois nullement dangereuse. Ces loups peuvent parcourir la montagne, parce que la neige s'est durcie à la surface; mais ils ne resteront pas longtemps sur les hauteurs. Dans cette saison, ils se rapprochent de la plaine et des villages. Peut-être ont-ils apporté jusqu'ici le corps de quelque animal: c'est en le dévorant qu'ils se querellent, et font ce vacarme dont nous sommes étourdis. Quand ils parviendraient à découvrir que nous sommes ici, ils ne pourraient percer la toiture et les lambris; ils ne devineraient pas où se trouve la fenêtre; ils ne sauraient pas lever la trappe: ils pourraient tout au plus nous fatiguer de leurs cris. Reconnaissons encore ici, mon cher enfant, la bonté de la Providence: l'orage qu'elle nous a fait essuyer nous a préservé; il a réparé, en détruisant les travaux, le tort que notre imprudence nous avait fait; il nous a refusé la lumière, dont tu voulais nous faire jouir, mais il nous sauvera la vie. Quel bonheur que ces loups ne soient pas survenus pendant que tu travaillais dehors! Nous serons mieux sur nos gardes à l'avenir.
—Ainsi donc, ai-je dit tristement, notre captivité est toujours plus dure! L'hiver ne fait que commencer; le froid peut devenir encore plus rigoureux; jamais nous ne sortirons d'ici!
Voilà les discours que nous avons tenus hier toute la journée. Jusqu'au soir nous avons entendu ces loups féroces. Enfin nous nous sommes couchés, mais je n'ai guère dormi, quoique les cris eussent complétement cessé.
Aujourd'hui il m'a semblé les entendre plus d'une fois; mon grand-père assure que je me trompe. Il est vrai que Blanchette ne tremble plus; elle mange, elle rumine, elle dort comme à l'ordinaire, et nous croyons, puisqu'elle est tranquille, que nous pouvons l'être aussi.