Le 2 Décembre.
Nous nous sommes oubliés après souper à faire des projets pour le moment de notre sortie, et il est si tard, que je dois abréger mon journal. Il serait toujours bien rempli et bien intéressant, si je savais répéter tout ce que grand-papa me raconte; mais il veut que je fasse plutôt l'histoire de notre vie que le récit de nos conversations. Aujourd'hui je me contenterai d'écrire une fable, dont il a trouvé l'idée heureuse, et qui lui a paru donner une leçon dont bien des gens devraient profiter. En effet, il est bien commun, disait-il, de voir les hommes accuser autrui des maux qu'ils se font eux-mêmes.
Le Laboureur.
Perrin, courbé sur le sillon,
Grondait ses bœufs et faisait rage,
Et, les pressant de l'aiguillon,
Disait: Ouvriers sans courage!...
Le jour s'en va; voici le tard,
Et de leur tâche ils ont en somme
A grand'peine achevé le quart!
Il faut demain qu'on les assomme.
Dieu soit loué! dit le plus vieux;
Aussi bien ce travail nous tue.
Une mort prompte nous plaît mieux
Que votre éternelle charrue.
La méchante au pauvre animal
Attire et menace et piqûre:
Parlez-lui; je ferais gageure
Que c'est elle ici qui va mal.
Eh! bien, dit l'homme, allez charrue,
Allez donc! n'entendez-vous pas?
Devant, derrière, on s'évertue,
Et vous ne pouvez faire un pas!
On se plaint de moi! quelle injure!
Répondit-elle en gémissant,
Je vais de mon mieux, je vous jure:
Voyez ce fer obéissant!
Il est poli comme une glace,
Et brûlait moins sous le marteau.
Mais comment emporter morceau
D'un sol si dur et si tenace?
Ainsi, champ fatal, c'est donc toi
Que devrait punir ma colère!
Dit le rustre en frappant la terre.
Songe un peu que je suis ton roi!
Pourquoi ces barbares caprices?
Toujours trempé de mes sueurs,
Tu veux l'être encor de mes pleurs,
Et mon sang ferait tes délices!
A ces mots, du sein des guérets
Une voix s'élève et lui crie:
Mets donc un terme à ta furie,
Ou je retire mes bienfaits.
Insensé, tes bœufs, ta charrue,
Ton champ, font très-bien leur devoir;
Les défauts qu'en eux tu crois voir,
C'est chez toi qu'ils frappent ma vue.
Tu veux gronder? apprends d'abord,
Apprends des experts du village
A bien guider ton attelage,
Et tais-toi, car toi seul as tort.