Le 30 Novembre.

Nous avons trouvé le moyen d'occuper nos mains pendant une partie du jour, sans qu'il soit nécessaire de brûler plus d'huile que la prudence ne le permet; la lueur du foyer nous suffit. Comme nous avons des gerbes de reste, nous tressons, ou plutôt je tresse de la paille en longues cordes qui peuvent servir à différents usages. J'ai vu mon père entourer de ces liens nos carrés de pois, pour les soutenir; on peut même les tendre autour des blés, et surtout du seigle, qui est si sujet à verser. Enfin, nous en garnirons des chaises, quand nous aurons le bois nécessaire pour les fabriquer.

Je m'assieds tout auprès du feu, et je m'arrange de manière à travailler dans l'espace peu étendu qu'il éclaire; mon grand-père suit mon travail des yeux, et me passe lui-même la paille, à mesure que j'en ai besoin. Il veille surtout à ce qu'elle ne nous cause pas une nouvelle alerte, et la tient à quelque distance du foyer.

Cette occupation nous amuse; il nous semble qu'en travaillant pour la belle saison nous la rapprochons de nous; d'ailleurs, cela ne nous empêche pas de causer; mon grand-père me fait conter ce qui se passait à l'école, où j'avais le malheur de trouver quelquefois le temps un peu long. J'aime surtout à lui rappeler les visites de ce riche et bon voisin, qui nous distribuait de temps en temps des livres en prix. Il nous donnait aussi des vers à apprendre par cœur. Ces jours-là les heures passaient bien plus vite, surtout quand il nous récitait ces poésies, qu'il nous expliquait à merveille.

Mon grand-père m'a dit:

—Tu ne les as pas oubliées, j'espère, puisqu'elles te plaisaient tant? Et il a voulu que je lui en donnasse la preuve à l'instant même.

—As-tu écrit ces vers? m'a-t-il dit.

—Je les avais écrits, mais je les ai prêtés, et le cahier a été perdu.

—Eh bien, mon enfant, tâche de réparer cette perte vraiment regrettable. Je veux que tu me récites quelquefois ces poésies, qui me paraissent faites pour l'enfance; puis, un jour l'une, un jour l'autre, tu les écriras dans ton journal.

Je vais donc transcrire la première qui s'est présentée à ma mémoire.

Caroline et les petits Oiseaux.

De sa maisonnette bien close,

Caroline aux champs regardait,

La bise avec fureur grondait;

Plus de feuillage, plus de rose;

Partout la neige et les glaçons.

Transis de froid, quelques pinsons

Des arbrisseaux du voisinage

Becquetaient l'écorce sauvage,

Mais n'essayaient plus de chansons.

Plus que le froid vous fait souffrir;

Le même Père nous fit naître:

De ses biens je dois vous nourrir."

Du pain bis déjà les miettes

Pleuvaient pour les tristes oiseaux;

Déjà, chère enfant, tu les guettes

A travers les brillants vitraux.

Un, deux, trois!... la volée entière

Accourt à ce friand repas;

Elle est toujours plus familière;

Tu parais: on ne s'enfuit pas.

Sans craindre fâcheuse aventure,

On revient chaque jour; enfin

Ce peuple chéri dans ta main

Becquète à l'envi la pâture.

Que les moments te semblent courts!

Ah! si l'hiver durait toujours!

Mais la primevère indiscrète

Sourit au soleil printanier;

Voici déjà la violette,

A l'abri du vert groseillier;

Sans peine aux champs l'oiseau butine;

Plus de frimas: plus de pinsons!

Oiseaux, adieu! Dans vos chansons

N'oubliez jamais Caroline.

Le 1er Décembre.

Je sens une véritable frayeur en écrivant la date d'aujourd'hui. Si quelques jours du mois de novembre nous ont semblé si longs, que sera-ce du mois où nous entrons? Encore, s'il devait être le dernier de notre captivité! Mais je n'ose plus en prévoir le terme. La neige s'est tellement accumulée, qu'il me semble qu'un été ne suffira pas à la fondre. Elle s'élève maintenant jusqu'au toit, et, si je n'y montais pas chaque jour, pour dégager la cheminée, nous ne pourrions bientôt plus ouvrir la trappe, ni allumer de feu.

Mon grand-père me fait pitié de ne pouvoir pas sortir quelquefois de ce tombeau. Je lui demandais ce matin quelle chose il regrettait le plus, et il m'a répondu:

—Un rayon de soleil. Et pourtant, a-t-il ajouté, notre sort est bien moins malheureux que celui de beaucoup de prisonniers, dont plusieurs n'ont pas plus que nous mérité la réclusion. Nous avons du feu, souvent de la lumière; nous jouissons dans notre prison d'une certaine liberté, et nous y trouvons des sujets de distraction que n'offrent pas les quatre murs d'un cachot; nous n'avons pas chaque jour la visite d'un geôlier ou défiant ou cruel ou seulement indifférent à nos peines; les maux que l'on souffre par la seule volonté de Dieu n'ont jamais l'amertume de ceux que nous croyons pouvoir attribuer à l'injustice des hommes; enfin nous ne sommes pas seuls, mon enfant, et, si ta présence dans ce chalet me donne des regrets que je ne veux pas te cacher, elle me soutient, elle m'est nécessaire: il me paraît que tu n'es pas non plus mal satisfait de ton compagnon; il n'y a pas jusqu'à Blanchette qui ne soit un adoucissement à notre captivité, et ce n'est pas, je t'assure, seulement pour son lait que je l'aime.

Ces derniers mots m'ont fait réfléchir, et j'ai proposé de rapprocher de nous cette pauvre bête.

—Elle s'ennuie fort toute seule, ai-je dit, elle bêle souvent; cela lui peut nuire, et à nous aussi par conséquent. Qui nous empêche de l'établir ici dans un coin? La place est assez grande pour nous et pour elle; elle nous sera bien obligée de l'honneur que nous lui ferons, et peut-être en sera-t-elle meilleure nourrice.

La proposition a été bien accueillie, et sur-le-champ je me suis mis à l'ouvrage; j'ai disposé dans l'angle de la cuisine, où il m'a paru que cela nous gênerait le moins, une petite crèche que j'ai fixée au mur avec quelques gros clous; j'ai augmenté la solidité de l'établissement en plantant deux pieux, pour servir d'appui, et, sans attendre davantage, j'ai amené Blanchette auprès de nous.

Qu'elle nous sait bon gré de ce changement! Elle est tout joyeuse et ne cesse de nous remercier. Si cela devait durer, elle serait un peu fatigante; mais, quand elle aura pris l'habitude de sa nouvelle position, elle sera plus tranquille qu'auparavant. A cette heure même, pendant que je confie ces détails au papier, elle est couchée sur sa litière fraîche; elle rumine paisiblement, et me regarde d'un air si satisfait, qu'elle semble deviner que j'écris son histoire. Rien ne lui manque à présent, et il y a une personne heureuse dans le chalet.