Le 29 Novembre.

Mon journal m'amène à une date que je ne peux oublier: c'est le 29 novembre que j'ai perdu ma mère; il y a de cela quatre ans. L'année dernière, ce jour était un dimanche. Après être sorti de l'église, j'ai été avec mon père faire le tour du cimetière, et nous nous sommes arrêtés quelques moments devant la tombe où repose la dépouille de notre meilleure amie. L'herbe n'était pas encore flétrie par le froid; quelques marguerites avaient refleuri, comme il arrive souvent. Il me semble que je les vois encore s'agiter au souffle du vent, comme pour nous saluer, et nous remercier de notre visite. Nous sommes restés ainsi longtemps sans rien dire, des lèvres du moins, car nos mains, qui se pressaient, en disaient plus que toutes les paroles n'auraient pu faire.

Je n'ai pas assez vécu avec ma mère pour avoir pu connaître toutes ses vertus; mais les souvenirs qu'elle a laissés dans notre maison m'apprennent toujours mieux la grandeur de la perte que j'ai faite. Depuis que ma mère est morte, je ne crois pas que mon père ait passé un jour sans me parler d'elle. Quelquefois il me regarde, et démêle sa ressemblance sur mon visage, ou, si je lui parle, au lieu de me répondre: "Il me semble, dit-il, que c'est elle que j'entends."

Maintenant mon grand-père, qui me voit séparé de tous les deux, a la bonté de les rappeler sans cesse dans nos entretiens. Il me conte ce qui s'est passé chez nous avant ma naissance et depuis, avant que j'aie pu me connaître moi-même et connaître mes parents. Ah! quand il est sur ce sujet, je n'ai pas besoin d'autres distractions; nous pouvons éteindre la lampe et attendre sans impatience l'heure du repos. Tout ce qu'il me dit, à quoi il n'aurait pas songé peut-être sans notre accident, se grave pour toujours dans ma mémoire.

Ainsi donc j'ai fait longtemps la joie de mes parents sans le savoir et sans y penser! Je leur ai fait des caresses dont je ne me souviens plus; je leur ai dit, sans me rappeler ni l'occasion ni le moment, des paroles enfantines auxquelles ils prenaient un vif plaisir! C'était là tout le prix de leurs soins et de leurs veilles. A ce sujet mon grand-père me disait:

—Comment ne pas admirer la sagesse et la bonté de la Providence? Elle rend l'enfant aimable, avant même qu'il sache aimer, en sorte que l'on craint plus vivement tous les dangers pour un être qui ne craint rien, et que l'on s'intéresse d'autant plus à lui qu'il ne peut prendre aucun souci de lui-même.

Pour moi, quand je cherche à rappeler mes plus anciens souvenirs, je vois grand-papa au coin du feu, ma mère au jardin, mon père entrant dans la maison, un fagot sur l'épaule. Peu à peu ces images sont plus nombreuses et plus nettes, et je ne peux m'empêcher de comparer ces premiers temps de ma vie à la naissance du jour: d'abord on ne distingue pas même les plus grands objets; peu à peu tout se dessine, tout s'éclaire, et nos regards saisissent les moindres détails.