Le 20 Février.

J'ai pris une grande résolution! Je quitterai demain le chalet. Avant de risquer ma vie, je veux écrire dans mon journal, que je laisserai sur cette table, comment je me suis décidé à prendre ce parti.

Hier matin les bêlements de Blanchette m'ont tiré d'un rêve affreux. Je me voyais, les mains ensanglantées, dépeçant les membres palpitants de ce pauvre animal; la tête gisait devant moi, et j'entendais cependant sortir de son gosier des bêlements douloureux. C'étaient ceux qui frappaient réellement mes oreilles. Je me suis réveillé, les joues toutes mouillées de pleurs. Quel plaisir de revoir Blanchette encore vivante! J'ai couru auprès d'elle: elle était plus caressante que jamais.... Ma joie n'a pas été de longue durée; j'ai réfléchi que mes vivres seraient épuisés dans deux jours: il fallait me résoudre. J'ai pris un couteau, et je me suis occupé à l'affiler sur le foyer. J'étais au désespoir; il me semblait que j'allais commettre un assassinat, et, après m'être avancé en chancelant pour frapper Blanchette, je me suis arrêté, saisi de remords.

Le froid me glaçait les mains: ce me fut une raison de différer encore cet acte, pour lequel j'avais tant de répugnance; j'allumai un bon feu; et me mis à rêver en me chauffant.

Si les loups peuvent marcher sur la neige, me suis-je dit tout à coup, pourquoi n'y marcherions-nous pas aussi?

Cette idée m'a fait tressaillir de joie; puis la crainte m'a saisi. J'irais me livrer à ces bêtes affamées, et, pour ne pas faire de Blanchette ma pâture, je m'exposerais à devenir celle des loups!

Et, si je tue la chèvre, me suis-je dit après, sais-je bien si la chair me suffira jusqu'au moment de ma délivrance? J'ai vu quelquefois le Jura tout blanc jusqu'à l'été: ne perdons pas l'occasion qui s'offre à moi, pendant que la neige est glacée!... Une attaque des loups pendant notre course n'est rien moins que certaine; car, si je pars, notre marche sera prompte; nous descendrons en traîneau!...

Je me suis levé en sursaut à cette pensée. Ma résolution était prise, et, dès ce moment, j'ai travaillé à l'exécution.

Deux jours m'ont suffi pour fabriquer grossièrement la voiture nécessaire à notre voyage. J'ai consacré à cet usage le meilleur bois qui me restait. J'ai donné aux bases du traîneau une grande largeur, pour éviter qu'il enfonce. Je me placerai sur le devant: j'attacherai la chèvre derrière moi, et je lui lierai les pieds, de manière à ne lui permettre aucun mouvement. Je me placerai sur le devant. Accoutumé, dans les jeux de mon enfance, à guider un traîneau sur des pentes rapides, j'espère, s'il ne survient pas d'accident, arriver bientôt dans la plaine.

Cependant je vais me coucher avec une grande émotion. Je regarde avec attendrissement cette prison où j'ai tant souffert, où je laisserai les cendres de mon grand-père! Je pense avec effroi à la distance du village; mais je ne reculerai pas. L'idée d'être bientôt certain du sort de mon père me donne une impatience incroyable. La voiture est prête. Voici la corde dont je lierai les pieds de Blanchette; voici la gerbe qui lui servira de lit et d'abri; la couverture dont je m'envelopperai; enfin, voici l'Imitation de Jésus-Christ. Je ne m'en séparerai plus: je veux qu'elle me suive à la vie et à la mort. C'est avec elle que je dis dans ces derniers moments:

Seigneur, je suis arrivé a cette heure afin que votre gloire éclate, lorsque, ayant été dans une grande tribulation, vous m'en aurez délivré! Qu'il vous plaise, Seigneur, de m'en tirer, car que puis-je faire, pauvre comme je suis, et où irai-je, sans vous?... Aidez-moi, mon Dieu, et je ne craindrai rien.