Le 22 Novembre 18—.

Puisque c'est la volonté de Dieu que je sois enfermé dans ce chalet avec mon grand-père, je vais écrire jour par jour ce qui nous arrivera dans cette prison, afin que, si nous devons y périr, nos parents et nos amis sachent comment nous avons passé nos derniers jours, et que, si nous sommes délivrés par la bonté divine, ce journal conserve le souvenir de nos dangers et de nos souffrances. C'est mon grand-père qui veut que j'entreprenne ce travail, pour abréger un peu les heures qui vont être sans doute bien longues à passer, et bien difficiles à remplir. Je rapporterai d'abord ce qui nous est arrivé hier.

Nous attendions mon père au village depuis plusieurs semaines; la Saint-Denis était passée; tous les troupeaux étaient descendus de la montagne avec leurs bergers. Mon père seul ne paraissait point, et l'on se dit chez nous: "Qu'est-ce qui peut le retenir?" Mes oncles et mes tantes assuraient qu'il fallait être sans inquiétude; qu'il restait apparemment de l'herbe à consommer, et que c'était la raison pour laquelle mon père gardait le troupeau quelque temps de plus à la montagne.

Mon grand-père finit par s'alarmer de ce retard; il dit: "J'irai moi-même savoir ce qui arrête François; je ne serai pas fâché de faire encore une visite au chalet. Qui sait si je dois le revoir l'année prochaine? Veux-tu venir avec moi?" ajouta-t-il en me regardant.

J'allais moi-même lui demander la permission de l'accompagner, car nous ne nous séparons guère l'un de l'autre.

Nous fûmes bientôt prêts à partir. Nous montâmes lentement, tantôt en suivant des gorges étroites, tantôt en côtoyant des précipices profonds. A un quart de lieue du chalet, je m'approchai par curiosité d'une pente escarpée; et mon grand-père, qui m'avait déjà dit plus d'une fois que cela lui donnait de l'inquiétude, s'avança rapidement pour me prendre la main; une pierre lui roula sous le pied, et il se donna une entorse qui lui causa une douleur très-vive; mais, au bout de quelques moments, il put marcher, et nous espérâmes que cela se passerait ainsi. En s'aidant de son bâton de houx et en s'appuyant sur mon épaule, il se traîna jusqu'ici.

Mon père fut bien surpris de nous voir. Il était occupé à faire des préparatifs pour le départ, en sorte que, si nous l'avions attendu tranquillement au village un jour de plus, il serait venu lui-même nous tirer d'inquiétude.

—C'est vous, mon père! dit-il, en s'avançant pour le soutenir. Vous avez cru qu'il m'était arrivé un accident?

—Oui, nous venons savoir ce qui t'arrête, quand tous les voisins sont descendus.

—Quelques-unes de nos vaches étaient malades; mais les voilà guéries. J'envoie Pierre ce soir même avec le reste de nos fromages; je descendrai demain avec le troupeau.

—Es-tu bien fatigué, Louis? me dit mon grand-père.

Le ton dont il me fit cette question m'annonçait quelque intention secrète, et je ne répondis pas d'une manière bien claire.

—Je pensais, ajouta mon grand-père, qu'il serait prudent de renvoyer l'enfant avec Pierre; le vent a changé depuis une demi-heure, et nous amènera peut-être du mauvais temps cette nuit.

Mon père exprima la même crainte et m'engageait à suivre ce conseil.

—Si tu veux, me dit grand-papa, je ferai un effort, et je descendrai avec toi; quelques moments de repos me suffiront.

—J'aimerais mieux vous attendre, dis-je à mon père, en me jetant à son cou. Une nuit de repos est bien nécessaire à grand-papa, qui s'est blessé au pied, parce que j'ai manqué à mon devoir.

Je racontai là-dessus ce qui nous était arrivé à quelque distance du chalet. Il fut convenu que nous descendrions ensemble le lendemain, qui était hier.

Il y avait alors sur le feu une marmite que je regardais avec des yeux où mon père vit un signe d'impatience. Il nous servit, dans une terrine, une soupe à la farine de maïs, cuite au lait, que nous mangeâmes, comme des soldats, à la gamelle; après quoi, je me couchai. Je m'endormis, sans trop faire attention à la conversation de mon grand-père et de mon père, qui causèrent longtemps à demi-voix après souper.

Le lendemain, je fus bien surpris de voir la montagne toute blanche. La neige tombait encore avec une abondance extraordinaire, chassée par un vent violent. Cela m'aurait fort amusé, si je n'avais pas remarqué l'embarras de mes parents. Je fus bien inquiet moi-même, quand je vis mon grand-père essayer de faire quelques pas, et se traîner avec beaucoup de peine, en s'appuyant sur les meubles et contre les murs. L'accident de la veille lui avait fait enfler le pied, et il ressentait une douleur très-vive.

—Partez, partez, nous dit-il. Emmène cet enfant, avant que la neige s'élève davantage. Tu vois bien qu'il m'est impossible de vous suivre.

—Mais croyez-vous, mon père, que je puisse vous abandonner?

—Mets d'abord en sûreté ton fils et le troupeau; tu penseras ensuite à moi. Vous remonterez avec un brancard pour me tirer d'ici.

—Laissez-moi, mon père, vous porter sur mes épaules, et partons sans retard, je vous en prie.

—Mon ami, tu ne pourrais, si pesamment chargé, emmener le troupeau et guider les pas de cet enfant.

Nous passâmes ainsi une partie du jour sans prendre un parti. Nous espérions encore qu'on viendrait de chez nous à notre secours. Je dis enfin que j'étais assez grand pour me passer de guide, et pour aider mon père à conduire le troupeau. Ces représentations furent inutiles; mon grand-père persista dans sa résolution. Il ne voulait pas nous mettre en danger, en nous chargeant de sa personne.

Mon père le pressait avec une vivacité qui ressemblait à l'emportement. Je pleurais. Enfin cette contestation s'apaisa, et j'ose dire que ce ne fut pas sans mon secours. Je dis à mon père:

—Laissez-moi aussi dans le chalet. Vous en arriverez plus tôt chez nous; vous reviendrez avec du monde pour nous délivrer; grand-papa aura quelqu'un pour le servir et lui tenir compagnie: ce sera pour moi une occasion de reconnaître ses bontés; nous nous garderons l'un l'autre, et le Tout-Puissant nous gardera tous deux.

—L'enfant a raison, dit mon grand-père; la neige est déjà si haute, et l'orage est si fort, que je vois plus de danger pour lui à te suivre qu'à rester avec moi. Tiens, François, prends ce bâton; il est fort, il est armé d'une pointe de fer, il t'aidera à descendre, comme il m'a aidé à monter. Fais sortir les vaches de l'étable; laisse-nous la chèvre et les provisions qui restent. Je suis plus inquiet pour toi que pour nous.

Depuis un moment mon père tenait la tête baissée: il la releva tout à coup, et me prit vivement dans ses bras; je sentis ses larmes couler sur mes joues.

—Je ne te ferai point de reproches, mon cher Louis, mais tu vois les suites de ta désobéissance: promets-moi de n'y plus retomber. Dieu a permis ce que nous voyons, et, il faut bien l'avouer, ni ton grand-père ni moi nous n'avons prévu l'extrême embarras où nous sommes. Si nous avions supposé hier au soir que notre situation serait si fâcheuse aujourd'hui, nous aurions profité du secours de Pierre pour emmener le grand-papa.

Quand j'ai vu mon père près de partir, je lui ai présenté une jolie bouteille empaillée, où il restait un peu de vin, et dont je m'étais pourvu la veille.

—Prenez ceci, lui ai-je dit; vous en aurez plus besoin que nous aujourd'hui. Vous savez que ma pauvre mère m'avait donné cette bouteille, la première fois que je vins vous faire visite à la montagne: je suis heureux qu'elle serve dans une occasion si importante pour vous et pour nous.

—Marie! s'écria mon père avec émotion; elle est en paix.

Et il me pressa encore une fois dans ses bras, en mémoire de celle qui ne pouvait plus me faire de caresses.

Nous fîmes sortir le troupeau, qui parut bien surpris de trouver la terre couverte de neige. Quelques vaches s'écartaient et couraient autour du chalet. Enfin elles se sont mises en marche. Au bout de quelques pas, mon père a disparu avec elles dans les tourbillons de neige.

On ne les voyait plus, et mon grand-père semblait toujours les suivre des yeux. Il était appuyé sur la fenêtre, sans rien dire, mais ses lèvres paraissaient articuler quelques paroles; il avait les mains jointes et restait immobile. Son recueillement m'a fait comprendre mon devoir; je me suis uni à ses sentiments, et j'ai recommandé mon père à Dieu. Nous sommes demeurés ainsi fort longtemps, puis le vent a soufflé avec plus de violence; de gros nuages noirs nous ont enveloppés, et la nuit est tombée presque subitement. Cependant notre horloge de bois venait à peine de sonner trois heures.

—Bon Dieu, ayez pitié de lui! dit mon grand-père; mais il a passé la forêt depuis longtemps, et il n'est pas exposé à cette bourrasque. Comme il va être inquiet sur notre sort!

Nous avions été si distraits tout le jour, que nous n'avions pas pensé à prendre la moindre nourriture, et je mourais de faim. A ce moment, j'ai fait remarquer à grand-papa les bêlements de la chèvre.

—Pauvre Blanchette! a-t-il dit. Son lait lui pèse; elle nous appelle. Allume la lampe; nous irons la traire et nous souperons.

—Nous déjeunerons aussi, grand-papa!

Cette parole le fit sourire, et, comme je pus m'en apercevoir à la clarté de la lampe, il reprit un air plus tranquille, qui me rendit un peu de courage. Cependant le vent grondait bien fort. Il s'engouffrait sous les bardeaux, qu'il faisait frémir, et l'on aurait dit que le toit du chalet allait être emporté. Je levais la tête par moments.

—Ne crains rien, m'a dit mon grand-père. Cette maison a soutenu bien d'autres orages. Les bardeaux sont chargés de grosses pierres, et le toit, peu incliné, n'offre pas beaucoup de prise au vent.

Ensuite il m'a faite signe de marcher devant lui, et nous sommes entrés à l'étable.

Quand la chèvre nous a vus, elle a redoublé ses bêlements; on aurait dit qu'elle allait rompre son lien, tant elle faisait d'efforts pour venir à nous. Avec quelle avidité elle a mangé la poignée de sel que je lui ai donnée! Sa langue a passé et repassé sur ma main, pour ne pas en laisser une parcelle. Elle nous a donné un grand pot de lait. J'en avais besoin. Mon grand-père m'a dit, en revenant à la cuisine:

—Gardons-nous bien d'oublier encore Blanchette; nous la trairons soigneusement matin et soir; notre vie dépend de la sienne.

Je lui ai répondu:

—Vous croyez donc que nous resterons longtemps ici?

—Cela n'est pas certain mon ami, mais cela peut être. Il faut toujours espérer le mieux, et prendre ses précautions comme si le pire devait arriver.

Après souper, je suis allé remplir la crêche de notre nourrice; je lui ai donné de la litière fraîche; je l'ai caressée, il faut l'avouer, plus amicalement que de coutume; elle me semblait aussi plus joyeuse de me voir. C'est qu'elle est à présent toute seule dans l'étable; et les chèvres ont tant de peine à se passer de compagnie! Quand elle m'a vu rentrer à la cuisine, elle s'est mise à bêler d'un ton plaintif.

Nous sommes restés encore quelques moments au coin du feu; mais il s'en faut beaucoup que l'on y soit aussi bien que dans notre maison de la plaine. La cheminée est aussi grande par le bas qu'une chambre ordinaire; elle va en se rétrécissant par le haut, mais l'ouverture est encore si vaste sur le toit, que la neige qui s'y introduisait, chassée par les tourbillons, nous incommodait extrêmement; elle faisait un bruit désagréable en fondant au feu, et, de temps en temps, il nous fallait secouer les flocons dont nos habits étaient couverts.

—Tu le vois bien, mon enfant, a dit mon grand-père, nous ne pourrons trouver ce soir de la chaleur que dans notre lit. Allons nous y réfugier: la neige ne nous y atteindra pas; demain nous tâcherons de nous en préserver au coin du feu. Prions Dieu, et remettons-nous à sa garde; il est présent partout, sur la montagne comme dans la plaine; quand la neige qui nous couvre serait cent fois plus épaisse, nous n'en serions pas moins sous ses yeux; il voit nos mains jointes; il entend nos faibles soupirs. Oui, Seigneur, vous êtes avec nous: nous reposerons sans crainte à l'ombre de vos ailes.

J'étais ému, et je n'ai jamais prié avec plus de confiance qu'hier au soir.

Ce matin, à mon réveil, je me suis trouvé dans l'obscurité la plus complète, et j'ai d'abord supposé que le sommeil m'avait quitté plus tôt que de coutume; cependant j'entendais mon grand-père marcher à tâtons, et je me suis frotté les yeux, mais je n'en voyais pas plus clair.

—Grand-papa, ai-je dit, vous vous levez avant le jour!

—Mon enfant, a-t-il répondu, si nous attendions que le jour nous éclairât, nous resterions longtemps au lit. Je crois que la neige dépasse la fenêtre.

A cette nouvelle, j'ai poussé un cri d'effroi, et, sautant à bas du lit, j'ai allumé bien vite notre lampe, et nous avons pu nous assurer que la triste supposition de mon grand-père était fondée.

—Mais la fenêtre est basse, a-t-il ajouté; d'ailleurs, il est probable que la neige a été amoncelée en cet endroit; peut-être n'en verrions-nous pas deux pieds à quelques pas de la muraille.

—Alors on viendra nous délivrer?

—Je l'espère; mais, après Dieu, comptons d'abord sur nous-mêmes. Supposons qu'il veuille nous tenir enfermé ici quelque temps, voyons quelles sont nos ressources, et, quand nous les connaîtrons, nous réglerons l'emploi que nous en devons faire. Le jour est venu, ce n'est pas douteux. Le coucou[ [1] marque sept heures; heureusement je n'avais pas oublié de le remonter hier au soir. C'est une précaution que nous devrons prendre soigneusement; on aime toujours à savoir comment on vit, et il faut que nous soyons ponctuels avec Blanchette.

[1] C'est le nom que l'on donne aux horloges de bois qui se fabriquent dans ces montagnes et dont la marche est très-regulière.

C'est ainsi que nous avons commencé la journée; mais elle a été triste et fatigante: je ne peux plus tenir la plume; grand-papa est d'avis que je renvoie à demain la suite de mon récit.