Le 23 Novembre.

Si cela continue, j'aurai bien de la peine à écrire chaque soir l'histoire de la journée. Quand j'étais à l'école, on me louait souvent pour la facilité que j'avais à faire les petites compositions prescrites comme exercices aux plus avancés; mais je suis bien loin de pouvoir dire et surtout écrire tout ce que je pense et tout ce que je sens. Je m'y appliquerai de mon mieux. Si ces pages doivent être lues un jour par quelques étrangers, ils n'oublieront pas qu'ils les ont trouvées dans un chalet, et qu'elles sont l'ouvrage d'un écolier.

Hier matin, quand nous eûmes reconnu que nous étions plus étroitement prisonniers que la veille, nous fûmes bien attristés; cependant nous pensâmes au déjeuner et à la chèvre. Pendant que grand-papa était occupé à la traire, je le regardais de près, avec beaucoup d'attention.

—Tu fais bien, m'a-t-il dit; il faut que tu apprennes à me remplacer. Tu vois que j'ai un peu de peine à me courber pour atteindre à la mamelle de Blanchette. Approche-toi, essaye de la traire toi-même.

Au bout d'un moment, je suis parvenu à faire jaillir quelques gouttes de lait; mais il paraît que j'ai blessé notre nourrice, car elle a regimbé, et il s'en est peu fallu qu'elle n'ait renversé le baquet; depuis, c'est-à-dire hier au soir et ce matin, j'ai fait deux nouveaux essais, et j'ai mieux réussi.

Après déjeuner nous avons fait la revue de ce qui se trouve dans le chalet pour notre usage. J'en donnerai le détail un autre jour; j'ai encore tant de choses à dire, que je crains de rester en chemin comme hier.

Quand nous eûmes reconnu ce que nous avions en denrées et en ustensiles, nous désirâmes savoir quel temps il faisait. Je me plaçai sous la cheminée, et je regardai par la seule ouverture qui restât libre dans le chalet. Au bout de quelques moments, le soleil brilla tout à coup sur la neige qui s'élevait autour de l'ouverture à une hauteur considérable. Je fis remarquer la chose à mon grand-père.

On distinguait assez bien l'épaisseur de la couche, parce que l'ouverture ne fait point de saillie sur le toit. C'est un simple trou, comme serait celui du fenil.

—Si nous avions une échelle, a dit mon grand-père, tu monterais là-haut, et tu dégagerais une trappe que ton père a placée, m'a-t-il dit dernièrement, pour se garantir de la pluie et du froid, en attendant qu'on réparât la cheminée, qui était en mauvais état, et que l'orage a renversée.

—Si la cheminée était plus étroite, ai-je répondu, il n'y aurait pas besoin d'échelle, j'essaierais de monter comme les ramoneurs.

Nous sommes restés alors pensifs quelques moments; mais grand-papa s'est rappelé qu'il avait vu dans l'étable une longue perche de sapin, et il m'en a fait souvenir. J'ai frappé des mains en signe de joie.

—C'est tout ce qu'il me faut, ai-je dit; j'ai grimpé bien souvent à des arbres dont la tige n'était pas plus grosse. La perche a encore son écorce, c'est une facilité de plus.

Mais il fallait l'introduire dans le canal: voilà ce qui pouvait être malaisé. Heureusement, l'entrée en est fort large et fort élevée, et nous sommes venus à bout de l'entreprise, aidés encore par la souplesse du bois.

Ensuite je me suis mis à l'œuvre, après avoir attaché autour de ma ceinture une ficelle, afin de hisser jusqu'à moi une pelle, quand je serai en haut. J'ai tant fait des pieds et des mains, en m'appuyant aussi contre les parois du canal, que je suis arrivé sur le toit. J'ai commencé par m'y faire une place, en déblayant la neige avec le secours de la pelle, et j'ai pu reconnaître qu'il y en avait environ trois pieds; autour du chalet il me parut qu'il y en avait bien davantage. C'était en effet le vent qui l'y avait amoncelée; mais il n'en était pas moins tombé une masse énorme de neige dans un temps bien court.

Tout l'espace que l'on voit autour du chalet n'est qu'un tapis blanc; la forêt de sapins qui la couvre du côté de la vallée, et qui borne la vue, est blanche comme le reste, à l'exception des troncs, qui semblent tout noirs. Plusieurs arbres se sont brisés sous le poids; j'ai vu de grosses branches, et même des tiges, rompues en éclats.

Dans ce moment, il soufflait une bise[ [2] violente et glacée; les nuages sombres qu'elle poussait devant elle s'ouvraient par intervalles pour laisser briller le soleil, et cette clarté éblouissante courait sur le champ de neige avec la vitesse d'une flèche.

[2] Vent du nord-est.

Le froid me gagnait. Quand j'ai voulu expliquer à grand-papa ce que je voyais, il s'est aperçu que je claquais des dents; il m'a dit alors de me hâter, et de dégager la trappe, en déblayant, autant que je pourrais, tout l'espace autour de la cheminée. Ce travail m'a pris bien du temps, et m'a donné beaucoup de peine, mais il m'a réchauffé. Après l'avoir achevé, selon les directions de mon grand-père, j'ai replacé la corde dans une poulie, de façon qu'en tirant à soi on ouvre la trappe, et qu'elle se ferme par son poids, quand on lâche la corde, qui passe hors du canal et par le plancher dans des trous pratiqués exprès. Après que nous eûmes fait deux ou trois fois cette petite manœuvre, pour nous assurer qu'elle réussirait toujours, je suis descendu plus facilement que je n'étais monté.

Mes habits étaient tout mouillés; et je n'en avais pas d'autres. Nous avons allumé un feu clair de branchages et de pommes de pin, puis, baissant la trappe et laissant seulement l'espace nécessaire pour que la fumée pût s'échapper, nous avons ainsi passé la plus grande partie du jour au coin du feu, sans autre lumière que celle du foyer, car notre provision d'huile est bien petite, et nous voyons qu'il ne faut pas nous attendre à quitter de sitôt notre prison. Nous n'avons rallumé notre lampe qu'au moment de traire la chèvre.

C'est une chose bien nouvelle et bien triste pour nous de languir ainsi toute une journée. Je crois pourtant que les heures m'auraient semblé moins longues, si je n'avais été dans une attente continuelle. Il me semblait toujours qu'on allait venir nous délivrer. Je suis remonté sur le toit pour voir si personne n'arrivait; je n'ai pas cessé de questionner grand-papa. Il espère, dit-il, que mon père est arrivé chez nous en bonne santé; mais peut-être les chemins sont-ils éboulés, ou les passages obstrués par des amas de neige.

Enfin, après avoir fermé complétement l'ouverture de la cheminée, nous nous sommes couchés hier avec l'espérance qu'on viendrait aujourd'hui à notre secours; mais ce matin nous avons reconnu que, pour le moment, la chose est presque impossible. Il n'a pas cessé, à ce qu'il nous semble, de neiger toute la nuit. Nous avons eu la plus grande peine à rouvrir la trappe: j'y suis enfin parvenu, et nous avons pu allumer du feu. J'ai trouvé deux pieds de neige nouvelle. Grand-papa ne veut plus que j'espère de quitter ce tombeau avant le printemps. Cette captivité n'est pas ce qui m'attriste le plus: les dangers que mon père a courus, et, s'il y est échappé, ses craintes à notre sujet m'inquiètent bien davantage.

Ce printemps, j'étais venu passer quelques jours auprès de lui, et j'avais apporté de l'encre, des plumes et du papier, parce qu'il ne veut pas que je cesse tout à fait d'étudier et d'écrire, quand je ne vais pas à l'école. Au moment de le quitter, je voulus emporter ce qui me restait de ce petit bagage, mais il me dit:

—Laisse tout cela dans cette armoire; tu le retrouveras l'année prochaine en bon état.

C'est là le papier et les plumes dont je me sers aujourd'hui, et bien autrement que je ne m'y attendais.