Le 30 Décembre.
La fin de l'année approche. Ce jour est un de ceux où mes condisciples jouissent d'une liberté trop vivement souhaitée: ils ne vont pas à l'école, et ils s'en font un sujet de bonheur. Telles furent aussi mes pensées, quand j'étais au village: elles ont bien changé maintenant. Que ne donnerais-je pas pour passer quelques heures chaque jour dans cette salle, que j'appelais une prison? J'entends la cloche matinale qui nous rassemble; nous entrons pêle-mêle, nos livres sous le bras; chacun se place, le maître se lève, et nous nous levons avec lui: la prière sanctifie et prépare le travail.
Alors commence le murmure confus des voix qui répètent tout bas ce qu'elles seront appelées à redire tout haut. Les cahiers s'ouvrent de tous côtés, et le bruit des pages feuilletées se mêle à mille petites rumeurs, que le maître interrompt, en frappant sur son pupitre avec sa grosse règle de hêtre. On échange à la dérobée quelques sourires.
On va écrire la dictée: toutes les plumes se préparent; elles courent ensemble sur le papier; puis viennent les exercices de calcul, de lecture et de chant.
Ainsi, passant d'un travail à un autre, dans une société faite pour les intéresser et leur plaire, les élèves n'en consultent pas moins avec impatience l'horloge de bois. Le balancier paisible poursuit sa marche d'un pas toujours égal; les poids moteurs descendent insensiblement, et l'écolier distrait observe, de moment en moment, les progrès de leur chute le long de la muraille. Enfin trois heures se sont écoulées lentement: celle de la délivrance arrive.
A peine la classe est-elle licenciée, que les cris joyeux, les mouvements impétueux remplacent le silence et la contrainte. On s'élance, on court, on se presse; les jeux se forment devant la maison d'école, et trop souvent les querelles naissent en même temps.
J'ai pris ma part de ces travaux et de ces plaisirs: il me semble que je les goûte encore, en les retraçant ici. Je rêve tout éveillé, je me souviens et j'oublie...
—Pauvre Louis! m'a dit mon grand-père, quel nouveau sujet as-tu de soupirer? faudra-t-il que je te défende le délassement que je t'ai conseillé moi-même? Sois le maître de tes pensées et de ta plume; occupe-les de sujets propres à te fortifier; considère que ta condition présente exige de toi de la fermeté, et que bientôt peut-être il t'en faudra davantage.
—Etes-vous moins bien, ce soir, mon cher grand-papa?
—Non, mon enfant, et, si je viens de me coucher, c'est seulement par prudence; je veux faire si bien que, dans deux ou trois mois, nous descendrons gaillardement la montagne, Blanchette courant devant nous. Comme on sera joyeux de nous revoir!
—On n'attendra pas que nous nous mettions en route, je vous assure, et l'on viendra frapper à notre porte, plus tôt que vous ne croyez.
—On viendra frapper à notre porte?
En répétant mes paroles, mon grand-père a pris un air grave, et il m'a serré la main.
—Et si le messager de délivrance venait m'appeler, non pas au village, mais au ciel, que ferais-tu, mon enfant? Voyons! il faut prévoir le cas et se préparer. Tu seras, je n'en doute point, un excellent garde-malade, et, tant que je vivrai, je compte sur ta fermeté: mais après... il te resterait d'autres devoirs... envers ma cendre: Pourrais-tu les accomplir?
Ici j'ai interrompu mon grand-père par mes sanglots; je l'ai prié de ne pas poursuivre. Nous nous sommes embrassés, et, après avoir ajouté à mon journal le récit de cette pénible scène, je vais en demander l'oubli au sommeil.