Le 31 Décembre.
Heureuse journée! mon grand-papa s'est trouvé plus d'appétit et de force; il a pris un peu de café au lait, il a mangé plus que de coutume, et s'est restauré avec un doigt de vin. Ainsi ce qui est un poison, quand il est pris avec excès ou mal à propos, comme tant de personnes ont coutume de le faire, est ici un remède dont je bénirai les effets.
Le dernier jour de l'année s'est bien passé. Permettez, mon Dieu, que je vous en remercie, et que j'achève cette journée solennelle, en adorant votre puissance et votre bonté!
Le 1er Janvier.
L'année dernière, j'étais à pareil jour au milieu de ma famille. La veille, mon père était allé à la ville faire quelques petites emplettes, et j'en eus ma part. Le matin, il me conduisit à l'église; nous eûmes quelques parents à dîner; les enfants dansèrent aux chansons, et la fête se prolongea fort tard.
Si l'on m'avait alors donné à deviner où je passerais le nouvel an aujourd'hui, je n'aurais certes pas imaginé ce que je souffre et ce que je vois. Il arrive aux hommes tant de choses inattendues, qu'ils devraient se tenir constamment sur leurs gardes, comme le soldat qui veille tout armé dans le voisinage des ennemis.
Mon grand-père, jugeant que cette journée serait plus triste pour moi, a fait tout ce qu'il a pu pour me distraire; il a bien voulu m'enseigner quelques jeux qui exigent certaines combinaisons; il m'a proposé des questions qui se résolvaient par un badinage; sa conversation a été plus enjouée que de coutume; enfin nous avons fait à souper une sorte de fête. Il a voulu que j'ajoutasse aux pommes de terre cuites sous la cendre mon premier fromage, que j'ai trouvé exquis et délicat au point où il était; je n'ai pu refuser ma part d'une rôtie. C'était un festin pour des ermites comme nous.
La chèvre n'a pas été oubliée; je lui ai choisi le meilleur foin, elle a eu de la litière fraîche, double ration de sel et triple mesure de caresses.
Veuille le Seigneur, que nous avons invoqué ce matin et ce soir, conserver le petit-fils à l'aïeul et l'aïeul au petit-fils!
Mon grand-père désire ajouter ici quelques mots de sa main.
"Au nom de Dieu, amen!
"Il peut arriver que je sois séparé des miens, avant d'avoir pu leur faire connaître mes dernières volontés. Je n'ai aucune disposition générale à faire au sujet de mes biens, mais je souhaite reconnaître les soins et le dévouement de mon cher petit-fils, Louis Lopraz, ici présent, et, comme il m'est impossible de lui offrir le moindre cadeau en un jour tel que celui-ci, je prie mes héritiers d'y suppléer en lui donnant de ma part:
"Ma montre à répétition;
"Ma carabine;
"Ma Bible, qui était déjà celle de mon père;
"Enfin mon cachet d'acier, où sont gravées mes initiales, qui se trouvent les mêmes que celles de mon filleul et petit-fils.
"Ces faibles marques de souvenir lui seront précieuses, j'en suis convaincu, à cause de l'amitié qui nous unit, et que la mort elle-même laissera subsister entre nous.
"Au chalet d'Anzindes, le 1er janvier
18....
"Louis Lopraz."
Mon vénérable ami, permettez qu'à mon tour je vous exprime dans mon journal ma vive reconnaissance; c'est, je le sens, un bonheur inestimable pour moi d'avoir vécu avec vous dans cette retraite écartée: je n'avais pas besoin de récompense, ou du moins le bon témoignage que vous daignez me rendre devait me suffire. Puissiez-vous jouir encore longtemps de la société de nos amis et de nos proches! C'est par ce vœu filial, où ils sont si intéressés, que je commencerai la nouvelle année.