Le 5 Janvier.

Mon grand-père m'a parlé ce matin de son état, sans me rien déguiser. Toutes ses paroles retentissent encore à mon oreille. Quelle douceur et quelle sagesse! Je serais impardonnable si je n'en profitais pas, tout jeune que je suis.

"Mon enfant, m'a-t-il dit, après m'avoir fait asseoir à son chevet, je ne peux plus me le dissimuler: le terme de ma vie n'est pas éloigné. Pourrons-nous enchaîner assez longtemps mon âme à cette poussière, pour que je voie le jour de ta délivrance? Je l'ignore, mais je n'ose guère l'espérer; ma faiblesse augmente avec une rapidité qui m'étonne, et il est à présumer que je te laisserai achever seul nos tristes quartiers d'hiver.

"Tu seras, je n'en doute point, plus affligé de notre séparation que troublé de ton isolement, et tu ressentiras plus de douleur que de crainte; mais je compte assez sur ton courage et ta piété, pour être persuadé que tu ne tomberas point dans un coupable abattement; tu te souviendras de ton père, que tu dois revoir sans doute, et cette pensée te soutiendra. Tu reconnaîtras bientôt qu'après ma mort, les dangers que tu peux courir dans ce chalet ne seront point aggravés. Au contraire, j'étais plutôt un obstacle pour toi: tu n'auras plus à craindre la disette, et peut-être, au moment de quitter la montagne, seras-tu moins embarrassé. Je t'engage seulement à prendre patience. Ne t'expose pas trop tôt. Quelques jours de plus ou de moins ne doivent pas être comptés, dans une captivité si longue, et tu risques tout, en devançant le moment favorable.

"Quelle raison aurais-tu de te presser si fort? Ta santé, jusqu'à ce jour, n'a point souffert de notre captivité. Tu n'auras plus, il est vrai, nos entretiens pour te distraire; mais combien de prisonniers sont condamnés au silence pendant de longues années! Encore ont-ils souvent la conscience troublée de remords; et toi, tu seras soutenu par le consolant souvenir du devoir accompli. Une seule chose m'inquiète, mon cher Louis: s'il faut te le dire, je crains l'effet de ma mort sur ton imagination. Quand tu verras ce corps privé de vie, il te causera un sentiment d'effroi, et peut-être d'horreur, bien peu raisonnable, mais que beaucoup de gens ne savent pas surmonter.

"Et pourquoi craindrais-tu la dépouille de ton vieil ami? As-tu peur de moi quand je sommeille? L'autre soir, quand j'étais évanoui, tu ne m'as pas jugé capable de te nuire: tu n'as vu que la nécessité de me secourir, et tu as fait ton devoir en homme courageux. Eh bien! si tu me vois tomber dans ce dernier évanouissement que l'on nomme la mort, conduis-toi avec la même sagesse. Mon corps n'attendra plus de toi qu'un dernier service: ose le lui rendre, quand la nature t'avertira que le moment en est venu. Tes forces y suffiront; tu l'as prouvé l'autre soir, quand tu m'as porté sur ce lit.

"Tu vois cette porte; elle conduit à la laiterie, où nous n'entrons jamais, parce qu'elle nous est inutile, c'est là que tu creuseras une fosse aussi profonde que tu pourras, pour y déposer mon corps, en attendant que vous veniez l'enlever, et lui donner, ce printemps, une sépulture régulière dans le cimetière du village.

"Après ces tristes moments, tu te sentiras bien isolé dans cette demeure; tu verseras beaucoup de larmes; tu m'appelleras peut-être, et je ne répondrai pas: ne t'égare point en regrets inutiles; adresse-toi seulement à Celui qui nous répond toujours, quand nous l'invoquons avec confiance. Tu n'auras jamais mieux compris ce que peut son secours. Tout te manquera, mais il te tiendra lieu de tout."

Telles sont les exhortations que mon grand-père m'a adressées ce matin; et, comme s'il se trouvait soulagé de me les avoir faites, il s'est montré depuis plus tranquille, plus serein et presque joyeux. Pour moi, je ne peux me persuader qu'un esprit si libre et si ferme habite un corps près de se dissoudre. Le danger a été mis sous mes yeux, et il me semble encore éloigné. Dieu veuille confirmer mes heureux pressentiments!