Le 4 Janvier.
Il m'a été impossible de prendre la plume hier au soir, ou plutôt je n'y ai pas songé. Hélas! j'avais bien autre chose à faire.
La journée s'était passée tranquillement. Grand-papa ne s'était pas trouvé beaucoup d'appétit; mais il ne se plaignait d'aucun mal. Le soir, après souper, comme il était assis au coin du feu, jouissant avec moi de ce moment, le plus agréable de la journée, il a tout à coup pâli, il s'est affaissé sur lui-même, et, sans mes prompts secours, il aurait glissé jusque dans le feu.
J'ai poussé un cri d'effroi; je l'ai pris dans mes bras, et, par un effort dont je me serais cru incapable, je l'ai transporté jusque vers notre lit, où je l'ai d'abord assis, puis couché tout de son long. La tête et les mains étaient froides; le sang avait reflué au cœur, et je me suis bien gardé de rien placer d'élevé sous la tête du malade; je me suis rappelé à l'instant une instruction, qu'il m'avait donnée, quelques jours auparavant, pour des cas pareils. J'ai laissé la tête basse, et le sang n'a pas tardé d'y revenir. La connaissance est revenue en même temps.
—Où suis-je? eh quoi! sur mon lit? a dit mon grand-père.
—Sans doute, ai-je répondu. Vous avez eu un instant de défaillance...... j'ai cru devoir vous placer ici, et vous voyez que j'ai bien fait, car, à peine avez-vous été couché, que vous avez repris connaissance.
—Il m'a porté jusqu'ici! Dieu soit loué! à mesure que mes forces diminuent, les tiennes augmentent, mon cher enfant. En somme, tu le vois, nous ne perdons rien; nous trouvons au contraire, dans cette révolution naturelle, de nouveaux sujets, toi de bien faire, moi de t'aimer.
Alors il m'a passé les bras autour du cou; je me suis agenouillé auprès du lit, et nous sommes restés ainsi longtemps. Enfin il a consenti à boire quelques gouttes de vin, et il s'est senti ranimé.
—Ne t'alarme point trop pour ce qui vient de se passer, m'a-t-il dit, au bout de quelques moments, avec tranquillité. Je l'attribue à la fantaisie qui m'a pris de goûter un peu de ton fromage de chèvre. Je devais prévoir, puisque le lait m'est contraire, que cela me conviendrait encore moins. La crise est passée, et je sens à présent que le sommeil approche. Cet assoupissement salutaire est aussi agréable que les avant-coureurs de l'évanouissement étaient pénibles.
En effet mon grand-père n'a pas tardé à s'endormir; j'ai veillé quelque temps auprès de lui, puis, quand je l'ai vu si bien, j'ai béni Dieu, et me suis mis à mon tour sous sa garde.
Aujourd'hui j'ai été fort occupé des soins du ménage. Sur l'observation de grand-papa, que notre linge, nos bas, avaient besoin d'être lavés, je l'ai pressé de rester au lit, et j'ai fait la lessive, aussi bien du moins qu'on peut la faire sans savon. Il m'a dirigé dans mon travail. Un linge assez grand, qui nous sert de nappe, nous a permis de séparer la cendre des nippes à laver. Un baquet a fait l'office de cuvier. J'ai passé ensuite ces hardes à l'eau chaude: le soir tout s'est trouvé prêt à sécher autour du feu. Je vais laisser les choses dans cet état jusqu'à demain. Quelques braises qui restent, la chaleur du foyer et le courant d'air achèveront cette opération essentielle.
J'oubliais de dire qu'ayant vu, ce soir, mon grand-père se frotter le corps et les membres, je l'ai prié de recevoir encore pour cela mes faibles secours. Pendant une heure je l'ai frictionné avec un morceau de la couverture de laine, que nous avons consacré à cet usage. Il est persuadé que rien n'est plus propre à ranimer chez lui la circulation du sang, à lui tenir lieu de l'exercice qu'il ne peut prendre, et du grand air, auquel il nous faut renoncer pour longtemps.
Hélas! j'ai trouvé son pauvre corps dans un état de maigreur bien-affligeant! Pendant que je lui rendais ce léger service, il ne cessait de me remercier.
—Il me semble, disait-il, que tu me rends la vie. Je sens une chaleur douce renaître dans mes membres: je respire plus librement.
Toutes ces paroles me donnaient une nouvelle ardeur. Et, comme il s'inquiétait de ma peine:—Ne voyez-vous pas, lui ai-je dit en souriant, que je prends moi-même un très-bon exercice? Je vous assure qu'en vous faisant du bien, je m'en fais aussi, et je vous prie d'user souvent d'un remède si salutaire pour le médecin.
Le malade repose doucement auprès de moi, et, cependant, je me suis amplement dédommagé de mon silence de la veille, en écrivant ce soir l'histoire de deux jours.