Le 9 Décembre.
Seigneur, ayez pitié de nous! Nous venons de passer la plus terrible journée de notre captivité. Je ne savais pas encore ce que c'est qu'un ouragan dans les montagnes. A présent même, puis-je dire ce qui s'est passé au dehors? Nous avons entendu des mugissements effroyables; quand nous avons essayé d'entr'ouvrir la porte, nous avons vu des tourbillons de neige si rapides, et le vent s'est engouffré avec tant de fureur dans le chalet, que nous avons eu la plus grande peine à pousser le verrou. Nous avons aussi dû baisser la trappe, et d'ailleurs, il n'était pas possible de faire du feu, parce que toute la fumée était rejetée au dedans.
Nous sommes restés ainsi longtemps dans les ténèbres, après avoir trait Blanchette, et déjeuné de son lait sans le faire bouillir; seulement, avant d'éteindre la lampe, nous avons lu quelques pages de l'Imitation; ensuite mon grand-père a soutenu mon courage par sa sérénité; ses paroles graves et pieuses se mêlaient, dans l'obscurité, au bruit de la tourmente. Au moment où l'on eût dit que la malédiction de Dieu pesait sur nous, il me parlait de sa miséricorde.
—Cette même puissance, me disait-il, qui se montre aujourd'hui si terrible, apparaîtra bientôt pleine de douceur et d'amour; elle nous semble menacer à présent la nature d'une entière destruction, et nous croyons retomber dans le chaos, où se trouvait la matière avant les six jours de Moïse: aveugles que nous sommes! ces tempêtes ne sont que les préparatifs d'une création nouvelle. Tu reverras, mon enfant, nos plaines reverdies, nos moissons dorées; tes regards se promèneront encore sur les vergers fleuris et dans l'espace du ciel, tout brillant de lumière. Ce changement merveilleux te fera-t-il reconnaître la toute-puissance de l'Éternel? Sauras-tu l'aimer en ce temps-là comme tu le crains aujourd'hui? Après avoir vu par quels efforts épouvantables la nature amasse sur les montagnes le trésor des eaux fécondes qu'elle laisse écouler ensuite dans nos vallées; après avoir compris en ce point les vues de la Providence, sauras-tu soumettre ta faible intelligence à son infinie sagesse? Comprendras-tu qu'il est aussi prudent que respectueux et doux de se reposer sur elle? Si tel est le fruit de nos souffrances, l'affreuse journée que nous passons doit être comptée parmi les plus heureuses de ta vie.
C'est par de telles exhortations que mon grand-père occupait ma pensée et soutenait mon courage. Nous étions assis sur notre lit, et nous avions étalé sur nous une gerbe de paille. Mon grand-père, s'étant aperçu que j'étais saisi d'un accès de pleurs, a passé un de ses bras autour de mon cou, et joignant les mains sur ma poitrine, il m'a tenu longtemps embrassé sans rien dire. Enfin il s'est aperçu que j'étais plus calme, et que je n'avais pas attendu pour me remettre que la tempête fût apaisée; au contraire, elle était encore dans toute sa force.
—Eh bien, m'a-t-il dit, me laisseras-tu parler seul? N'as-tu rien à me répondre? ou n'as-tu pas assez de présence d'esprit pour exprimer ce que tu sens?
—Ne me croyez pas si peu raisonnable, ai-je répondu. Mon émotion et mes pleurs ne sont pas d'un cœur faible et lâche, et si peu digne du vôtre.
—S'il en est ainsi, mon enfant, a-t-il ajouté, en frappant sur la paille dont nous étions couverts, tu pourras me réciter un de vos chants d'école. Les moissons n'y sont pas oubliées sans doute, et ce chaume qui nous préserve du froid, après que son grain nous a nourris, me rappelle nos belles moissons de cette année.
—Vous me rappelez à moi-même, ai-je dit, celle de nos chansons que j'aimais le mieux; la voici:
Le Chant des Moissonneurs.
Debout, debout pour les moissons,
Jeunes filles, jeunes garçons!
De l'alouette au gai ramage
Entendez-vous le chant d'amour?
Nous troublerons son doux ménage,
Pour ses petits quel mauvais jour!
L'aube sourit dans le lointain:
Quel beau pays! quel beau matin!
Le batelier fuit le rivage,
Et le berger sort du bercail;
Le vieux clocher pour le village
A sonné l'heure du travail.
Ah! ce travail, c'est le bonheur;
C'était l'espoir du moissonneur.
Sous le marteau la faux résonne;
La troupe aux champs a pris l'essor,
Et sous ses mains, riche couronne,
Je vois tomber les épis d'or!
Pour assembler leurs flots épars
Venez, venez, femmes, vieillards!
A nous, amis, des gerbes mûres,
A nous de serrer les liens:
Ouvrez vos flancs, larges voitures;
Suffirez-vous à tant de biens?
C'est le ciel qui les a donnés.
Enfants, de bluets couronnés,
Assis sur la paille dorée,
Chantez-lui vos douces chansons;
Au village faites entrée:
Louange au Père des moissons!
Au milieu de ma récitation, est survenu un coup de vent plus fort que tous les autres, et nous avons entendu la porte craquer si fort que nous avons tressailli tous deux; cependant j'ai achevé mes couplets, et mon grand-père, après m'avoir rassuré par quelques paroles, a gardé un moment le silence, puis il m'a dit:
—Nous n'avons pas de feu aujourd'hui; nous pouvons bien, par compensation, nous éclairer un peu plus longtemps; d'ailleurs, il sera bon de voir ce qui a pu ébranler la porte, et, s'il est arrivé quelque accident, de le réparer aussi bien que possible.
Nous nous sommes donc levés, et, après avoir allumé la lampe, nous avons reconnu, en essayant d'entr'ouvrir la porte, qu'une masse de neige était retombée sur elle, en sorte que nous sommes enfermés comme auparavant. Il y avait peut-être de quoi m'affliger beaucoup, mais j'ai su me soumettre sans murmure à cette nouvelle contrariété.
—Considère, a dit grand-papa, que, si la tourmente nous avait surpris avant que le chalet eût été enfoui dans la neige, il n'aurait peut-être pas résisté. Acceptons avec une respectueuse résignation un état de choses auquel nous devons aujourd'hui d'être échappés au plus grand danger.
La tempête dure encore au moment où j'écris. Nous avons imaginé de faire bouillir notre lait à la flamme des pommes de pin. Ce feu produit peu de fumée et répand une odeur de résine qui me plaît. Nous nous sommes un peu réchauffés. Nous venons de lire quelques pages de notre bon conseiller, et nous trouverons, s'il plaît à Dieu, un peu de repos sur notre paille.