VII
Whistler n’eut de succès que dans les dernières années de son séjour à Paris. Il avait épousé la veuve de l’architecte Godwin. Le couple, heureux, s’établit 110, rue du Bac, dans un appartement vieillot, donnant sur des jardins de couvents. L’ameublement et la décoration furent les mêmes qu’à Londres. Le maître avait son atelier rue Notre-Dame-des-Champs. Mallarmé lui amena toute la jeunesse littéraire, et ce fut un beau jour que celui où le poète lut sa traduction française du Ten o’clock dans le salon de Mme Eugène Manet (Berthe Morisot).
Je vis très peu Whistler à cette époque, car il était entre les mains d’entrepreneurs de gloire et devenu le favori des petites revues, transformé, n’ayant plus toute sa saveur, dépaysé. J’espère qu’il fut heureux. Mais ce n’est pas ainsi qu’il avait ambitionné de l’être, et les honneurs officiels dont Paris le gratifia étaient bien lourds pour sa fine personne. En tous cas, ce bonheur ne dura pas longtemps.
Je l’aperçus pour la dernière fois, veuf lamentable, brisé, qui errait dans la rue de Paris, à Trouville, pendant la saison des courses. Je n’osai plus lui parler. Je l’avais beaucoup aimé et, j’ose croire, compris. Il ne s’en doutait pas.
Mars 1905
Note.—Mai 1909. Ces notes et ces souvenirs, je les relis quatre ans après les avoir donnés à mon ami Brancovan pour la Renaissance latine, revue qu’il dirigeait alors. Une exposition de l’œuvre de Whistler a eu lieu depuis à l’Ecole des Beaux-Arts. Elle n’a pas même eu les honneurs d’une vive discussion. Cette œuvre d’élégance, de distinction et de demi-teinte fut malmenée par la critique d’avant-garde et laissa la jeunesse artiste indifférente. «Ce n’est que cela?» dit-on un peu partout... C’est que déjà Gauguin était le Dieu du jour et les toiles du peintre américain ne devaient pas passer en vente publique. M. Matisse préparait ses théories. On était prêt à le suivre. Carrière allait mourir et l’on n’osait pas encore le mépriser. Quatre ans se sont écoulés. Whistler et Carrière appartiennent à des temps déjà lointains. Les morts vont vite.
FREDERIC WATTS[5]
(1817-1904)
[5] Cette étude fort incomplète du grand homme que fut Watts, je la donne dans des proportions restreintes telle qu’elle parut dans l’Art et les Artistes, m’excusant d’avoir traité si rapidement un si beau sujet.
Prévenons, dès l’abord, le lecteur français, qu’on n’entre pas de plain-pied dans l’œuvre de cet homme colossal. Si vous n’aimez pas les grandes figures plafonnantes qui font lever la tête pour regarder, là-haut, très au-dessus de nous, négligez Watts. Sa gloire, purement nationale, n’a guère encore dépassé la côte argentée de son pays. Il n’en a, d’ailleurs, que plus de saveur et d’originalité. Vous ne trouverez rien de lui chez les marchands de tableaux: il a tout réservé pour l’Angleterre. Ayant eu le bonheur de réaliser presque tous ses projets, il a ramassé dans Londres et donné à la Nation la moitié de son prodigieux Œuvre. Allez voir la National Portrait Gallery; allez à la Tate Gallery (Luxembourg anglais); admirez ses fresques dans le Hall de Lincoln Inn’s Fields au Temple. Mais, si vous négligez de regarder notre cher Baudry, à l’Opéra, si vous réservez toutes vos sympathies pour quelques pommes rouges sur une serviette bleue ou pour les déformations puériles et prétentieuses, il est inutile de prendre contact avec de graves chefs-d’œuvre, qui ne sauront vous convaincre.
Watts est un de ces Anglais italianisants qui de Florence et de Venise rapportent un trésor à quoi ils restent toujours fidèles et retournent souvent puiser. Impossible, penseront nos amis, d’être plus démodé et plus «vieux jeu». Pourtant, je ne vois guère que Rodin, à propos de qui l’on puisse, comme à propos de Watts, citer les plus illustres maîtres de jadis, quand on parle de leurs ouvrages et les y comparer. Ils ont tous les deux le plus noble idéal et disposent des plus sûrs moyens d’expression. Ils sont riches en pensée, classiques, quoique foulant le même sol que nous. Watts et Rodin: un Anglais et un Français d’aujourd’hui, de demain et de toujours.
Esprit d’une rare élévation, lettré, poète, Watts, pendant près d’un siècle, fut lié avec les personnes les plus distinguées du monde entier, entretint un commerce intellectuel avec les génies de l’antiquité grecque et de l’Italie. Il fut peintre, comme on l’était au seizième siècle, comme rien n’empêcherait qu’on le fût encore.
Son exposition posthume, à l’Académie de Londres, formait, quoique incomplète, un musée où l’on ne tardait pas à être saisi d’un respect religieux. Est-il donc possible que nous ayons vécu à côté de ce superbe vieillard qui, récemment encore, travaillait comme Titien et Tintoret, si près de nous? Non pas enfermé dans une impénétrable retraite de maniaque, comme Gustave Moreau, mais toujours en contact avec la vie, portraiturant les jeunes beautés à la mode, comme les écrivains et les savants, avec une activité et une curiosité inlassables. Loin d’être un de ces lourds producteurs, intelligents, mais médiocres ouvriers, comme Boecklin ou Moreau, Watts fut, par un caprice de la nature, un excellent cerveau à la fois et un vrai peintre. Le fait est assez rare pour mériter d’être souligné. Pour indiquer à ceux qui l’ignorent, ce qu’il fut, je dirais: supposez un Elie Delaunay, qui serait génial, fécond, sain, riche et généreux, avec certaines des qualités et la «pâte» qu’on aime dans le Fantin des «Brodeuses». Il eut les qualités qui nous réjouissent chez ces «petits maîtres», plus la fantaisie ailée, l’invention, le style, une science consommée.
On pourrait aussi lui trouver quelque parenté avec Ricard (mais seulement comme portraitiste). Enfin, dans telle étoffe de vêtement, dans tels accessoires ce sont des raffinements inattendus, des délicatesses aussi rares que chez Whistler ou Stevens. Je voudrais pouvoir décrire «Lady Margaret Beaumont, avec sa fille» (1859), dont la robe d’un gris lilas est faite de la matière d’un iris blanc et trente portraits de femmes, dont un seul suffirait à établir une réputation. Mais des pages seraient nécessaires pour choisir équitablement parmi tant de toiles belles ou curieuses.
«Fata Morgana», «Paolo et Francesca», «Le Jugement», «Prométhée», «La Mort couronnant l’Innocence», des centaines de compositions philosophiques ou didactiques, voisinent—sans rien de conventionnel ni d’académique—avec des portraits, parfois héroïques (Tennyson) ou très familiers, documents sans pareils sur la société anglaise au dix-neuvième siècle. Enviable vie d’homme qui s’écoule harmonieusement, à construire une œuvre impérissable, au-dessus de nous, avec des matériaux que nous avons tous à notre portée—sans recettes mystérieuses.
La plupart de ses compositions, a-t-on écrit de lui, doivent être tenues plutôt pour des hiéroglyphes ou des symboles (ce que furent tous les arts à leur origine: n’en va-t-il pas, d’ailleurs, ainsi, de ce qui est au-dessus des conditions purement physiques?). Watts avait la prétention d’enseigner. C’était un moraliste et un idéologue.
Quelque style dont il ait voulu se rapprocher, l’antique, celui du moyen âge, ou tout autre, il y a ajouté le sentiment moderne, excepté dans deux cas: La Foi et Dedication to all churches.—La Foi, attristée par la persécution, lave ses pieds ensanglantés, reconnaissant le pouvoir de l’Amour dans le parfum des belles fleurs, la paix et la joie dans le chant des oiseaux. Le glaive n’est décidément pas le meilleur argument, et elle le rejette.
La mort a beaucoup préoccupé Watts. Il a essayé de la dépeindre comme une amie bienfaisante et secourable. Le soldat, le prince, le mendiant, lui rendent hommage; la maladie repose sa tête sur ses genoux hospitaliers; l’enfant joue ingénument avec le linceul. Un bébé, dans la Cour de la Mort, dort contre le sein de la macabre majesté; le silence et le mystère gardent le seuil du palais.
Dans l’Amour et la Vie, une mince jeune femme, exquise de lignes, est l’emblème de la fragilité humaine, sa faiblesse et sa force, à la fois; l’humanité monte la rude pente, de l’animalité à la spiritualité.
La fameuse Espérance (tableau entièrement bleu), accroupie sur le globe terrestre, pince la dernière corde de sa harpe, pour en tirer la musique la plus intense qu’il se puisse.
Mais nous n’essayerons pas, ici, de donner plus qu’une faible idée d’un cycle philosophique qui se développe, d’un bout à l’autre, avec une rigueur absolue. La place nous manquant, nous effleurons seulement, ne pouvant étudier. Nous aurions à passer en revue les innombrables portraits-bustes, les paysages symboliques (le Retour de la Colombe, etc., etc.) et les toiles d’intimité: telle cette femme assise sur un canapé—qu’on dirait être un Fantin supérieur.—C’est surtout dans la seconde moitié de sa vie, que le maître adopta une sorte de technique dense, empâtée, savoureuse, qu’avait précédée l’usage des glacis.
Nous ne croyons pas que Watts ait eu à lutter avec les difficultés que tant de jeunes artistes ont souvent à surmonter. Ses dispositions exceptionnelles furent aidées par un père et un grand’père clairvoyants. Élève des écoles de l’Académie, dès dix-huit ans, puis du sculpteur Behnes, il débuta par un coup de maître. Comme perfection technique, il ne dépassa jamais l’étonnant Héron blessé. Cette toile peut être mise à côté de n’importe quel chef-d’œuvre hollandais. Après un premier concours pour la décoration du Parlement, en 1843, il alla passer quatre années à Florence chez lord Holland, ministre britannique près de la cour du grand-duc de Toscane. De retour à Londres, il concourut encore pour un panneau à la Chambre des Lords et fut victorieux. C’était Saint George et le Dragon. A partir de 1848, ce fut une succession ininterrompue de tableaux de chevalet et de portraits, dont chacun a une haute signification. Point d’essais, point de tâtonnements, mais une maîtrise qui, quoique s’appuyant sur les écoles d’autrefois, n’en a pas moins un parfum tout frais.
Watts ne fut pas un des membres du «preraphaelite brotherhood». Il marcha, à côté des voies tracées, vers un but qu’il était seul à viser. Il vit tout ce que les arts produisaient autour de lui, sentit avec ses contemporains et avec ses cadets, mais sa pensée plana sur des cimes dont nous sommes désaccoutumés. Quand il lui plut d’être un réaliste, il le fut autant que Courbet: témoin son magnifique attelage de brasseur, aux chevaux plantureux, fumant dans l’atmosphère ambrée de la rue, sous la conduite d’un gars rougeaud, aux vêtements de cuir.
* * *
Je n’oublierai jamais les deux heures que je goûtai, il y a cinq ans, chez le vénérable vieillard. Sa maison de Holland Park n’était qu’ateliers et galeries. Dès l’entrée, on se sentait apaisé, dans la sérénité de l’art pur. C’étaient des salons, pleins de précieux objets, où deux dames, passant comme des ombres, allaient et venaient, occupées à garnir de fleurs des vases et des coupes. Du jardin, dans le goût archaïque anglais, glissait une lumière dorée de fin de belle journée; on apercevait, au travers des petits carreaux aux losanges de plomb, le cavalier héroïque (l’Energie physique), dressé au milieu des allées au sable rouge; Watts modelait encore ce groupe qui est aujourd’hui dans la cour de Burlington House (Academy). Enfin une sorte de moine entra, coiffé d’une calotte écarlate d’enfant de chœur: c’était notre hôte, dont je reconnus le visage si fin; très blanc, mais droit et tel que maintes images me l’avaient montré. Quelle conversation s’engagea aussitôt! Avec les plus jolies façons, des gestes modérés, une voix tremblante et toute frêle, il parlait, évoquant un passé illustre, me racontant des anecdotes sur des Français de naguère, sur la société du duc d’Orléans; puis, apprenant que j’étais peintre, il porta des jugements inattendus sur nos confrères, aussi renseigné sur eux que sur les quatrocentistes. Le maître me montra ses ouvrages de prédilection, les portraits dont il était entouré et une certaine toile, déjà ancienne, dont il repeignait le fond. Il semblait qu’il se crût immortel.
L’œuvre de Watts m’était expliquée. Cet être heureux et fêté, depuis 1817, n’avait vu que les beaux aspects de la vie. Il avait évolué dans les milieux les plus policés, fréquenté les plus hautes intelligences de tous les siècles et pénétré les mythes de toutes les religions. Une telle existence vaut la peine d’être vécue.