CHARLES CONDER
Au coin de Cheyne Walk et de la rue qui débouche sur le vieux pont de la Chelsea, une maison à balcons de treillage vert, coiffés de petits toits à la chinoise, se dissimule sous le lierre et les arbustes de son jardinet. C’est là que je veux me rappeler, vivant affairé et endormi, l’artiste délicieux, l’ami parfait que nous venons de perdre. En été, ce coin de la Tamise est inondé de soleil; les fenêtres des demeures riveraines dominent une grande étendue de ce fleuve qui va, quelques milles plus loin, devenir rivière. A Cheyne Walk, le fleuve est encore presque un bras de mer et ses rives sont comme la «Marine Parade» de Brighton, si ce n’est que la circulation assez restreinte de ce quartier retiré rappellerait plutôt une station moins fréquentée que la grande plage de l’Est. Vers midi, en juin, par un temps chaud, comme il y en a si souvent à Londres, arriver chez Conder, c’était comme débarquer aux bains de mer en venant de la Capitale. Joyeux, inoubliables midis, que j’ai goûtés dans le parloir où je peignis le portrait de Conder, alors que la mousseline des rideaux, gonflée par les courants d’air perpétuels, se relevait sur ce paysage grandiose, tout imprégné de sel marin; la tête de mon ami, rouge, mais amaigrie, les cheveux longs, se séparant en baguettes, comme au sortir du tub, se détachait en sombre sur les lambris jaunes que tachaient de noir quelques vieilles gravures en mezzotinte.
Ses doux yeux bleu foncé au travers de la fumée de la cigarette, regardaient vaguement au loin, comme perdus dans un rêve, sans doute quelqu’un de ces sites indiens ou australiens, coloniaux en tous cas, qui étaient le décor habituel de ses hallucinations. Il sentait proches, comme à portée de sa main, là, de l’autre côté du pont, au delà des Océans, ces palais enchantés, ces bayadères, ces fontaines et ces esclaves noirs, dont il avait rapporté de son enfance passée là-bas, l’enivrement. Il «posait» comme une statue, par politesse, s’efforçant de me donner le moins de mal possible, me racontant seulement de sa voix lassée, en mots difficiles à percevoir, des faits sans importance, de soi-disant grossièretés de ses camarades, d’imaginaires manques d’égard, des disputes de sociétés et de clubs artistiques; puis passait à la description d’un meuble aperçu chez le bric-à-brac, d’un nouveau dessin de «Chintz», d’une toilette de femme, de Mlle Adeline Genée, la ballerine de «l’Empire»; ou encore me parlait de la «Fille aux yeux d’or», de son cher Balzac ou d’Anquetin qu’il admirait comme à vingt ans. La cendre de ses cigarettes couvrait le tapis. A chaque repos, il montait à son atelier où il allait barbouiller et détruire en une seconde quelque admirable esquisse jetée sur la toile, dès sept heures du matin; il redescendait tout tremblant, dans cette agitation fiévreuse qui le consumait, parce qu’il sentait sans doute qu’il n’avait plus que peu de mois à vivre; et il avait tant de projets!
A deux heures, un lunch excellent était servi dans la salle à manger, fraîche sous ses voûtes sombres. Il y faisait honneur en véritable ogre, toujours reprochant à Mrs. Conder qu’il n’y eût pas sur la table plus encore de bonnes choses. Walter Sickert ou George Moore entrait, à qui l’on faisait place, et des anecdotes de notre jeunesse nous conduisaient jusqu’à l’instant où, n’y résistant plus, Charles s’élançait au deuxième étage et se remettait à peindre ou à dessiner.
Ce printemps-là, j’avais un atelier à Londres et j’y exécutais des portraits. Pénibles heures de la «Season»: dans la chaleur écrasante d’une vaste pièce sous le toit, des hommes et des femmes, beaucoup trop occupés pour être exacts, entraient, sortaient, amenaient des parents et des amis, prenaient le thé, critiquaient les ressemblances. C’est dans un défilé de ces aimables importuns que Conder dit un soir à ma femme, en regardant le portrait d’une dame avec qui il était lié: «Comment? Jacques fait encore poser Mrs. X?» Et il nommait une personne aussi rose et blonde, que brune et jaune était mon modèle: ma femme est surprise de l’erreur et alors le pauvre garçon répond: «Je me trompe peut-être; ne vous étonnez pas, je ne sais plus toujours bien ce que je dis!...» Il perdait la raison; c’étaient les prodromes de l’horrible maladie où il s’est débattu deux longues années.
* * *
Charles Conder et Aubrey Beardsley sont, dans ma mémoire, comme seraient deux frères. J’avais connu le premier, il y a très longtemps à Paris, mais je l’y avais peu vu, car il sortait surtout la nuit à Montmartre, dans des milieux où je n’étais pas attiré. C’est à Dieppe que nous nous liâmes, le premier été surtout, où Beardsley et sa suite y passèrent. Avant cela, Conder était plutôt, pour moi, un garçon qui s’occupe de bibelots et a de bonnes adresses d’antiquaires; surtout Conder était l’élève d’Anquetin. Pourtant, j’avais été frappé, au premier jury d’examen auquel j’assistai comme membre de la Société Nationale, par des paysages printaniers animés de personnages modernes, à l’allure romantique. Du temps se passa, sans que j’entendisse parler de ce jeune Australien dont j’avais perdu la trace. Nul catalogue d’exposition ne mentionnait plus son nom. J’ignorais ce qu’il était devenu et pourtant il vivait en plein Paris, où si souvent les circonstances séparent ceux qui seraient le mieux faits pour s’entendre.
Or, je fus bien surpris de le retrouver chez les Fritz Thaulow, hébergé, soigné, recueilli comme le serait un petit orphelin, par ces excellentes gens, après une de ses crises. Les deux artistes avaient dû se rapprocher dans «la maison de l’Art Nouveau» chez Bing. Ce japonisant était un peu perdu quand il quittait l’Extrême-Orient pour s’aventurer parmi nos compatriotes et, à tort et à travers, commandait à Maurice Denis, à Besnard, à Cottet, de Feure, Thaulow ou Conder, tableaux, décorations de pièces, tapis ou modèles de meubles. Sa tentative eut le sort réservé aux enfants trop intelligents: elle ne vécut pas. Avouons cependant qu’il y eut à la rue de Provence quelques réussites; l’une des plus remarquables, mais assurément la moins remarquée, fut le boudoir de soie, blanc crémeux, que Charles Conder illustra de capricieuses aquarelles, bordées de franges de perles blanches, d’un exquis raffinement de composition et de couleur, ingénieuse transposition dans une langue moderne, des bergeries, des galants décamérons poudrés du dix-huitième siècle.
Le nom de Watteau fut prononcé (Watteau, pourquoi Watteau?), on cria au pastiche et le frêle ouvrage fut mis de côté comme non avenu. Ces quelques panneaux, achetés ensuite par Mme Thaulow, puis mis en vente à la mort du mari de celle-ci, j’ai maintes fois voulu les faire remarquer par quelqu’un qui construisit un hôtel: personne n’en a voulu. Ils attendent de passer un jour sous le marteau du commissaire-priseur, chez Christie, et d’être couverts de banknotes, quand la gloire de Conder, qui commence à rayonner dans son pays, aura fait de l’original artiste un maître précieux. Les dessins de Beardsley, qu’on ne peut déjà plus se procurer, à quelque prix que ce soit, ne sont pas d’une qualité plus rare que les aquarelles de Conder, dont il subit si fort l’influence; il n’avait pas, d’Aubrey, la sûreté de main et le fini; mais son art est bien plus naturel, plus varié, plus sain.
Cette œuvre est considérable comme nombre. Peintures à l’huile (les plus imparfaites de son bagage), peintures sur soie, éventails (il y excella), pastels, sanguines, lithographies (illustrations pour un Balzac), châles, robes peintes, meubles, décorations de chambres entières (maisons de Edmond Davis Esq., de Mrs. Halford, etc., etc.), je ne sais où cette œuvre s’est répandue dans les cinq dernières années où mon ami travaillait jour et nuit, dans une sorte de rage inconsciente, remplissant ses énormes armoires de projets, de croquis, dont pas un n’est banal ni insignifiant.
Ses éventails sont presque tous des chefs-d’œuvre. A quoi pourrais-je les comparer? nullement aux éventails français du dix-huitième siècle. Le style de Conder est purement anglais. Le côté ornemental rappellerait les festons et les astragales des frères Adam, ces artistes de génie classique et grec qui renouvelèrent l’art décoratif de l’autre côté de la Manche et l’anoblirent. La couleur, de multiples harmonies, si osées dans la douceur, je ne les ai vues que chez Conder. Celui-ci a, comme tant de ses compatriotes, une maladresse dans la construction du corps humain, un «tremblé» dont le moindre artisan français aurait souri; cependant, la forme a du style, une étrange originalité, on reconnaîtrait cette écriture entre mille. Cette forme est, avant tout, du dessin senti, nerveux dans sa faiblesse, comme celle d’un Constantin Guys ou, dirais-je, d’un Goya. Il faut s’entendre sur le sens de ce mot «dessin». La «forme» est l’opposé de ce que nomment dessin, les braves gens pour qui Bouguereau fut un dessinateur. Les incorrections d’un Goya, d’un Manet, même de l’ingénu Cézanne, sont de la forme. Je ne veux pas dire que la déformation systématique des néo-impressionnistes et des symbolistes soit seule du dessin, car je suis convaincu du contraire: mais une déformation nécessaire, à quoi, sans s’en rendre compte, le peintre est toujours conduit, en face de la Nature: la déformation qui est la vision et le dialecte d’un individu, voilà ce qui, presque toujours, est, sinon beau, du moins intéressant; et c’est souvent le style.
Donc Charles Conder eut cette qualité si rare. Elle ne fut pas perçue par nos critiques d’avant-garde, dont le pauvre garçon attendait toujours les suffrages, étonné de ce que la redingote de M. Charles Morice ne se déboutonnât pas en un grand geste de sympathie pour lui et de n’avoir pas les honneurs d’un paragraphe louangeur dans le Mercure de France auquel il attribuait une grande importance, assez plaisamment d’ailleurs. Conder ne démêla jamais les raisons pour lesquelles il n’était pas reçu à Paris dans le milieu «avancé» où l’attiraient ses sympathies, où il avait sa place. Son exposition tenue chez Durand-Ruel, il y a quatre ans, et pour le catalogue de laquelle il m’avait imprudemment demandé une préface, fut sa dernière manifestation publique dans son «dear old Paris», et le signal de ses premiers troubles cérébraux. Cet échec le désola. Ensuite, de son subit et retentissant succès à Londres, il se rendit à peine compte, car les applaudissements s’adressaient alors à un égaré.
Étrange personnalité que celle du jeune Australien; il fut bizarre et déréglé jusqu’à la fin, malgré son amour pour le travail; mais ses excentricités, selon la coutume anglaise, plaideront plus en sa faveur que n’aurait fait une existence normale. On voit déjà comment sa légende se façonnera. Dès aujourd’hui, il est classé dans la phalange des «hors la loi», des «outcast», pour lesquels ses compatriotes ont une inclination toute romantique. Quoique la Mort ait arrêté sa carrière à l’âge de tantôt quarante ans, il est, à côté d’Aubrey Beardsley, une sorte d’enfant prodige malade, mais sans la poétique agonie de cet adolescent poitrinaire qu’a touché la Foi; il fut suffisamment désordonné, pour que son joli génie enchante des amateurs de l’exceptionnel et du cocasse.
Jusqu’à son heureux mariage avec la femme tendre et dévouée qui mit sa fortune à la disposition de Conder, celui-ci fut, tant à Paris qu’à Londres, une sorte de Verlaine, un irrégulier, passant de l’état d’ébriété à l’état lucide, comme du sommeil à la veille, ne travaillant jamais avec plus d’inspiration que s’il était excité par l’alcool. Je ne saurais retracer ses pérégrinations dans les divers quartiers des deux grandes cités, où il connut la misère et l’abandon, lui qui attachait tant de prix à toutes les raretés d’un joli intérieur et à l’élégance de ses habits. Il était fait pour un siècle enrubanné, galant—et je ne puis m’empêcher de me l’imaginer soupirant une sérénade sous la fenêtre de sa belle, coiffé du béret à la Watteau et la cape striée sur l’épaule.
Je viens d’assister, dans son quartier de Chelsea, à une de ces mascarades qu’il savait si bien monter et je ne pouvais détacher ma pensée de Conder, pendant qu’un orchestre d’instruments à vent accompagnait des Cydalises et des Corisandes. Jamais la fiévreuse musique de Gabriel Fauré ne me parut plus passionnée qu’ainsi mise en action sous les guirlandes de fleurs, parmi les jets d’eau et les bosquets qu’éclairait la pleine lune de juin. Le ciel de minuit, toujours si pur à Londres, même après une journée brumeuse, dressait une coupole bleu sombre sur les murs des «mews» et des maisons dont le jardin est encadré. Quelques vieux camarades de Conder et moi, nous étions émus en écoutant le flûtiste Fleury jouer en plein air, retirés comme nous l’étions dans un salon où nous avaient attirés des éventails de notre ami. Nous le sentions présent, il aurait dû être là, parmi ceux de l’orchestre ou du chœur, tous comme sortis de la Galerie Lacaze.
Les personnages de la Comédie Italienne, de Molière et de Balzac, tous un peu confondus dans le kaléidoscope de son cerveau, un mélange de l’époque de Louis XV et de 1830; un joli bric-à-brac de chaises à porteur, de berlines, de cabinets de laque Vénitien rococo; des gondoles, des portiques de treillages, des rideaux de Quinze-seize contorsionnés «par Zéphir»; tels sont les modèles et les accessoires qui reviennent sans cesse, dans l’œuvre de Conder, où le chapeau de Rastignac s’aplatit presque en tricorne, où la souquenille du valet poudré a presque les mêmes pans que la rheingrave de la Restauration. Postillons au fouet claquant, facchini, soubrettes, jeunes seigneurs courtisant une almée à la Coypel, nègres au turban empenné, fifres et tambours, vous êtes tous les invités au bal d’Esther, dans la Chaussée-d’Antin, et vous êtes les favoris de Charles Conder.
La maison de Cheyne Walk, Conder l’avait achetée et il y avait entassé tous les objets pittoresques, les vieux tableaux et les meubles dont il aimait à faire un décor riant à sa vie de labeur. Certaines pièces de cette vieillotte demeure étaient, réalisées et vécues, les aquarelles mêmes du maître de céans. Un sens des couleurs acides et criant fort animait ces vieux lambris, ces chambres foncées que les après-midi brumeuses de l’hiver obscurcissent encore. Un salon bleu, tout miroitant de satins drapés et de glaces vénitiennes, était dédié à ses dieux: Watteau et Whistler.
* * *
L’apogée de la vie du cher artiste, ce fut la redoute qu’il donna pendant le carnaval de 1904. J’eus le regret de ne pas y être; mais on me dit que cette fête, dont le thème était une mise en action de «The Rape of the Lock» de Beardsley, fut une réussite extraordinaire. Chacun de ses admirateurs s’était imposé d’y venir dans un équipage qui plût à Conder et le souper, au matin, réunit sous les guirlandes du plafond et les arcs de «treillis» la plupart des jeunes peintres, musiciens et littérateurs pour qui l’amphitryon était alors devenu un maître.
On était loin, déjà, des jours de lutte où Conder, à Dieppe, chez Thaulow, payait l’hospitalité reçue, en brossant sur le gros coutil des sièges et de lourdes portières, des compositions délicates ou robustes, mièvres ou un peu théâtrales, improvisations charmantes d’un décor à bon marché; et, dans le jardin de la villa, dessinant des parterres ou accrochant aux arbres des grappes de lanternes en papier, dont la lueur n’éclaira que les tristes repas où Conder, après l’une de ses premières attaques, misérable, s’attablait auprès d’Oscar Wilde, tragique à sa sortie de prison.
A ce moment-là, j’avais redouté que Conder ne glissât sur la pente fatale comme le pauvre Lélian, vers des bas-fonds que son génie illuminait fantastiquement. La maladie déjà avait saisi son corps surmené. Mais la généreuse Mme Thaulow et son enthousiaste Fritz étaient là, prêts à secourir, à protéger tous ceux qui étaient des «artistes». Wilde, réfugié à Berneval, près Dieppe, venait clandestinement se réchauffer à leur foyer, contant certaines de ses belles histoires symboliques, dans un cercle de petits enfants qui l’écoutaient bouche béante. Conder suivait un régime réconfortant et, enfermé dans la villa de Caude-Côte, reprenait des forces. Je me le rappelle un jour quand j’entrai, agenouillé aux pieds de notre hôtesse dans une attitude que je ne m’expliquai pas au premier abord; et la dame, le dominant de toute sa stature de cariatide, était vêtue d’une étrange robe: Conder essayait sur elle une draperie de sa façon qu’il avait agrémentée de médaillons, de rinceaux, dont la finesse est plus de mise pour un dessus de bonbonnière, que pour les formes plantureuses d’une Walkyrie scandinave.
Mon ami me parlait souvent de Miss X... qu’il croyait à Paris et dont il comptait faire son épouse. J’avoue que dans ces inquiétants jours de Dieppe j’écoutais avec mélancolie les projets du malade. Pourtant, il devait rebondir encore une fois, se marier et connaître, pour de trop courts instants, mais en jouir pleinement aussi, la sécurité et une totale liberté de réaliser ses rêves de peintre et d’amateur. Il connut, enfin, le succès.
Aubrey Beardsley, Oscar Wilde, Charles Conder, Dowson, Arthur Symons, ces protagonistes du Yellow Book et du Savoy, sont aujourd’hui tous disparus, après avoir, chacun dans son genre, accompli une œuvre originale: bien différents les uns des autres, une parenté artistique les a unis. Ils eurent tous le culte et l’intelligence de l’esprit français, entendirent notre langue que Whistler leur apprit à aimer. Ils forment une petite phalange indissolublement liée dans la mémoire et la reconnaissance de ceux d’entre nous qui fréquentèrent assidûment l’Angleterre dans les dernières années du dix-neuvième siècle. Le mouvement littéraire et musical, la peinture, enfin tout ce qu’il y eut de plus significatif et de plus neuf chez nous, trouva en eux des cerveaux pleins de réceptivité et des voix enthousiastes pour nous célébrer.
J’aurais voulu ajouter ici un portrait de l’un des plus doués d’entre eux, de mon vieil ami Walter Sickert, l’admirable peintre de paysages urbains et des music-halls; mais heureusement, il est encore parmi nous, bien vivant, et je me suis imposé le devoir de ne parler que des disparus.
AUBREY BEARDSLEY[6]
[6] J’aurais voulu faire à nouveau un portrait d’Aubrey Beardsley pour qu’il rentrât dans le cadre de ce volume; mais le temps m’a fait défaut et je donne ici la préface écrite en 1907 pour la traduction de Under the Hill que me demandèrent les éditeurs, Arthur Herbert, Ltd, de Bruges. Je n’y change rien.
Peut-être a-t-on agi avec prudence en ne traduisant pas plus tôt l’œuvrette que voici. Avant que la gloire ne vînt fixer le nom d’Aubrey Beardsley dans la mémoire de tous, il eût semblé aventureux de livrer au grand public, et privé surtout de ses grâces originales, l’essai qu’est Sous la Colline. Cet essai vaut par le style, autant, sinon plus, que par la pensée. Qu’est-ce que l’auteur a prétendu dire? quel est l’apport personnel de son génie? Voilà ce que je ne me chargerai pas de démêler, car Aubrey Beardsley reste pour moi l’artiste étrange et fort, l’intelligence merveilleuse, l’enfant prodige que j’eus la joie de connaître pendant deux ans et qui m’a tellement ébloui, que je craindrais de le diminuer à mes propres yeux en me livrant à une analyse trop rigoureuse. Deux ans: bien court laps de temps dans une vie normale d’homme; mais, dans la sienne, suffisant pour que j’aie l’illusion d’avoir assisté à une longue existence, et à la plus intéressante. On a vu, dans Under the Hill, une manière de paraphrase de Tannhaüser, spirituelle et légère, de ce caprice très anglais, qui renouvelle les plus anciens sujets en les assaisonnant d’un piment moderne, en les dépaysant si l’on peut dire ou mieux, en ne les situant pas. Le petit abbé Fanfreluche et la belle Hélène n’appartiennent qu’à Aubrey.
C’est l’atmosphère dans laquelle on place une œuvre, qui la distingue des autres, et c’est surtout la Technique, ou le Style. Beardsley, dessinateur, eut une technique presque parfaite;—écrivain, il aurait peut-être atteint une égale perfection. Dans ce conte, il n’est encore qu’un amateur charmant, plein de projets et de recherches ambitieuses, mais un amateur, à la veille de passer maître ouvrier.
Il siérait de prendre Sous la Colline, pour une boutade, sans commencement ni fin, presque pour des notes jetées par un débutant, qui croit à la forme et cisèle des phrases, sans grand souci de les coordonner. J’en ai entendu beaucoup dites par lui à moi-même, alors qu’il venait de les griffonner sur une table de café, au Casino de Dieppe. Il en riait, ou il en était heureux et fier, comme un collégien qui a trouvé une belle rime. Dans sa prose, on découvre le même procédé, les mêmes trilles, les mêmes vocalises perlées, que dans ses dessins aux entrelacs précieusement compliqués. Nous aimons cela dans son œuvre plastique; nous l’aimons aussi dans sa prose, malgré qu’il n’ait pu l’amener au même degré de fini que son dessin. Ne cherchez pas, je vous en prie, une signification profonde, cachée sous ces mots, qu’un délicat a enfilés les uns aux autres, comme des pierreries multicolores sur un fil d’argent; plaisir des yeux, presque; plaisir de musicien aussi, car les harmonies pures ou bizarres le captivent comme les couleurs. Beardsley est un dilettante. Tout ce qui est beau le retient; et aussi une certaine laideur, dont il a fait de la beauté.
Il est un vrai produit de fin de siècle. Le tourmenté, le faisandé, le malsain de son art, me repousseraient peut-être autant qu’ils attirent les autres, si le hasard ne m’eût mis à même de nouer des relations amicales avec cet homme de grande intelligence, de solide culture, de goût si sûr et si varié.
Ce qui me touche par-dessus tout chez Beardsley, écrivain, c’est son amour de la langue française, qu’il ne parlait pas volontiers, bien qu’elle eût peu de secrets pour lui. Il rêvait d’incorporer à sa langue certains de nos mots dont la sonorité l’enchantait, au cours de ses lectures quotidiennes. Comment est-il parvenu à se faire l’éducation dont il donnait la preuve, le plus simplement du monde, dans la conversation en français? Le culte de l’article de Paris, la connaissance superficielle des choses de chez nous, qui nous touchent chez les Étrangers, par la bonne volonté dont ils témoignent, et nous irritent aussi parfois un peu, Aubrey les dépassa bien vite. Le Courrier français, auquel il collabora et où il réussit du premier coup, représente assez cette fantaisie montmartroise dont la mousse enivre les cerveaux des Américains, des Anglais et des Allemands, dont regorgent nos ateliers de peinture. Il n’y fut pas insensible, mais son flair et sa lucidité lui ouvrirent de plus lointaines perspectives et, comme il n’aurait pu se contenter de si peu, s’étant mis avec sa sœur Mabel à lire du français, ils allèrent tous deux, bien vite, au meilleur et au plus difficile.
Ai-je jamais entendu un de mes compatriotes parler de Molière et de Racine comme lui? Racine surtout qui reste fermé à la plupart, il le savait par cœur, et il récitait les chœurs d’Athalie et d’Esther comme des prières. Il vivait dans le dix-septième et dans le dix-huitième siècles. On sait qu’il songea à traduire les Confessions, à faire un ouvrage sur Jean-Jacques et un essai sur les Liaisons dangereuses. George Sand, Chateaubriand, Balzac, il les étudia à fond. Pour Balzac, il avait une passion et, les personnages de ses romans, Aubrey les connaissait comme des membres de sa famille. Je n’oublierai jamais des après-midi passées dans la chambre où Charles Conder exécutait ses ingénieuses lithographies pour la Fille aux yeux d’or. Celui-ci voyait en Dieppe un décor pour tous les actes de la Comédie humaine; il n’était alors question que de Balzac; et pour ce petit monde, gêné pour désigner un objet dans un magasin, Balzac était discuté comme il aurait pu l’être dans un cénacle de lettrés français. Gautier, Baudelaire, Verlaine n’eurent pas de plus fervent adorateur que Beardsley. La Dame aux Camélias prenait à ses yeux de malade une importance toute particulière. Il l’enveloppait de je ne sais quelle prestigieuse poésie; il n’eut de cesse que je le menasse chez Alexandre Dumas, à Puys. Inénarrable visite, où le romancier fut vite conquis par le charme juvénile du dessinateur, dont je traduisais, au cours de l’entretien, les questions et les délicats compliments. Mrs. Mabel Wright doit avoir encore sur quelque rayon de sa bibliothèque, le volume de la Dame aux Camélias, que Dumas offrit à son frère avec une belle dédicace.
Mais, me voici tenté de conter mes souvenirs, et, pour cela je suis assez embarrassé.
En effet, c’est une préface qu’on m’a fait l’honneur de me demander; quand j’en fus averti, je commençai par m’en réjouir; puis, je réfléchis qu’une préface pour Under the Hill serait une entreprise au-dessus de mes forces. Alors, puisque l’on m’assurait que tout ce que je savais de Beardsley méritait d’être dit, je mis ma mémoire à contribution.
Des souvenirs surgirent en foule et, pendant quelques jours, je revécus par la pensée avec le cher garçon dont j’avais fait la connaissance deux ans avant sa mort, déjà atteint du terrible mal auquel il allait succomber, mais encore fiévreusement passionné et brillant, dans ses heures de répit. J’évoquais les journées de flânerie et de travail à mes côtés, les bavardages sans fin que nous avions ensemble, le matin, sur la plage, au milieu des baigneurs, l’après-midi en arpentant les pelouses de la rue Aguado et à l’Hôtel des Étrangers, où sa mère, bonne et tendrement inquiète, l’attendait toujours, le regardait en frémissant quand nous rentrions d’une promenade trop fatigante.
J’avais déjà rédigé ces souvenirs, quand je repris le livre d’Arthur Symons consacré à mon ami et je constatai que je ne faisais que répéter des choses si bien dites avant moi; en effet, nous passâmes, tous les deux, l’été de 1895 à Dieppe, en compagnie de Beardsley. Nous le voyions à chaque instant; une perpétuelle agitation et la terreur de la solitude lui faisaient saisir le moindre prétexte pour abandonner ses dessins. Il venait nous chercher, ou nous le rencontrions au dehors, portant sous son bras la vieille reliure Louis XIV de maroquin rouge à fers dorés, qui lui servait d’enveloppe pour ses notes écrites. Symons et moi, nous étions ses auditeurs attentifs, nous recueillions ses boutades et ses paradoxes. Peut-être, en ma qualité de Français, ai-je été plus touché que Symons par l’étrangeté du personnage; peut-être m’apparut-elle plus exceptionnelle, cette excentricité anglo-saxonne, si habitué que je sois à l’humeur britannique. Le décor de notre vieille ville normande, si provinciale, en dépit de son Casino et de ses bains cosmopolites, où je vis passer tant de curieuses figures, depuis trente ans; la lumière de cet endroit où s’écoulèrent toutes mes vacances de Parisien, mettaient en un vif relief la silhouette du fin artiste, de cet élégant et anguleux dandy, encore tout imprégné de l’âcre odeur de Londres.
Son visage émacié présentait un nez très busqué et très osseux entre deux petits yeux perçants, couleur de noisette, sous des cheveux de ce blond-acajou, dit «auburn», que séparait en bandeaux, sur un front bombé, une raie soigneusement faite. Toujours vêtu, le jour, d’un costume gris clair, une fleur à la boutonnière, ganté, il tenait verticalement, par le milieu, une grosse canne de jonc, dont il frappait le sol pour scander ses phrases et accompagner ses mots. Il avait infiniment d’esprit, un langage recherché et les plus gracieuses façons du monde. Un peu voûté, il tâchait de redresser sa haute taille, dans un perpétuel effort de ne pas paraître malade. La maladie lui faisait horreur et, dès que le sourire retombait, son expression devenait sauvagement douloureuse. A la moindre brise, il s’enveloppait d’un plaid de voyage ou dans un mac-farlane, dont les ailes gonflées par le vent du large, le faisaient ressembler à une énorme chauve-souris.
Beardsley vint sonner à ma porte, accompagné par des amis qui ont déjà presque tous disparu, et dont certains—lui le premier—auraient à peine atteint à la maturité aujourd’hui. Et cela semble si loin dans le passé!
Le bon géant Fritz Thaulow—mort lui aussi—vivait à Dieppe avec son heureuse et noble famille. Il ouvrait, très hospitalier, sa maison à tous les artistes qui passaient. Thaulow et Charles Conder me présentèrent un petit groupe d’Anglais qu’un même bateau avait amenés. C’était le poète Alfred Dowson, bohème à la Verlaine, qui fut vite enlevé, après avoir signé de beaux vers; c’était Arthur Symons et quelques autres, suivis de l’éditeur Smithers, à l’éternel gibus, et flanqué d’une demoiselle de bar, ensevelie sous un immense chapeau à plumes. On aurait dit d’une société venue sur le continent pour une Bank Holyday. C’étaient pourtant les rédacteurs et les principaux artistes du magazine Savoy, dont j’attendais avec impatience chaque nouveau fascicule, à la couverture rose et parée d’un dessin pointillé d’Aubrey Beardsley. Ces jeunes gens s’ingéniaient à scandaliser leur pays et n’auraient reculé devant rien pour se signaler, à une intéressante époque de l’histoire artistique et littéraire de l’Angleterre; retenons cette date: 1896. Le long règne de la pieuse et sévère Victoria, Impératrice des Indes, déclinait. Burne-Jones venait d’être fait baronnet; Whistler commençait d’être sacré grand peintre, après ses batailles livrées à la Grosvenor Gallery, où les Indépendants et les snobs s’allaient pâmer devant toute œuvre refusée à la Royal Academy. C’est alors qu’Oscar Wilde, triomphant, se promène dans Piccadilly, un grand tournesol à la main. Les opéras de Wagner sont donnés dans deux théâtres à la fois, où se presse, religieusement silencieux, ce public d’esthètes, si bien croqués par Aubrey Beardsley dans une de ses fameuses planches: Wagnerites. Sarah Bernhardt et Réjane jouent des pièces françaises; George Moore célèbre Manet, Degas, Zola et Goncourt. Le seul nom de Balzac gonfle la gorge de ceux-là même qui n’ont rien lu de lui; William Morris, poète, sociologue et tapissier, poursuit de sa haine l’acajou victorien et met à la portée du bourgeois un ameublement moyen-âgeux, dans le goût des préraphaélites.
La société anglaise se réveille d’un long sommeil et secoue son indifférence pour tout ce qui n’est pas le sport. Un nouveau snobisme va la jeter dans les bras des artistes; elle attend quelque chose et se prépare à s’amuser d’autre façon. Dans cette atmosphère surchauffée, parmi les révoltés et les novateurs, voici venir le jeune Beardsley. Il s’avance d’un pas mesuré; il va, élégant et fluet, allonger subrepticement un coup de pied dans les vitres de Buckingham Palace, d’où la vieille souveraine observe et condamne ses sujets. On sait que sa majestueuse indulgence est réservée pour les Philistins. Voici Beardsley, grave et ironique à la fois, tenant au-dessus de sa tête de magnifiques plats chargés de paons, de rares poissons et de fruits exotiques. Des parfums énervants fument dans des cassolettes. En cadence, comme quelque personnage d’un conte d’Henri de Régnier, il présente en une sorte d’entrée de ballet, mille objets bizarres, qu’on dirait tirés du fourgon des rois mages. Ses mets sont composites, à l’arôme inquiétant: le chef qui en prépare les sauces et en dressa la parure, dédaigne la classique cuisson des rôtis nationaux.
Beardsley va rénover la fantaisie anglaise, cruelle et poétique, froide et qui dissimule ses émotions, si elle en a; il est ironique, gouailleur, et poète à la façon du clown shakespearien; sceptique, exubérant tour à tour et retenu; surtout amer, jusque dans ses éclats de gaîté.
Ma pensée se plaît à l’associer à un autre de mes amis très regretté et qui me fut si cher, au candide et charmant Jules Laforgue, que je vis, dix ans plus tôt, passer, toussant lui aussi, et blême comme ce Pierrot qu’ils aimèrent tous les deux. L’humour de Under the Hill reçoit comme un reflet des Moralités Légendaires. J’imagine ces deux jeunes malades se rencontrant dans la nuit élyséenne, se saluer cérémonieusement, danser un grave menuet dans un rayon pâle de la lune, puis s’évanouir comme deux ombres...
Ils avaient beaucoup regardé et beaucoup ri tous les deux, pendant leur vie terrestre, et si la mort n’avait pas si vite jeté son dévolu sur ces deux frêles proies, l’un ne serait pas devenu le chrétien, ni l’autre le chimérique amoureux qu’ils se montrèrent, avant de nous quitter. Ils demeureront comme le produit, très marqué, de la civilisation, dans deux grandes capitales à la fin du dix-neuvième siècle. Laforgue, quoique provincial du Midi, incarne le gavroche parisien, de l’heure inquiète qu’il vécut. Quant à Beardsley, il fut le gamin de Londres, le vrai cockney, au rire bref et qui retombe dans une morne tristesse, après les bonds de sa morbide gaîté.
On ne peut dire de lui: «Il n’eut pas le temps de s’exprimer; que serait-il devenu?» En quelques années, il les avait comptées, il donna hâtivement, mais avec méthode, tout ce qu’il avait en lui. Heureux, ceux qui, dans ce temps de fébrile course au clocher, savent tôt se fixer et entrevoient, dès leurs débuts, l’arabesque qu’ils auront à tracer. L’enfant prodigue des soirées de Brighton, le petit pianiste faiseur de Christmas cards et de Menus pour les dîners, trouve à quinze ans sa formule. Indiquons—rapidement, puisque M. de Montesquiou y insista avec ingéniosité et éclat,—les influences qu’il subit et rappelons ce que Burne-Jones proposa à son admiration, tant qu’il l’eut pour élève. Une vision, toute anglaise, de l’antiquité classique, de la Renaissance italienne, des estampes japonaises et des dessins du dix-huitième siècle français; et un sens très aigu du grotesque moderne: voilà ce dont Beardsley fait preuve, dans ses compositions. Il ne représente pas avec fidélité ses contemporains; au contraire, il les déforme, les habille à l’antique; les dévêt ou les pare d’atours empruntés; mais leurs gestes sont d’aujourd’hui. S’ils parlaient, leur parler serait le nôtre. Les salles bizarres et les jardins fantastiques où ils minaudent, donnent sur la rue bruyante de hansom cabs et d’omnibus roulants. Ses dessins sont des affiches toutes prêtes à être agrandies pour les murs de Londres. Malgré tous les paraphes et la complication calligraphique dont il l’enveloppe, son écriture, même de loin, reste lisible; le graveur héraldique et l’imagier médiéval prêtent leur art exact au caprice du jeune décadent, à l’irrespectueux satiriste. Il n’est pas peintre: il est maître en blanc et noir; c’est pour l’imprimerie qu’il travaille. L’illustration et l’affiche ne sont-elles pas l’Art même de ce temps?
Beardsley ne fit pas de peinture à l’huile, mais projetait sans cesse d’en faire. Un jour, le voyant tenté par ma boîte à couleurs, je le laissai seul dans l’atelier du Bas-Fort-blanc dont la baie s’ouvre sur les rochers où les enfants pêchent la crevette. L’après-midi d’août était glorieux. Je pars en promenade. Quand je rentrai, la grande toile mise à sa disposition était couverte d’un très beau dessin au fusain qu’il ne colora jamais, mais que je ne puis me consoler d’avoir vu effacer d’un coup de gant. C’était un épisode rapporté par George Sand: Liszt, marchant dans la campagne, s’enfonce dans un champ de pavots dont les têtes sont pour lui autant d’instrumentistes. Le musicien inspiré, brandit sa canne, comme un bâton de Kapellmeister, et bat la mesure, croyant conduire un orchestre innombrable.
Le mouvement du personnage, coiffé d’un feutre mou, ses longs cheveux bouclés, était d’un geste superbe; mais le bâton menait une symphonie macabre et l’on eût dit qu’il voulait plutôt faucher ces têtes aux corolles agitées. Tout ce que faisait Beardsley exhalait l’odeur de la mort.
Je ne le connus qu’affaibli et se préparant à prendre congé de nous. Implorait-il avec résignation le Crucifix qu’avait mis, entre ses doigts fiévreux, le prêtre catholique? Espérons que la Foi rendit moins déchirantes ses rêveries de jeune condamné, à la porte du cimetière.
Je le surpris souvent penché sur sa table, dessinant dans sa chambre d’hôtel; il était rentré las de ses allées et venues sur la terrasse du Casino. Grisé des flonflons du bal et du bruit des Petits chevaux, dans lequel Under the Hill fut presque en entier écrit, il revenait sagement à son ouvrage. Travail appliqué, minutieux, sans ratures, conduit comme celui d’un moine enluminant une page de missel. Ainsi courbé sur la feuille de papier bristol, les petites plumes d’or, les grattoirs rangés avec ordre, il accomplissait une sorte de pieuse tâche, sous le regard du Christ en croix, accroché au mur devant lui. Ce nouveau Tannhaüser, on serait tenté de le croire, était obsédé par des visions du Vénusberg et les cuivres de la bacchanale, qui vibraient parfois dans ses oreilles. Il y a comme la déformation d’une cagoule de frère de la Miséricorde, dans certains de ses personnages ambigus, mi-Arlequin, mi-Carlin, qu’il faisait rôder dans ses mascarades et qui y répandent une odeur de mort. Tous ces personnages sont enfants de son cerveau ou comme autant de doubles de sa personne.
Même malade, ainsi qu’il était en 1895, et tenaillé par l’effroi du lendemain, son imagination d’illustrateur était follement libertine, hantée de monstres aux gestes douteux, qui offrent au public toute liberté de malveillante interprétation. Nous sommes loin de ses légères vignettes pour la Mort d’Arthur. Son premier public fut sans doute très peu naïf, car il attribua un sens obscène aux moindres détails des dessins parus dans le Savoy et dans le Yellow Book, même aux fleurs de la si curieuse Madone, peut-être le chef-d’œuvre de Beardsley. On contait tant de choses sur sa vie factice et il s’était volontairement créé une telle réputation d’excentrique et de blasphémateur, qu’on le voyait toujours plus ou moins célébrer une messe noire. Je ne me sentis jamais très à l’aise entre ce que je devinais de ses rêves païens et ses sentiments pieux de jeune catéchumène, entre l’artiste et l’homme; d’autant qu’il ne s’expliquait pas sur ce point et demeurait plein de retenue.
Il y eut, à la fin du dix-neuvième siècle, beaucoup de conversions, à Londres. Ce fut une mode et un engouement parmi les gens cultivés d’embrasser le catholicisme, au moment où s’achevait la surprenante cathédrale byzantine, le plus bel édifice moderne de la ville, sinon la plus belle église élevée de nos jours; théâtrale, sombre, pleine d’encens et d’une mise en scène émouvante. Elle attirait ceux que le culte protestant rebute par sa froideur. Parsifal, Amfortas et la repentante ensorceleuse Kundry, semblaient se cacher derrière les piliers de la nef, près de ces fidèles britanniques, pour qui il n’est guère de plaisir sans que l’âme du Pasteur ne rôde dans la ruelle du lit comme une menace. Aubrey devait venir bientôt tremper son doigt dans le bénitier de la basilique au retour de ses randonnées nocturnes.
Si l’on établit sans difficultés les parentés artistiques d’Aubrey Beardsley, l’homme et l’écrivain qu’il souhaita d’être, et qu’il laissa seulement entrevoir, sont plus complexes. Il fut un pur «cérébral» et, comme tel, un des plus accentués entre les jeunes hommes de sa sceptique et raisonneuse génération; avide de jouir (trait commun à tous les Anglais d’aujourd’hui), sans respect et n’arrêtant son froid regard que sur les aspects brillants ou comiquement grotesques des gens et des choses. La pitié n’était pas son fait; mais il faut attribuer à son état physique une part de son égoïsme. Il était personnel, et cela, d’une façon presque touchante, tant il y avait de l’enfant malade chez lui. Je me rappelle qu’il disait: «Ce dont j’aurais besoin, ce serait d’une bonne nourrice qui me dorloterait.» Et il avait pourtant avec lui son excellente mère et sa sœur Mabel, l’ex-compagne de ses heures de joies, alors toutes tendues vers ses caprices et s’ingéniant à rendre sa longue agonie plus douce. Les dernières fois que je le vis, encore plus creusé et plus faible, il ne pouvait plus se supporter lui-même.
Je rejoignis Aubrey dans l’automne de 97, à Paris, avant son départ pour le midi où il devait hiverner. Il était descendu à l’hôtel Foyot, au milieu du quartier Latin dont il était si curieux. Nous dînions parfois ensemble, dans le restaurant. Les lumières et les conversations de nos voisins de table lui communiquaient une passagère excitation, à peine suffisante pour chasser, pendant quelques instants, ses lugubres visions de mort. Il tenait alors les propos, qui m’aidèrent le mieux à le comprendre.—C’est un écrivain, surtout, qu’il ambitionnait d’être et c’était là, chez lui, une sorte de coquetterie, presque une manie. Sa passion pour l’art français du dix-huitième siècle, était alors dans toute son intensité, et l’influence de notre littérature le dominait complètement. Notons que les meilleurs artistes anglais, depuis un quart de siècle, ont subi l’influence française, comme nos romantiques de 1830, celle de l’Angleterre.
Aubrey, ne pouvant plus supporter le climat de son pays, venait donc à Paris, comme il aurait souhaité d’y venir à ses débuts. Si les bouquinistes des quais de la Seine le requéraient, les plaisirs auxquels il ne prenait pas part, mais qu’il devinait autour de lui, lui donnaient l’illusion de l’activité et de la vie. Il me fit part de tous ses projets d’écrivain. Chaque jour, c’était un nouvel ouvrage dont il établissait le plan. Des phrases détachées, d’abord, des mots d’esprit, comme les motifs qu’un musicien note avant de composer une partition. Les sujets? ils avaient beaucoup d’analogie avec ceux des Moralités Légendaires et, sachant qu’il ne connaissait pas Laforgue, je m’interdisais de les lui signaler. Si charmant et bon ami qu’il fût, si affectueux dans ses rapports avec nous, je dois avouer qu’il y avait un manque absolu de tendresse et d’émotion dans les belles histoires qu’il voulait conter; je n’y distinguai jamais une philosophie, une morale—et pourtant l’heure avait sonné pour lui des réflexions graves—. Même dans ses livres, il est probable qu’il eût été un pur et simple amant de la Beauté, de la Forme et de l’Art pour l’Art. Peut-être, après tout, craignait-il de se faire trop connaître, peut-être dissimulait-il les mouvements de son cœur...
Celui qui doit vivre peu de temps, s’il a beaucoup à faire ici-bas, a le droit d’être excusé s’il s’arrête souvent sur sa courte route, pour regarder et parfois pour rire. Il y a tant de beauté, autour de nous, et tant de hideurs aussi, de quoi se réjouir ou se moquer, avant que la lassitude ne vienne!—Elle ne vint pas au pauvre Beardsley, car les dernières lettres que je reçus de lui, révélaient une curiosité toujours aussi éveillée.
Telle est la dernière impression que j’eus de mon ami. Je veux croire que la richesse de ses visions d’artiste embellit même ses derniers moments.