LE COMBAT
Les chocs de l’amour mettent en présence deux esprits : l’esprit de Dieu et le nôtre. C’est alors que la lutte s’engage. Notre esprit s’incline comme on fait quand on va plonger ; il vise à Dieu et veut l’atteindre. Le mouvement d’amour a eu pour complice l’acte secret du Dieu visé. Or le choc se fait dans la profondeur : la blessure que reçoivent les combattants est d’une intimité épouvantable. Les deux combattants se lancent des éclairs qui embrasent leur force ardente, et l’ardeur de leur combat augmente l’avidité de leur amour. Ils se fondent tous les deux. L’esprit de Dieu donne, le nôtre rend ; la force de l’amour naît de ce mouvement double. Ce flux et ce reflux font rejaillir sur elles-mêmes les sources de l’amour. Ainsi le contact de Dieu et la fureur de notre désir se réunissent quelque part dans une simplicité. L’esprit, occupé et possédé par l’amour, arrive, par d’incroyables oublis, à ne plus se souvenir que de son possesseur. L’esprit brûle, et quand il a plongé dans l’abîme de celui qui touche, voyant son désir et son avidité surpassés par sa situation, il assiste à sa propre défaillance. Réunissant ses forces dans un effort suprême, il trouve dans la profondeur de son activité la force de se changer lui-même en amour ; alors le sanctuaire intime de son essence créée, où commence et finit son activité terrestre, est dans sa main ; il domine le monde multiple de ses vertus et de ses puissances.
Ainsi l’amour se possède lui-même ; mais sa hauteur devient la racine et le fondement de nouvelles vertus et puissances.
LE COMBAT
(SUITE)
Quand notre esprit et l’amour se sont rencontrés, nos forces les plus hautes ne sont plus capables d’être maintenues par nous en nous. La clarté incompréhensible de Dieu et un amour immense qui domine l’esprit, a touché nos forces sensitives. C’est pourquoi notre âme, encore invitée à l’action, se dresse avec un désir plus haut et plus profond que tout à l’heure. Mais plus l’avidité est intérieure et sublime, plus rapidement elle se consume et s’épuise dans l’acte de l’amour ; on dirait qu’elle va mourir, et la voilà qui s’enflamme pour un embrassement nouveau. J’appelle ceci la vie éternelle. L’esprit avide et affamé s’élance vers Dieu, comme pour le dévorer. Mais c’est lui qui entre dans la bouche béante de l’Infini, et, vaincu dans celle bataille, il s’envole au-dessus d’elle pour s’unir au vainqueur. Car les forces suprêmes s’embrassent dans l’unité de l’esprit.
Ici l’amour est dans son essence, plus haute que son exercice. Voici la source d’où la charité coule avec toutes les vertus. L’âme sort d’elle-même, se répandant sur le monde, armée de la charité et de toutes les vertus ; elle rentre en elle-même, avide de goûter Dieu, fidèle dans les deux mouvements à la simplicité de l’amour.
Tu vois cependant que tout ceci se passe dans un domaine inférieur à la Divinité elle-même ; c’est l’exercice le plus profond qui soit au monde. Mais la contemplation pure a des montagnes plus hautes.
DIEU ET L’ESPRIT
RENCONTRE ESSENTIELLE
L’âme et Dieu sont en présence.
Je demande ici au lecteur son attention. L’union de l’esprit humain se fait avec Dieu dans l’intimité intérieure et dans l’activité extérieure. Selon l’intimité de la profondeur, l’esprit va au-devant du Christ et l’embrasse sans intermédiaire, car il s’est présenté nu. Car cette vie que nous vivons au fond de nous, et qui ressemble admirablement à notre type éternel ; cette vie ne connaît pas les mesures de distance. C’est pourquoi notre esprit, selon la profondeur la plus intime et la plus élevée, reçoit incessamment dans sa nature nue l’impression et la lumière divine de son exemplaire éternel. Il est l’habitation perpétuelle de Dieu, et Dieu, qui occupe toujours son temple, y arrive continuellement. Il le visite dans tous les moments par l’irradiation d’une splendeur nouvelle. Quand Dieu arrive, c’est que déjà il était présent ; là où il est, c’est là qu’il arrive ; là où il arrive, c’est là qu’il était ; là où il ne fut jamais, là jamais il ne vient. L’accident et le changement sont pour lui des inconnus. Quand il vient en vous, c’est que déjà vous étiez en lui, car il ne sort jamais de lui-même. Ainsi l’esprit possède Dieu dans la nudité de sa substance, et Dieu l’esprit. Il vit en Dieu, et Dieu en lui. Sur le haut de sa hauteur, l’esprit est capable de la lumière divine et des dons les plus inouïs. Par la lumière de son type, qui resplendit au fond de lui-même, au sommet de son unité, l’esprit plonge et s’abîme dans l’essence divine, où il rencontre, avec son éternel exemplaire, sa béatitude éternelle. Il n’en reste pas moins constitué dans son être créé, par la très libre volonté de la Trinité très sainte, prêt à se répandre au dehors, comme toutes les créatures, avec toute sa personnalité. C’est par là qu’il imite la génération du Verbe.
L’image de la Trinité et de l’Unité subsiste vivante et ardente en lui. Son essence créée reçoit l’impression de son exemplaire éternel, comme un miroir très fidèle reproduit l’image d’un objet, et, recevant toujours la lumière, renouvelle à chaque instant le portrait qu’il porte en lui. L’esprit, dans l’union divine, ne s’appuie ni sur lui-même ni sur aucune vertu propre, mais demeure en Dieu, dépend de Dieu et se rapporte à Dieu comme à sa cause éternelle.
DIEU ET L’ESPRIT
RENCONTRE SURNATURELLE
Si le lecteur a bien compris ce qui précède, il pourra facilement s’élever plus haut. Dans cette unité, dont j’ai déjà dit quelques mots, l’esprit humain peut rencontrer un mode d’activité inférieure à lui-même, identique à son essence et à sa personnalité propre. Ceci est le fond de l’abîme où roule la source des forces suprêmes, c’est le principe et la fin des actions de la créature opérées par elle, en elle et au-dessus d’elle. L’unité, considérée en soi, réside au-dessus des actes qui s’accomplissent par elle ; mais toutes les forces de l’âme, dans l’éminence de leurs opérations, reçoivent puissance et vertu quand elles touchent ce fond, cette origine, cette source, qui est l’essence même de l’esprit. C’est dans cette unité que l’esprit de l’homme rencontre par sa grâce et sa vertu la ressemblance divine, ou la dissemblance par le péché mortel. La ressemblance divine est fille de la lumière déiforme ; sans celle-ci l’union surnaturelle est absolument impossible. Il y a en nous une certaine image naturelle de Dieu : c’est une ombre quelconque d’unité, c’est une ressemblance admissible, mais tout à fait insuffisante. Sans la ressemblance qui vient de la grâce, la damnation éternelle nous attend. Dès que Dieu nous voit habiles à recevoir sa grâce, sa bonté libre est prête à nous conférer le don qui nous donne sa ressemblance. Notre aptitude à recevoir sa grâce dépend de l’intégrité intérieure avec laquelle nous nous mouvons vers lui. Au moment même de notre mouvement, le Christ vient à nous avec ou sans intermédiaires, c’est-à-dire avec ses dons ou au-dessus d’eux. Nous aussi, nous nous précipitons en lui et vers lui avec ou sans intermédiaires, c’est-à-dire avec nos puissances ou au-dessus d’elles. Or lui-même, nous apportant ses dons et se donnant lui-même, nous imprime sa ressemblance, nous absout et nous délivre. A l’instant de la délivrance, l’esprit se plonge dans la jouissance de l’amour.
Et voici la rencontre, l’union surnaturelle et sans intermédiaire dans laquelle la béatitude consiste. En vertu de l’amour et de la bonté libre, donner est chose naturelle à Dieu ; mais, quant à nous, dans notre spécialité humaine, recevoir est un accident. Étrangers que nous sommes et dissemblables, il nous faut une force au-dessus de notre nature pour conquérir similitude et union.
POSSESSION DE DIEU
AU-DESSUS DES IMAGES
Or cette rencontre, cette unité que l’esprit d’amour poursuit et possède en Dieu sans intermédiaire dans le saisissement de l’essence, excède et dépasse toute intelligence, à moins que l’intelligence, sortant d’elle-même, n’ait suivi la lumière aux lieux où tout est simple. La jouissance de l’unité nous transporte dans la paix au-dessus de nous-même et de toutes choses. De cette source coulent tous les biens, naturels et surnaturels ; mais l’esprit d’amour se repose au-dessus des biens, dans leur source. C’est un désert où il n’y a que Dieu, Dieu et l’esprit unis ensemble. Dans cette unité nous sommes reçus par le Saint-Esprit, et nous recevons le Saint-Esprit, et avec lui le Père et le Fils, car la Divinité est incapable de division. Or l’esprit avide de jouissance, qui tend au repos en Dieu au-dessus des images, obtient et possède au-dessus de la nature, dans l’existence essentielle, tout ce qu’il a jadis obtenu et possédé naturellement.
Ceci est l’expérience commune des saints. Mais ils passent leur vie sans apprécier et pénétrer la nature de leur bonheur, s’ils n’ont trouvé au fond d’eux-mêmes la délivrance des créatures et l’illumination de l’esprit. Au moment même de sa conversion, l’homme est saisi par la main de Dieu, dans la pointe de son esprit, pour être transporté dans la paix éternelle. Recevant la grâce, il reçoit une certaine ressemblance divine dans le fond le plus intime de ses puissances ; tel est le principe de toutes ses grandeurs futures. Or cette ressemblance, qui sauvegarde la paix de l’unité, ne peut lui être ravie que par le péché mortel.