II
Or, nous nous brouillâmes un jour. Ce fut un gros chagrin. Les gens qui croient au chien aveuglément me comprendront. Voici ce qui arriva :
La cuisinière avait tué deux pigeons.
— Je les mettrai aux petits pois, s’était-elle dit.
Elle alla dans une pièce voisine chercher une corbeille où jeter les plumes de ses pigeons à mesure qu’elle les plumerait.
Quand elle revint dans sa cuisine, elle poussa un grand cri. Un de ses deux pigeons s’était envolé ! Elle ne s’était absentée pourtant que quelques secondes. Un mendiant sans doute était passé par là, avait fait main-basse sur l’oiseau par la fenêtre ouverte. Elle sortit pour chercher le mendiant imaginaire. Personne. Alors, machinalement, elle songea : « Le chien ! » Et aussitôt, saisie de remords : « Quelle horreur, soupçonner Pierrot ! Jamais il n’a rien volé ! Il garderait, au contraire, un gigot tout un jour sans y toucher, même ayant faim !… Du reste, il est là, Pierrot, dans la cuisine, assis sur son derrière, — l’œil à demi fermé, bâillant de temps à autre ; il s’occupe bien de mes pigeons ! »
Pierrot était là, en effet, somnolent, avec un grand air d’indifférence ! Je fus appelé…
— « Pierrot ? » Il souleva vers moi sa paupière appesantie. « Eh ! que veux-tu, mon maître ? J’étais si bien ! Tiens, je pensais… à la boule ! »
— A la boule ? je suis de votre avis, Catherine ; le chien n’a pu voler le pigeon. S’il l’avait volé, d’abord, il serait en train de le plumer, au fond de quelque fossé, pour sûr.
— Regardez-le, pourtant, monsieur… Ce chien-là n’a pas l’air chrétien.
— Vous dites ?
— Je dis que Pierrot, en ce moment, n’a pas l’air franc.
— Regarde-moi, Pierrot.
Très vite, la tête un peu basse, il grommela :
— Est-ce que je serais ici, bien tranquille, si j’avais volé un pigeon ? Je serais en train de le plumer !
Il me servait mon argument. Ceci me parut louche.
— Regarde-moi dans les yeux, comme ça…
A n’en pas douter, il feignait l’indifférence !
— Ah ! mon Dieu, Catherine, c’est lui ! j’en suis sûr ! c’est lui !
Ce que j’avais vu dans les yeux du chien était pénible, affreusement pénible à mon cœur. Je vous jure, lecteur, que je suis très sérieux… J’y avais vu, distinctement, un MENSONGE HUMAIN. C’était très compliqué !… Il voulait mettre une fausse apparence de sincérité dans son regard, et il n’y parvenait point, puisque cela est impossible même à l’homme. Ce miracle du Malin n’est, dit-on, possible qu’à la femme, et encore !
Lui, s’épuisait en efforts vains. Sa volonté profonde de mentir était, dans ses yeux, en lutte avec la faible apparence de sincérité qu’il parvenait à créer ; mais ce mensonge inachevé était plus tristement révélateur qu’un aveu !
Je voulus en avoir le cœur net, avoir la preuve.